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*M 




MÉMOIRES 
DE GUERRE 

le salut 

1944 
1946 



GENERAL 

DE GAULLE 



PLON 



Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/mmoiresdeguerr03gaul 



77 a été tiré de cet ouvrage : 

69 exemplaires sur papier de Hollande, Van Gelder, dont 55 exemplaires 
numérotés de IL 1 à IL 55, et 14 hors -commerce, marqués 
II. CIL 1 à U.C. H. 14; 
Ces exemplaires comprennent la reproduction de trois documents inédits. 

425 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma, à Voiron, dont 
400 exemplaires numérotés de L. 1 à L. 400, et 25 hors-commerce, 
marqués H. CL. 1 à H. C L. 25; 

I 550 exemplaires sur roto blanc Aussédat, dont 1 500 exemplaires numé- 

rotés de A. 1 à A. 1500, et 50 hors commerce, marqués II. C A. 1 
à H. G. A. 50; 

II a été tiré en outre des exemplaires numérotés sur alfa Cellunaf, réservés 

aux anciens de la France Libre et aux membres des associations 
combattantes et résistantes de la guerre 1939-1945. 

Le premier volume seul est numéroté. 



MEMOIRES 

DE GUERRE 

• • • 

LE SALUT 

1944-1946 



ro 

5 




OUVRAGES ANTERIEURS 
DU GÉNÉRAL DE GAULLE : 



La Discorde chez l'ennemi. (Librairie Berger-Levrault, 1924). 

Le Fil de l'épée. (Librairie Berger-Levrault, 4932). 

Vers l'armée de métier. (Librairie Berger-Levrault, 1934). 

La France et son armée. Collection Présences. (Librairie Plon, 
1938). 

La France et son armée. Avec 113 héliogravures hors texte. 
(Librairie Plon, 1945). 

Discours et messages. 1940-1946. (Librairie Berger-Levrault. 
1946). 

Mémoires de guerre. (Librairie Plon). 
• L'Appel. 1940-1942. 
* • L'Unité. 1942-1944 



CHARLES DE GAULLE 



MÉMOIRES 
DE GUERRE 

• • • 
LE SALUT 

1944-1946 




LIBRAIRIE PLON 

8, rue Garancière — Paris-6' 



© 1959 by Librairie Pion 
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'U.R.S.S. 



Pour recevoir gracieusement et sans engagement de votre part le. LISEZ PLOX, bulletin 
illustré d'informations sur nos collections, nouveautés et réimpressions, faites-nous connaître 

votre adresse. 



MÉMOIRES DE GUERRE 



* * * 

LE SALUT 

(1944-1946) 




LA LIBÉRATION 



Le rythme de la libération est d'une extrême rapidité. 
Six semaines après qu'Alliés et Français ont réussi la percée 
d'Avranches et débarqué dans le Midi, ils atteignent Anvers, 
débouchent en Lorraine, pénètrent dans les Vosges. Fin sep- 
tembre, sauf l'Alsace et ses avancées, ainsi que les cols des 
Alpes et les réduits de la côte atlantique, le territoire tout 
entier est purgé d'envahisseurs. L'armée allemande, brisée 
par la force mécanique des alliés, assaillie en détail par la 
résistance française, se voit chassée de notre sol en moins 
de temps qu'elle n'avait mis, naguère, à s'en emparer. Elle 
ne se rétablira que sur la frontière du Reich, là où l'insurrec- 
tion ne paralyse plus ses arrières. La marée, en se retirant, 
découvre donc soudain, d'un bout à l'autre, le corps boule- 
versé de la France. 

Il en résulte que les problèmes innombrables et d'une ur- 
gence extrême que comporte la conduite du pays émergeant 
du fond de l'abîme se posent au pouvoir, à la fois, de la 
manière la plus pressante, et cela dans le temps même où 
il est aussi malaisé que possible de les résoudre. 

D'abord, pour que l'autorité centrale puisse s'exercer nor- 
malement, il faudrait qu'elle fût en mesure d'être informée, 
de faire parvenir ses ordres, de contrôler leur exécution. Or, 
pendant de longues semaines, la capitale restera sans moyens 
de communiquer régulièrement avec les provinces. Les lignes 

t* m, i 



2 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

télégraphiques et téléphoniques ont subi des coupures sans 
nombre. Les postes-radio sont détruits. Il n'y a pas d'avions 
de liaison français sur les terrains criblés d'entonnoirs. Les 
chemins de fer sont quasi bloqués. De nos 12 000 locomotives, 
il nous en reste 2 800. Aucun train, partant de Paris, ne peut 
atteindre Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Lille, 
Nancy. Aucun ne traverse la Loire entre Nevers et l'Atlan- 
tique, ni la Seine entre Mantes et la Manche, ni le Rhône 
entre Lyon et la Méditerranée. Quant aux routes, 3 000 ponts 
ont sauté ; 300 000 véhicules, à peine, sont en état de rouler 
sur 3 millions que nous avions eus ; enfin, le manque d'es- 
sence fait qu'un voyage en auto est une véritable aventure. 
Il faudra deux mois, au moins, pour que s'établisse l'échange 
régulier des ordres et des rapports, faute duquel le pouvoir 
ne saurait agir que par saccades. 

En même temps, l'arrêt des transports désorganise le ra- 
vitaillement. D'autant plus que les stocks avoués de vivres, 
de matières premières, de combustibles, d'objets fabriqués, 
ont entièrement disparu. Sans doute un « plan de six mois », 
prévoyant une première série d'importations américaines, 
avait-il été dressé par accord entre Alger et Washington. 
Mais comment le faire jouer alors que nos ports sont inuti- 
lisables? Tandis que Dunkerque, Brest, Lorient, Saint- 
Nazaire, La Rochelle, ainsi que l'accès de Bordeaux, restent 
aux mains de l'ennemi, Calais, Boulogne, Dieppe, Rouen, 
Le Havre, Cherbourg, Nantes, Marseille, Toulon, écrasés par 
les bombardements britanniques et américains et, ensuite, 
détruits de fond en comble par les garnisons allemandes 
avant qu'elles mettent bas les armes, n'offrent plus que quais 
en ruine, bassins crevés, écluses bloquées, chenaux encombrés 
d'épaves. 

Il est vrai que les alliés s'empressent de nous apporter le 
concours de leur outillage pour rétablir routes et voies ferrées 
sur les axes stratégiques : Rouen-Lille-Bruxelles et Marseille- 
Lyon-Nancy ; qu'ils nous aident sans délai à aménager nos 
aérodromes, dans le Nord, dans l'Est et autour de Paris ; 
qu'ils poseront bientôt un pipe-line du Cotentin à la Lor- 
raine ; que, disposant déjà des ports artificiels d'Arromanches 
et de Saint-Laurent-sur-Mer, ils ont hâte de prendre Brest 
et de déblayer Cherbourg, Le Havre et Marseille, afin qu'un 
tonnage suffisant soit déchargé sur nos côtes. Mais les trains 
et les camions qui roulent, les avions qui atterrissent et les 
navires qui abordent sont destinés essentiellement aux forces 



LA LIBERATION 3 

en opérations. Même, à la demande pressante du comman- 
dement militaire, nous sommes amenés à lui fournir une 
partie du charbon resté sur le carreau des mines, à lui per- 
mettre d'utiliser un certain nombre de nos usines en état 
de fonctionner, à mettre à sa disposition une importante 
fraction de la main-d'œuvre qui nous reste. Ainsi qu'on pou- 
vait le prévoir, la libération ne va, tout d'abord, apporter 
au pays disloqué et vidé de tout aucune aisance matérielle. 

Du moins lui procure-t-elle une subite détente morale. Cet 
événement quasi surnaturel, dont on avait tant rêvé, le voilà 
venu tout à coup ! Aussitôt, disparaît dans la masse la psycho- 
logie du silence où la plongeaient, depuis quatre ans, les 
contraintes de l'occupation. Eh quoi? On peut, du jour au 
lendemain, parler tout haut, rencontrer qui l'on veut, aller 
et venir à son gré ! Avec un étonnement ravi, chacun voit 
s'ouvrir à lui des perspectives auxquelles il n'osait plus 
penser. Mais, comme le convalescent oublie la crise surmontée 
et croit la santé revenue, ainsi le peuple français, savourant 
la joie d'être libre, incline à croire que toutes les épreuves 
sont finies. Dans l'immédiat, cet état d'esprit porte les gens 
à une euphorie où le calme trouve son compte. Mais, en 
même temps, beaucoup se laissent aller à de multiples illu- 
sions, d'où résulteront bientôt autant de malentendus. 

C'est ainsi que de nombreux Français tendent à con- 
fondre la libération avec le terme de la guerre. Les batailles 
qu'il va falloir livrer, les pertes qu'on devra subir, le3 res- 
trictions à supporter, jusqu'à ce que l'ennemi soit abattu, 
on sera porté à les tenir pour des formalités assez vaines et 
d'autant plus pesantes. Mesurant mal l'étendue de nos ruines, 
l'effroyable pénurie dans laquelle nous nous trouvons, les 
servitudes que fait peser sur nous la poursuite du conflit, 
on suppose que la production va reprendre en grand et rapi- 
dement, que le ravitaillement s'améliorera très vite, que tous 
les éléments d'un renouveau confortable seront bientôt ras- 
semblés. On imagine les alliés, comme des figures d'images 
d'Épinal, pourvus de ressources inépuisables, tout prêts à 
les prodiguer au profit de cette France que, pense-t-on, leur 
amour pour elle les aurait conduits à délivrer et qu'ils vou- 
draient refaire puissante à leurs côtés. Quant à de Gaulle, 
personnage quelque peu fabuleux, incorporant aux yeux de 
tous cette prodigieuse libération, on compte qu'il saura ac- 
complir par lui-même tous les miracles attendus. 

Pour moi, parvenu en cette fin d'un dramatique été dans 



4 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SÀLUT 

un Paris misérable, je ne m'en fais point accroire. Voyant les 
rations à des taux de famine, las habits éiimés. les foyers 
froids, les lampes éteintes; passant devant des boutiques 
vides, des usines arrêtées, des gares mortes ; entendant 
s'élever, déjà, les plaintes des masses, les revendications des 
groupes, les surenchères des démagogues; certain que, si 
nous disposons de sympathies chez les peuples, la règle de 
fer des États est de ne donner rien pour rien et que nous ne 
reprendrons rang qu'à condition de payer; évaluant lesfsa- 
crifices à faire avant que nous ayons arraché notre part de 
la victoire, puis accompli un premier redressement, je ne 
puis me bercer d'illusions. D'autant moins que je me sais 
dépourvu de tout talisman qui permettrait à la nation d'at- 
teindre le but sans douleur. Par contre, le crédit que m'ouvre 
la France, j'entends l'engager tout entier pour la conduire 
au salut. Pour commencer, cela consiste à mettre en place 
le pouvoir; à provoquer autour de moi l'adhésion de toutes 
les régions et de toutes les catégories ; à fondre en une seule 
armée les troupes venues de l'Empire et les forces de l'inté- 
rieur ; à faire en sorte que le pays reprenne sa vie et son tra- 
vail sans glisser aux secousses qui le mèneraient à d'autres 
malheurs. 

Il faut agir de haut en bas, mettre au travail le gouverne- 
ment. La plupart des « commissaires » d'Alger, qu'ils aient 
été à mes côtés depuis le temps de « la France Libre » ou qu'ils 
soient venus me rejoindre en Afrique du Nord, vont rester 
ministres à Paris. Mais tout me commande d'appeler au 
pouvoir d'autres personnalités, consacrées elles aussi par la 
résistance et demeurées à l'intérieur. Cependant, le remanie- 
ment ne pourra être immédiat, les ministres en fonction n'ar- 
rivant d'Alger que tour à tour. Quatre d'entre eux : Diethelm, 
Jacquinot, d'Astier, Philip, ont été visiter les troupes de la 
I re Armée et les départements du Midi. Massigli s'est rendu à 
Londres lors de la libération de Paris pour entretenir plus 
facilement nos rapports avec l'extérieur. Pleven a pu me 
rejoindre. Mais les autres ont été amenés à différer leur dé- 
part. Quant à ceux que je choisis dans la Métropole, plusieurs 
sortent à peine de la clandestinité et ne peuvent être aussitôt 
à Paris. C'est seulement le 9 septembre, soit deux semaines 
après mon arrivée rue Saint- Dominique, que le gouvernement 
reçoit sa composition nouvelle. 

Il comprend deux ministres d'État : le président Jeanneney 
et le général Catroux, Le premier, qu'on est allé chercher à 



LA LIBÉRATION 5 

Grenoble d'où l'ennemi vient de s'enfuir, aura pour tâche 
d'élaborer les mesures successives qui dirigeront vers l'ordre 
normal les pouvoirs de la République ; le second restera 
chargé à la fois de la coordination des Affaires musulmanes 
et du gouvernement général de l'Algérie. François de Men- 
thon conserve la Justice, André Diethelm la Guerre, Louis 
Jacquinot la Marine, René Pleven les Colonies, René Mayer 
les Transports et les Travaux publics, René Capitant l'Édu- 
cation nationale, Paul Giacobbi le Ravitaillement, Henri 
Frenay les Prisonniers, Déportés et Réfugiés. D'autre part, 
l'Économie nationale devient le domaine de Pierre Mendès- 
France, l'Intérieur celui d'Adrien Tixier, la Santé publique 
celui de François Billoux. Huit ministères sont confiés à des 
hommes qui viennent d'émerger de la lutte : Affaires étran- 
gères à Georges Bidault, Finances à Aimé Lepercq, Air à 
Charles Tillon, Production à Robert Lacoste, Agriculture à 
François Tanguy- Prigent, Travail à Alexandre Parodi, Postes 
à Augustin Laurent, Information à Pierre- Henri Teitgen. 

Par contre, huit des commissaires nationaux d'Alger 
cessent de faire partie du Conseil : Henri Queuille a demandé 
à le quitter ; René Massigli va nous représenter à Londres, où 
Pierre Viénot est mort à la peine en juillet ; Henri Bonnet 
prendra à Washington la charge de notre ambassade, re- 
connue enfin comme telle par les États-Unis ; André 
Le Troquer devient président du Conseil municipal de Paris ; 
Emmanuel d'Astier, que j'aurais souhaité détourner des jeux 
politiques, a décliné le poste diplomatique qui lui était offert ; 
André Philip, dont les bouillantes aptitudes s'accommodent 
mal du cadre administratif, n'a pu garder de portefeuille ; 
Fernand Grenier non plus, qu'une manœuvre de son parti à 
l'occasion des combats du Vercors avait conduit à prendre à 
Alger, — quitte à s'en excuser ensuite, — une attitude pu- 
blique contraire à la solidarité du gouvernement ; Jean Monnet 
dont la mission de négociateur économique aux États-Unis 
devient incompatible avec une fonction ministérielle, dès lors 
qu'est créé le département de l'Économie nationale. 

Autour de moi 21 ministres se mettent à l'œuvre avec le 
sentiment que celle-ci n'a pas de limites. Il est d'autant plus 
nécessaire d'en préciser le but. Depuis juin 1940, c'est vers 
la libération que j'avais conduit la France et c'est la résis- 
tance qui en était le moyen. Il s'agit, maintenant, d'entre- 
prendre une étape nouvelle qui, celle-là, implique l'effort de 
toute la nation. 



MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

Le 12 septembre, au palais de Chaillot, une réunion de 
8 000 assistants : conseil de la résistance, comités directeurs 
des mouvements et des réseaux, conseil municipal, corps de 
l'État, principaux fonctionnaires, Université de Paris, re- 
présentants de l'économie, du syndicalisme, de la presse, du 
barreau, etc., me donne l'occasion d'exposer ma politique. Je 
le fais d'autant plus nettement que, dans un air où, déjà, 
s'élèvent les vols des chimères, je me sens tenu, quant à moi, 
de dire les choses telles qu'elles sont. 

Ayant évoqué « la vague de joie, de fierté, d'espérance » 
qui soulève la nation et salué la résistance, les alliés, l'armée 
française, c'est sur les obstacles à vaincre et les efforts à 
fournir que je dirige le projecteur. Point de facilité ni de dis- 
persion qui tiennent 1 Aucune latitude accordée à aucune or- 
ganisation qui prétendrait, indépendamment de l'État, in- 
tervenir dans la justice et dans l'administration. Et de poser 
la brûlante question des « milices ». « Nous faisons la guerre ! » 
m'écrié-je. « A la bataille en cours et à celles qui suivront nous 
entendons participer dans la plus large mesure possible. Il 
en sera de même, plus tard, de l'occupation de l'Allemagne... 
Pour cela, nous avons besoin de grandes unités, aptes à 
manoeuvrer, à combattre et à vaincre, où sera incorporée 
l'ardente jeunesse qui s'est groupée dans nos forces de l'inté- 
rieur... Tous les soldats de France font partie de l'armée 
française et celle-ci doit, comme la France, rester une et in- 
divisible. » 

Abordant la question de nos relations extérieures, je ne 
manque pas de mettre l'accent sur les difficultés, quelque 
choc qu'en doivent éprouver ceux qui, chez nous, préfèrent 
l'illusion à la lucidité. « Nous voulons croire, dis- je, que le 
droit qu'a la France de prendre part au règlement futur du 
conflit ne lui sera plus, finalement, contesté et que l'espèce 
de relégation officielle qui lui est infligée au dehors va faire 
place à la même sorte de relations que nous avons, depuis 
quelques siècles, l'honneur et l'habitude d'entretenir avec 
les autres grandes nations... Nous croyons qu'il est de l'in- 
térêt supérieur des hommes que les dispositions qui régleront 
demain le sort de l'Allemagne ne soient pas discutées et 
adoptées sans la France... Nous croyons que décider sans la 
France de quoi que ce soit qui concerne l'Europe serait une 
grave erreur... Nous croyons que déterminer sans la France 
les conditions politiques, économiques, morales, dans les- 
quelles les habitants de la terre auront à vivre après le drame, 



LA LIBERATION 1 

serait assez aventuré,... car, après tout, 100 millions d'hommes 
vivent sous notre drapeau et toute grande construction 
humaine serait arbitraire et fragile s'il y manquait le sceau 
de la France. » 

Ce n'est pas tout de reprendre son rang. Encore faut-il 
être capable de le tenir. Cela non plus, cela surtout, n'ira pas 
sans peines et sans rigueurs. Ayant fait le tableau des ravages 
que nous avons subis et des conditions qui entravent notre 
relèvement, je déclare que « nous nous trouvons dans une 
période très difficile, où la libération ne nous permet nulle- 
ment l'aisance mais comporte, au contraire, le maintien de 
sévères restrictions et exige de grands efforts de travail et 
d'organisation en même temps que de discipline. » J'ajoute 
que « le gouvernement entend, à cet égard, imposer les règles 
nécessaires. » Puis, je précise les objectifs que se fixe le pou- 
voir : « Faire en sorte que le niveau de vie des travailleurs 
monte à mesure que montera le taux de la production ; placer, 
par réquisition ou par séquestre, à la disposition directe de 
l'État l'activité de certains services publics et de certaines 
entreprises ; faire verser à la collectivité nationale les enri- 
chissements coupables obtenus par ceux qui travaillaient 
pour l'ennemi ; fixer les prix des denrées et contrôler les 
échanges aussi longtemps que ce qui est produit et transpor- 
table n'équivaut point aux demandes de la consommation... » 

Ce sont là, sans doute, des mesures de circonstance. Mais 
elles s'accordent avec les principes de rénovation que la ré- 
sistance a, dans son combat, rêvé de voir réaliser : « Faire 
en sorte que l'intérêt particulier soit contraint de céder à 
l'intérêt général ; que les grandes ressources de la richesse 
commune soient exploitées et dirigées à l'avantage de tous ; 
que les coalitions d'intérêts soient abolies, une fois pour 
toutes ; qu'enfin chacun des fils et chacune des filles de la 
France puissent vivre, travailler, élever leurs enfants dans la 
sécurité et dans la dignité. » 

Pour terminer, j'en appelle « aux hommes et aux femmes 
de la résistance. » — « Et vous, croisés, à la croix de Lorraine ! 
Vous qui êtes le ferment de la nation dans son combat pour 
l'honneur et pour la liberté, il vous appartiendra, demain, 
de l'entraîner vers l'effort et vers la grandeur. C'est alors, et 
alors seulement, que sera remportée la grande victoire de la 
France. » 

Cette fois, j'avais parlé, non plus d'intentions formulées 
en vue de l'avenir, mais de mesures qui engageaient immé- 



8 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

diatement les intérêts et les personnes. Hier, à Londres ou 
en Afrique, il était question de ce qu'un jour on pourrait 
faire. Maintenant, à Paris, il s'agissait de ce qu'on faisait. 
La mystique avait inspiré les élans de la France Libre. Elle 
s'était, par force, estompée dans les projets du Comité d'Alger. 
A présent, c'est la politique qui dominait les actes du gouver- 
nement. Mais les mêmes réalités impérieuses et contradic- 
toires, auxquelles, désormais, étaient en proie les dirigeants, 
n'aliaient-elles pas partager en courants séparés les ambitions 
et les groupes? Cette cohésion du sentiment qui s'était fina- 
lement établie dans la résistance pourrait-elle se maintenir 
dès lors que s'éloignait le grand péril national? Les impres- 
sions que j'emportais de la réunion de Chaillot m'amenaient 
à en douter. 

11 est vrai, qu'entrant dans la salle, prenant place, pronon- 
çant mon discours après l'allocution éloquente de Georges 
Bidault, j'avais été l'objet d'ovations retentissantes. A 
n'écouter que les vivats, j'aurais pu me croire reporté aux 
assemblées unanimes de l'Albert Hall et de Brazzaville ou 
aux auditoires bien accordés d'Alger, de Tunis, d'Ajaccio. 
Pourtant, je ne sais quelle tonalité différente de l'enthou- 
siasme, une sorte de dosage des applaudissements, les signes 
et les coups d'œil échangés entre les assistants, les jeux de 
physionomie calculés suivant mes propos, m'avaient fait 
sentir que les « politiques », qu'ils fussent anciens ou nouveaux, 
nuançaient leur approbation. On discernait que, de ce côté, 
l'action commune irait se compliquant de réserves et de con- 
ditions. 

Plus que jamais, il me fallait donc prendre appui dans le 
peuple plutôt que dans les o élites » qui, entre lui et moi, ten- 
daient à s'interposer. Ma popularité était comme un capital 
qui solderait les déboires, inévitables au milieu des ruines. 
Pour commencer, j'avais à m'en servir pour établir dans les 
provinces, comme je l'avais fait à Paris, l'autorité de l'État. 

Or, les nouvelles parvenues d'un grand nombre de dépar- 
tements y révélaient une vaste confusion. Sans doute les 
commissaires de la République et les préfets nommés d'avance 
occupaient-ils partout leur poste. Mais ils avaient le plus 
grand mal à mettre gens et choses à leur place. Trop d'indi- 
gnations, accumulées depuis quatre ans, fermentaient sous le 
couvercle pour qu'il n'y eût pas d'explosion dans le boule- 
versement qui suivait la fuite de l'ennemi et la déconfiture 
de ses complices. Beaucoup d'éléments de la résistance enten- 



LA LIBÉRATION 9 

daient procéder eux-mêmes aux sanctions et à l'épuration. 
Des groupes armés, sortant des maquis, cédaient à l'impul- 
sion de faire justice, sans forme de procès, à rencontre de 
leurs persécuteurs. En maints endroits, la colère publique 
débordait en réactions brutales. Bien entendu, les calculs po- 
litiques, les concurrences professionnelles, les représailles per- 
sonnelles, utilisaient les circonstances. Bref, des arrestations 
irrégulières, des amendes arbitraires, des exécutions som- 
maires, venaient ajouter leur trouble à celui qui résultait de 
la pénurie générale. 

Les autorités locales avaient d'autant plus de peine à 
dominer la situation que la force publique leur faisait grave- 
ment défaut. De toute façon, la garde mobile et la gendar- 
merie, eussent-elles été complètes et sûres d'elles-mêmes, n'au- 
raient pu faire face à tout. A fortiori n'y suffisaient-elles pas, 
réduites comme elles l'étaient par le départ au maquis de 
bon nombre de leurs éléments et, en outre, moralement gênées 
par l'emploi que Vichy avait fait d'elles. Là où passaient les 
corps de l'armée : en Normandie, en Provence, à Paris, le 
long du Rhône, de la Saône, du Doubs, la seule présence 
des troupes empêchait la plupart des incidents fâcheux. Mais, 
dans les régions où ne pénétraient pas les unités régulières, 
commissaires de la République et préfets se trouvaient dé- 
pourvus des moyens d'assurer l'ordre. J'aurais pu, certes, 
les leur donner en répartissant à l'intérieur du territoire les 
forces venues d'Afrique. Mais c'eût été soustraire l'armée 
française à la bataille et, du même coup, compromettre la 
participation de nos armes à la victoire. A ce renoncement 
désastreux je préférai le risque de bouillonnements plus ou 
moins violents. 

Ce risque eût été, à vrai dire, limité si le parti communiste 
n'avait pas pris à tâche d'exploiter le tumulte afin de saisir 
le pouvoir en province comme il avait essayé de le faire à 
Paris. Tandis que les ordonnances du gouvernement pres- 
crivaient la formation, dans chaque département, d'un seul 
comité de libération destiné à assister provisoirement le 
préfet et composé de représentants de tous les mouvements, 
partis et syndicats, on avait vu paraître, dans les localités, 
les entreprises, les services publics, les administrations, un 
foisonnement de comités qui prétendaient donner l'impul- 
sion, contrôler les maires, les patrons, les directeurs, re- 
chercher coupables et suspects. Les communistes, habiles et 
cohérents, revêtant des étiquettes variées, utilisant les sym- 



10 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

pathies et les camaraderies que beaucoup d'entre eux avaient, 
au cours de la lutte, acquises dans tous les milieux, ne man- 
quaient pas de susciter et d'inspirer ces organismes appuyés 
par des groupes armés. Le « Cornac », jouant de l'équivoque 
quant aux pouvoirs respectifs du gouvernement et du conseil 
de la résistance, continuait secrètement de déléguer des 
chargés de mission, de donner des ordres, de conférer des 
grades. Je décidai de me rendre tout de suite aux points les 
plus sensibles pour mettre la machine en route dans le sens 
qui convenait. Pendant deux mois, une série de déplacements 
allait me mettre en contact avec les provinces, tandis que 
dans les intervalles je dirigeais, à Paris, le travail du gouver- 
nement. 

Le 14 septembre, j'atterris sur l'aérodrome de Bron couvert 
de la ferraille de ses hangars démolis. André Diethelm, mi- 
nistre de la Guerre, se trouvait à mes côtés. Dix jours aupa- 
ravant, la ville de Lyon avait été libérée par la I re Armée 
française et par les Américains. Elle s'efforçait maintenant 
de revivre. C'était un problème ardu. Tous les ponts lyonnais 
de la Saône et du Rhône avaient été détruits, sauf celui de 
l'Homme de la Roche, seul intact, et celui de la Guillotière 
utilisable par les seuls piétons. Les gares de Vaise, des Brot- 
teaux, de Perrache et les voies ferrées desservant la cité se 
trouvaient hors d'usage. Les faubourgs industriels, en parti- 
culier Villeurbanne, étalaient leurs usines éventrées. Mais l'en- 
thousiasme de la population faisait contraste avec ces ruines. 

Le commissaire de la République, Yves Farge, l'un des chefs 
de la résistance dans une région qui venait de s'y distinguer, 
était bien à son affaire. Imaginatif et ardent, il s'accom- 
modait volontiers de ce que la situation avait de révolu- 
tionnaire, mais se gardait des actes extrêmes. Je lui pres- 
crivis de les interdire aux autres. Au reste, recueillant au 
long des rues les acclamations de toutes les catégories, re- 
cevant à la Préfecture fonctionnaires et corps constitués que 
me présentait le préfet Longchambon, prenant contact, à 
l'Hôtel de ville, avec Justin Godart maire « provisoire », — 
« en attendant, me dit-il, le retour d'Edouard Herriot », — 
le Conseil municipal, le cardinal Gerlier, les représentants de 
l'industrie, du commerce, des syndicats ouvriers, des pro- 
fessions libérales, de l'artisanat, je constatai que, dans leur 
ensemble, les Lyonnais ne méditaient nullement de boule- 
verser la vie nationale. Sous réserve de certains changements, 
spectaculaires mais mal définis, et de quelques châtiments, 






LA LIBÉRATION 11 

exemplaires mais imprécis, ils souhaitaient au contraire 
l'équilibre. 

Le lendemain, je passai en revue les forces de l'intérieur. 
Le colonel Descour, qui s'était signalé dans les combats des 
maquis et, tout récemment, lors de la reprise de Lyon et qui, 
maintenant, commandait la région militaire, fit défiler devant 
moi des troupes aussi émues qu'émouvantes. Il était touchant 
de les voir, en dépit de leur disparate, s'efforcer de prendre 
l'aspect d'unités régulières. La tradition militaire impré- 
gnait cette force qui s'était créée elle-même. Je quittai 
Lyon, convaincu que le gouvernement, à condition de gou- 
verner, y surmonterait les obstacles et laissant la ville dans 
l'impression que l'ordre avait de l'avenir puisque l'État 
reparaissait à la tête de la nation. 

A Marseille, cependant, l'atmosphère était très lourde. J'y 
arrivai le matin du 15, accompagné de trois ministres : 
Diethelm, Jacquinot et Billoux. La destruction par les Alle- 
mands du quartier du Vieux-Port en 1943, puis les bombar- 
dements alliés, enfin la bataille du mois d'août, avaient dé- 
moli complètement de larges secteurs de la ville, les bassins 
et les jetées. Il faut ajouter que la rade était remplie de mines 
et que, sur les quais effondrés, tous les moyens de levage 
avaient été sabotés par l'ennemi. Sans doute les services 
publics, aidés par les Américains qui désiraient utiliser cette 
base, s'employaient-ils à déblayer. Mais les dégâts étaient 
tels qu'en les voyant on doutait que, de longtemps, le port 
se ranimât. Quant à la population, ravitaillée à grand-peine 
et très mal, elle végétait dans la misère. En outre, il flottait 
sur Marseille un air de tension et presque d'oppression qu'en- 
tretenaient des actes abusifs. Les communistes, en effet, 
exploitant d'anciennes divisions locales et faisant état des 
persécutions auxquelles s'étaient acharnés les agents de Vichy, 
avaient établi à Marseille une dictature anonyme. Celle-ci pre- 
nait à son compte des arrestations, procédait même à des 
exécutions, sans que l'autorité publique s'y opposât avec 
vigueur. 

A cet égard, le commissaire de la République Raymond 
Aubrac, qui s'était prodigué dans la résistance, adoptait ma- 
laisément la psychologie du haut fonctionnaire. A lui, aux 
préfets de la région, à leurs collaborateurs, réunis à la Pré- 
fecture, je marquai sur le ton voulu que le gouvernement 
attendait d'eux qu'ils fassent leur métier, qu'il s'agissait 
désormais d'appliquer les lois et ordonnances, en un mot 



12 MÉMOIRES DE GUSRR1 — LE SALUT 

d'administrer, qu'ils en étaient responsables à l'exclusion de 
tous les tiers. Les forces de l'intérieur avaient vaillamment 
aidé les troupes de Monsabert à s'emparer de Marseille. Je 
les en félicitai en en passant l'inspection. Il était facile de 
voir quelles unités, — c'était le plus grand nombre, — souhai- 
taient d'être portées à la bataille en Alsace et quelles fractions, 
soumises à une obédience cachée, voulaient demeurer sur 
place. Je prescrivis au général Chadebec de Lavalade, appelé 
du Levant pour commander la région militaire, de donner 
au plus tôt satisfaction aux premières et de dissoudre les 
secondes et au ministre de îa Guerre d'envoyer tout de suite 
à Marseille un régiment d'Algérie pour faciliter les choses. 

Nulle part, mieux que dans cette grande cité tumultueuse 
et blessée, je n'ai senti que seul le mouvement de la résistance 
pouvait déterminer le renouveau de la France, mais que cette 
espérance suprême ne manquerait pas de sombrer si la libé- 
ration se confondait avec le désordre. Au reste, les mêmes 
autorités qui, à Marseille, pratiquaient le compromis se mon- 
traient fort satisfaites de ma propre fermeté. Il faut dire que 
l'apparition du général de Gaulle parlant à la foule rassemblée 
place du Muy et rue Saint-Ferréol, ou parcourant la Cane- 
bière, ou reçu à l'Hôtel de ville par le maire Gaston Deiferre, 
soulevait une vague d'adhésion populaire qui donnait aux 
problèmes l'apparence d'être simplifiés. Sans doute l'étaient- 
ils. en effet, dès lors qu'ils en avaient l'air. 

Au cours de l'après-midi, un vol rapide m'amena à Toulon. 
En fait de désolation, rien ne dépassait le spectacle offert par 
l'arsenal, le quai Gronstadt, les quartiers voisins, ruinés de 
fond en comble, et la vue des épaves des navires sabordés 
en rade ou au bassin. Mais rien, par comparaison, n'était 
plus réconfortant que l'aspect de l'escadre rangée au large 
pour la revue. Trois divisions m'étaient présentées, respec- 
tivement aux ordres des amiraux Auboyneau et Jaujard et 
du capitaine de vaisseau Lancelot. Elles comprenaient, au 
total : le cuirassé Lorraine; les croiseurs : Georges Leygues, 
Duguay-Trouin, Emile Berlin, Jeanne d'Arc, Montcalm, 
Gloire; les croiseurs légers : Fantasque, Malin, Terrible; 
une trentaine de torpilleurs, sous-marins, escorteurs, dra- 
gueurs. Accompagné de Louis Jacquinot ministre de la Ma- 
rine, de l'amiral Lemonnier chef d'état-major général et 
commandant les forces navales, de l'amiral Lambert préfet 
maritime, je montai à bord de l'escorteur La Pique et lon- 
geai lentement la ligne. Passant devant les 40 bâtiments qui 



LA LIBÉRATION 18 

arboraient le grand pavois, recevant les saluts que, des pas- 
serelles, m'adressaient les états-majors, entendant les hourras 
poussés par les équipages alignés à la bande des navires, je 
sentais que notre marine avait dévoré ses chagrins et re- 
trouvé ses espérances. 

Le 16 septembre, j'étais à Toulouse, ville passablement 
agitée. Dans le Sud-Ouest, de tous temps, les divisions étaient 
vives. Mais la politique de Vichy et le drame de l'occupation 
les avaient exaspérées. En outre, il s'était trouvé que les 
maquis, nombreux dans la région, avaient mené une lutte 
très dure. De là de profonds remous et beaucoup de comptes 
à régler. D'autant plus que les troupes ennemies qui opéraient 
en Aquitaine s'étaient livrées à des sévices particulièrement 
cruels, non sans d'odieuses complicités. Encore, parmi les 
forces de l'intérieur, les meilleures unités couraient déjà vers 
la Bourgogne pour rejoindre la I re Armée. Restaient sur place 
des groupes plus mélangés. Enfin, la proximité immédiate 
de l'Espagne rendait la tension plus aiguë. Car beaucoup 
d'Espagnols, réfugiés depuis la guerre civile dans le Gers, 
l'Ariège, la Haute-Garonne, avaient naguère gagné le maquis. 
Ils en sortaient, à présent, affichant le projet de rentrer en 
armes dans leur pays. Naturellement, les communistes, bien 
placés et bien organisés, attisaient les foyers de trouble afin 
de prendre en main les affaires. Ils y avaient en partie réussi. 

Je trouvai le commissaire de la République en proie aux 
empiétements de certains chefs des forces de l'intérieur. Pierre 
Bertaux, qui dans la résistance dirigeait un important réseau, 
s'était vu désigné pour occuper le poste quand le titulaire, 
Jean Gassou, avait été grièvement blessé au milieu des ba- 
garres marquant la fuite des Allemands. A présent, Bertaux 
s'efforçait de tenir les leviers de commande. Mais le colonnel 
Asher, alias Ravanel, chef des maquis de la Haute-Garonne, 
avait pris le commandement de la région militaire et exerçait 
une autorité aussi vaste que mal définie. 

Autour de Ravanel, des chefs de fractions armées consti- 
tuaient comme un soviet. Les membres de ce conseil préten- 
daient assurer eux-mêmes avec leurs hommes l'épuration, 
tandis que la gendarmerie et la garde mobile étaient con- 
signées dans des casernes éloignées. Il est vrai que le chef 
d'état-major, colonel Noetinger, officier de grande expérience, 
s'appliquait à égarer les abus dans le dédale administratif. 
Mais il n'y réussissait pas toujours. En outre, une « divi- 
sion » espagnole se formait dans la région avec le but, haute- 



14 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

ment publié, de marcher sur Barcelone. Pour comble, un 
général anglais, intitulé « colonel H il aire » et introduit dans 
les maquis du Gers par les services britanniques, tenait sous 
sa coupe des unités qui n'attendaient d'ordres que de Londres. 

Le 17 au matin, avec une solennité calculée, je passai la 
revue de tous les éléments. En prenant le contact direct des 
maquisards je comptais susciter en chacun d'eux le soldat 
qu'il voulait être. A mesure que j'abordais les rangs, un cer- 
tain frémissement me faisait voir qu'on m'avait compris. 
Puis, le colonel Ravanel fit défiler tout le monde. Le cortège 
était pittoresque. En tête, baïonnettes croisées, marchait un 
bataillon russe formé d'hommes de « l'armée Vlassov » en- 
gagés, naguère, chez les Allemands et qui avaient déserté à 
temps pour rejoindre notre résistance. Venaient ensuite les 
Espagnols, conduits par leurs généraux. Après quoi, passèrent 
les forces françaises de l'intérieur. La vue de leurs drapeaux 
et fanions improvisés, leur souci de s'organiser en sections, 
compagnies, bataillons réglementaires, l'effort qu'elles avaient 
fait pour donner à leurs vêtements une apparence uniforme, 
par-dessus tout les attitudes, les regards, les larmes des 
hommes qui défilaient devant moi, montraient combien la 
règle militaire a de vertu et d'efficacité. Mais, aussi, il y avait 
là, à mon égard, la même sorte de plébiscite qui se manifes- 
tait partout. 

J'avais pu, la veille, recueillir un témoignage semblable à 
la Préfecture et à l'Hôtel de ville où je recevais les cadres et 
les notables, au premier rang desquels se tenait le vaillant 
archevêque Mgr Saliège. Quant à la foule, criant sa joie sur 
la place du Capitole où elle s'était massée pour m'entendre, 
ou bien rangée dans les rues en deux haies d'acclamations, 
elle avait fourni la même démonstration. J'étais, certes, rien 
moins que sûr que cette adhésion suppléerait à tout ce qui 
manquait pour assurer l'ordre public. Du moins pouvais- je 
compter qu'elle permettrait d'empêcher, soit la dictature de 
certains, soit l'anarchie générale. 

Avant de quitter Toulouse, je fis lever la consigne qui re- 
léguait les gendarmes et remettre ces braves gens à leur ser- 
vice normal. Je décidai de nommer le général Collet, appelé 
du Maroc, au commandement de la région militaire. Je fis 
connaître aux chefs espagnols que le gouvernement français 
n'oublierait pas les services qu'eux-mêmes et leurs hommes 
avaient rendus dans nos maquis, mais que l'accès de la fron- 
tière des Pyrénées leur était interdit. D'ailleurs, suivant mes 



LA LIBERATION 15 

instructions, la I re Armée avait détaché vers Tarbes et Per- 
pignan un solide groupement pour affermir le service d'ordre 
aux passages des Pyrénées. Quant au « colonel Hilaire », 
il fut, dans les deux heures, dirigé sur Lyon, pour regagner 
aussitôt l'Angleterre. 

A Bordeaux, le 17 septembre, je trouvai les esprits tendus. 
Les Allemands s'en étaient retirés. Mais ils restaient à proxi- 
mité, retranchés à Royan et à la pointe de Grave, interdisant 
l'accès du port et menaçant de revenir. Sous le commande- 
ment du colonel Adeline, les forces de l'intérieur de Bordeaux 
et des environs s'étaient, pour la plupart, portées au contact 
de l'ennemi sur les deux rives de la Gironde, tandis que le 
colonel Druille, commandant la région militaire, s'efforçait 
d'assurer leur équipement et leur encadrement. A vrai dire, 
l'amiral allemand Meyer, pendant qu'il évacuait l'agglomé- 
ration bordelaise et occupait les réduits préparés sur la côte 
de l'Océan, avait donné à croire qu'il songeait à se rendre. 
Il poursuivait encore les pourparlers au moment de mon 
arrivée. Mais on s'aperçut bientôt qu'il ne s'agissait que d'une 
ruse employée par l'ennemi pour se dégager sans dommage. 
Gomme celui-ci disposait d'un matériel et d'effectifs considé- 
rables et que nos forces de l'intérieur n'étaient ni organisées, 
ni armées, pour soutenir une bataille rangée, Bordeaux mêlait 
la joie de se trouver libre à la crainte de cesser de l'être. 
En outre, beaucoup de griefs, accumulés durant l'occupation 
au sein d'une cité dont le maire, Marquet, était un « colla- 
borateur » notoire, apparaissaient au grand jour. Dans cette 
atmosphère troublée évoluaient divers groupes armés qui 
refusaient d'obéir aux autorités officielles. 

Ces autorités, là comme ailleurs, je m'appliquai à les con- 
sacrer. Gaston Cusin, commissaire de la République, au de- 
meurant plein de bon sens et de sang-froid, me présenta, à 
la Préfecture, l'habituel cortège des fonctionnaires, des offi- 
ciers et des délégations. L'archevêque, Mgr Feltin, était en 
tête des visiteurs. Du même balcon d'où Gambetta avait 
harangué la foule en 1870, je m'adressai aux Bordelais. Je 
me rendis à l'Hôtel de ville où m'attendait le nouveau maire, 
Fernand Audeguil, et parcourus les divers quartiers. Enfin, 
j'inspectai, sur le cours de l'Intendance, celles des forces de 
l'intérieur qui se trouvaient encore là. Presque toutes avaient 
une très bonne attitude dont je leur fis compliment. A quel- 
ques chefs affectant d'être réfractaires j'offris le choix immé- 
diat entre deux solutions : ou se soumettre aux ordres du 



16 M^MOIREâ DE GUERRE — LE SALUT 

colonel commandant la région, ou bien aller en prison. Tous 
préférèrent la première. En quittant Bordeaux, il me sem- 
blait que le sol s'était raffermi. 

Je me dirigeai vers Saintes afin d'y prendre le contact des 
troupes du colonel Adeline. La Saintonge, sous les drapeaux 
de la libération qui paraissaient partout aux fenêtres, vivait 
en état d'alarme. Car les Allemands occupaient, d'une part 
Royan et l'île d'Oléron, d'autre part La Rochelle et Ré. 
Ils s'y étaient installés à l'abri d'importants ouvrages, croyant 
d'abord à l'intervention de grandes unités alliées. Le général 
Chevance-Bertin, chargé dans le tumulte des premiers jours 
de coordonner, autant que possible, les actions de nos forces 
de l'intérieur du Sud-Ouest, avait pu impressionner l'amiral 
Schirlitz, commandant du centre de résistance de La Rochelle, 
au point de le déterminer à évacuer Rochefort. Mais les jours 
passaient sans que les Allemands vissent devant eux autre 
chose que nos partisans, complètement dépourvus d'armes 
lourdes, de canons, de blindés, d'avions. D'un moment à 
l'autre l'ennemi pouvait redevenir offensif. Quant aux nôtres, 
formés en bandes comme ils l'étaient au maquis, ils affluaient 
de la Gironde, des deux Charentes, de la Vienne, de la Dor- 
dogne, etc., très désireux de combattre mais privés de ce 
qu'il fallait pour opérer sur un front. En outre, n'ayant ni 
services, ni magasins, ni convois, ils vivaient de ce qu'ils 
prenaient sur place. D'où un désordre fréquent, qu'aggra- 
vaient des abus commis par tels ou tels chefs qui jugeaient 
que la hiérarchie n'allait pas plus haut qu'eux-mêmes. Enfin, 
les interventions du « Cornac » et de ses agents faisaient sentir 
leurs effets. Jean Schuhler, commissaire de la République 
pour la région de Poitiers, le préfet Verneuil, les maires, 
étaient aux prises avec maints embarras. 

Le colonel Adeline s'employait à faire cesser la confusion. 
Au contact des deux poches allemandes de Royan et de La 
Rochelle, il installait des postes, constituait des unités aussi 
régulières que possible et tâchait d'organiser leur ravitaille- 
ment. Quand cet ensemble aurait reçu des armes et pris de 
la consistance, on pourrait songer à l'attaque. Je passai en 
revue, à Saintes, plusieurs milliers d'hommes mal pourvus 
mais pleins d'ardeur. Le défilé fut impressionnant. Je réunis 
ensuite autour de moi les officiers de toutes origines, la plu- 
part arborant des grades improvisés, mais tout fiers, à juste 
titre, d'être là volontairement et vibrants de voir au milieu 
d'eux de Gaulle qui, sous les dehors d'une sérénité voulue, 



LA LIBERATION 17 

ne se sentait pas moins ému. Je leur dis ce que j'avais à dire. 
Puis, je quittai cette force en gestation, résolu à faire en 
sorte que les combats de la côte atlantique finissent par une 
victoire française. 

Orléans fut la dernière étape de ce voyage. Le cœur serré 
à la vue des décombres, je parcourus la ville massacrée. Le 
commissaire de la République André Mars m'exposa les pro- 
blèmes qu'il affrontait avec calme. D'ailleurs, sa région, si 
éprouvée qu'elle fût, ne se montrait guère agitée. Par con- 
traste avec ce qui se passait sur la Garonne, les riverains de 
la Loire paraissaient fort modérés. Il faut dire que les co- 
lonels Bertrand et Chomel, commandant les forces de l'in- 
térieur de la Beauce, du Berri et de la Touraine, les avaient 
organisées en bataillons réguliers, puis conduites à de bril- 
lants combats contre les troupes allemandes en retraite au 
sud de la Loire. Du coup, les maquisards, disciplinés et fiers 
d'eux-mêmes, servaient de recours au bon ordre. En voyant, 
sur le terrain de Bricy, le beau détachement qui me présentait 
les armes, je pensais avec mélancolie à ce qu'eussent été les 
forces de la résistance si Vichy n'avait pas empêché les cadres 
militaires de prendre partout la tête de ces jeunes troupes. 
Le 18 septembre au soir, je rentrai dans la capitale. 

Le 25, après avoir passé deux jours avec la I re Armée, je 
me rendis à Nancy que les troupes du générai Patton venaient 
tout juste de libérer. Pour la Lorraine, l'envahisseur n'avait 
jamais été autre chose que l'ennemi. C'est pourquoi aucun 
problème politique ne s'y posait. L'ordre public ne courait 
pas de risque. Le civisme était tout naturel. Ce jour-là, les 
acclamations de la foule dans les rues de Mirecourt, de Stras- 
bourg, Saint-Dizier, Saint-Georges et des Dominicains, par 
où je traversai la capitale lorraine, puis sur la place Stanislas 
où je me fis entendre du balcon de l'Hôtel de ville, les allo- 
cutions du commissaire de la République Chailley-Bert et du 
maire Prouvé, les adresses des délégations, l'attitude des 
2 000 maquisards que leur chef, le colonel Grandval, fit dé- 
filer devant moi, témoignaient de la foi en la France de cette 
province ravagée et dont une partie était encore entre les 
mains germaniques. 

Revenu à Paris, j'en repartis le 30 septembre en compagnie 
des ministres : Tixier, Mayer et Laurent, cette fois pour me 
rendre en Flandre. Nous passâmes par Soissons et Saint- 
Quentin où Pierre Pêne, commissaire de la République, nous 
guida dans la visite de ces cités démolies. A Lille, François 
T. III. 2 



18 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Closon, son collègue pour le Nord et le Pas-de-Calais, s'ef- 
forçait de fournir les moyens de travailler à tout un peuple 
qui les avait perdus. A peine arrivé, je fus saisi par ce que le 
problème de la subsistance ouvrière avait, dans la région, de 
dramatique et de pressant. Les masses laborieuses s'étaient 
vues, pendant l'occupation, condamnées à des salaires que 
les ordres de l'ennemi tenaient bloqués au plus bas. Et voici 
que beaucoup d'ouvriers se trouvaient en chômage au milieu 
d'usines sans charbon et d'ateliers sans outillage. En outre, 
le ravitaillement était tombé au-dessous du minimum vital. 
En parcourant ma ville natale où les Lillois me faisaient fête, 
je voyais trop de visages dont le sourire n'effaçait ni la pâleur 
ni la maigreur. 

Le sentiment et la réflexion m'avaient, d'avance, convaincu 
que la libération du pays devrait être accompagnée d'une 
profonde transformation sociale. Mais, à Lille, j'en discernai, 
imprimée sur les traits des gens, l'absolue nécessité. Ou bien 
il serait procédé d'office et rapidement à un changement no- 
table de la condition ouvrière et à des coupes sombres dans 
les privilèges de l'argent, ou bien la masse souffrante et amère 
des travailleurs glisserait à des bouleversements où la France 
risquerait de perdre ce qui lui restait de substance. 

Le dimanche 1 er octobre, ayant assisté en l'église Saint- 
Michel à l'office célébré par le cardinal Liénart, visité l'Hôtel 
de ville où m'accueillait le maire Cordonnier, passé en revue 
sur la place de la République les forces de l'intérieur, reçu 
les autorités, comités, notabilités, je fis connaître à la foule 
massée devant la Préfecture sur quelles bases le gouver- 
nement entreprenait le redressement économique du pays : 
« Prise en main par l'État de la direction des grandes richesses 
communes;... sécurité et dignité assurées à chaque travail- 
leur. » L'espèce de houle passionnée qui souleva la multitude 
en entendant ces promesses me fit sentir qu'elles la touchaient 
au vif. 

Sur le chemin du retour à Paris, j'allai voir les mines de 
Lens. Les dégâts des installations, l'absence d'une moitié des 
mineurs, l'agitation du personnel, maintenaient le rendement 
à un niveau pire que médiocre. En fait de charbon, il sortait 
des carreaux à peine le tiers des quantités d'avant-guerre. 
Pour rétablir la production houillère, il fallait évidemment 
une réforme de principe propre à changer l'état des esprits 
et, d'autre part, des travaux impliquant des crédits tels que 
seule la collectivité nationale était en mesure de les fournir. 



LA LIBÉRATION 19 

Que celle-ci devînt propriétaire des charbonnages, c'était 
l'unique solution. Par Arras, je revins dans la capitale avec 
mes résolutions. 

Une semaine plus tard, j'étais en Normandie, province qui 
battait le record de la dévastation. Les ruines y semblaient 
d'autant plus lamentables qu'il s'agissait d'une région pleine 
de richesses anciennes et récentes. Accompagné de Mendès- 
France et de Tanguy-Prigent, conduit par Bourdeau de 
Fontenay commissaire de la République et le général Legen- 
tilhomme commandant la région militaire, je visitai, en par- 
ticulier, Le Havre, Rouen, Évreux, Lisieux et Gaen ou, pour 
mieux dire, leurs décombres. Si, quelques jours auparavant, 
le contact des foules du Nord m'avait confirmé dans l'idée 
que l'effort national exigeait de grands changements sociaux, 
l'étendue des dommages subis par la Normandie m'affer- 
missait dans ma volonté de remettre l'État debout, condition 
sine qua non de la reconstruction du pays. 

D'ailleurs, par contraste avec les cités écroulées, la cam- 
pagne offrait un spectacle encourageant. Au mois d'août, en 
pleine bataille, on avait trouvé moyen de faire et de rentrer 
les récoltes. Bien que les villages et les fermes eussent beau- 
coup souffert et en dépit de tout ce qui faisait défaut aux 
exploitants, on pouvait voir partout les champs cultivés, le 
bétail soigné, aussi bien que possible. Au Neubourg, les agri- 
culteurs qui s'y étaient rassemblés me parurent résolus à 
laisser leurs manches retroussées. Cette obstination au labeur 
de la paysannerie française éclaircissait les perspectives du 
ravitaillement et constituait, pour l'avenir, un élément es- 
sentiel de redressement. 

Le 23 octobre, j'éprouvai la même impression en traver- 
sant la Brie et la Champagne. Une fois quitté Boissy-Saint- 
Léger, les plateaux, en se découvrant, apparaissaient sous 
l'aspect productif qu'ils revêtaient de tous temps. Comme 
naguère, une forêt de meules annonçait Brie-Comte- Robert. 
Provins était toujours entouré de labours pour le blé et la 
betterave. Autant de sillons bien tracés et pas plus de friches 
qu'autrefois dans les plaines de Romilly-sur-Seine. La pluie, 
qui tombait à Troyes lorsque j'y fis mon entrée, chagrinait 
Marcel Grégoire commissaire de la République et les citadins 
réunis pour crier leur joie, mais, comme d'usage, enchan- 
tait les ruraux. Suivant la tradition, des bovins appétissants 
paissaient les prairies de Vendeuvre et de Bar-sur-Aube. A 
Colombey-les-deux-Églises, je fis halte dans le bourg. Les 



20 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

habitants, groupés autour du maire Demarson, m'accueil- 
lirent avec transport. Enchantés par la libération, ils s'ap- 
prêtaient à en profiter pour mieux travailler les terres. Tandis 
que j'atteignais Chaumont où m'attendait la réception offi- 
cielle de la Haute-Marne, c'est l'esprit réconforté que je voyais 
la nuit descendre sur cette campagne fidèle et familière. 

Ayant, de là, fait une nouvelle visite à la I re Armée, je 
regagnai Paris par Dijon. Cette grande ville n'avait subi que 
des dégâts relativement restreints. Mais elle était encore toute 
vibrante d'avoir assisté à la déroute de l'envahisseur. Pen- 
dant que les rues et les places retentissaient de vivats, les 
corps constitués m'étaient présentés dans le palais des Ducs 
par le commissaire de la République Jean Mairey, — rem- 
plaçant Jean Bouhey grièvement blessé lors de la libération 
de la ville, — et le chanoine Kir, maire populaire et trucu- 
lent. Le général Giraud, qui retrouvait les siens dans la capi- 
tale bourguignonne, était en tête des notabilités. « Comme 
les choses ont changé ! » me dit-il. — « C'est vrai pour les 
choses », pensais-je. Mais, voyant l'assistance, mobile et bruis- 
sante, je doutais que ce fût le cas pour les Français. 

Les 4, 5, 6 novembre, voyage dans les Alpes. On s'y était 
battu partout. On s'y battait encore aux abords des cols 
menant en Italie. Nos montagnes, avec leur population pas- 
sionnée de liberté, avaient fourni à la résistance maintes 
citadelles et beaucoup de combattants. A présent, l'exis- 
tence commençait à y reprendre un cours normal, au milieu 
de grandes difficultés d'approvisionnement, de l'action menée 
contre l'ennemi par les troupes marocaines et les maquisards 
alpins, d'incidents tumultueux causés par des clandestins qui 
voulaient faire justice eux-mêmes. Ayant à mes côtés les mi- 
nistres Diethelm et de Menthon, le commissaire de la Répu- 
blique Farge, les généraux Juin et de Lattre, je me rendis 
d'abord à Ambérieu. Ce furent ensuite Annecy et Albert- 
ville où je passai en revue la Division Dody et les tabors. 
Chambéry, débordant de ferveur, me donna la mesure du 
loyalisme savoyard. Enfin, j'entrai à Grenoble. 

On ne pourrait décrire l'enthousiasme qui soulevait les 
« Allobroges » sur la place de la Bastille et le boulevard Gam- 
betta, que je parcourus à pied, et sur la place Rivet où la 
foule s'était massée pour entendre les allocutions. Je remis 
entre les mains du maire Lafîeur la croix de la Libération dé- 
cernée à la ville de Grenoble. Ensuite, défila la 27 e Division 
alpine. Je la saluai avec une particulière satisfaction. Car, 



i 



LA LIBÉRATION 21 

voulant assurer à la France les enclaves naguère possédées 
par Tltalie sur notre versant et sachant que, dans ie concert 
allié, nous ne les obtiendrions qu'à condition de les prendre, 
j'avais des vues sur cette force naissante. Le 6 novembre, 
j'étais à Paris. 

Ainsi a vais- je, en quelques semaines, parcouru une grande 
partie du territoire, paru aux yeux de 10 millions de Fran- 
çais dans l'appareil du pouvoir et au milieu des démonstra- 
tions de l'adhésion nationale, ordonné sur place d'urgentes 
mesures d'autorité, montré aux gens en fonction que l'État 
avait une tête, fait sentir aux éléments épars de nos forces 
qu'il n'y avait pour elles d'autre avenir que l'unité, d'autre 
devoir que la discipline. Mais combien paraissait cruelle la 
réalité française ! Ce que j'avais constaté, sous les discours, 
les hourras, les drapeaux, me laissait l'impression de dégâts 
matériels immenses et d'un éclatement profond de la struc- 
ture politique, administrative, sociale, morale du pays. Il 
était clair que, dans ces conditions, le peuple, pour ravi qu'il 
fût de sa libération, aurait à subir longtemps de dures épreuves 
que ne manqueraient pas d'exploiter la démagogie des partis 
et l'ambition des communistes. 

Mais, aussi, j'avais pu voir, en province comme à Paris, 
quelle ferveur se portait vers moi. La nation discernait, d'ins- 
tinct, que dans le trouble où elle était plongée elle serait à la 
merci de l'anarchie, puis de la dictature, si je ne me trouvais 
là pour lui servir de guide et de centre de ralliement. Elle 
s'attachait aujourd'hui à de Gaulle pour échapper à la sub- 
version comme elle l'avait fait, hier, pour être débarrassée de 
l'ennemi. De ce fait, je me sentais réinvesti par les Français 
libérés de la même responsabilité insigne et sans précédent 
que j'avais assumée tout au long de leur servitude. Il en 
serait ainsi jusqu'au jour où, toute menace immédiate écartée, 
le peuple français se disperserait de nouveau dans la facilité. 

Cette légitimité de salut public, clamée par la voix du 
peuple, reconnue sans murmure, sinon sans réserve, par tout 
ce qui était politique, ne se trouvait contestée par aucune 
institution. Il n'y avait, dans l'administration, la magistra- 
ture, l'enseignement, non plus que dans les armées, aucune 
réticence à l'égard de mon autorité. Le Conseil d'État, à la 
tête duquel se trouvait maintenant le président Cassin, don- 
nait l'exemple d'un complet loyalisme. La Cour des Comptes 
en faisait autant. Où qu'il m'arrivât de paraître, le clergé 
s'empressait à déployer ses hommages officiels. Le 20 sep- 



22 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

tembre, j'avais reçu le cardinal Suhard et recueilli l'assurance 
du concours moral de l'épiscopat. Par l'organe de Georges 
Duhamel, secrétaire perpétuel, l'Académie française recou- 
rait à mon appui. Il n'était pas jusqu'aux représentants de 
tous les régimes antérieurs qui ne voulussent marquer leur 
adhésion. Le comte de Paris, l'esprit rempli du souci national, 
m'écrivait pour m'annoncer l'envoi d'un mandataire. Le 
prince Napoléon, maquisard exemplaire et capitaine de chas- 
seurs alpins, venait m'ofïrir son témoignage. Le général 
Giraud, arrivé d'Algérie où il avait échappé au coup de fusil 
d'un fanatique, se présentait aussitôt à moi. Les anciens 
tenants de Vichy s'inclinaient devant l'évidence : Pétain, 
en Allemagne, gardait le silence et ceux des fonctionnaires, 
des diplomates, des militaires, des publicistes qui l'avaient 
assidûment servi prodiguaient, à l'adresse du pouvoir, révé- 
rences et justifications. Enfin, M. Albert Lebrun vint joindre 
à l'approbation générale celle du fantôme mélancolique de 
la III e République. 

Je le reçus le 13 octobre. « J'ai toujours été, je suis », me 
déclara le président, « en plein accord avec ce que vous faites. 
Sans vous, tout était perdu. Grâce à vous, tout peut être 
sauvé. Personnellement, je ne saurais me manifester d'au- 
cune manière, sauf toutefois par cette visite que je vous prie 
de faire publier. Il est vrai que, formellement, je n'ai jamais 
donné ma démission. A qui, d'ailleurs, l'aurais-je remise, 
puisqu'il n'existait plus d'Assemblée nationale qualifiée pour 
me remplacer? Mais je tiens à vous attester que je vous suis 
tout acquis. » 

Nous parlâmes des événements de 1940. Albert Lebrun 
revint avec chagrin sur cette journée du 16 juin où il avait 
accepté la démission de M. Paul Reynaud et chargé le Maréchal 
de former le nouveau ministère. Les larmes aux yeux, levant 
les bras au ciel, il confessait son erreur. « Ce qui m'a, dit-il, 
décidé dans le mauvais sens, comme la plupart des ministres, 
ce fut l'attitude de Weygand. Il était si catégorique en exi- 
geant l'armistice ! Il affirmait si péremptoirement qu'il n'y 
avait rien d'autre à faire ! Pourtant, je croyais, comme 
Reynaud, Jeanneney, Herriot, Mandel, vous-même, qu'il fal- 
lait aller en Afrique, qu'on pouvait poursuivre la guerre avec 
l'armée qui s'y trouvait, les forces que l'on avait encore les 
moyens d'y transporter, notre flotte intacte, notre empire, 
nos alliés. Mais le Conseil a cédé aux arguments véhéments 
du Commandant en chef. Que voulez-vous? On lui avait fait 



LA LIBÉRATION 23 

une telle réputation 1 Ah ! quel malheur quand, dans l'ex- 
trême péril, ce sont les généraux qui se refusent à combattre ! » 

Le président Lebrun prit congé. Je lui serrai la main avec 
compassion et cordialité. Au fond, comme chef de l'État, 
deux choses lui avaient manqué : qu'il fût un chef; qu'il y 
eût un État. 

Tandis qu'au-dedans du pays cristallisaient les passions, 
l'action militaire des alliés se poursuivait dans l'Est et dans le 
Nord. Eisenhower, portant l'effort principal sur la gauche, 
visait à traverser promptement la Belgique, puis à franchir 
le Rhin auprès de son embouchure, enfin à se saisir de la Ruhr 
et, par là, de la victoire. Telle était, à la fin d'août, la mission 
confiée au général Montgomery, à qui l'aviation fournissait 
l'appui maximum. Au centre, le général Bradley devait at- 
teindre le fleuve entre Dusseldorf et Mayence, en liant son 
mouvement à celui des armées du Nord. Quant à la I re Armée 
française et à la VII e Armée américaine, destinées à se grouper 
sous les ordres du général Devers, elles viendraient quand elles 
pourraient, depuis la Méditerranée, prendre la droite du dis- 
positif et aborder le Rhin par l'Alsace. Mon désir était, natu- 
rellement, que la progression allât aussi vite que possible, 
qu'elle menât les armées alliées directement au cœur de l'Al- 
lemagne et que les forces françaises eussent leur large part 
dans les opérations. C'est ce que, dès le 6 septembre, j'avais 
écrit à Eisenhower, en le pressant de hâter le mouvement de 
notre I re Armée, en lui rendant la disposition de la 2 e Division 
blindée et en lui faisant connaître la volonté du gouverne- 
ment français de voir nos troupes pénétrer en territoire alle- 
mand en même temps que celles des Américains et des Bri- 
tanniques. Mais la marche, menée rapidement jusqu'aux 
abords de la frontière, allait être arrêtée avant d'atteindre 
le pays ennemi. 

En effet, dans les Pays-Bas, PArdenne, la Lorraine, les 
Vosges, l'adversaire trouvait moyen de rétablir sa ligne de 
bataille. Hitler lui-même, qui avait souffert dans son pres- 
tige comme dans son état physique de l'attentat commis 
contre lui en juillet, reprenait maintenant le dessus. Escomp- 
tant l'effet des « armes secrètes » : avions à réaction, fusées V 2, 
chars nouveaux, peut-être même bombes atomiques, que le 
Reich préparait fébrilement, le Fiihrer méditait de reprendre 
l'offensive et obtenait du peuple allemand un suprême crédit 
de confiance. D'ailleurs, les alliés, réduits à des ravitaille- 
ments précaires à mesure de leur avance, voyaient le manque 



24 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

de carburants, d'obus et de rechanges contrarier leurs opé- 
rations. 

C'était, notamment, le cas pour notre I re Armée. En ce 
qui concernait les forces marchant du Midi vers le Nord, le 
commandement allié avait prévu une progression difficile. On 
admettait que les ensembles fortifiés de Toulon et de Marseille 
ne pourraient être pris qu'après plusieurs semaines d'efforts, 
qu'ensuite la nécessité de se couvrir tout au long de la 
frontière italienne imposerait à Patch et à de Lattre des 
servitudes et des retards, enfin que les XIX e et I re Armées 
allemandes, totalisant 10 divisions et occupant, l'une la 
Provence, l'autre l'Aquitaine, le Languedoc et le Limousin, 
seraient en mesure de tenir longtemps en échec les Français 
et les Américains sur les contreforts des Alpes, en maints 
endroits du couloir du Rhône et dans le Massif Central. C'est 
pourquoi les plans de transport des troupes et du matériel 
depuis l'Afrique, la Corse et l'Italie, puis des approvisionne- 
ments à partir de la côte et jusqu'aux grandes unités, compor- 
taient des délais prolongés. Or, il se trouva que les forces des 
généraux de Lattre et Patch avancèrent à une cadence qui 
infirma tous les calculs. Le revers de la médaille fut, pour les 
combattants, une continuelle pénurie d'essence et de muni- 
tions. 

La I re Armée française, qui avait débarqué ses premiers 
éléments à Saint-Tropez et aux environs dans la journée du 
15 août, était, dès le 28, en possession complète de Toulon 
et, le 30, maîtresse de la totalité de Marseille. Quarante mille 
prisonniers et des monceaux d'armes et de matériel étaient 
tombés entre ses mains. Or, l'intention initiale du général 
Patch, chargé de coordonner les forces dans le Midi, consis- 
tait à faire marcher les Américains droit vers le Nord, tandis 
que les Français, une fois repris par eux les deux grands 
ports de la Méditerranée, assureraient, aux débouchés des 
Alpes, la couverture de leurs alliés. Mais le général de Lattre, 
fort des succès remportés à Toulon et à Marseille, ne s'était 
pas contenté de la mission secondaire que l'on envisageait 
pour lui. Il entendait encadrer à droite et à gauche les Amé- 
ricains et progresser à leur hauteur. J'avais, bien entendu, 
appuyé cette manière de voir. Quant à Patch, désormais 
rempli de considération pour la I re Armée française, il s'était, 
de bonne grâce, rangé à notre avis. 

C'est ainsi que notre 2 e Corps, commandé par Monsabert 
et comprenant d'abord essentiellement les Divisions du Vigier 



LA LIBÉRATION 25 

et Brosset, franchissait le Rhône à Avignon, puis, opérant 
par la rive droite, chassait Pennemi de Lyon les 2 et 3 sep- 
tembre. Peu après, dans la région d'Autun, la gauche de ce 
corps d'armée barrait le passage aux arrière-gardes de la 
I re Armée allemande, qui, fuyant par le Massif Central, 
essayaient de se frayer la route de la Bourgogne. Mais la porte 
était fermée par la Division du Vigier, tant celle-ci avait 
marché vite. Après quatre jours de combats désespérés, les 
derniers échelons ennemis, ayant à leurs trousses les forces 
de l'intérieur du Sud-Ouest, ainsi que celles du Berri et d'Au- 
vergne, ne pouvaient trouver d'issue et finissaient par capi- 
tuler. Toutefois, leur chef, le général Elster, se sentant la cons- 
cience lourde et épouvanté à l'idée de se rendre aux Français, 
était entré en contact avec des officiers américains détachés à 
Orléans. Le 11 septembre, il leur remettait les 22 000 hommes 
valides qu'il avait encore sous ses ordres. Le même jour, 
du Vigier libérait Dijon. Le lendemain, la Division Brosset, 
devenue la gauche de l'armée de Lattre, prenait, à Mont- 
bard, la liaison avec Leclerc qui arrivait de Paris à la droite 
des forces de Bradley. Le 13 septembre, Langres était pris 
par des troupes du 2 e Corps et les maquis de la Haute-Marne. 
Après quoi, les avant-gardes du général de Monsabert abor- 
daient la haute Saône de Jussey et de Port-sur-Saône. 

Pendant ce temps, les Américains avaient marché à la 
même allure suivant l'axe : Grenoble-Bourg-Besançon, for- 
çant le passage du Rhône entre Lyon et Ambérieu. Mais il 
avait fallu couvrir sur les Alpes l'ensemble du dispositif. 
C'est qu'en effet les troupes du maréchal Kesselring, tenant 
toujours en Italie du Nord, occupaient les passages vers la 
France, débordaient dans les Hautes-Alpes, la Savoie, la 
Haute-Savoie et menaçaient nos communications. Il est vrai 
que les forces de l'intérieur de la région escarmouchaient 
sans relâche contre les détachements allemands et les élé- 
ments fascistes italiens qui opéraient sur le versant français. 
Mais cette action de flanc-garde devait être complétée. Y 
avaient été employées : une division américaine et la 2 e Divi- 
sion marocaine de Dody. Celle-ci, aidée par les forces de l'in- 
térieur et par les tabors marocains, s'était emparée de Brian- 
çon, de Modane, de Bourg-Saint-Maurice. 

Dès lors, le général Béthouart pouvait, le 5 septembre, 
prendre le commandement du 1 er Corps d'armée et le déployer 
sur le Rhône entre Ambérieu et la frontière suisse, à la droite 
des Américains. Disposant, pour commencer, de la 3 e Divi- 



26 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

sion nord-africaine de Guillaume et de la 9 e Division colo- 
niale de Magnan, il poussait à travers le Jura et, le 12 sep- 
tembre, atteignait la vallée du Doubs. 

Ainsi s'achevait l'extraordinaire poursuite que Français et 
Américains avaient menée en trois semaines sur 700 kilo- 
mètres. Ils eussent été plus vite encore si le manque de car- 
burants ne les avait constamment retardés. C'est à Marseille, 
à Toulon, à Nice que l'essence débarquait à grand-peine. Il 
fallait aller l'y chercher. Comme les voies ferrées étaient dé- 
truites sur les deux rives du Rhône, seuls des convois de ca- 
mions assuraient les ravitaillements, soit, pour la I re Armée 
française, 1 500 tonnes en moyenne par jour. Encore les 
services américains, qui répartissaient les choses entre Patch 
et de Lattre, se montraient-ils, comme c'était humain, assez 
portés à pourvoir nos alliés par priorité. On imagine par 
quelles crises d'impatience, succédant aux heures d'enthou- 
siasme, passaient les troupes, les états-majors, le général 
commandant l'armée, quand ils se voyaient frustrés de suc- 
cès dont ils discernaient l'occasion. La même pénurie de car- 
burants fit que trois grandes unités : 9 e Division coloniale, 
4 e Division marocaine, 5 e Division blindée, ainsi que de nom- 
breux éléments de réserve générale, ne purent rattraper le 
gros de la I re Armée qu'après des retards prolongés. 

Ces servitudes doivent entrer en compte pour juger à sa 
valeur le record que représenta la progression accomplie 
depuis la Méditerranée jusqu'à l'entrée de l'Alsace. En re- 
vanche, la marche en avant fut grandement facilitée par 
l'action des maquisards. L'usure à laquelle ceux-ci avaient 
soumis l'ennemi, le fait qu'ils s'étaient, à mesure, rendus 
maîtres d'une grande partie des itinéraires à suivre, le ren- 
fort qu'ils apportaient aux unités régulières, avaient compté 
pour beaucoup dans ce résultat foudroyant. Le 12 septembre, 
au terme de la grande poursuite, 120 000 Allemands se trou- 
vaient en captivité française, pris tant par la I re Armée que 
par les forces de l'intérieur et par la 2 e Division blindée. 
C'était le tiers du total des prisonniers faits par l'ensemble 
des armées alliées. 

Le 13 septembre, le général John Lewis, détaché auprès 
de moi par Eisenhower, m'apportait une lettre du Comman- 
dant en chef. Celui-ci m'annonçait que le dispositif des 
alliés était maintenant soudé depuis la Suisse jusqu'à la 
mer du Nord, la I re Armée française et la VII e Armée amé- 
ricaine constituant, désormais, le Groupe d'armées du Sud. 



LA LIBÉRATION 27 

A l'intérieur de ce Groupe, ies Américains devaient former 
la gauche et prendre pour direction Saverne, plus tard Stras- 
bourg. Quant aux Français, ils avaient à se regrouper sur la 
droite dans la région de Vesoul, puis à s'emparer de Belfort 
et, ultérieurement, de Colmar. Eisenhower me demandait 
mon agrément quant à cet emploi de nos forces. Je le lui 
donnai, dans l'ensemble, le 21 septembre, estimant satis- 
faisant que les Français eussent leur propre zone d'action, 
tout comme les Britanniques et les Américains avaient res- 
pectivement la leur, et trouvant bon que cette zone fût l'Al- 
sace. Cependant, je faisais connaître au Commandant en 
chef que je plaçais une hypothèque sur la I re Division fran- 
çaise libre, me réservant de la faire venir à Paris en cas de 
nécessité. D'autre part, j'invitais Eisenhower à diriger sur 
Bordeaux, dès que possible, une de nos divisions afin de 
prendre Royan et Grave. Par là le grand port serait dégagé 
et nous pourrions l'utiliser au ravitaillement de la France. 
Enfin, j'indiquais au Commandant en chef qu'il y avait lieu 
de placer une grande unité française sur la direction de Stras- 
bourg. 

Ce devait être la Division Leclerc. Après l'avoir main- 
tenue quelques jours à Paris, je l'avais, le 6 septembre, re- 
mise à la disposition du haut commandement allié. A pré- 
sent, je tenais à la voir opérer avec la VII e Armée américaine. 
En effet, la capitale alsacienne était l'objectif de Patch. Pour 
d'évidentes raisons nationales, je voulais qu'elle fût, un jour, 
libérée par des troupes françaises et je ne doutais pas que 
Leclerc, dès lors qu'il serait axé comme il fallait, saurait en 
trouver l'occasion. La 2 e Division blindée continua donc 
d'agir dans le secteur américain. 

Mais tout faisait prévoir que l'affaire de Strasbourg ne 
serait pas pour demain. Sur les pentes des Vosges, la 
XIX e Armée allemande avait pris solidement position. Son 
chef, le général Wiese, reprenant en main les troupes qu'il 
ramenait de Provence et renforcé d'éléments qui lui venaient 
de l'intérieur, faisait tête dans toute sa zone. Pour les nôtres, 
une dure bataille allait, sans transition, succéder à une 
triomphale poursuite. Il en était, du reste, ainsi d'un bout à 
l'autre du front allié. A l'embouchure de la Meuse, l'offen- 
sive déclenchée le 20 septembre par Montgomery se termi- 
nait par un échec. En Lorraine et dans le Luxembourg, 
Bradley devait, lui aussi, s'arrêter. Il était clair, qu'à l'Ouest, 
l'issue se trouvait reportée à plusieurs mois. A l'Est, on devait 



28 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

penser qu'elle ne viendrait pas plus tôt. Car, si les Russes 
avaient occupé la Roumanie et la Bulgarie, refoulé les Alle- 
mands d'une grande partie de la Pologne et de la Yougo- 
slavie, pris pied en Hongrie et dans les Pays Baltes, nulle 
part encore ils ne pénétraient sur le territoire du Reich. 

Que la guerre dût se poursuivre, c'était assurément dou- 
loureux sous le rapport des pertes, des dommages, des dé- 
penses que nous, Français, aurions encore à supporter. Mais, 
à considérer l'intérêt supérieur de la France, — lequel est 
tout autre chose que l'avantage immédiat des Français, — 
je ne le regrettais pas. Car, les combats se prolongeant, notre 
concours serait nécessaire dans la bataille du Rhin et du 
Danube, comme c'avait été le cas en Afrique et en Italie. 
Notre rang dans le monde et, plus encore, l'opinion que notre 
peuple aurait de lui-même pour de longues générations en 
dépendaient essentiellement. D'autre part, le délai à courir 
avant la fin des hostilités allait nous permettre de faire 
valoir à temps ce qui nous était dû. Quelle chance, enfin, 
offrait à l'unité nationale cette phase suprême où tous les 
Français traverseraient l'épreuve, non plus séparés, comme 
ils l'étaient hier, entre l'Empire libre et la Métropole opprimée 
mais désormais placés dans des conditions identiques et régis 
par un seul pouvoir ! Pour commencer, il nous était possible 
de résoudre en temps voulu le problème de notre organisation 
militaire, si chargé d'hypothèques politiques, bref de fondre 
en un tout nos forces de toutes origines. 

A la I re Armée, des dispositions fragmentaires avaient été 
prises dans ce sens. Tant bien que mal, un certain jumelage 
s'était établi entre les divisions d'Afrique et les groupements 
de maquisards. Déjà, vers le 20 septembre, plus de 
50 000 hommes des forces de l'intérieur prenaient part aux 
opérations du général de Lattre. Cinquante mille autres s'ap- 
prêtaient à en faire autant. S'étaient ainsi accolés aux troupes 
régulières : 13 bataillons alpins formés en Savoie, dans l'Isère, 
l'Ain, la Drôme, l'Ardèche ; les « maquis » dits : de Provence, 
de Chambarrand, de la Haute-Marne, du Morvan, des Ar- 
dennes ; les « groupements » du Charolais, du Lomont, de 
l'Yonne, de Franche-Comté ; des « commandos » aux noms 
divers ; beaucoup de menus groupes et un grand nombre 
d'isolés. Mais, aussi, voici qu'arrivaient les imposantes co- 
lonnes de maquisards du Centre et de l'Aquitaine. 

A la fin du mois d'août, j'avais reçu à Paris le général 
Chevance-Bertin, délégué militaire dans le Sud-Ouest, et lui 



LA LIBERATION 29 

avais donné la mission de porter vers la I re Armée la plus 
grande partie possible des forces de l'intérieur de sa région. 
Chevance-Bertin l'avait fait et confié à son adjoint, Schneider, 
la conduite de ce vaste et tumultueux groupement. Tant bien 
que mal, Schneider amenait en Bourgogne la « Division légère 
de Toulouse » comprenant, en particulier, le « Corps franc des 
Pyrénées », la « Brigade Alsace-Lorraine », des contingents du 
Tarn, du Tarn-et-Garonne, de l'Aveyron. Il en faisait autant 
des « Brigades » du Languedoc, du Lot-et-Garonne, de la 
Gorrèze. Enfin, il dirigeait vers la même destination les « Bri- 
gades du Massif Central », 1' « Artillerie du Puy-de-Dôme », 
voire les « Gardes mobiles de Vichy », formant ensemble le 
« Groupe d'Auvergne ». 

L'afflux de ces éléments, si divers à tous égards, réjouis- 
sait évidemment le commandement de la I re Armée, les états- 
majors, les services, mais les plongeait d'autre part dans de 
grandes difficultés. Il est vrai que les questions de subordi- 
nation étaient bientôt résolues. Le général Cochet, chargé 
par moi des forces de l'intérieur au sud de la Loire, avait 
coupé court aux velléités d'indépendance que manifestaient 
certains chefs et mis directement aux ordres du général 
de Lattre tous les éléments parvenus dans sa zone d'action. 
Mais, ces forces, comment les organiser, les équiper, les em- 
ployer dans des conditions normales? Il fallait que les règles 
fussent posées et les moyens fournis par le gouvernement 
lui-même, suivant le plan qu'il avait adopté pour cette ultime 
phase de la guerre. 

Une certaine démagogie nous requérait alors bruyamment 
de mobiliser les classes en âge de porter les armes. Cette 
levée en masse, renouvelée de l'époque révolutionnaire, eût 
procuré, assurément, des effectifs considérables, en dépit du 
fait que 2 millions et demi d'hommes étaient aux mains de 
l'ennemi comme prisonniers de guerre, déportés de la résis- 
tance ou requis du travail et que 300 000 autres avaient été 
tués ou gravement blessés depuis le début du conflit. Mais 
on n'était plus au temps où le nombre comptait plus que tout. 
Qu'eussions-nous fait de la foule des appelés, quand nous 
n'avions à lui donner ni armes, ni cadres, ni équipement et 
qu'il eût été à la fois criminel et dérisoire de la pousser telle 
quelle, en rase campagne, devant les canons, les chars, les 
mitrailleuses, les avions de l'armée allemande? Tirant des 
circonstances ce qu'elles offraient mais prenant les choses 
comme elles étaient, j'avais fixé mes intentions. 



30 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Organiser pour la bataille la bouillante et vaillante jeu- 
nesse qui avait mené la lutte clandestine et la joindre aux 
troupes venues d'Afrique, voilà ce qui me paraissait réali- 
sable au point de vue militaire et nécessaire au point de vue 
national. Dans l'état d'extrême dénuement matériel où nous 
nous trouvions, ce serait là tout le possible pour l'automne et 
l'hiver. S'il arrivait que la guerre parût devoir durer plus 
longtemps, on aviserait au moment voulu. En pratique, je 
comptais incorporer à la I re Armée autant de maquisards 
qu'elle pourrait en absorber et constituer, avec le reliquat, 
de grandes unités nouvelles. 

Dès que nous avions pu connaître avec assez de précision 
la situation réelle des éléments paramilitaires, c'est-à-dire au 
retour de mon voyage sur le Rhône et dans le Midi, j'avais 
arrêté, en Comité de Défense nationale, le plan de cette trans- 
formation. Quatre cent mille, tel était le total approximatif 
des hommes comptant aux forces de l'intérieur. On peut 
penser qu'un pareil flot de combattants, surgis volontaire- 
ment pour courir les risques des maquis, faisait honneur à 
la France, étant donné le nombre des jeunes gens qui se 
trouvaient hors de combat et le fait que l'appareil officiel 
de Vichy avait, jusqu'à sa dernière heure, traqué et con- 
damné ceux qui luttaient contre l'ennemi. Nous décidâmes 
d'abord, par décret du 23 septembre, que les hommes res- 
tant sous les armes auraient à contracter un engagement en 
bonne et due forme pour la durée de la guerre. De ce fait, 
la situation des maquisards se trouvait légalement réglée. 
Quarante mille d'entre eux étaient versés dans la Marine ou 
l'armée de l'Air. Pour aider le ministre de l'Intérieur à main- 
tenir l'ordre public, les gendarmes et les gardes mobiles passés 
aux maquis retournaient, d'office, à leur corps d'origine ; 
étaient, en outre, formées 60 « Compagnies républicaines de 
sécurité », innovation qui, sur le moment, fut blâmée de 
toutes parts mais qui dure encore aujourd'hui. Enfin, cer- 
tains spécialistes, dont l'économie du pays avait le plus 
extrême besoin : mineurs, cheminots, etc., étaient invités à 
reprendre leur profession. En définitive, l'armée de terre 
garda, pour son seul compte, plus de 300 000 soldats venus 
spontanément des forces de l'intérieur. 

De ceux-là, suivant ma décision, de Lattre prendrait aus- 
sitôt une centaine de mille en charge. Les autres constitue- 
raient 7 nouvelles divisions. Déjà, étaient en formation : 
dans les Alpes la 27 e Division sous les ordres de Valette d'Ozia, 



LA LIBERATIOxN 31 

à Paris la 10 e ayant à sa tête Billotte, en Bretagne la 19 e que 
commandait Borgnis-Desbordes. Les maquisards qui se trou- 
vaient au contact des réduits allemands de Saint-Nazaire, La 
Rochelle, Royan, la pointe de Grave devraient former la 
25 e avec Chomel et la 23 e sous d'Anselme. Au début du prin- 
temps, la l re confiée à Caillies et la 14 e aux ordres de Salan 
seraient mises sur pied respectivement dans le Berri et en 
Alsace. En dehors de ces grandes unités, le ministre de la 
Guerre recréerait des régiments de toutes armes, afin d'as- 
surer l'instruction dans les régions de l'intérieur et de combler 
les pertes sur le front. En décembre, la classe 1943 devait 
être appelée sous les drapeaux. En avril, ce serait le tour 
des classes 1940, 1941, 1942, pour autant que les jeunes gens 
qui en faisaient partie ne se fussent pas engagés déjà. Quant 
aux écoles militaires, elles étaient rouvertes sans délai. 

Ce programme fut réalisé. Mais le problème était moins de 
créer des corps de troupe que de les armer et de les équiper. 
Les fusils de tous modèles, les rares mitrailleuses et mortiers, 
les quelques touchantes autos, que détenaient les maquisards 
et qu'ils avaient utilisés aux escarmouches et embuscades, 
n'étaient plus que dérisoires s'il s'agissait de prendre part 
à des batailles rangées. En regroupant ces moyens de fortune, 
en faisant venir d'Afrique les quelques disponibilités qui s'y 
trouvaient encore en fait d'armement français, en collec- 
tant et réparant le matériel pris en France à l'ennemi et 
même celui que, naguère, nous avions pu ramasser en Tunisie 
et en Italie, on parviendrait à assurer une dotation élémen- 
taire aux unités de formation. Mais ce n'était pas suffisant 
pour qu'elles puissent se mesurer avec les forces de la Wehr- 
macht. Il leur fallait de l'armement lourd. Or, il n'existait 
plus, en France, un seul établissement capable d'en fabriquer. 
Installations et outillages de nos usines spécialisées avaient 
été démontés et emportés par les Allemands, les ateliers qui 
subsistaient n'ayant gardé que ce qu'il fallait pour des tra- 
vaux accessoires exécutés au compte de l'ennemi. En atten- 
dant que nous ayons remis des fabrications en marche, — 
ce qui durerait de longs mois, — nous étions donc contraints 
de recourir au bon vouloir des États-Unis. 

Ce bon vouloir était mince. Il faut dire que nos alliés 
éprouvaient d'incontestables difficultés à transporter, depuis 
l'Amérique, l'énorme tonnage de matériel qui alimentait la 
bataille. Ils se souciaient donc fort peu d'y ajouter, à l'im- 
proviste, des lots à livrer aux Français. D'autant plus que 



32 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

c'eût été au profit d'unités tirées de nos forces de l'intérieur. 
Or, pour les Anglo-Saxons, celles-ci ne laissaient pas de pa- 
raître choquantes aux états-majors et inquiétantes aux poli- 
tiques. Sans doute avait-on, lors des combats de la libération, 
fait passer quelques moyens aux « troupes de la révolte ». 
Mais, à Washington et à Londres, il n'était pas question, 
maintenant, de leur fournir de l'armement lourd qu'on de- 
vrait faire venir d'Amérique en surchargeant les convois. Et 
qui pouvait assurer qu'un jour ces forces hors série n'emploie- 
raient pas à des fins subversives la puissance qu'elles auraient 
acquise? Surtout, en remettant au gouvernement du général 
de Gaulle de quoi équiper 8 ou 10 divisions nouvelles, il fau- 
drait prévoir qu'à la fin de l'hiver l'armée française aurait 
doublé, qu'elle jouerait dans la bataille un rôle accru, peut- 
être décisif, et qu'alors on devrait admettre la France au 
règlement de l'armistice, ce que voulait éviter Roosevelt. 
Ces motifs firent que nos démarches auprès des gouverne- 
ments américain et britannique n'obtinrent aucun résultat. 
Depuis le jour du débarquement jusqu'à celui de la capitu- 
lation allemande, nos alliés ne nous procurèrent pas de quoi 
équiper une seule grande unité de plus. Dès octobre, le général 
Marshall, passant nous voir à Paris, ne nous avait sur ce 
point laissé aucune illusion. 

Les alliés accepteraient-ils, au moins, de pourvoir les 
100 000 hommes de renfort que notre I re Armée tâchait d'ab- 
sorber dans ses divisions, ses services et ses réserves? Pas 
davantage. Se référant aux plans d'approvisionnement que 
leurs bureaux avaient établis, ils se refusèrent toujours à 
tenir compte de cet accroissement. Pour ce qui était des 
vivres et de l'habillement, notre Intendance fournit à la 
I re Armée les suppléments nécessaires. Mais, pour le reste, 
il nous fallut recourir à des expédients. 

Comme l'hiver dans les Vosges comportait des risques pour 
l'état sanitaire des Noirs, nous envoyâmes dans le Midi les 
20 000 soldats originaires d'Afrique centrale et d'Afrique oc- 
cidentale qui servaient à la I re Division française libre et à la 
9 e Division coloniale. Ils y furent remplacés par autant de 
maquisards qui se trouvèrent équipés du coup. Plusieurs ré- 
giments nord-africains, particulièrement éprouvés par deux 
années de combat, retournèrent dans leurs garnisons de dé- 
part, tandis que des corps tirés des forces de l'intérieur héri- 
taient de leurs armes et de leur rang dans l'ordre de bataille. 
De Lattre, jouant avec art des volants de matériel alloués 






LA LIBÉRATION 33 

d'avance à son armée, en répartit le contenu entre de nou- 
veaux éléments. Enfin, l'ingéniosité déployée à tous les éche- 
lons, soit pour tirer des parcs américains un peu de matériel 
neuf en compensation d'engins déclarés hors d'usage, remettre 
ceux-ci en état et, ensuite, les aligner à côté des remplace- 
ments, soit pour adopter, sans souci d'état-civil, tous blindés, 
canons, véhicules alliés qui traînaient à portée des nôtres, 
procura certaines ressources. Hélas ! dans notre misère, tous 
les moyens nous étaient bons pour redresser notre force qui 
avait, au long des siècles, souvent connu le superflu, voire 
pratiqué le gaspillage, et se trouvait à présent si affreusement 
démunie. Au total, la I re Armée fut, vaille que vaille, dotée 
du nécessaire pour ses effectifs renforcés. 

J'allai la voir, le 23 septembre. Avec Diethelm et Juin, 
j'atterris à Tavaux près de Dole. Nous gagnâmes d'abord le 
quartier général à Besançon et, le lendemain, parcourûmes 
le terrain. C'était le moment où la I re Armée resserrait le 
contact avec les positions allemandes. Le général de Lattre, 
encore tout chaud de son avance rapide depuis la Médi- 
terranée, croyait pouvoir déboucher en Alsace, tambour bat- 
tant, par sa gauche qui franchirait les Vosges. Dans ce sec- 
teur, — celui du 2 e Corps, — le général de Monsabert menait 
de vives actions sur les contreforts du massif, vers Servance 
et vers Ronchamp. Optimiste et gaillard, payant beaucoup 
de sa personne, promenant, de secteur en secteur, un élan, 
un coup d'œil, un sens du combat, qui n'étaient jamais en 
défaut, il employait chacun au maximum. Au demeurant, 
dévoué aux siens de toute son âme et complètement désin- 
téressé en ce qui concernait sa personne. En un temps où 
il m'appartenait d'attribuer ce qui se donne, je l'entendis 
souvent me faire valoir les mérites des autres ; jamais il 
ne me parla de lui. 

Le 1 er Corps formait la droite de la I re Armée depuis Lure 
jusqu'au Lomont. Je le trouvai en train d'organiser sa base 
pour forcer la trouée de Belfort. L'entreprise serait ardue, 
étant donné l'étroitesse du terrain où il faudrait l'engager 
et la puissance des organisations allemandes. Mais le chef 
qui en était chargé semblait fait pour la mener à bien. Le 
général Béthouart ne laissait rien au hasard. Il était l'homme 
des plans conçus méthodiquement et poursuivis d'une âme 
égale. Cela lui valait la confiance de ses subordonnés et 
aussi, quelquefois, l'impatience de son supérieur. 

Seule une réussite parfaite aurait pu, en effet, satisfaire le 
t. m. 3 



34 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

générai de Lattre. Ardent jusqu'à l'effervescence, susceptible 
autant que brillant, il était tendu à l'extrême dans le désir 
que rien ne manquât et dans l'impression que les péripéties 
lui étaient affaires personnelles. Ceux qui dépendaient de lui 
en recevaient maintes rebuffades ou coups d'aiguillon. Mais 
leur rancune ne durait pas tant sa valeur en imposait. 

A l'occasion de mes inspections je pris maintes fois contact 
avec le général de Lattre dans l'exercice de son commande- 
ment. En dépit des travers qu'on lui reprochait et qui étaient 
surtout les excès de ses qualités, je le jugeai toujours comme 
qualifié par excellence pour diriger les opérations. Sans me 
laisser aller aux préventions favorables de mon amitié pour 
lui et tout en intervenant parfois dans son domaine quand 
des raisons d'intérêt national l'exigeaient, je ne cesserais pas 
de lui faire confiance dans la tâche à laquelle je l'avais appelé. 
Au reste, il ne manqua jamais de marquer, dans ses rapports 
avec moi et tant que je fus en place, non seulement son loya- 
lisme, mais encore sa conviction quant au caractère insigne 
de la mission dont je portais la charge. 

Ce jour-là, en sa compagnie, je rendis visite aux troupes 
et aux services. Tous y faisaient plaisir à voir. Certes, après 
la poursuite victorieuse, ils avaient de quoi être fiers. Mais, 
en outre, ils rayonnaient, littéralement, de bonne humeur. 
Au reste, techniquement parlant, ils ne le cédaient à personne. 
On vérifiait aisément que les Français obtenaient, toutes 
choses égales d'ailleurs, des succès au moins comparables à 
ceux que remportaient Britanniques et Américains. Les Alle- 
mands étaient, bien entendu, les derniers à l'ignorer, qui op- 
posaient aux nôtres une proportion de forces relativement 
très élevée. 

Mais je constatai aussi que l'amalgame des troupes venues 
d'Afrique et des forces de l'intérieur pourrait être mené à 
bien. Non point que les préventions réciproques eussent dis- 
paru entre éléments d'origines diverses. Les a Français libres » 
conservaient, vis-à-vis de quiconque, une fierté assez exclu- 
sive. Les hommes de la clandestinité, longtemps traqués, 
fiévreux, miséreux, auraient volontiers prétendu au mono- 
pole de la résistance. Les régiments d'Algérie, du Maroc, de 
Tunisie, bien qu'ils aient été naguère partagés en tendances 
variées, se montraient unanimement ombrageux de leur esprit 
de corps. Mais, quels que fussent les détours par où le destin 
avait mené les uns et les autres, la satisfaction de se trouver 
côte à côte, engagés dans le même combat, l'emportait sur 



LA LIBÉRATION 35 

tout le reste dans l'âme des soldats, des officiers, des généraux. 
Il faut dire que, dans les villes et les villages traversés, l'ac- 
cueil de la population ne laissait pas le moindre doute sur le 
sentiment public. En vérité, l'armée française, dans les pro- 
portions malheureusement réduites où il était possible de la 
refaire, montrait une qualité qu'elle n'avait jamais dépassée. 

C'était le cas, au premier chef, pour la 2 e Division blindée. 
Le 25 septembre, quittant la zone du général de Lattre, j'allai 
la voir à Moyen, Vathiménil, Gerbéviller. Pendant son court 
séjour à Paris, cette division avait recruté plusieurs milliers 
de jeunes engagés. D'autre part, elle attirait naturellement le 
matériel comme l'aimant attire le fer. Bref, il ne lui manquait 
rien. Le 10 septembre, elle avait franchi la Marne au nord 
de Chaumont, puis, au cours des journées suivantes, atteint, 
en combattant, Andelot et Vittel, repoussé vers Dompaire 
les contre-attaques de nombreux chars allemands, enfin abordé 
la Meurthe pour y tenir un secteur du front. Leclerc et ses 
lieutenants s'accommodaient mal de cette stabilisation. Je 
fis appel à leur sagesse. Car, tout comme le génie, l'action 
d'éclat est une longue patience. Dès lors, Leclerc, voyant 
devant lui Baccarat, ville prisonnière, concentra sur elle ses 
désirs, pour la prendre au bon moment. 

Un mois plus tard, revenant voir nos troupes, je les trouvai 
prêtes à l'offensive générale qu'Eisenhower entamerait sous 
peu. En cette fin d'octobre, dans le secteur français, on se 
montrait impatient. D'autant plus que, des Vosges, de Bel- 
fort, d'Alsace, arrivaient, soit par la Suisse, soit à travers 
les lignes, des émissaires adjurant les nôtres de se porter en 
avant. Je rendis d'abord visite à notre Groupement d'avia- 
tion, que commandait Gérardot, et m'assurai qu'il avait 
reçu, comme nous y avions invité le commandement allié, 
la mission d'appuyer principalement l'armée française. Sur 
les positions de départ que je parcourus ensuite, tout le 
monde baignait dans l'optimisme. « Lors du désastre », me 
demanda de Lattre, « imaginiez- vous cela? » — « C'est, ré- 
pondisse, parce que j'y comptais, que nous sommes ici tous 
les deux. » 

Mes déplacements à travers le pays et mes visites aux 
armées avaient pu produire leur effet. Mais celui-ci serait épi- 
sodique si des dispositions pratiques ne suivaient pas. Or, à 
cet égard, notre plan était fixé depuis Alger. Nous pouvions 
nous en féliciter. Car, en dépit des conditions confuses où le 
pouvoir s'installait à Paris, les Conseils que je réunis au cours 



36 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

d'un automne surchargé ne se perdirent pas en tergiversa- 
tions. En l'espace de quelques semaines, le gouvernement 
prit un ensemble de mesures qui empêchèrent que la nation 
s'en allât à la dérive. 

Plus le trouble est grand, plus il faut gouverner. Sortant 
d'un immense tumulte, ce qui s'impose, d'abord, c'est de 
remettre le pays au travail. Mais la première condition est 
que les travailleurs puissent vivre. Le 16 juillet, à Alger, le 
gouvernement avait décidé « qu'à la libération il y aurait 
lieu de procéder à une majoration immédiate et substan- 
tielle des salaires. » Le 28 août, surlendemain de la libération 
de Paris, une réunion des secrétaires généraux des ministères, 
présidée par Le Troquer ministre délégué dans les territoires 
libérés, propose que la majoration soit de l'ordre de 40 %. 
C'est ce coefficient moyen que le Conseil des ministres adopte 
le 13 septembre. Le 17 octobre, une ordonnance procède, en 
outre, à la refonte des allocations familiales et les accroît 
de 50%. Cette augmentation des salaires et des allocations, 
pour massive qu'elle puisse paraître, n'en est pas moins mo- 
deste puisqu'elle porte à 225, par rapport à l'indice 100 d'oc- 
tobre 1938, le niveau moyen de rémunération, alors que, dans 
le même temps, les prix officiels ont monté de 100 à 300 et 
que certains prix réels s'élèvent jusqu'à 1 000. 

Mais à quoi bon mieux payer les gens si la monnaie s'ef- 
fondre et si l'État fait faillite? A ce point de vue, nous nous 
faisons l'effet de marcher au bord d'un gouffre. Il est vrai 
qu'ont cessé les prélèvements, — 520 milliards ! — opérés 
par l'ennemi sur les fonds publics. Mais, en revanche, il faut 
financer l'effort de guerre et payer, à mesure, la reconstruc- 
tion des chemins de fer, des ports, des canaux, des centrales, 
des ouvrages d'art, sans laquelle aucune reprise ne saurait 
être imaginée. En regard d'écrasantes dépenses s'alignent des 
recettes gravement insuffisantes. L'activité économique du 
pays est tombée, au mois de septembre, à environ 40% du 
niveau de 1938. D'autre part, la circulation fiduciaire et la 
dette à court terme atteignent respectivement 630 et 602 mil- 
liards, soit trois fois plus qu'avant la guerre. Cet énorme total 
de moyens de paiements, complètement disproportionné à une 
production très réduite, entretient une poussée des prix qui 
menace de devenir, d'un jour à l'autre, irrésistible. Pour 
procurer des fonds au Trésor et, en même temps, maîtriser 
l'inflation, il faut un grand emprunt public. 

C'est « l'emprunt de la libération ». Aimé Lepercq, mi- 



LA LIBÉRATION 37 

nistre des Finances, nous en fait adopter les modalités : 
rentes perpétuelles 3 % et au pair. L'émission, ouverte le 
6 novembre, est close le 20. L'opération fait une victime 
en la personne de celui-là même qui la dirige. Aimé Lepercq, 
homme de foi et d'espérance, est tué dans un accident au 
cours d'une tournée qu'il accomplit dans le Nord pour pousser 
les souscriptions. Le 19 novembre, trente heures avant la 
fin de l'émission, j'annonce au pays par radio que les chiffres 
déjà atteints équivalent à une réussite, mais j'ajoute : « C'est 
un triomphe que je demande ! » 

Tous comptes faits, l'emprunt de la libération produit 
165 milliards qui en feraient 1 200 d'aujourd'hui. Là-dessus, 
127 milliards sont en « argent frais », le reste en bons du tré- 
sor. Un tiers du total a été souscrit au cours de la dernière 
journée. Si l'on songe à l'immense détresse économique où 
le pays se trouve alors plongé et qui limite à l'extrême les 
possibilités de presque tous les Français, si l'on note que, 
depuis la Grande Guerre, jamais aucune opération de crédit 
n'avait rapporté autant et qu'aucune de celles qui suivront 
n'approchera de ce résultat, on peut penser que c'est, en 
effet, un triomphe de la confiance que les Français ont en la 
France. La circulation des billets va être ramenée aussitôt 
de 630 à 560 milliards et la dette à court terme de 601 à 555. 
La catastrophe qu'eût entraînée une inflation effrénée se 
trouve écartée, du coup. D'autre part, les fonds fournis au 
trésor par l'emprunt, ainsi que par la confiscation des profits 
illicites ordonnée le 18 octobre, nous procurent ce qu'il faut 
pour financer, tant bien que mal, les dépenses exceptionnelles : 
effort de guerre et remise en état de nos sources d'énergie et 
de nos communications. Compte tenu du rendement des 
impôts, l'État a donc de quoi payer ce qui doit l'être. 

Encore faut-il qu'il soit maître chez lui. Au milieu des 
courants qui soulèvent les passions et, au moindre fléchisse- 
ment, emporteraient son autorité, il lui faut s'acquitter de 
deux devoirs impératifs : que la justice soit rendue et l'ordre 
public assuré. Cela doit être fait vigoureusement et sans tarder 
sous peine qu'on ne le fasse jamais. Les mesures nécessaires 
sont prises. 

Dès le 13 septembre, le gouvernement prescrit de constituer 
les cours spéciales de justice prévues par l'ordonnance du 
24 juin. Dans chaque région va siéger un tribunal présidé 
par un magistrat et comprenant un jury désigné par le pré- 
sident de la Cour d'appel. La liste des citoyens qui peuvent 



38 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

en faire partie est établie par le commissaire de la République. 
Ce tribunal doit juger les actes d'intelligence avec l'ennemi, 
sous les formes et garanties légales : droits de la défense, 
possibilité d'instance auprès de la Cour de cassation, recours 
au chef de l'État. A mesure que les cours de justice font leur 
office, les autorités locales achèvent de dissoudre les cours 
martiales constituées au cours de la lutte par les forces de 
l'intérieur; les arrestations arbitraires deviennent formelle- 
ment illicites; les amendes doivent être tenues pour de 
simples escroqueries; les exécutions sommaires ne sont plus 
que des crimes qualifiés. Peu à peu, cessent les représailles où 
la résistance risquait d'être déshonorée. Il y aura encore 
quelques séquestrations, pillages ou assassinats, dont les 
auteurs subiront, d'ailleurs, la rigueur des lois. Mais ces 
derniers soubresauts seront très exceptionnels. 

Parmi les Français qui ont, par le meurtre ou par la déla- 
tion, causé la mort de combattants de la résistance, il en 
aura été tué, sans procès régulier, 10 842, dont 6 675 pendant 
les combats des maquis avant la libération, le reste après, 
au cours de représailles. D'autre part, 779 auront été exécutés 
en vertu de jugements normalement rendus par les cours de 
justice et les tribunaux militaires. Total en soi douloureux, 
très limité, il est vrai, par rapport au nombre des crimes 
commis et à leurs affreuses conséquences, très éloigné, bien 
entendu, des chiffres extravagants qu'avanceront plus tard 
les amants inconsolables de la défaite et de la collaboration, 
mais attristant par le fait qu'il s'agissait d'hommes dont la 
conduite ne fut pas toujours inspirée par des motifs de bas 
étage. De ces miliciens, fonctionnaires, policiers, propagan- 
distes, il en fut qui répondirent aveuglément au postulat de 
l'obéissance. Certains se laissèrent entraîner par le mirage de 
l'aventure. Quelques-uns crurent défendre une cause assez 
haute pour justifier tout. S'ils furent des coupables, nombre 
d'entre eux n'ont pas été des lâches. Une fois de plus, dans 
le drame national, le sang français coula des deux côtés. La 
patrie vit les meilleurs des siens mourir en la défendant. 
Avec honneur, avec amour, elle les berce en son chagrin. 
Hélas 1 certains de ses fils tombèrent dans le camp opposé. 
Elle approuve leur châtiment, mais pleure tout bas ces en- 
fants morts. Voici que le temps fait son œuvre. Un jour, les 
larmes seront taries, les fureurs éteintes, les tombes effacées. 
Mais il restera la France. 

Dès lors que la justice fonctionne, il ne subsiste aucun 



LA LIBÉRATION 39 

prétexte au maintien des forces armées qui ne sont pas 
régulières. Or, en dépit des instructions données, plusieurs 
organisations, avant tout le « Front national », s'obstinent à 
conserver à leur disposition des éléments paramilitaires. Ces 
« milices patriotiques » prétendent empêcher « un retour of- 
fensif du fascisme. » Mais, aussi, on les sent prêtes à appuyer 
une pression qui serait tentée sur le pouvoir pour le con- 
traindre ou pour le conquérir. Bien entendu, sous le camou- 
flage, c'est le « Cornac » qui tient les commandes. L'ultime 
équivoque doit cesser. Passant outre aux objectifs de plu- 
sieurs ministres et aux démarches de divers comités, j'amène 
le gouvernement à ordonner formellement la dissolution des 
milices. Le 28 octobre, c'est fait, notifié et publié. 

Comme je m'y attends, les réactions sont vives. Le di- 
manche 29, le Conseil national de la résistance me demande 
audience. Je reçois à mon domicile, avec égard et amitié, 
ces compagnons de la lutte d'hier. Mais, aux objurgations 
qu'ils m'adressent unanimement de revenir sur la décision 
prise, je ne puis qu'opposer une fin de non-recevoir. Est-ce 
l'effet de l'intimidation qu'exercent les communistes ou celui 
des illusions fréquentes chez les « bien-pensants »? les plus 
ardents à protester sont ceux qui représentent les formations 
modérées. Au contraire, les mandataires du « parti » gardent, 
au cours de l'entrevue, une attitude réservée, soit qu'ils dis- 
cernent que l'issue est fixée d'avance, soit qu'ils méditent 
de manifester leur irritation d'une autre manière. Le 31, des 
dispositions détaillées sont arrêtées en conseil des ministres. 
Toute force qui ne fait pas partie de l'armée ou de la police 
doit être immédiatement dissoute, au besoin par voie d'au- 
torité. Il est interdit, sous peine de sanctions graves, de dé- 
tenir des armes sans autorisation motivée des préfets. Tout 
l'armement qui se trouve en possession des particuliers est 
à verser, dans le délai d'une semaine, aux commissariats de 
police et aux brigades de gendarmerie. Sont invités à s'y 
inscrire, — mais il s'en inscrira fort peu, — « les citoyens 
qui désirent contribuer à la défense des institutions et li- 
bertés républicaines », afin que les autorités puissent, éven- 
tuellement, faire appel à leur concours. 

Coïncidence ou provocation, le lendemain, 1 er novembre, 
un train de munitions fait explosion à Vitry-sur-Seine. On 
relève une trentaine de tués et une centaine de blessés. Le 
sinistre s'est produit pendant la matinée même où je me suis 
rendu au mont Valérien, au cimetière d'Ivry et au château 



40 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

de Vincennes pour rendre l'hommage de la Toussaint aux morts 
de la résistance. Les communistes ne manquent pas d'af- 
firmer que c'est là « un méfait de la 5 e colonne fasciste. » 
Le 2 novembre, le bureau politique du « parti », évoquant 
« l'attentat de Vitry », attaque vivement dans un communiqué 
le général de Gaulle qui veut dissoudre les milices. « Une fois 
de plus, déclare le bureau, le président du gouvernement a 
pris la responsabilité de traiter comme quantité négligeable 
la résistance française. » Deux jours après, au Vélodrome 
d'Hiver, se tient une réunion publique organisée par le Front 
national. Les orateurs y clament leurs protestations. Le 25 no- 
vembre, dans le Vaucluse, au château de la Timone où can- 
tonne une compagnie républicaine de sécurité, une bombe 
éclate, tuant 32 gardes. L'enquête ne réussira pas à découvrir 
les auteurs. Mais tout se passe comme si c'était là l'épilogue 
de l'affaire des milices. Les derniers groupes indûment armés 
ont disparu. Nulle explosion mystérieuse n'aura plus lieu, dé- 
sormais. 

Pourtant, il est d'intérêt national que les hommes qui ont 
mené la lutte au premier rang participent également à l'œuvre 
du redressement. Or, mis à part les dirigeants communistes 
qui visent un but très défini, les résistants, dans leur ensemble, 
sont quelque peu désorientés. Tandis que l'ennemi fuyait et 
que Vichy s'anéantissait, ils avaient été tentés de dire, comme 
le Faust de Goethe : « Instant 1 arrête-toi. Tu es si beau l » La 
libération, en effet, retire à leur activité ses principaux points 
d'application. Pour eux, la nostalgie commence. Et d'autant 
plus que ces hommes ardents et aventureux ont éprouvé, au 
plus fort du danger, les sombres attraits de la lutte clandes- 
tine dont ils ne se déprendront plus. Ceux d'entre eux qui 
sont, surtout, des combattants vont s'absorber dans les rangs 
de l'armée. Mais la plupart des « politiques », qu'ils le fussent 
naguère ou qu'ils le soient devenus, ont hâte de voir renaître 
la vie publique. Ils aspirent à trouver une enceinte où ils 
puissent se faire entendre et, pour certains, se ménager l'accès 
aux postes de commande. 

De mon côté, je tiens à placer en contact avec le ministère 
une assemblée aussi représentative que possible. Les or- 
donnances réglant l'établissement des pouvoirs dans la Métro- 
pole prévoient, d'ailleurs, que l'assemblée d'Alger viendra 
siéger à Paris après avoir été élargie. Ce n'est pas que je prête 
à un tel collège la capacité d'agir. N'ignorant pas que les as- 
semblées, sous le tranchant des mots, sont dominées par la 






LA LIBÉRATION 41 

crainte des actes et connaissant les rivalités qui, déjà, di- 
visent les résistants, je ne m'attends nullement à ce que leurs 
mandataires appuient effectivement une politique déterminée. 
Mais, tout au moins, j'espère qu'ils soutiendront une mys- 
tique du renouveau dont s'inspirera notre peuple. En tout 
cas, il me paraît bon d'offrir un exutoire à leurs bouillonne- 
ments. Et puis, comment négliger les suggestions qu'une as- 
semblée de cette sorte fournira au gouvernement et le crédit 
extérieur qu'elle pourra lui procurer? Le 12 octobre, une ordon- 
nance fixe la composition de l'Assemblée consultative nouvelle. 

Celle-ci comprend 248 membres, dont 173 représentants des 
organisations de résistance, 60 parlementaires, 12 conseillers 
généraux d'outre-mer. En font partie, notamment, les 
18 membres du Conseil national de la résistance. L'assemblée 
se réunit le 7 novembre. Elle siège au Luxembourg, car, sym- 
boliquement, j'ai tenu à réserver le Palais-Bourbon à la future 
Assemblée nationale. Félix Gouin est élu président, comme il 
l'avait été à Alger. Le 9, je viens inaugurer la première séance 
de travail. 

De la tribune, où je suis monté pour adresser à l'assemblée 
le salut du gouvernement, je vois l'hémicycle rempli de com- 
pagnons délégués par tous les mouvements de la résistance 
nationale et appartenant à toutes les tendances de l'opinion. 
D'un bout à l'autre des travées, tous me font l'honneur d'ap- 
plaudir. Les assistants sont, comme moi-même, pénétrés du 
sentiment que leur réunion consacre une grande réussite 
française succédant à un malheur démesuré. Voici, en effet, 
le terme de l'oppression de la France, mais aussi le dénoue- 
ment de la dramatique secousse que fut sa libération. Des 
faits sont accomplis qui rouvrent au vaisseau la mer libre, 
après lui avoir évité d'être coulé au départ. 

Depuis que Paris est repris, dix semaines se sont écoulées. 
Que de choses auront dépendu de ce qui put être fait dans 
ce court espace de temps ! Entre le peuple et son guide le 
contact s'est établi. Par là, se trouve tranchée toute espèce 
de contestation, quant à l'autorité nationale. L'État exerce 
ses pouvoirs. Le gouvernement est à l'œuvre. L'armée, réu- 
nifiée, accrue, plus ardente que jamais, combat aux portes 
de l'Alsace, dans les Alpes, sur la côte atlantique, coude à 
coude avec nos alliés. L'administration fonctionne. La jus- 
tice fait son office. L'ordre public s'établit. De vastes réformes 
sont en cours, écartant la menace du bouleversement qui 
pesait sur la nation. La banqueroute est conjurée ; le trésor 



42 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

passablement rempli» la monnaie sauvée pour un temps. 
Surtout, la France reprend conscience d'elle-même et regarde 
vers l'avenir. 

L'avenir? Il va se préparer à travers les épreuves qui nous 
séparent de la victoire et, plus tard, du renouveau. Tant que 
dure la guerre, j'en réponds. Mais, ensuite, l'essentiel dé- 
pendra de ceux-là même qui sont, aujourd'hui, assemblés 
autour de moi dans cette salle du Luxembourg. Car, demain, 
le peuple fera d'eux ses mandataires élus et légaux. Qu'ils 
restent unis pour le redressement, comme ils le sont encore 
pour le combat, tous les espoirs resteront permis. Qu'ils me 
quittent et se divisent pour s'arracher les uns aux autres les 
apparences du pouvoir, le déclin reprendra son cours. 

Mais nous ne sommes qu'au présent. La France en guerre 
se retrouve chez elle. Il s'agit, maintenant, qu'elle reparaisse 
au dehors. 



LE RANG 



Vers la France libérée tous les États portaient leurs regards. 
Cette nation, que depuis tant de siècles on voyait à la première 
place, qui hier s'était effondrée dans un désastre invraisem- 
blable mais pour qui certains de ses fils n'avaient pas cessé 
de combattre, qui aujourd'hui se déclarait souveraine et bel- 
ligérante, dans quel état reparaissait-elle, quelle route allait- 
elle prendre, à quel rang la reverrait-on ? 

Sans doute croyait-on que le général de Gaulle, maintenant 
installé à Paris, s'y maintiendrait pour un temps à la tête 
de quelque exécutif. Mais sur qui et sur quoi, au juste, s'exer- 
cerait son autorité? Ce chef, que n'avaient investi nul sou- 
verain, nul parlement, nul plébiscite, et qui ne disposait en 
propre d'aucune organisation politique, serait-il longtemps 
suivi par le peuple le plus mobile et indocile de la terre? 
Sur un territoire ravagé, au milieu d'une population recrue 
de privations, en face d'une opinion profondément divisée, 
n'allait-il pas se heurter à des difficultés telles qu'il se trou- 
verait impuissant? Enfin, qui pouvait dire si les communistes, 
grandis dans la résistance et n'ayant devant eux que des 
lambeaux de partis et des débris de police, de justice, d'ad- 
ministration, ne s'empareraient pas du pouvoir? Avant de 
prendre, à l'égard du Gouvernement provisoire, une atti- 
tude déterminée, les chancelleries voulaient voir comment 
tournerait la France. 

Or, on devait convenir qu'elle tournait bien. Point de 
guerre civile, de soulèvement social, de désordre militaire, 
de déroute économique, d'anarchie gouvernementale. Au 
contraire 1 Un pays retrouvant l'équilibre malgré sa misère, 
empressé à se reconstruire, développant son effort de guerre, 
sous la conduite d'un gouvernement pratiquement incontesté, 
voilà, en dépit des ombres, le spectacle que nous offrions aux 
autres. Les alliés et les neutres ne pouvaient plus tarder da- 

48 



44 MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

vantage à donner une forme normale à leurs relations avec 
nous. 

Certes, en le faisant plus tôt, celles des grandes puissances 
qui combattaient à nos côtés auraient pu nous apporter un 
important appui moral dans la situation critique que nous 
venions de surmonter. Mais les susceptibilités du Président 
des États-Unis et les griefs du Premier Ministre anglais avaient 
tenu en suspens la décision jusqu'à l'extrême limite. A pré- 
sent, plus moyen d'attendre 1 D'ailleurs, Franklin Roosevelt 
lui-même était contraint de régler l'affaire, en considération 
des électeurs américains auxquels il allait demander un nou- 
veau mandat présidentiel et qui s'impatientaient d'une atti- 
tude injustifiable vis-à-vis de la France amie. L'élection devait 
avoir lieu le 7 novembre. C'est le 23 octobre que Washington, 
Londres et Moscou reconnurent, en bonne et due forme, le 
Gouvernement provisoire de la République française. A la 
Maison-Blanche et à Downing Street, on allégua, pour sauver 
la face, qu'Eisenhower jugeait maintenant possible de « trans- 
mettre son autorité sur le territoire français au gouvernement 
de Gaulle », comme si, cette autorité, le Commandant en chef 
l'avait jamais exercée, fût-ce une seule minute, sur d'autres 
que ses soldats. Voyant que les « grands » s'inclinaient devant 
l'inévitable, tous les États retardataires se mirent en règle à 
leur tour. Nous nous gardâmes, naturellement, de remercier 
qui que ce fût pour cette formalité accomplie in extremis. 
Lors d'une conférence de presse que je fis, précisément, le 
25 octobre, comme on me demandait « quelles étaient mes 
impressions quant à la reconnaissance du gouvernement par 
les alliés? » je me bornai à répondre : « Le gouvernement 
français est satisfait qu'on veuille bien l'appeler par son nom. » 

Paris vit, alors, se rouvrir toutes grandes les portes des 
ambassades qui s'étaient tenues fermées pendant l'occupa- 
tion et seulement entrebâillées depuis. Les mêmes diplomates 
qui avaient été délégués auprès de nous à Alger, défilèrent 
devant moi pour me remettre leurs lettres de créance, mais, 
cette fois, sous des titres qui n'étaient plus ambigus. M. Jef- 
ferson Caffery, envoyé par Washington pour remplacer 
M. Edwin Wilson, fut, parmi les alliés, le seul ambassadeur 
que nous ne connaissions pas encore. Quant aux neutres, on 
vit s'évanouir le corps diplomatique qu'ils constituaient à 
Vichy et c'est avec bonhomie que le gouvernement français 
accueillit leurs nouveaux mandataires. Il n'y eut de diffi- 
culté qu'au sujet du Nonce apostolique. Le Vatican, en effet, 



LE RANG 45 

eût souhaité que Mgr Valerio Valeri fût accrédité auprès du 
général de Gaulle après l'avoir été auprès du maréchal Pétain. 
C'était, à nos yeux, impossible. Après diverses péripéties, le 
Saint-Siège demanda notre agrément pour Mgr Roncalli. 
Nous le lui donnâmes tout de suite, non sans que j'eusse 
exprimé à Mgr Valerio Valeri, au moment de son départ, 
notre haute considération pour sa personne. 

De notre côté, nous eûmes à compléter et à remanier notre 
représentation dans les capitales étrangères. René Massigli 
s'installa à Londres, Henri Bonnet à Washington, Jacques 
Maritain au Vatican, le général Pechkoff à Tchoung-King. 
Auprès des alliés, nos représentants portèrent, désormais, les 
titres traditionnels, tandis qu'à Madrid, Ankara, Berne, Stoc- 
kholm, Lisbonne, etc., nos ambassadeurs prenaient officiel- 
lement leurs fonctions. Le quai d'Orsay, longtemps château 
de la Belle au bois dormant, s'éveillait à l'activité. Le mi- 
nistre, Georges Bidault, secondé par le secrétaire général 
Raymond Brugère, prenait contact avec les affaires, posées 
soudain toutes à la fois. 

Qu'adviendrait-il de l'Europe après la défaite de l'Alle- 
magne et quel sort serait fait à celle-ci? C'était le problème 
capital que les événements allaient poser d'un jour à l'autre 
et dont, on peut le croire, je m'occupais avant tout. 

En l'espace d'une vie d'homme, la France avait subi trois 
guerres par le fait du voisin d'outre- Rhin. La première s'était 
terminée par la mutilation du territoire national et une écra- 
sante humiliation. Victorieux dans la seconde, nous avions, 
il est vrai, repris l'Alsace et la Lorraine, mais au prix de 
pertes et de destructions qui nous laissaient exsangues et 
ruinés. Encore, la malveillance des puissances anglo-saxonnes 
utilisant l'inconsistance de notre régime, nous amenait-elle, 
par la suite, à renoncer aux garanties et aux réparations 
qu'on nous avait consenties en échange du contrôle du Reich 
et de la frontière du Rhin. La troisième guerre avait vu notre 
armée voler en éclats au premier choc, l'État officiel se ruer 
à la capitulation, le pays subir l'occupation, le pillage orga- 
nisé, le travail forcé, la détention de 2 millions d'hommes. 
Sans doute, en vertu d'une sorte de miracle, l'indépendance 
et la souveraineté se maintenaient-elles au plus profond de 
l'Empire. Peu à peu, une armée s'y était reconstituée, tandis 
que la résistance s'étendait dans la métropole. La France 
contribuait à sa propre libération avec des forces importantes, 
un gouvernement solide, une opinion rassemblée. Elle avait, 



46 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

désormais, la certitude d'être présente à la victoire. Mais il 
était trop évident qu'elle se trouverait, alors, réduite à un 
tel état d'affaiblissement que sa situation dans le monde, 
l'adhésion de ses terres d'outre-mer et même les sources 
de sa vie en seraient compromises pour longtemps. A moins 
qu'en cette occasion, — la dernière peut-être, — elle ne refît 
sa puissance. C'est à quoi je voulais aboutir. 

Pour que le redressement de la France fût possible, il fal- 
lait que le germanisme perdît sa capacité d'agression. Dans 
le monde dangereux qui se dessinait déjà, vivre à nouveau 
sous la menace de la guerre du fait d'un voisin qui en avait 
si souvent montré le goût et le génie, ce serait, pour notre 
pays, incompatible avec l'essor économique, la stabilité po- 
litique, l'équilibre moral, sans lesquels l'effort demeurerait 
vain. Il est vrai que l'épuisement de l'Allemagne, l'occupa- 
tion alliée, l'annexion des territoires de l'Est, empêcheraient 
le pire pendant de nombreuses années. Mais ensuite? Quelle 
évolution allait suivre le peuple allemand après sa défaite 
imminente? Peut-être choisirait-il la sagesse et la paix? Peut- 
être ce changement se révélerait-il durable? Suivant ce que 
l'avenir apporterait à ce point de vue, les conditions de notre 
sécurité varieraient, évidemment. Mais, tant qu'on ne le 
savait pas, il fallait procéder comme si le germanisme pou- 
vait rester dangereux. De quelles garanties devions-nous nous 
assurer, tout en laissant au grand peuple allemand la pos- 
sibilité de vivre, de progresser, de coopérer avec nous-mêmes 
et avec le monde? 

Plus de Reich centralisé 1 C'était, à mon sens, la première 
condition pour empêcher que l'Allemagne retournât à ses 
mauvais penchants. Chaque fois qu'un État dominateur et 
ambitieux s'était saisi des pays allemands en contraignant 
leur diversité, l'impérialisme avait jailli. On ne l'avait que 
trop vu sous Guillaume II et sous Hitler. Au contraire, que 
chacun des États appartenant au corps germanique pût 
exister par lui-même, se gouverner à sa manière, traiter de 
ses propres intérêts, il y aurait beaucoup de chances pour que 
l'ensemble fédéral ne fût pas porté à subjuguer ses voisins. 
Il y en aurait plus encore si la Ruhr, arsenal de matières 
stratégiques, recevait un statut spécial sous contrôle interna 
tional. D'autre part, les territoires rhénans seraient, certes, 
occupés par les armées française, britannique, belge et hol- 
landaise. Mais, si leur économie était, en outre, liée à un grou- 
pement formé par les Occidentaux, — rien ne s'opposant, 



LE RANG kl 

d'ailleurs, à ce que les autres éléments de l'Allemagne vinssent 
s'y joindre, eux aussi, — et si le Rhin lui-même devenait 
une voie libre internationale, on verrait s'instituer la coopé- 
ration des activités entre pays complémentaires. Tout com- 
mandait enfin que la Sarre, gardant son caractère allemand, 
s'érigeât elle-même en État et s'unît à la France dans le 
domaine économique, ce qui, grâce au charbon, réglerait la 
question de nos réparations. Ainsi, le monde germanique, 
retrouvant sa diversité et tourné vers l'Occident, perdrait 
les moyens de la guerre mais non ceux de son développement. 
Au surplus, aucune de ses parcelles ne serait annexée par les 
Français, ce qui laisserait la porte ouverte à la réconciliation. 

Cette conception de l'Allemagne de demain se rattachait 
à l'idée que je me faisais de l'Europe. Celle-ci, après les déchi- 
rements horribles qu'elle avait subis en trente ans et les 
vastes changements qui s'opéraient dans l'univers, ne pour- 
rait trouver l'équilibre et la paix que moyennant l'associa- 
tion entre Slaves, Germains, Gaulois et Latins. Sans doute 
fallait-il tenir compte de ce que le régime russe avait, sur le 
moment, de tyrannique et de conquérant. Utilisant les pro- 
cédés de l'oppression totalitaire et, d'autre part, invoquant 
la solidarité des peuples du Centre et de l'Est vis-à-vis du 
péril allemand, le bolchevisme allait, selon toute vraisem- 
blance, tenter de soumettre à sa loi la Vistule, le Danube 
et les Balkans. Mais, dès lors que l'Allemagne aurait cessé 
d'être une menace, cette subordination, dépourvue de rai- 
son d'être, paraîtrait tôt ou tard intolérable aux vassaux, 
tandis que les Russes eux-mêmes perdraient toute envie de 
dépasser leurs frontières. Si le Kremlin persistait dans son 
entreprise de domination, ce serait contre le gré des nations 
soumises à son gouvernement. Or il n'est point, à la longue, 
de régime qui puisse tenir contre les volontés nationales. 
J'estimais, en outre, qu'une action menée à temps auprès 
des maîtres du Kremlin par les alliés occidentaux, à condi- 
tion qu'elle fût concertée et catégorique, sauvegarderait l'in- 
dépendance des Polonais, des Tchèques, des Hongrois et des 
Balkaniques. Après quoi, l'unité de l'Europe pourrait être 
mise en chantier sous forme d'une association organisée de 
ses peuples, depuis l'Islande jusqu'à Stamboul et de Gibraltar 
à l'Oural. 

Tel était le plan que je m'étais formé, sachant fort bien 
qu'en pareille matière rien ne s'accomplit jamais exacte- 
ment comme en l'a voulu, mesurant ce qui manquait à ma 



48 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

politique de crédit au dehors et de soutien au dedans en 
raison de notre affaiblissement, mais convaincu, néanmoins, 
que la France pouvait, dans ce sens, exercer une grande 
action, prendre une grande figure, servir grandement son 
intérêt et celui du genre humain. Mais il fallait, pour com- 
mencer, nous introduire dans le débat dissimulé et discordant 
où l'Amérique, la Russie, l'Angleterre, traitaient sans nous 
de ce qui était en jeu. 

Pour accéder à leur étage nous partions vraiment de très 
bas. La conférence de Dumbarton Oaks, destinée à préparer 
la future « Organisation des Nations Unies », avait réuni, 
en septembre et octobre, les représentants des États-Unis, 
de la Grande-Bretagne, de la Russie et de la Chine, à l'ex- 
clusion de la France. Traitant de la composition du « Conseil 
de sécurité » qui exercerait la direction du système, la con- 
férence avait conclu que ce Conseil serait formé uniquement 
des mêmes quatre « grands ». — « C'est très bien ainsi ! » 
déclarait M. Connally, président de la commission des Affaires 
étrangères du Sénat américain, « car les États-Unis, l'Angle- 
terre, la Russie et la Chine sont les quatre nations quiont 
versé leur sang pour le reste du monde, tandis que la France 
n'a eu dans cette guerre que la part d'un petit pays. » A 
Londres, siégeait, depuis plus d'un an, la « Commission euro- 
péenne », où les délégués des gouvernements britannique, 
américain et soviétique étudiaient, en dehors de nous, les 
questions concernant l'Europe et, en particulier, l'Allemagne. 
En septembre, le Président et le Premier Ministre s'étaient 
rencontrés à Québec pour fixer leur position en se gardant 
de nous en faire part. En octobre, Churchill et Eden étaient 
allés à Moscou pour se mettre d'accord avec Staline et Molotov 
sans que personne nous ait informés de ce à quoi l'on avait 
abouti. Tout se passait comme si nos alliés persistaient à 
tenir la France à l'écart de leurs arrangements. 

Nous ne pouvions directement faire cesser cette relégation, 
mais il ne tenait qu'à nous de la rendre insupportable à ceux 
qui nous l'infligeaient. Car rien de ce qu'ils décideraient au 
sujet de l'Europe et, au premier chef, de l'Allemagne ne sau- 
rait être appliqué si la France ne s'y prêtait pas. Nous allions 
être, avant peu, sur le Rhin et sur le Danube avec une solide 
armée. D'ailleurs, la fin de la guerre nous laisserait debout 
sur le vieux continent, tandis que l'Amérique se retrouverait 
dans son hémisphère et l'Angleterre dans son île. Pour peu 
que nous sachions vouloir, nous aurions donc les moyens de 



LE RANG 49 

rompre le cercle d'acceptation résignée et de docile renonce- 
ment où nos trois partenaires entendaient nous enfermer. 
Déjà, la libération du territoire, la restauration de l'État, la 
remise en ordre du pays, nous mettaient en mesure d'entrer 
en ligne. Le 30 octobre, nous invitâmes MM. Churchill et 
Eden à venir nous voir à Paris. Pour la forme et sans illusion, 
nous avions, en même temps, adressé à MM. Roosevelt et 
Cordell Hull une invitation semblable qui fut, celle-là, déclinée. 

Churchill et Eden arrivèrent le 10 novembre. Nous les 
reçûmes de notre mieux. Paris, pour les acclamer, donna de 
toute sa voix. Avec Bidault et plusieurs ministres, j'allai 
les accueillir à Orly et conduisis le Premier au quai d'Orsay où 
nous l'installions. Le lendemain était la fête de la Victoire. 
Après la visite au Soldat Inconnu et le défilé des troupes, 
nous descendîmes la voie triomphale, Churchill et moi dans 
la même voiture, sous une tempête de vivats. A la statue de 
Clemenceau, le Premier Ministre déposa une gerbe de fleurs, 
tandis que, sur mon ordre, la musique jouait : Le Père la Vic- 
toire. — « For you! » lui dis-je. C'était justice. Et puis, je me 
souvenais qu'aux Chequers, le soir d'un mauvais jour, il 
m'avait chanté l'ancienne chanson de Paulus sans en manquer 
un seul mot. Nous fûmes aux Invalides nous incliner devant 
la dalle de Foch. Après quoi, l'illustre Anglais se pencha, un 
long moment, sur le tombeau de Napoléon. « Dans le monde, 
me dit-il, il n'y a rien de plus grand ! » Le déjeuner officiel 
au ministère de la Guerre, siège de la Présidence, se termina 
par des allocutions où, de part et d'autre, retentissait l'amitié. 

Après le repas, Winston Churchill me dit avoir été profon- 
dément touché de ce qu'il venait de voir et d'entendre. 
« Voudriez-vous m'indiquer, demandai-je, ce qui vous a le 
plus frappé? » — «Ah! répondit-il, c'est l'unanimité 1 Après 
de tels événements, où nous avons été, vous et moi, si at- 
taqués et outragés en France par tant d'écrits et de paroles, 
j'ai constaté que, seul, l'enthousiasme se levait à notre pas- 
sage. C'est donc, qu'au fond de son âme, le peuple français 
était avec vous qui l'avez servi et avec moi qui vous y ai 
aidé. » Churchill ajouta qu'il était impressionné par le bon 
ordre des cérémonies. Il m'avoua que le Cabinet britannique 
avait longuement délibéré avant d'approuver son voyage, 
tant on appréhendait le tumulte à Paris. Et voilà qu'il avait 
pu voir chacun à sa place, la foule respectant les barrages 
et sachant parfaitement se déchaîner ou se taire suivant ce 
qui convenait, enfin de belles troupes, — les F. F. I. d'hier, — 

T. III. 4 



50 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

défiler en bonne ordonnance, g Je croyais, déclara-t-il, assister 
à une résurrection. » 

Dans la journée, nous eûmes, dans mon bureau de la rue 
Saint- Dominique, une conférence où fut examinée la possi- 
bilité d'une coopération franco-britannique pour les règle- 
ments mondiaux. Auprès de Churchill étaient Eden et Duff 
Cooper ; auprès de moi, Bidault et Massigli. Il s'agissait, 
cette fois, d'affaires et non plus de sentiment. Aussi trouvâmes- 
nous nos interlocuteurs réticents. 

Pour ce qui concernait l'armement de l'armée française, 
ils ne nous consentirent aucune aide appréciable et ne se 
montrèrent pas disposés à joindre leurs efforts aux nôtres 
auprès des États-Unis pour en obtenir un concours. Au sujet 
de l'Allemagne, ils reconnurent que la France devrait y avoir, 
elle aussi, une zone d'occupation, mais demeurèrent évasifs 
sur ce que cette zone pourrait être. Encore moins voulurent-ils 
envisager avec nous rien de précis quant au régime futur 
des pays germaniques, à la Ruhr, au Rhin, à la Sarre, etc. 
Par contre, ils ne nous cachèrent pas qu'à Moscou, quelques 
jours plus tôt. ils avaient souscrit aux projets de Staline rela- 
tivement aux futures frontières de la Russie et de la Pologne, 
fait venir de Londres dans la capitale soviétique trois ministres 
polonais : MM. Mikolajczyk, de Romer et Grabski, pour les 
sommer de s'arranger avec le « Comité de Lublin i ainsi que 
l'exigeaient les Russes, conclu enfin avec le Kremlin une sorte 
d'agrément pour le partage des Balkans en deux zones d'in- 
fluence. « En Roumanie, dit Churchill, les Russes auront 90 %, 
nous autres Anglais 10 %. En Bulgarie, ils auront 75 %, nous 
25 %. Mais, en Grèce, nous aurons 90 %, eux 10 %. En Hongrie 
et en Yougoslavie, nous serons à part égale. » A nos tentatives 
d'aborder le fond des choses sur la question du Levant, les 
ministres britanniques opposèrent une attitude fuyante. En- 
fin, ils restèrent dans l'imprécision pour ce qui se rapportait 
à l'Indochine et, d'une manière générale, à l'Extrême-Orient. 

Sous la prudence courtoise des réponses de Churchill et 
d'Eden, on sentait qu'ils se considéraient comme les partici- 
pants d'un jeu auquel nous-mêmes n'étions pas admis et 
qu'ils observaient vis-à-vis de nous une réserve imposée par 
d'autres. Cependant, ils ne laissaient pas d'attester leur con- 
fiance en la France et la certitude de la voir reprendre sa 
place parmi les grands États. Ils proposaient d'entamer tout 
de suite des pourparlers en vue d'un traité d'alliance franco- 
britannique. Même, ils noua apportaient l'invitation conjointe 



LE RANG 51 

de l'Angleterre, des États-Unis et de la Russie sovié- 
tique à faire partie, à leurs côtés, de la « Commission euro- 
péenne » de Londres. 

Ce premier pas n'était pas négligeable. Mais il ne nous 
satisfaisait nullement. En tout cas, Churchill put se con- 
vaincre, d'après nos propos, que nous ne nous accommode- 
rions d'aucune autre situation que celle d'associé à part 
entière. En poursuivant son voyage, il put également cons- 
tater, comme il en avait eu déjà l'impression sur les Champs- 
Elysées, que le peuple français ne méritait pas que ses affaires 
fussent traitées par les autres. 

Le 12 novembre, il fut reçu à l'Hôtel de Ville de Paris et 
y rencontra, à sa demande, non seulement le Conseil muni- 
cipal, mais aussi le Conseil de la résistance, le Comité pari- 
sien de la libération et beaucoup de combattants du mois 
d'août. « J'y vais, m'avait-il dit, pour voir les hommes de 
la révolte ! » Peut-être, aussi, caressait-il l'idée de rencontrer 
parmi eux des opposants à de Gaulle. A son retour, il me dé- 
crivit l'étonnement qu'il avait ressenti. « Je m'attendais, 
raconta-t-il, à me trouver au milieu d'insurgés bouillonnants 
et tumultueux. Or j'ai été accueilli par un cortège de parle- 
mentaires ou de gens qui en avaient tout l'air, salué par la 
garde républicaine en grande tenue, introduit dans une salle 
remplie d'une foule ardente mais raisonnable, harangué par 
des orateurs qui préparent certainement leur candidature 
aux élections. Vos révolutionnaires, on dirait nos travaillistes 1 
C'est tant mieux pour l'ordre public. Mais c'est dommage 
pour le pittoresque. » Le soir, après une nouvelle conférence 
en compagnie d'Eden et de Bidault et un dîner à l'ambassade 
d'Angleterre, je l'emmenai rendre visite à notre I re Armée. 

Toute la journée du 13 novembre, sous la neige qui tombait 
sans arrêt, M. Churchill vit l'armée française renaissante, 
ses grandes unités en place, ses services en fonctionnement, 
ses états-majors à l'ouvrage, ses généraux bien assurés; le 
tout prêt à l'attaque qui serait, précisément, déclenchée le 
lendemain. Il en parut impressionné et déclara que, plus 
que jamais, il se sentait justifié de faire confiance à la 
France. 

Cette confiance de Churchill ne suffisait pas, cependant, à 
lui faire adopter, à notre égard, la politique de franche soli- 
darité qui aurait pu rétablir l'Europe et maintenir, en Orient, 
en Asie, en Afrique, le prestige de l'Occident. La visite qu'il 
noua rendait était peut-être l'ultime occasion de ramener à 



52 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

résipiscence. Je ne me fis pas faute de l'essayer au cours des 
entretiens que nous eûmes en tête à tête. 

Je répétais à Churchill : « Vous le voyez, la France se re- 
prend. Mais, quelle que soit ma foi en elle, je sais qu'elle ne 
retrouvera pas de sitôt sa puissance d'autrefois. Vous, Anglais, 
de votre côté, terminerez cette guerre couverts de gloire. Ce- 
pendant, dans quelle mesure, — si injuste que cela soit, — 
votre situation relative risque-t-elle d'être diminuée, étant 
donné vos pertes et vos dépenses, les forces centrifuges qui 
travaillent le Commonwealth et, surtout, l'ascension de 
l'Amérique et de la Russie, en attendant celle de la Chine ! 
Voilà donc que, pour affronter un monde tout nouveau, nos 
deux anciens pays se trouvent affaiblis simultanément. S'ils 
demeurent, en outre, séparés, pour combien comptera cha- 
cun d'eux? Au contraire, que l'Angleterre et la France s'ac- 
cordent et agissent ensemble dans les règlements de demain, 
elles pèseront assez lourd pour que rien ne se fasse qu'elles 
n'aient elles-mêmes accepté ou décidé. C'est cette commune 
volonté qui doit être à la base de l'alliance que vous nous 
proposez. Sinon, à quoi bon signer un document qui serait 
ambigu? » 

« L'équilibre de l'Europe, ajoutais-je, la paix garantie sur 
le Rhin, l'indépendance des États de la Vistule, du Danube, 
des Balkans, le maintien à nos côtés, sous forme d'associa- 
tion, des peuples que nous avons ouverts à la civilisation 
dans toutes les parties du monde, une organisation des na- 
tions qui soit autre chose que le champ des querelles de l'Amé- 
rique et de la Russie, enfin la primauté reconnue dans la 
politique à une certaine conception de l'homme en dépit de 
la mécanisation progressive des sociétés, voilà bien, n'est-il 
pas vrai? ce que sont nos grands intérêts dans l'univers qui 
s'annonce. Ces intérêts, mettons-nous d'accord pour les sou- 
tenir de concert. Si vous le voulez, j'y suis prêt. Nos deux 
pays nous suivront. L'Amérique et la Russie, entravées par 
leur rivalité, ne pourront pas passer outre. D'ailleurs, nous 
aurons l'appui de beaucoup d'États et de l'opinion mondiale 
qui, d'instinct, redoutent les colosses. En fin de compte, 
l'Angleterre et la France façonneront ensemble la paix, 
comme deux fois, en trente ans, elles ont ensemble affronté 
la guerre. » 

Winston Churchill me répondait : a Je n'envisage pas, 
soyez-en sûr ! que la France et la Grande-Bretagne se sé- 
parent. Vous êtes le témoin et la preuve de ce que j'ai fait 



LE RANG 53 

pour l'empêcher, quand c'était le plus difficile. Aujourd'hui 
même, je vous propose de conclure avec nous une alliance de 
principe. Mais, dans la politique aussi bien que dans la stra- 
tégie, mieux vaut persuader les plus forts que de marcher 
à leur encontre. C'est à quoi je tâche de réussir. Les Améri- 
cains ont d'immenses ressources. Ils ne les emploient pas 
toujours à bon escient. J'essaie de les éclairer, sans oublier, 
naturellement, d'être utile à mon pays. J'ai noué avec Roose- 
velt des relations personnelles étroites. Avec lui, je procède 
par suggestions afin de diriger les choses dans le sens voulu. 
Pour la Russie, c'est un gros animal qui a eu faim très long- 
temps. Il n'est pas possible aujourd'hui de l'empêcher de 
manger, d'autant plus qu'il est parvenu en plein milieu du 
troupeau des victimes. Mais il s'agit qu'il ne mange pas tout. 
Je tâche de modérer Staline qui, d'ailleurs, s'il a grand appétit, 
ne manque pas de sens pratique. Et puis, après le repas, il y a 
la digestion. Quand l'heure viendra de digérer, ce sera, pour 
les Russes assoupis, le moment des difficultés. Saint Nicolas 
pourra peut-être, alors, ressusciter les pauvres enfants que 
l'ogre aura mis au saloir. En attendant, je suis présent à 
toutes les affaires, ne consens à rien pour rien et touche 
quelques dividendes. » 

« Quant à la France », répétait Churchill, « grâce à vous, 
elle reparaît. Ne vous impatientez pas ! Déjà, les portes s'en- 
trebâillent. Plus tard, elles vous seront ouvertes. On vous 
verra, tout naturellement, prendre un fauteuil à la table du 
Conseil d'administration. Rien n'empêchera, alors, que nous 
opérions ensemble. Jusque-là, laissez-moi faire ! » 

Le Premier Ministre prit congé de moi, le 14 novembre, 
pour aller inspecter le secteur britannique du front. Eden 
était déjà rentré à Londres. De ce qu'ils nous avaient exposé 
il ressortait que l'Angleterre était favorable à la réapparition 
politique de la France, qu'elle le serait chaque jour davantage 
pour des raisons d'équilibre, de tradition et de sécurité, qu'elle 
souhaitait une alliance de forme avec nous, mais qu'elle ne 
consentirait pas à lier son jeu au nôtre, se croyant en mesure 
de jouer seule le sien entre Moscou et Washington, de limiter 
leurs exigences mais aussi d'en tirer profit. La paix que nous, 
Français, voulions aider à bâtir d'après ce qui nous semblait 
être la logique et la justice, les Anglais, eux, jugeaient ex- 
pédient de la traiter suivant les recettes de l'empirisme et 
du compromis. Au demeurant, ils poursuivaient certains ob- 
jectifs précis, là où l'assiette des États et les situations ac- 



54 MéHOIRES DB GUEBRB — LE SALUT 

quises, n'étant pas encore fixées, offraient à l'ambition bri- 
tannique des possibilités de manœuvre et d'extension. 

C'était le cas, avant tout, pou? la Méditerranée. Athènes, 
Belgrade, Beyrouth, Damas, Tripoli, devraient demain, sui- 
vant les plans de Londres, y compléter sous des formules 
diverses la prépondérance britannique antérieurement ap- 
puyée sur Gibraltar, Malte, Chypre, Le Caire, Amman et 
Bagdad. Ainsi trouveraient leur contrepartie les concessions 
que la Grande-Bretagne ne pouvait éviter de faire à la vora- 
cité des Russes et à l'idéologie capitaliste des Américains. 
Aucune épreuve ne change la nature de l'homme ; aucune 
crise, celle des États. 

En somme, au club des grands, nous trouvions, assis aux 
bonnes places, autant d'égoismes sacrés qu'il y avait de 
membres inscrits. A Washington, Roosevelt s'était ouvert à 
moi des ambitions américaines, drapées d'idéalisme mais pra- 
tiques en réalité. Les dirigeants de Londres venaient de nous 
démontrer qu'ils visaient à atteindre des buts spécifiquement 
britanniques. Et, maintenant, les maîtres du Kremlin allaient 
nous faire voir qu'ils servaient les seuls intérêts de la Russie 
soviétique. 

En effet, M. Bogomolov, aussitôt après la visite en France 
de MM. Churchill et Eden, fit d'activés démarches pour me 
presser de me rendre à Moscou. Puisque la France reparais- 
sait libre et vivante et que son gouvernement habitait à nou- 
veau Paris, il était dans mes intentions de prendre un contact 
direct avec Staline et ses ministres. J'acceptai donc leur in- 
vitation, ainsi que le programme établi par M. Molotov et 
notre ambassadeur Roger Garreau. Il fut convenu que j'irais, 
en compagnie de Georges Bidault, passer une semaine dans 
la capitale soviétique. On pourrait ainsi s'informer mutuelle- 
ment de la façon dont, de part et d'autre, on concevait le 
règlement futur de la paix. Peut-être serait-il possible de 
renouveler de quelque façon la solidarité franco-russe qui, 
pour méconnue et trahie qu'elle avait été souvent, n'en de- 
meurait pas moins conforme à l'ordre naturel des choses, 
tant vis-à-vis du danger allemand que des tentatives d'hégé- 
monie anglo-saxonne. J'envisageais même le projet d'un 
pacte, en vertu duquel la France et la Russie s'engageraient 
à agir en commun s'il devait arriver qu'un jour l'Alle- 
magne redevînt menaçante. Cette dangereuse hypothèse ne 
se produirait, sans doute, pas de sitôt. Mais la conclusion 
d'un traité franco-russe pourrait nous aider, tout de suite, 






LE RANG 55 

à déboucher dans le champ des règlements européens. 

Avant de prendre la route du Kremlin, je tins à formuler 
en public les conditions de la France pour les règlements fu- 
turs. L'Assemblée consultative avait ouvert un débat sur les 
Affaires étrangères. Suivant l'usage, les orateurs y déployèrent 
des généralités où palpitait l'idéalisme, mais qui restaient 
dans le vague quant aux objectifs pratiques. Tous condam- 
naient l'hitlérisme, mais s'abstenaient de préciser ce qu'il 
faudrait faire de l'Allemagne. Ils prodiguaient à nos alliés des 
témoignages chaleureux, mais ne réclamaient d'eux pas autre 
chose que leur amitié. Ils tenaient pour nécessaire que la 
France reprît son rang, mais évitaient d'indiquer suivant 
quelle voie et par quels moyens. Dans la déclaration que je 
fis, le 22 novembre, je ne m'en appliquai que mieux à dire 
ce que nous voulions. 

J'observai, d'abord, que a nous recommencions à disposer 
des moyens d'une action diplomatique qui soit à la mesure 
de la France. » — « Presque tous les gouvernements étrangers, 
dis- je, ont maintenant reconnu le gouvernement de la Répu- 
blique. Quant à l'Allemagne, nos canons, en Alsace et ail- 
leurs, sont en train de le lui faire reconnaître de la seule 
manière convenable, c'est-à-dire par la victoire... D'autre 
part, nous siégeons à la Commission européenne de Londres 
et à celle des Affaires italiennes... Nous venons d'avoir avec 
le Premier Ministre et le secrétaire d'État aux Affaires étran- 
gères britanniques des entretiens francs, larges et amicaux... 
Nous nous proposons d'en avoir de la même sorte avec le 
gouvernement soviétique pendant notre prochain voyage à 
Moscou... Nous comptons discuter, un jour, dans des con- 
ditions semblables, avec le Président des États-Unis d'Amé- 
rique. » Je faisais voir, ainsi, que la France retrouvait l'au- 
dience qu'il lui fallait pour jouer à nouveau son rôle. 

Ce rôle devait être celui d'un des plus grands États. Je 
l'affirmais en évoquant la future organisation des Nations 
Unies et notre volonté d'y faire partie du Conseil dirigeant. 
« Nous pensons, disais- je, que les puissances qui sont en me- 
sure d'agir matériellement et moralement dans les diverses 
parties du monde devront exercer en commun le devoir 
d'impulsion et d'orientation... A nos yeux, la France est, 
sans nul doute possible, l'une de ces puissances-là. » J'ajou- 
tais : « Nous sommes prêts à porter, une fois de plus, la part 
des charges que comportent des devoirs prépondérants. En 
revanche, nous estimons n'être engagés par aucune mesure 



56 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

concernant l'Europe et par aucune grande disposition con- 
cernant d'autres parties du monde, dont nous n'aurions pas 
eu à délibérer dans les mêmes conditions que ceux qui les 
auraient prises. » 

C'était le cas, avant tout, pour ce qui était de l'Allemagne. 
« Qu'il s'agisse de l'occupation du territoire allemand, ou 
du système d'administration à appliquer aux peuples alle- 
mands occupés, ou du régime futur à déterminer pour eux, 
ou des frontières, ouest, est, sud, nord, à leur fixer, ou des 
mesures de contrôle militaire, économique, moral qui devront 
leur être imposées, ou du destin des populations qui pour- 
ront être détachées de l'État allemand, la France ne sera 
partie que si elle a été jugée. » Je précisais : « Ce règlement, 
nous ne pourrons le concevoir que s'il nous assure la sécu- 
rité élémentaire que la nature a placée sur les bords du Rhin, 
pour nous comme pour la Belgique, la Hollande et, dans une 
large mesure, l'Angleterre. » Mais j'affirmais, qu'en fixant 
ainsi à l'Allemagne un destin obligatoirement pacifique, il 
s'agissait, aux yeux de la France, de permettre enfin cette 
féconde construction que serait l'unité de l'Europe. « Nous 
y croyons ! » proclamais- je, « et nous espérons qu'elle se 
traduira, pour commencer, en actes précis reliant les trois 
pôles : Moscou, Londres et Paris. » 

Après avoir manifesté notre intention de régler avec 
l'Italie « la réparation des torts qui nous furent causés » et 
notre désir « de nouer ensuite, avec le gouvernement et le 
peuple italiens, les relations dont pourra sortir une franche 
réconciliation » ; puis, ayant mentionné les événements du 
Pacifique, notre décision « d'y prendre une part grandis- 
sante à l'effort de guerre commun », notre volonté « d'y 
recouvrer tout ce que l'ennemi nous a arraché », je concluais : 
« Peut-être la France se trouve-t-elle devant l'une de ces oc- 
casions de l'Histoire où un peuple voit s'offrir à lui un destin 
d'autant plus grand que ses épreuves ont été pires. Mais nous 
ne saurions ni soutenir nos droits, ni accomplir nos devoirs, 
si nous renoncions à devenir puissants... Malgré les pertes 
et les douleurs, malgré la fatigue des hommes, rebâtissons 
notre puissance I Voilà quelle est, désormais, la grande que- 
relle de la Fiance ! » 

L'Assemblée applaudit chaleureusement mon discours. Elle 
vota, à l'unanimité, un ordre du jour approuvant l'action 
extérieure du gouvernement. Dans ce domaine, pourtant, il 
y avait, entre les « politiques » et moi, des différences d'état 



LE RANG 57 

d'esprit. Ce n'est point que ces parlementaires d'hier ou de 
demain fissent des réserves sur les buts concrets que je leur 
avais montrés. Mais ils les saluaient de loin et, au fond, ne 
s'y attachaient guère. Plutôt que des problèmes qui se po- 
saient aux États : frontières, sécurité, équilibre des forces, ils se 
souciaient d'attitudes doctrinales faisant effet sur l'opinion. 
Encore les choisissaient-ils nébuleuses autant qu'émouvantes. 

Qu'on célébrât, par exemple, « le triomphe prochain de la 
justice et de la liberté par l'écrasement du fascisme », ou « la 
mission révolutionnaire de la France », ou « la solidarité des 
démocraties », ou « la paix à établir sur la coopération des 
peuples », alors les délégués se trouvaient en état de récep- 
tivité. Mais, que l'on traitât explicitement du Rhin, de la 
Sarre, de la Ruhr, de la Silésie, de la Galicie, du Levant, de 
l'Indochine ; que l'on dît : « Non ! » par avance, à ce que nos 
alliés décideraient en dehors de nous ; qu'on fît entendre que, 
si nous unissions notre sort à leur sort ce n'était pas, à tout 
prendre, pour la raison que l'Angleterre était parlementaire, 
l'Amérique, démocratique, la Russie, soviétique, mais parce 
que toutes les trois combattaient nos envahisseurs, l'audi- 
toire, tout en se montrant attentif et approbateur, faisait 
sentir par divers signes qu'il trouvait la lumière trop vive. 
Dans l'immédiat, cependant, l'idée que j'aille à Moscou et 
que, même, j'y conclue un pacte recueillait l'adhésion des 
membres de l'Assemblée. Ils lui étaient favorables dans la 
mesure où ils n'y voulaient voir qu'un geste amical à l'égard 
d'un allié. 

Le 24 novembre, je m'envolai vers la Russie. M. Georges 
Bidault était avec moi. Nous étions accompagnés par le gé- 
néral Juin, MM. Palewski, Dejean, etc., tandis que M. Bogo- 
molov allait nous servir de guide. En passant au Caire, je 
fis visite au roi Farouk. Prudent, bien informé, d'esprit agile, 
le jeune souverain me laissa voir l'anxiété où le plongeait 
la situation de l'Egypte. Bien que son pays ne prît pas part 
directement au conflit mondial, le roi se réjouissait de la 
défaite prochaine d'Hitler. Mais il n'en redoutait pas moins 
que la victoire de l'Occident n'ébranlât, dans les États 
arabes d'Orient, un équilibre déjà précaire. Il prévoyait que 
l'union du Soudan et de l'Egypte pourrait en être empêchée 
et, surtout, que serait créé un État juif en Palestine. Consé- 
quences chez les Arabes : déferlement d'une vague de natio- 
nalisme outrancier, crise grave des relations extérieures, rudes 
secousses à l'intérieur. 



58 MÉMOIRES DE QUBRRB — LE SALUT 

Le souverain, d'ailleurs, attestait sa sympathie et celle 
de son peuple à l'égard de la France. « Nous avons confiance 
en votre avenir, dit-il, parce que nous en avons besoin. » 
Comme je lui faisais observer que, pourtant, son gouverne- 
ment s'en prenait âprement à nous au sujet des conditions 
dans lesquelles la Syrie et le Liban accédaient à l'indépen- 
dance, il déclara en souriant : « Ce n'est là que de la poli- 
tique I » Je savais que, personnellement, il n'appréciait pas 
Nahas Pacha que les Anglais lui avaient imposé comme 
Premier ministre. Pour finir, Farouk I er m'assura de son 
estime pour la colonie française qui contribuait, au premier- 
chef, au progrès de son pays. 

Téhéran fut l'étape suivante de notre voyage. La capitale 
de l'Iran offrait l'aspect tendu d'une ville soumise à une triple 
occupation. Britanniques, Russes et Américains s'y cou- 
doyaient et s'y observaient au milieu d'une foule misérable, 
tandis que l'élite persane s'enveloppait de mélancolie. Par 
contraste, l'inclination que les milieux cultivés éprouvaient à 
l'égard de la France était au plus haut degré. J'en recueillis 
des preuves touchantes en recevant à notre légation maints 
personnages distingués qu'y avait conviés l'ambassadeur 
Pierre Lafond. 

Le Shah, lors de la visite que je lui fis, se montra aussi 
amical que possible. Avec tristesse, il m'exposa la situation 
faite à son Empire et à lui-même par la présence et les exi- 
gences de trois grandes puissances dont les rivalités mena- 
çaient de déchirer l'État et le territoire national. Le souverain, 
qui laissait voir un profond découragement, me demanda 
conseil. « Vous voyez, dit-il, où nous en sommes. A votre 
avis, quelle attitude dois-je prendre? Vous, qui avez assumé 
le destin de votre pays au moment le plus difficile, êtes qua- 
lifié pour me le dire. » 

Je répondis à Mohammed Reza Pahlavi que, s'il avait 
jamais été nécessaire que l'Iran eût un empereur pour sym- 
boliser la souveraineté et l'unité du pays, ce l'était, à présent, 
plus qu'à aucune autre époque. Il fallait donc que lui-même 
ne quittât le trône sous aucun prétexte, a Quant aux puis- 
sances étrangères, affirmai-je, Votre Majesté ne peut être, 
vis-à-vis d'elles, que l'indépendance personnifiée. Vous pouvez 
vous trouver contraint de subir des empiétements. Vous devez 
toujours les condamner. Si l'un ou l'autre des trois occupants 
tente d'obtenir votre concours à son profit, qu'il vous trouve 
inaccessible, lors même que cette attitude entraînerait pour 



LE RANG 59 

vous de grandes épreuves ! La souveraineté peut n'être plus 
qu'une flamme sous le boisseau ; pour peu qu'elle brûle, elle 
sera, tôt ou tard, ranimée. » J'assurai le Shah que, dans la 
mesure où la France retrouvait ses forces et son poids, elle 
ne manquerait pas d'appuyer les efforts que ferait l'Iran pour 
obtenir le départ des troupes alliées, dès lors que la menace 
allemande était écartée du pays. L'empereur m'en remercia, 
en ajoutant que l'avis personnel que je lui avais donné lui 
était un réconfort. 

Le 26 novembre, nous atterrîmes à Bakou. Sur le terrain, 
ayant écouté les souhaits de bienvenue des autorités sovié- 
tiques, je reçus le salut et assistai au défilé, — baïonnettes 
basses, torses bombés, pas martelés, — d'un très beau déta- 
chement de troupes. C'était bien là l'éternelle armée russe. 
Après quoi, à grande vitesse, nous fûmes conduits en ville, 
dans une maison où nos hôtes, à la tête desquels s'empres- 
sait M. Bogomolov, nous prodiguèrent les prévenances. Mais, 
tandis que nous aurions voulu poursuivre le voyage au plus 
tôt, les Soviétiques nous indiquèrent, d'abord, que l'équi- 
page de notre avion ne connaissant ni la route, ni les signaux, 
ce seraient des appareils russes qui devraient nous trans- 
porter; ensuite, que le mauvais temps rendrait le vol trop 
aléatoire en ce commencement d'hiver ; enfin, qu'un train 
spécial nous était réservé et arrivait pour nous prendre. Bref, 
nous dûmes passer à Bakou deux jours que remplirent, tant 
bien que mal, la visite de la ville à demi déserte, une repré- 
sentation au théâtre municipal, la lecture des dépêches de 
l'agence Tass et des repas où se déployaient un luxe et une 
abondance incroyables. 

Le train spécial était dit « du grand-duc », parce qu'il 
avait servi au grand-duc Nicolas pendant la première guerre 
mondiale. Dans des wagons bien aménagés nous fîmes, à la 
faible vitesse qu'imposait l'état des voies ferrées, un trajet 
qui dura quatre jours. Descendant aux stations, nous nous 
trouvions, invariablement, entourés d'une foule silencieuse 
mais évidemment cordiale. 

J'avais demandé à passer par Stalingrad, geste d'hommage 
à l'égard des armées russes qui y avaient remporté la vic- 
toire décisive de la guerre. Nous trouvâmes la cité complè- 
tement démolie. Dans les ruines travaillait, cependant, une 
population nombreuse, les autorités appliquant, d'une ma- 
nière spectaculaire, le mot d'ordre de la reconstruction. Après 
nous avoir fait faire le tour du champ de bataille, nos guides 



60 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

nous conduisirent à une fonderie écroulée, où, d'un four à 
peine réparé, recommençait à couler la fonte. Mais la grande 
usine de tanks, que nous visitâmes ensuite, avait été entière- 
ment rebâtie et rééquipée. A notre entrée dans les ateliers, 
les ouvriers se groupaient pour échanger avec nous les propos 
de l'amitié. Au retour, nous croisâmes une colonne d'hommes 
escortés de soldats en armes. C'étaient, nous expliqua-t-on, 
des prisonniers russes qui allaient aux chantiers. Je dois dire 
que, par rapport aux travailleurs « en liberté », ces condamnés 
nous parurent ni plus ni moins passifs, ni mieux ni plus mal 
vêtus. Ayant remis à la municipalité l'épée d'honneur que 
j'avais apportée de France pour la ville de Stalingrad et 
pris part à un banquet dont le menu faisait contraste avec 
la misère des habitants, nous regagnâmes le train « du grand- 
duc ». Le samedi 2 décembre, à midi, nous arrivions à Moscou. 

Sur le quai de la gare, nous accueillit M. Molotov. Il était 
entouré de commissaires du peuple, de fonctionnaires et de 
généraux. Le corps diplomatique, au grand complet, était 
présent. Les hymnes retentirent. Un bataillon de « cadets » 
défila magnifiquement. En sortant du bâtiment, je vis, 
massée sur la place, une foule considérable d'où s'éleva, à 
mon adresse, une rumeur de sympathie. Puis, je gagnai 
l'ambassade de France, où je voulais résider afin de me tenir 
personnellement à l'écart des allées et venues que les négo- 
ciations ne manqueraient pas de provoquer. Bidault, Juin, 
Dejean, s'installèrent dans la maison que le gouvernement 
soviétique mettait à leur disposition. 

Nous séjournâmes huit jours à Moscou. Pendant ce temps, 
beaucoup d'idées, d'informations, de suggestions furent 
échangées entre les Russes et nous. Bidault et Dejean eurent, 
en compagnie de Garreau et de Laloy, — qui, l'un et l'autre, 
parlaient bien le russe, — divers entretiens avec Molotov 
et ses fonctionnaires. Juin, qu'accompagnait Petit, chef de 
notre mission militaire, conversa longuement avec l'état- 
major et son chef le général Antonov. Mais, comme il était 
naturel, ce qui allait être dit et fait d'essentiel le serait entre 
Staline et moi. En sa personne et sur tous les sujets, j'eus 
l'impression d'avoir devant moi le champion rusé et impla- 
cable d'une Russie recrue de souffrance et de tyrannie, mais 
brûlant d'ambition nationale. 

Staline était possédé de la volonté de puissance. Rompu 
par une vie de complots à masquer ses traits et son âme, à se 
passer d'illusions, de pitié, de sincérité, à voir en chaque 



LE RANG 61 

homme un obstacle ou un danger, tout chez lui était ma- 
nœuvre, méfiance et obstination. La révolution, le parti, 
l'État, la guerre, lui avaient offert les occasions et les moyens 
de dominer. Il y était parvenu, usant à fond des détours de 
l'exégèse marxiste et des rigueurs totalitaires, mettant au 
jeu une audace et une astuce surhumaines, subjuguant ou 
liquidant les autres. 

Dès lors, seul en face de la Russie, Staline la vit mysté- 
rieuse, plus forte et plus durable que toutes les théories et 
que tous les régimes. Il l'aima à sa manière. Elle-même l'ac- 
cepta comme un tsar pour le temps d'une période terrible 
et supporta le bolchevisme pour s'en servir comme d'un ins- 
trument. Rassembler les Slaves, écraser les Germaniques, 
s'étendre en Asie, accéder aux mers libres, c'étaient les rêves 
de la patrie, ce furent les buts du despote. Deux conditions, 
pour y réussir : faire du pays une grande puissance moderne, 
c'est-à-dire industrielle, et, le moment venu, l'emporter dans 
une guerre mondiale. La première avait été remplie, au prix 
d'une dépense inouïe de souffrances et de pertes humaines. 
Staline, quand je le vis, achevait d'accomplir la seconde au 
milieu des tombes et des ruines. Sa chance fut qu'il ait trouvé 
un peuple à ce point vivant et patient que la pire servitude 
ne le paralysait pas, une terre pleine de telles ressources que 
les plus affreux gaspillages ne pouvaient pas les tarir, des 
alliés sans lesquels il n'eût pas vaincu l'adversaire mais qui, 
sans lui, ne l'eussent point abattu. 

Pendant les quelque quinze heures que durèrent, au total, 
mes entretiens avec Staline, j'aperçus sa politique, grandiose 
et dissimulée. Communiste habillé en maréchal, dictateur 
tapi dans sa ruse, conquérant à l'air bonhomme, il s'appli- 
quait à donner le change. Mais, si âpre était sa passion 
qu'elle transparaissait souvent, non sans une sorte de charme 
ténébreux. 

Notre première conversation eut lieu au Kremlin, le 
soir du 2 décembre. Un ascenseur porta les Français jusqu'à 
l'entrée d'un long corridor que jalonnaient, en nombre im- 
posant, les policiers de service et au bout duquel s'ouvrit 
une grande pièce meublée d'une table et de chaises. Molotov 
nous introduisit et le « maréchal » parut. Après des compli- 
ments banals, on s'assit autour de la table. Qu'il parlât, ou 
non, Staline, les yeux baissés, crayonnait des hiéroglyphes. 

Nous abordâmes, tout de suite, l'affaire allemande. Aucun 
de ceux qui étaient là ne doutait que le Reich dût s'écrouler 



62 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

à bref délai sous les coups des armées alliées ; le maréchal 
soulignant que, de ces coups, les plus rades étaient portés 
par les Russes. On fut aussitôt d'accord sur le principe qu'il 
faudrait mettre l'Allemagne hors d'état de nuire. Mais, comme 
je notais à quel point le fait que la Russie et la France s'étaient 
séparées l'une de l'autre avait influé sur le déchaînement des 
ambitions germaniques, puis sur le désastre français et, par 
voie de conséquence, sur l'invasion du territoire soviétique, 
comme j'esquissais la perspective d'une entente directe entre 
les gouvernements de Moscou et de Paris pour fixer les bases 
d'un règlement qu'ils proposeraient en commun aux autres 
alliés, Staline se montra réticent. Il insista, au contraire, sur 
la nécessité d'étudier chaque question avec les États-Unis et 
la Grande-Bretagne, d'où j'inférai qu'il avait déjà de bonnes 
raisons d'escompter l'accord de Roosevelt et de Churchill 
quant à ce qu'il voulait obtenir. 

Cependant, il me demanda quelles étaient les garanties 
que la France souhaitait à l'Ouest. Mais, quand je lui parlai 
du Rhin, de la Sarre et de la Ruhr, il déclara que, sur ces 
points, les solutions ne pouvaient être étudiées que dans des 
négociations à quatre. Par contre, à la question que je posai 
au sujet de la frontière allemande de l'Est, il répondit caté- 
goriquement : « Les anciennes terres polonaises de la Prusse 
orientale, de la Poméranie, de la Silésie doivent être restituées 
à la Pologne. » — « En somme, dis-je, la frontière de l'Oder? » 
— « L'Oder et la Neisse », précisa-t-il. « En outre, des rectifi- 
cations sont à faire en faveur de la Tchécoslovaquie. » 

J'observai que nous n'élevions pas d'objection de prin- 
cipe à l'encontre de ces changements territoriaux qui, au 
surplus, pourraient permettre de régler, par compensation, 
l'affaire de la frontière orientale de la Pologne. Mais j'ajoutai : 
« Laissez-moi constater que si, à vos yeux, la question du Rhin 
ne saurait être dès à présent tranchée, celle de l'Oder l'est 
déjà. » Staline garda le silence, tout en traçant des barres et 
des ronds. Mais bientôt, levant la tête, il me fit cette propo- 
sition : « Étudions ensemble un pacte franco-russe, afin que 
nos deux pays se prémunissent en commun contre une nou- 
velle agression allemande. » 

« Nous y sommes disposés », répondis-je, « pour les mêmes 
raisons qui amenèrent la conclusion de l'ancienne alliance 
franco-russe et, même », ajoutai- je non sans malignité, « du 
pacte de 1935. » Staline et Molotov, piqués au vif, s'excla- 
mèrent que le pacte de 1935, signé par eux et par Laval, 



LE RANG 63 

n'avait, du fait de celui-ci, jamais été appliqué dans son esprit 
ni dans sa lettre. J'indiquai, alors, qu'en évoquant le traité 
de 1935 et l'alliance de 1892, je voulais souligner que, face au 
danger germanique, l'action commune de la Russie et de la 
France était dans la nature des choses. Quant à la manière 
dont serait, éventuellement, appliqué un pacte nouveau, je 
croyais que les douloureuses expériences du passé pourraient 
servir de leçons aux dirigeants de l'un et de l'autre pays. 
« Pour ce qui est de moi, ajoutai- je, je ne suis pas Pierre 
Laval. » On convint que Bidault et Molotov élaboreraient 
le texte d'un traité. 

Au cours des journées qui suivirent, les deux ministres se 
réunirent plusieurs fois. Ils échangèrent des projets qui, 
d'ailleurs, se ressemblaient fort. En même temps, se dérou- 
lait une série de réceptions, visites et excursions. Il y eut no- 
tamment, à la Spiridonovka, un déjeuner offert par Molotov, 
entouré de Dekanozov, Litvinov, Lozovski, vice-ministres des 
Affaires étrangères, Staline était présent. Au dessert, levant 
son verre, il célébra l'alliance que nous allions conclure. « Il 
s'agit, s'écria-t-il, d'une alliance qui soit réelle, non point du 
tout à la Laval ! » Nous conversâmes longuement tous les 
deux. Aux compliments que je lui adressai sur les succès de 
l'armée russe, dont le centre, commandé par Tolboukine, ve- 
nait d'effectuer une forte avance en Hongrie, il rétorqua : 
« Peuh 1 quelques villes I C'est à Berlin et à Vienne qu'il nous 
faut aller. » Par moments, il se montrait détendu, voire plai- 
sant. « Ce doit être bien difficile, me dit-il, de gouverner un 
pays comme la France où tout le monde est si remuant 1 » 
— « Oui ! répondis- je. Et, pour le faire, je ne puis prendre 
exemple sur vous, car vous êtes inimitable. » Il prononça 
le nom de Thorez, à qui le gouvernement français avait permis 
de regagner Paris. Devant mon silence mécontent : « Ne vous 
fâchez pas de mon indiscrétion ! » déclara le maréchal. « Je 
me permets seulement de vous dire que je connais Thorez et, 
qu'à mon avis, il est un bon Français. Si j'étais à votre place, 
je ne le mettrais pas en prison. » Il ajouta, avec un sourire : 
« Du moins, pas tout de suite I » — « Le gouvernement fran- 
çais, répondis- je, traite les Français d'après les services qu'il 
attend d'eux. » 

Une autre fois, nos hôtes nous donnèrent à admirer un 
beau ballet dansé au Grand-Théâtre. Ils offrirent un soir en 
notre honneur, à la Spiridonovka, une réception de vaste 
envergure où se pressaient nombre de commissaires du peuple, 



64 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

de hauts fonctionnaires, de généraux, leurs femmes, et tout 
ce que Moscou comptait de diplomates étrangers et d'offi- 
ciers alliés. Ils nous firent encore assister, à la Maison de 
l'Armée rouge, à une imposante séance de chants et de danses 
folkloriques. Pendant ces cérémonies, M. Molotov ne nous 
quittait pas, toujours précis dans ses paroles et circonspect 
quant au fond des choses. Il nous laissa, pourtant, à d'autres 
guides pour assister à la messe de Saint-Louis des Français, 
seule église catholique qui fût ouverte dans la capitale, pour 
aller voir le Mont des moineaux d'où Napoléon découvrit 
Moscou, pour visiter l'exposition de guerre où s'accumulaient 
les trophées, pour descendre dans le métro, parcourir di- 
verses usines, inspecter un hôpital militaire et une école de 
transmissions. Par les rues, dans le froid, sur la neige, glis- 
saient les passants muets et absorbés. Ceux des Russes avec 
qui nous prenions contact, qu'ils fussent une foule ou une 
élite, nous donnaient l'impression d'être très désireux de 
montrer leur sympathie, mais bridés par des consignes qui 
écrasaient leur spontanéité. 

Nous, Français, n'en marquions que mieux, à l'égard de 
ce grand peuple, notre amicale admiration, utilisant l'occa- 
sion des réunions et rites protocolaires. A l'ambassade, je 
reçus à ma table une cohorte d'intellectuels et d'écrivains, 
officiellement catalogués comme « amis de la France » par 
l'autorité soviétique. Étaient du nombre, en particulier, Victor 
Fink et Ilya Ehrenburg, tous deux remplis de talent mais ap- 
pliqués à ne s'en servir que dans le sens et sur le ton prescrits. 
Le général comte Ignatiev, qui avait été, à Paris, attaché mi- 
litaire du tsar, puis, pendant longtemps, une des têtes de 
l'émigration, se trouvait parmi les convives, défiant les années, 
portant l'uniforme à ravir et prodiguant les grandes manières, 
mais gêné de son personnage. Jean- Richard Bloch, « réfugié » 
en Russie, me présentait les uns et les autres avec une bonne 
grâce contrainte. Tous, piaffants et contrariés, faisaient l'effet 
de pur-sang entravés. Un soir, nous réunîmes à l'ambassade 
tout le Moscou officiel. En fait de cordialité, rien ne manquait 
dans les propos. Mais on sentait peser sur l'assistance une 
inquiétude diffuse. Par système, la personnalité de chacun 
s'estompait dans une grisaille qui était le refuge commun. 

Cependant, l'affaire du pacte allait en se compliquant. A 
vrai dire, les menues divergences qui séparaient le texte de 
Bidault et celui de Molotov pouvaient être réglées en un 
instant. Mais, peu à peu, les Soviétiques découvraient leur 



LE RANG 65 

intention d'un marchandage. Ils cherchèrent, d'abord, à 
prendre barre sur nous en soulevant la question de la rati- 
fication. « Étant donné que votre gouvernement est provi- 
soire, qui donc a, chez vous, qualité pour ratifier? » demandait 
M. Molotov à Dejean, puis à Bidault. En fin de compte, le 
ministre des Affaires étrangères soviétique se tourna vers 
moi. Je mis un terme à ses scrupules. « Vous avez, lui dis-je, 
signé un pacte avec Benès. Or son gouvernement est, que je 
sache, provisoire. Au surplus, il réside à Londres. » Dès lors, 
on ne parla plus de la ratification. 

Là-dessus, vint au jour le véritable enjeu du débat. Comme 
nous nous y attendions, il s'agissait de la Pologne. Voulant 
savoir ce que, décidément, les Russes projetaient de faire à 
Varsovie quand leurs troupes y seraient entrées, je posai net- 
tement la question à Staline, au cours d'une conférence que 
nous tînmes au Kremlin, le 6 décembre. Bidault, Garreau et 
Dejean étaient à mes côtés ; Molotov, Bogomolov et l'excel- 
lent interprète Podzerov se tenaient auprès de Staline. 

Je rappelai que, de tous temps, la France avait voulu et 
soutenu l'indépendance polonaise. Après la première guerre 
mondiale, nous avions fortement contribué à la faire renaître. 
Sans doute la politique suivie ensuite par Varsovie, celle de 
Beck en particulier, nous avait-elle mécontentés et, finale- 
ment, mis en danger, tandis qu'elle poussait l'Union Sovié- 
tique à rester éloignée de nous. Cependant, nous tenions 
pour nécessaire que reparaisse une Pologne maîtresse de ses 
destinées, pourvu qu'elle soit amicale envers la France et 
envers la Russie. Ce que nous pouvions avoir d'influence sur 
les Polonais, — je précisai : « sur tous les Polonais », — nous 
étions résolus à l'exercer dans ce sens. J'ajoutai que la solu- 
tion du problème des frontières, telle que Staline nous l'avait 
lui-même exposée, à savoir : « La ligne Curzon » à l'est et 
« l'Oder-Neisse » à l'ouest, nous paraissait acceptable. Mais 
je répétai qu'à nos yeux il fallait que la Pologne fût un État 
réellement indépendant. C'est donc au peuple polonais qu'il 
appartenait de choisir son futur gouvernement. Il ne pour- 
rait le faire qu'après la libération et par des élections libres. 
Pour le moment, le gouvernement français était en relations 
avec le gouvernement polonais de Londres, lequel n'avait 
jamais cessé de combattre les Allemands. S'il devait arriver 
qu'un jour la France fût amenée à changer cela, elle ne le 
ferait que d'accord avec ses trois alliés. 

Prenant la parole à son tour, le maréchal Staline s'échauffa. 
T. m. 5 



66 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

A l'entendre, grondant, mordant, éloquent, on sentait que l'af- 
faire polonaise était l'objet principal de sa passion et le centre 
de sa politique. Il déclara que la Russie avait pris « un grand 
tournant » vis-à-vis de cette nation qui était son ennemie 
depuis des siècles et en laquelle, désormais, elle voulait voir 
une amie. Mais il y avait des conditions. « La Pologne, dit-il, 
a toujours servi de couloir aux Allemands pour attaquer la 
Russie. Ce couloir, il faut qu'il soit fermé, et fermé par la 
Pologne elle-même. » Pour cela, le fait de placer sa frontière 
sur l'Oder et sur la Neisse pourrait être décisif, dès lors que 
l'État polonais serait fort et « démocratique ». Car, proclamait 
le maréchal, « il n'y a pas d'État fort qui ne soit démocra- 
tique. » 

Staline aborda, alors, la question du gouvernement à 
instaurer à Varsovie. Il le fit avec brutalité, tenant des 
propos pleins de haine et de mépris à l'égard des « gens de 
Londres », louant hautement le « Comité de Lublin », formé 
sous l'égide des Soviets, et affirmant qu'en Pologne celui-ci 
était seul attendu et désiré. Il donnait à ce choix, qu'à l'en 
croire aurait fait le peuple polonais, des raisons qui ne démon- 
traient que son propre parti pris. « Dans la bataille qui libère 
leur pays, déclara-t-il, les Polonais ne voient pas à quoi 
servent le gouvernement réactionnaire de Londres et l'armée 
d'Anders. Au contraire, ils constatent la présence et l'action 
du « Comité de la libération nationale » et des troupes du 
général Berling. Ils savent, d'ailleurs, que ce sont les agents 
du gouvernement de Londres qui furent causes de l'échec 
de l'insurrection de Varsovie, parce qu'ils la déclenchèrent 
avec la pire légèreté, sans consulter le commandement sovié- 
tique et au moment où les troupes russes n'étaient pas en 
mesure d'intervenir. En outre, le Comité polonais de la libé- 
ration nationale a commencé d'accomplir sur le territoire 
libéré une réforme agraire qui lui vaut l'adhésion enthousiaste 
de la population. Les terres appartenant aux réactionnaires 
émigrés sont distribuées aux paysans. C'est de là que la 
Pologne de demain tirera sa force, comme la France de la 
Révolution tira la sienne de la vente des biens nationaux. » 

Staline, alors, m'interpella : « Vous avez dit que la France 
a de l'influence sur le peuple polonais. C'est vrai ! Mais pour- 
quoi n'en usez-vous pas pour lui recommander la solution 
nécessaire? Pourquoi prenez-vous la même position stérile que 
l'Amérique et l'Angleterre ont adoptée jusqu'à présent? Nous 
attendons de vous, je dois le dire, que vous agissiez avec réa- 



LE RANG 67 

lisme et dans le même sens que nous. » Il ajouta, en sourdine : 
« D'autant plus que Londres et Washington n'ont pas dit 
leur dernier mot. » — « Je prends note, dis-je, de votre posi- 
tion. J'en aperçois les vastes conséquences. Mais je dois vous 
répéter que le futur gouvernement de la Pologne est l'affaire 
du peuple polonais et que celui-ci, suivant nous, doit pouvoir 
s'exprimer par le suffrage universel. » Je m'attendais à quelque 
vive réaction du maréchal. Mais, au contraire, il sourit et mur- 
mura doucement : « Bah ! nous nous entendrons tout de 
même. » 

Voulant achever l'exploration, je demandai à Staline quel 
sort il envisageait pour les États balkaniques. Il répondit 
que la Bulgarie, ayant accepté les conditions d'armistice des 
alliés, garderait son indépendance, mais « qu'elle recevrait le 
châtiment mérité » et qu'elle devrait, elle aussi, devenir « dé- 
mocratique. » Il en serait de même pour la Roumanie. La 
Hongrie avait été sur le point de se rendre aux alliés. Mais 
les Allemands, l'ayant appris, — « je ne sais comment », dit 
Staline, — avaient arrêté le régent Horthy. « S'il se forme en 
Hongrie, ajouta le maréchal, un gouvernement démocratique, 
nous l'aiderons à se tourner contre l'Allemagne. » Point de 
problème de cette sorte pour la Yougoslavie, « puisqu'elle 
était rassemblée et dressée contre le fascisme. » Staline parla 
avec fureur de Mikhaïlovitch, dont il semblait croire que les 
Anglais le tenaient caché au Caire. Quant à la Grèce, « les 
Russes n'y ont pas pénétré, laissant la place aux troupes et 
aux navires britanniques. Pour savoir ce qui se passe en Grèce, 
c'est donc aux Britanniques qu'il y a lieu de s'adresser. » 

De cette séance, il ressortait que les Soviétiques étaient 
résolus à traiter suivant leur gré et à leur façon les États 
et les territoires occupés par leurs forces ou qui le seraient. 
On devait donc s'attendre, de leur part, à une terrible op- 
pression politique en Europe centrale et balkanique. Il ap- 
paraissait qu'à cet égard Moscou ne croyait guère à une op- 
position déterminée de Washington et de Londres. Enfin, 
on discernait que Staline allait tâcher de nous vendre le 
pacte contre notre approbation publique de son opération 
polonaise. 

Gomme dans un drame bien monté, où l'intrigue demeure 
en suspens tandis que les péripéties se mêlent et se multiplient 
jusqu'à l'instant du dénouement, le problème du pacte prit 
soudain un aspect inattendu. M. Churchill s'était manifesté. 
« Je suppose », avait-il télégraphié en substance au maréchal 



68 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Staline, « qu'à l'occasion de la visite du général de Gaulle, 
vous pensez à faire avec lui un pacte de sécurité analogue 
à celui que votre gouvernement et le mien ont conclu en 1942. 
Dans ce cas, pourquoi ne signerions-nous pas, à trois, un 
seul et même traité pour la Russie, la Grande-Bretagne et 
la France? J'y suis, pour ma part, disposé. » Les Soviétiques 
nous communiquèrent la proposition anglaise qu'ils sem- 
blaient trouver satisfaisante. Mais ce n'était pas mon avis. 

Tout d'abord, la forme que Churchill adoptait ne pouvait 
être admise par nous. Pourquoi s'adressait-il exclusivement à 
Staline dans une affaire qui concernait la France au même 
titre que Londres et Moscou? Surtout, j'estimais que, vis-à- 
vis du danger allemand, la Russie et la France devaient con- 
tracter entre elles un accord particulier, parce qu'elles étaient 
les plus directement et immédiatement menacées. Les évé- 
nements l'avaient prouvé, et à quel prix ! En cas de menace 
germanique, l'intervention britannique risquait de ne se pro- 
duire ni dans le délai, ni sur l'échelle, qu'il faudrait. D'au- 
tant que l'Angleterre ne pourrait, éventuellement, rien faire 
sans l'assentiment, — aléatoire, — des autres États du Com- 
monwealth. Paris et Moscou devraient-ils attendre pour agir 
que Londres voulût le faire? Enfin, si j'étais désireux de re- 
nouveler et de préciser, quelque jour, l'alliance de fait qui 
unissait Français et Anglais, je ne voulais l'entreprendre 
qu'après avoir réglé avec Londres des questions fondamen- 
tales : sort de l'Allemagne, Rhin, Orient, etc., sur lesquelles 
l'accord n'existait pas. Bref, nous n'agréions pas le projet 
d'un pacte tripartite. D'autre part, nous estimions que le 
moment était venu de mettre un terme, positif ou non, à la 
négociation engagée avec les Russes. En compagnie de 
Bidault, Garreau et Dejean je me rendis au Kremlin, le 8 dé- 
cembre, pour y tenir avec Staline, Molotov et Bogomolov une 
ultime séance de travail. 

Je commençai par rappeler de quelle manière la France 
envisageait le règlement du sort de l'Allemagne : sur la rive 
gauche du Rhin, plus de souveraineté de l'État central germa- 
nique ; les territoires ainsi détachés conservant leur caractère 
allemand mais recevant leur autonomie et faisant partie, au 
point de vue économique, de la zone occidentale ; le bassin 
de la Ruhr placé sous contrôle international ; la frontière 
allemande de l'est marquée par l'Oder et la Neisse. Nous 
regrettions que la Russie ne consentît pas à conclure dès à 
présent avec la France, au sujet de ces conditions, un accord 



LE RANG 6y 

qui serait ensuite proposé à l'Angleterre et aux États-Unis. 
Mais notre position n'en serait pas modifiée. 

Quant aux alliances, nous pensions qu'elles devaient être 
construites « en trois étages » : un traité franco-russe procu- 
rant une première sécurité ; le pacte anglo-soviétique et un 
accord à conclure entre la France et la Grande-Bretagne cons- 
tituant un second degré ; le futur pacte des Nations Unies, 
dont l'Amérique serait un élément capital, couronnant le tout 
et servant d'ultime recours. Je répétai les raisons qui nous 
déterminaient à ne pas adopter la proposition Churchill d'un 
pacte unique anglo-franco-russe. Enfin, je confirmai que nous 
quitterions Moscou dans la matinée du 10 décembre, comme 
il avait été prévu. 

Staline ne releva rien de ce que je formulais, une fois de 
plus, à propos des frontières allemandes. Il fit valoir les avan- 
tages que pourrait, à son sens, comporter un pacte tripartite. 
Mais, soudain, changeant de direction : « Après tout, s'écria- 
t-il, vous avez raison ! Je ne vois pas pourquoi nous ne ferions 
pas un pacte à nous deux. Mais il faut que vous compreniez 
que la Russie a, dans l'affaire polonaise, un intérêt essentiel. 
Nous voulons une Pologne amie des alliés et résolument anti- 
allemande. Gela n'est pas possible avec le gouvernement qui 
est à Londres et qui représente l'esprit antirusse, virulent 
depuis toujours. Au contraire, nous pourrions nous entendre 
avec une autre Pologne, grande, forte, démocratique. Si vous 
partagez la même manière de voir, reconnaissez publiquement 
le Comité de Lublin et faites avec lui un arrangement officiel. 
Alors, nous pourrons conclure un pacte avec vous. Observez, 
au demeurant, que nous, Russes, avons reconnu le Comité 
polonais de la libération nationale, que ce Comité gouverne 
et administre la Pologne à mesure que l'ennemi en est chassé 
par nos troupes et que, par conséquent, c'est à Lublin que 
vous devrez vous adresser pour tout ce qui concerne vos in- 
térêts dans le pays, notamment le sort des prisonniers et 
des déportés français que les Allemands en retraite laissent 
sur place. Quant à Churchill, je vais lui télégraphier que 
son projet n'est pas agréé. Il en sera certainement froissé. 
Ce ne sera qu'une fois de plus. Lui-même m'a froissé bien 
souvent. » 

Désormais, tout était clair. Je déclarai nettement à Staline 
que la France était prête à conclure avec la Russie un pacte 
de sécurité ; qu'elle n'éprouvait aucune malveillance à l'égard 
du Comité de Lublin ; mais qu'elle n'avait pas l'intention de 



70 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

le reconnaître comme gouvernement de la Pologne ni de 
traiter officiellement avec lui. Les questions pratiques rela- 
tives aux prisonniers français pouvaient être réglées, à mesure, 
par un simple délégué que nous enverrions à Lublin sans qu'il 
ait le caractère d'un représentant diplomatique. J'ajoutai : 
« La France et la Russie ont un intérêt commun à voir pa- 
raître une Pologne indépendante, unie et réelle, non point une 
Pologne artificielle en laquelle la France, pour sa part, n'au- 
rait pas confiance. Selon nous, la question du futur gouverne- 
ment polonais ne pourra être réglée que par les Polonais eux- 
mêmes, après la libération du pays et avec l'accord des quatre 
alliés. » Staline ne fit, là-dessus, aucune observation nouvelle. 
Il dit seulement, avec bonne grâce, qu'il se réjouissait de nous 
retrouver, le lendemain, au dîner que lui-même offrirait en 
notre honneur. 

L'atmosphère fut lourde dans la journée du 9 décembre. 
Molotov avait confirmé à Bidault la condition posée par 
Staline à la conclusion du traité. Bien plus ! Il avait été jusqu'à 
lui remettre le texte d'un projet d'accord, entre le gouverne- 
ment français et Lublin, en vertu duquel Paris reconnaissait 
officiellement le Comité polonais de la libération. Les Russes 
poussaient leurs bons offices jusqu'à nous proposer, en même 
temps, les termes d'un communiqué annonçant la nouvelle 
au monde. Le ministre des Affaires étrangères français fit, 
naturellement, savoir au commissaire du peuple soviétique 
que cette suggestion était inacceptable. Quant à moi, j'at- 
tribuai l'attitude de nos partenaires, non seulement au désir 
qu'ils avaient de voir la France s'associer à leur politique 
polonaise, mais aussi à l'opinion qu'ils s'étaient formée quant 
à nos intentions. Pour procéder de cette manière, ils devaient 
se figurer, quoi que j'aie pu leur dire, que nous tenions, par- 
dessus tout, à signer finalement le pacte, faute de quoi le 
général de Gaulle risquait de trouver à Paris une situation 
fâcheuse. Mais c'était là, de leur part, une erreur et j'étais 
bien décidé à en faire la démonstration. 

Cependant, les principaux membres du Comité de Lublin, 
arrivés de Galicie depuis quelques jours, multipliaient les 
démarches auprès de l'ambassade de France pour être reçus, 
« à titre d'information », par le général de Gaulle. Ils l'avaient 
été, deux mois auparavant, par MM. Churchill et Eden lors 
du voyage de ceux-ci à Moscou. Ils s'étaient, au même mo- 
ment, rencontrés avec M. Mikolajczyk, chef du gouvernement 
polonais de Londres, et plusieurs de ses ministres, venus dans 






LE RANG 71 

la capitale russe à la demande conjointe des Anglais et des 
Soviétiques. Je n'avais pas de raison de refuser leur visite. 
Convoqués à l'ambassade, ils furent introduits chez moi dans 
l'après-midi du 9. 

Il y avait là, notamment, M. Bierut leur président, 
M. Osuska-Morawski chargé des « Affaires étrangères » et 
le général Rola-Zymiersky responsable de la « Défense na- 
tionale. » Au cours de la conversation, j'eus de leur groupe 
une impression médiocre. Comme je leur exprimais la pro- 
fonde sympathie de la France pour leur pays, si éprouvé et 
qui n'avait jamais cessé de prendre part, partout en Europe, 
à la guerre contre l'Allemagne ; la volonté du gouvernement 
français de voir reparaître la Pologne, indépendante, amie 
de la France et de ses alliés ; le fait que, sans vouloir nous 
mêler à leurs affaires intérieures, nous souhaitions que les 
Polonais se mettent d'accord entre eux pour rétablir leurs 
pouvoirs publics, ils me répondirent sur un ton de partisans, 
tendus dans leur querelle et dans leur ambition, soumis à 
une évidente appartenance communiste et tenus à répéter 
des couplets préparés pour eux. 

M. Bierut ne dit rien de la guerre. Il parla de la réforme 
agraire, exposa ce qu'il en attendait au point de vue politique 
et se répandit en reproches amers à l'égard du gouvernement 
« émigré » de Londres. M. Osuska-Morawski voulut bien dé- 
clarer que la Pologne, ayant été de tous temps l'amie de la 
France, l'était aujourd'hui plus que jamais. Aussi demandait- 
il, dans les mêmes termes dont Staline et Molotov s'étaient 
servis à ce sujet, qu'un accord fût signé entre le Comité 
polonais et le gouvernement français, qu'on décidât d'échanger 
des représentants diplomatiques et que l'on publiât, pour l'an- 
noncer, un communiqué commun. Le général Rola-Zymierski 
affirma que le Comité de la libération avait sous son obé- 
dience 10 divisions bien équipées et exprima sa totale con- 
fiance dans le commandement soviétique. En dépit de mes 
invites, il ne fit aucune allusion à ce que l'armée polonaise 
avait accompli, en Pologne en 1939, en France en 1940, en 
Italie, en France, dans les Pays-Bas, en 1944, ni aux combats 
menés par la résistance nationale. Entre les propos stéréo- 
typés de mes interlocuteurs et la façon dont la « Pravda » 
traitait chaque jour de l'affaire polonaise il y avait trop de 
ressemblance pour que je fusse porté à reconnaître la Pologne 
indépendante dans le Comité de Lublin. 

Je dis à MM. Bierut, Morawski et Zymiersky que le gou- 



92 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

vernement français était disposé à déléguer un officier, le 
commandant Christian Fouchet, pour régler en territoire 
contrôlé par eux les questions pratiques intéressant des Fran- 
çais, nos prisonniers en particulier. Nous ne nous opposions 
pas à la présence à Paris d'un membre de leur organisation 
pour s'occuper d'affaires analogues, s'il y en avait. Mais nous 
restions en relations officielles, comme presque tous les alliés, 
avec le gouvernement polonais résidant à Londres et nous 
n'envisagions ni accord, ni protocole, ni échange de repré- 
sentants diplomatiques, avec le Comité de la libération. Je 
dois dire que M. Osuska-Morawski déclara alors, avec quelque 
dignité, que dans ces conditions mieux valait différer l'envoi 
à Lublin du commandant Fouchet. « Comme vous voudrez ! » 
répondis-je. Les visiteurs prirent congé. 

Entre temps, étaient venus me voir, à mon invitation, 
MM. Averell Harriman ambassadeur des États-Unis et John 
Balfour chargé d'affaires de Grande-Bretagne. Je tenais, en 
effet, à les mettre au courant de ce qui se passait entre nous 
et les Soviétiques et à les informer que nous n'acceptions pas 
de reconnaître le Comité de Lublin. Ils en parurent satis- 
faits. Harriman, toutefois, me dit : « Quant à nous, Améri- 
cains, nous avons pris le parti de jouer la confiance vis-à-vis 
de Moscou. » Entendant ces propos et, d'autre part, ayant à 
l'esprit ce que Staline m'avait laissé deviner au sujet du 
changement d'attitude de l'Amérique et de l'Angleterre sur 
le problème polonais, j'invitai les deux diplomates à faire 
savoir de ma part, respectivement à MM. Roosevelt et Chur- 
chill, que, s'ils devaient un jour modifier leur position, j'at- 
tendais d'eux qu'ils nous en avertissent avec la même dili- 
gence dont j'usais à leur égard. 

Dans cette journée consacrée à l'escrime diplomatique il 
y eut une heure émouvante, celle où je passai la revue des 
aviateurs du régiment « Normandie-Niémen ». Il avait été 
d'abord convenu avec les Russes que j'irais inspecter le ré- 
giment dans le région d'Insterburg où il était en opérations. 
Mais, ainsi que cela s'était passé pour le voyage Bakou- 
Moscou, nos alliés me demandèrent de renoncer au déplace- 
ment par air en raison du mauvais temps. D'autre part, 
l'aller et retour par route ou par voie ferrée eût duré trois 
jours et trois nuits. Alors Staline, mis au courant, avait 
fait amener à Moscou, dans un train, tout le régiment. Je pus 
ainsi saluer cette magnifique unité, — seule force occidentale 
qui combattît sur le front russe, — et prendre contact avec 






! B RANfl 73 

chacun de ceux qui y servaient si vaillamment la France. Je 
mis leur présence à profit pour décorer, en même temps que 
nombre d'entre eux, des généraux et officiers russes venus 
du front pour la circonstance. 

A l'heure de nous rendre au dîner offert par Staline, les 
négociations étaient toujours au point mort. Jusqu'au dernier 
moment, les Russes s'étaient acharnés à obtenir de nous tout 
au moins un communiqué qui proclamerait l'établissement de 
relations officielles entre le gouvernement français et le Comité 
de Lublin et qui serait publié en même temps que l'annonce 
du traité franco-russe. Nous n'y avions pas consenti. Si j'étais 
décidé à ne pas engager la responsabilité de la France dans 
l'entreprise d'asservissement de la nation polonaise, ce n'était 
pas que j'eusse d'illusions sur ce que ce refus pourrait avoir 
d'efficacité pratique. Nous n'avions évidemment pas les 
moyens d'empêcher les Soviets de mettre leur plan à exé- 
cution. D'autre part, je pressentais que l'Amérique et la 
Grande-Bretagne laisseraient faire. Mais, de si peu de poids 
que fût, dans l'immédiat, l'attitude de la France, il pourrait 
être, plus tard, important qu'elle l'eût prise à ce moment-là. 
L'avenir dure longtemps. Tout peut, un jour, arriver, même 
ceci qu'un acte conforme à l'honneur et à l'honnêteté appa- 
raisse, en fin de compte, comme un bon placement politique. 

Quarante Russes : commissaires du peuple, diplomates, 
généraux, hauts fonctionnaires, presque tous en brillant uni- 
forme, se trouvaient réunis dans le salon du Kremlin où 
les Français furent introduits. L'ambassadeur des États- 
Unis et le chargé d'affaires britannique étaient présents. 
Nous étions montés par l'escalier monumental, décoré des 
mêmes tableaux qu'au temps du tsar. On y voyait repré- 
sentés quelques sujets terrifiants : la furieuse bataille de 
l'Irtych, Ivan le Terrible étranglant son fils, etc. Le maréchal 
serra les mains et conduisit ses invités à la salle à manger. 
La table étincelait d'un luxe inimaginable. On servit un repas 
stupéfiant. 

Staline et moi, assis l'un près de l'autre, causâmes à bâtons 
rompus. M. Podzerov et M. Laloy traduisaient ce que nous 
disions, à mesure et mot pour mot. Les opérations en cours, 
la vie que nous menions dans nos fonctions respectives, les 
appréciations que nous portions sur les principaux person- 
nages ennemis ou alliés, furent les sujets de la conversation. 
Il ne fut pas question du pacte. Tout au plus le maréchal 
me demanda-t-il, d'un ton détaché, quelle impression 



74 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

m'avaient faite les gens du Comité de Lublin. A quoi j'avais 
répondu qu'ils me semblaient être un groupe utilisable, mais 
certainement pas la Pologne indépendante. Staline tenait 
des propos directs et simples. Il se donnait l'air d'un rustique, 
d'une culture rudimentaire, appliquant aux plus vastes pro- 
blèmes les jugements d'un fruste bon sens. Il mangeait 
copieusement de tout et se servait force rasades d'une bou- 
teille de vin de Crimée qu'on renouvelait devant lui. Mais, 
sous ces apparences débonnaires, on discernait le cham- 
pion engagé dans une lutte sans merci. D'ailleurs, autour 
de la table, tous les Russes, attentifs et contraints, ne ces- 
saient pas de l'épier. De leur part une soumission et une 
crainte manifestes, de la sienne une autorité concentrée et 
vigilante, tels étaient, autant qu'on pût le voir, les rapports 
de cet état-major politique et militaire avec ce chef humaine- 
ment tout seul. 

Soudain, le tableau changea. L'heure des toasts était 
arrivée. Staline se mit à jouer une scène extraordinaire. 

Il eut, d'abord, des mots chaleureux pour la France et 
aimables à mon intention. J'en prononçai de la même sorte 
à son adresse et à celle de la Russie. Il salua les États-Unis 
et le président Roosevelt, puis l'Angleterre et M. Churchill, 
et écouta avec componction les réponses de Harriman et de 
Balfour. Il fit honneur à Bidault, à Juin, à chacun des Fran- 
çais qui étaient là, à l'armée française, au régiment « Nor- 
mandie-Niémen ». Puis, ces formalités remplies, il entreprit 
une grande parade. 

Trente fois, Staline se leva pour boire à la santé des Russes 
présents. L'un après l'autre, il les désignait. Molotov, Beria, 
Boulganine, Vorochilov, Mikoyan, Kaganovitch, etc., com- 
missaires du peuple, eurent les premiers l'apostrophe du 
maître. Il passa ensuite aux généraux et aux fonctionnaires. 
Pour chacun d'eux, le maréchal indiquait avec emphase 
quels étaient son mérite et sa charge. Mais, toujours, il affir- 
mait et exaltait la puissance de la Russie. Il criait, par 
exemple, à l'inspecteur de l'artillerie : « Voronov ! A ta santé ! 
C'est toi qui as la mission de déployer sur les champs de 
bataille le système de nos calibres. C'est grâce à ce système- 
là que l'ennemi est écrasé en largeur et en profondeur. Vas-y ! 
Hardi pour tes canons ! » S'adressant au chef d'état-major 
de la marine : « Amiral Kouznetzov ! On ne sait pas assez 
tout ce que fait notre flotte. Patience ! Un jour nous domi- 
nerons les mers 1 » Interpellant l'ingénieur de l'aéronautique 






LE RANG 75 

Yackovlev qui avait mis au point l'excellent appareil de 
chasse Yack : « Je te salue ! Tes avions balaient le ciel. Mais 
il nous en faut encore bien plus et de meilleurs. A toi de les 
faire ! » Parfois, Staline mêlait la menace à l'éloge. Il s'en 
prenait à Novikov, chef d'état-major de l'air : « Nos avions, 
c'est toi qui les emploies. Si tu les emploies mal, tu doi3 
savoir ce qui t'attend. » Pointant le doigt vers l'un des assis- 
tants : « Le voilà ! C'est le directeur des arrières. A lui d'ame- 
ner au front le matériel et les hommes. Qu'il tâche de le 
faire comme il faut 1 Sinon, il sera pendu, comme on fait dans 
ce pays. » En terminant chaque toast Staline criait : « Viens 1 » 
au personnage qu'il avait nommé. Celui-ci, quittant sa place, 
accourait pour choquer son verre contre le verre du maréchal, 
sous les regards des autres Russes rigides et silencieux. 

Cette scène de tragi-comédie ne pouvait avoir pour but 
que d'impressionner les Français, en faisant étalage de la 
force soviétique et de la domination de celui qui en disposait. 
Mais, pour y avoir assisté, j'étais moins enclin que jamais à 
prêter mon concours au sacrifice de la Pologne. Aussi fut-ce 
avec froideur qu'au salon, après le dîner, je regardai, assis 
autour de Staline et de moi, le chœur obstiné des diplomates : 
Molotov, Bekanozov et Bogomolov d'un côté ; Bidault, Car- 
reau et Dejean de l'autre. Les Russes reprenaient inlassa- 
blement la délibération sur la reconnaissance du Comité de 
Lublin. Mais, comme la question était, pour moi, tranchée 
et que je l'avais fait savoir, je tenais pour oiseuse cette 
nouvelle discussion. Même, connaissant la propension des 
techniciens de la diplomatie à négocier dans tous les cas, 
fût-ce aux dépens des buts politiques, et me défiant de la 
chaleur communicative d'une réunion prolongée, j'appréhen- 
dais que notre équipe n'en vînt à faire quelques fâcheuses 
concessions de termes. Certes, l'issue n'en serait pas changée 
car ma décision était prise. Mais il eût été regrettable que la 
délégation française parût manquer de cohésion. 

J'affectai donc ostensiblement de ne pas prendre intérêt 
aux débats de l'aréopage. Ce que voyant, Staline surenchérit : 
« Ah ! ces diplomates, criait-il. Quels bavards I Pour les faire 
taire, un seul moyen : les abattre à la mitrailleuse. Boul- 
ganine ! Va en chercher une ! » Puis, laissant là les négocia- 
teurs et suivi des autres assistants, il m'emmena dans une 
salle proche voir un film soviétique tourné pour la propagande 
en l'année 1938. C'était très conformiste et passablement naïf. 
On y voyait les Allemands envahir traîtreusement la Russie. 



76 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Mais bientôt, devant l'élan du peuple russe, le courage de 
son armée, la valeur de ses généraux, il leur fallait battre 
en retraite. A leur tour, ils étaient envahis. Alors, la révolution 
éclatait dans toute l'Allemagne. Elle triomphait à Berlin où, 
sur les ruines du fascisme et grâce à l'aide des Soviets, s'ou- 
vrait une ère de paix et de prospérité. Staline riait, battait 
des mains. « Je crains, dit-il, que la fin de l'histoire ne plaise 
pas à M. de Gaulle. » Je ripostai, quelque peu agacé : « Votre 
victoire, en tout cas, me plaît. Et d'autant plus, qu'au début 
de la véritable guerre, ce n'est pas comme dans ce film que 
les choses se sont passées entre vous et les Allemands. » 

Entre temps, j'avais fait appeler auprès de moi Georges 
Bidault pour lui demander si, oui ou non, les Soviets étaient 
prêts à signer le pacte. Le ministre des Affaires étrangères 
me répondit que tout restait suspendu à l'acceptation par 
nous-mêmes d'une déclaration conjointe du gouvernement 
français et du Comité polonais, déclaration qui serait publiée 
en même temps que le communiqué relatif au traité franco- 
russe. « Dans ces conditions, déclarai-je à Bidault, il est inu- 
tile et il devient inconvenant d'éterniser la négociation. Je 
vais donc y mettre un terme. » A minuit, le film étant passé 
et la lumière revenue, je me levai et dis à Staline : « Je prends 
congé de vous. Le train va m'emmener tout à l'heure. Je 
ne saurais trop vous remercier de la façon dont vous-même 
et le gouvernement soviétique m'avez reçu dans votre vail- 
lant pays. Nous nous y sommes mutuellement informés de 
nos points de vue respectifs. Nous avons constaté notre ac- 
cord sur l'essentiel, qui est que la France et la Russie pour- 
suivent ensemble la guerre jusqu'à la victoire complète. Au 
revoir, monsieur le Maréchal 1 » Staline, d'abord, parut ne 
pas comprendre : « Restez donc, murmurait-il. On va pro- 
jeter un autre film. » Mais, comme je lui tendais la main, 
il la serra et me laissa partir. Je gagnai la porte en saluant 
l'assistance qui semblait frappée de stupeur. 

M. Molotov accourut. Livide, il m'accompagna jusqu'à ma 
voiture. A lui aussi, j'exprimai ma satisfaction au sujet de 
mon séjour. Il balbutia quelques syllabes, sans pouvoir cacher 
son désarroi. Sans nul doute, le ministre soviétique était pro- 
fondément marri de voir s'évanouir un projet poursuivi avec 
ténacité. Maintenant, pour changer de front, il restait bien 
peu de temps avant que les Français ne quittassent la capi- 
tale. La reconnaissance de Lublin par Paris était évidem- 
ment manquée. Mais en outre, au point où en étaient les 






LE RANG 77 

choses, on risquait fort que de Gaulle rentrât en France sans 
avoir conclu le pacte. Quel effet produirait un pareil aboutis- 
sement? Et ne serait-ce pas à lui, Molotov, que Staline s'en 
prendrait de l'échec? Quant à moi, bien résolu à l'emporter, 
je rentrai tranquillement à l'ambassade de France. Voyant 
que Bidault ne m'avait pas suivi, je lui envoyai quelqu'un 
pour l'inviter à le faire. Nous laissions sur place Garreau et 
Dejean. Ils maintiendraient des contacts qui pourraient être 
utiles mais ne nous engageraient pas. 

Au fond, je ne doutais guère de la suite. En effet, vers 
2 heures du matin, Maurice Dejean vint rendre compte d'un 
fait nouveau. Après un long entretien de Staline avec Molotov, 
les Russes s'étaient déclarés disposés à s'accommoder, quant 
aux relations entre Paris et Lublin, d'un texte de déclaration 
profondément édulcoré. Garreau et Dejean crurent alors pou- 
voir suggérer une rédaction de ce genre : « Par accord entre le 
gouvernement français et le Comité polonais de la libération 
nationale, M. Christian Fouchet est envoyé à Lublin, M. X... 
est envoyé à Paris. » Sur quoi, M. Molotov avait indiqué que, 
« si le générai de Gaulle acceptait cette conclusion de l'affaire 
polonaise, le pacte franco-russe pouvait être signé à l'instant. » 

Je refusai, naturellement, toute mention d'un « accord » 
avec le Comité de Lublin. La seule nouvelle qui, dans quelques 
jours, pût être conforme à la politique de la France et à la 
vérité serait tout bonnement celle-ci : « Le comman- 
dant Fouchet est arrivé à Lublin. » Dejean alla le dire à 
Molotov qui, ayant conféré de nouveau avec Staline, fit con- 
naître qu'il se contentait de cela. Il s'accrocha, cependant, 
à une dernière condition à propos de la date à laquelle serait 
publiée l'arrivée de Fouchet à Lublin. Le ministre sovié- 
tique demandait avec insistance que ce fût fait en même 
temps qu'on annoncerait la conclusion du traité franco- 
russe, c'est-à-dire dans les vingt-quatre heures. Mais, jus- 
tement, je ne voulais pas de cette coïncidence et l'envoyai 
dire formellement. Nous étions le 10 décembre. Ce serait la 
date du pacte. Quant à la présence de Fouchet en Galicie, 
on ne la ferait connaître que le 28, au plus tôt. C'est ce qui 
fut entendu. 

Bidault s'était, entre temps, rendu au Kremlin pour 
mettre au point avec nos partenaires le texte définitif du 
pacte. Celui-ci m'étant présenté, je l'approuvai intégrale- 
ment. Était spécifié l'engagement des deux parties de pour- 
suivre la guerre jusqu'à la victoire complète, de ne pas 



78 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

conclure de paix séparée avec l'Allemagne et, ultérieurement, 
de prendre en commun toutes mesures destinées à s'opposer 
à une nouvelle menace allemande. Était mentionnée la par- 
ticipation des deux pays à l'organisation des Nations Unies. 
Le traité serait valable pour une durée de vingt ans. 

On me rapporta que les tractations ultimes s'étaient dé- 
roulées, au Kremlin, dans une pièce voisine de celles où 
continuaient d'aller et venir les invités de la soirée. Au cours 
de ces heures difficiles, Staline se tenait constamment au 
courant de la négociation et l'arbitrait, à mesure, du côté 
russe. Mais cela ne l'empêchait pas de parcourir les salons 
pour causer et trinquer avec l'un ou avec l'autre. En par- 
ticulier, le colonel Pouyade, commandant le régiment « Nor- 
mandie », fut l'objet de ses prévenances. Finalement, on 
vint m'annoncer que tout était prêt pour la signature du 
pacte. Celle-ci aurait lieu dans le bureau de M. Molotov. Je 
m'y rendis à 4 heures du matin. 

La cérémonie revêtit une certaine solennité. Des photo- 
graphes russes opéraient, muets et sans exigences. Les deux 
ministres des Affaires étrangères, entourés des deux délé- 
gations, signèrent les exemplaires rédigés en français et en 
russe. Staline et moi nous tenions derrière eux. « De cette 
façon, lui dis-je, voilà le traité ratifié. Sur ce point, je le 
suppose, votre inquiétude est dissipée. » Puis, nous nous 
serrâmes la main. « Il faut fêter cela I » déclara le maréchal. 
En un instant, des tables furent dressées et l'on se mit à 
souper. 

Staline se montra beau joueur. D'une voix douce, il me fit 
son compliment : « Vous avez tenu bon. A la bonne heure 1 
J'aime avoir affaire à quelqu'un qui sache ce qu'il veut, même 
s'il n'entre pas dans mes vues. » Par contraste avec la scène 
virulente qu'il avait jouée quelques heures auparavant en 
portant des toasts à ses collaborateurs, il parlait de tout, à 
présent, d'une façon détachée, comme s'il considérait les 
autres, la guerre, l'Histoire, et se regardait lui-même, du 
haut d'une cime de sérénité. « Après tout, disait-il, il n'y a 
que la mort qui gagne. » Il plaignait Hitler. « pauvre homme 
qui ne s'en tirera pas. » A mon invite : « Viend riez-vous nous 
voir à Paris? » il répondit : « Comment le faire? Je suis vieux. 
Je mourrai bientôt. » 

Il leva son verre en l'honneur de la France, « qui avait 
maintenant des chefs résolus, intraitables, et qu'il souhaitait 
grande et puissante parce qu'il fallait à la Russie un allié 



LE RANG 79 

grand et puissant. » Enfin, il but à. a Pologne, bien qu'il n'y 
eût aucun Polonais présent et comme s'il tenait à me prendre 
à témoin de ses intentions. « Les tsars, dit-il, faisaient une 
mauvaise politique en voulant dominer les autres peuples 
slaves. Nous avons, nous, une politique nouvelle. Que les 
Slaves soient, partout, indépendants et libres 1 C'est ainsi 
qu'ils seront nos amis. Vive la Pologne, forte, indépendante, 
démocratique I Vive l'amitié de la France, de la Pologne et 
de la Russie ! » Il me regardait : « Qu'en pense M. de Gaulle? » 
En écoutant Staline, je mesurais l'abîme qui, pour le monde 
soviétique, sépare les paroles et les actes. Je ripostai : « Je 
suis d'accord avec ce que M. Staline a dit de la Pologne ». et 
soulignai : « Oui, d'accord avec ce qu'il a dit. » 

Les adieux prirent, de son fait, une allure d'effusion. 
« Comptez sur moi ! » déclara-t-il. « Si vous, si la France, avez 
besoin de nous, nous partagerons avec vous jusqu'à notre 
dernière soupe. » Soudain, avisant près de lui Podzerov, l'in- 
terprète russe qui avait assisté à tous les entretiens et traduit 
tous les propos, le maréchal lui dit, l'air sombre, la voix dure : 
« Tu en sais trop long, toi ! J'ai bien envie de t'envoyer en 
Sibérie. » Avec les miens, je quittai la pièce. Me retournant 
sur le seuil, j'aperçus Staline assis, seul, à table. Il s'était 
remis à manger. 

Notre départ de Moscou eut lieu ce même matin. Le retour 
se fit, comme l'aller, par Téhéran. En route, je me demandais 
comment l'opinion française accueillerait le pacte du Kremlin, 
étant donné les avatars subis depuis trente ans par l'alliance 
franco-russe et les batailles de propagande qui, par le fait 
du communisme, avaient longuement faussé le problème. A 
notre passage au Caire, j'eus une première indication. L'am- 
bassadeur Lescuyer m'y présenta la colonie française, ras- 
semblée cette fois tout entière dans l'enthousiasme alors 
qu'à l'occasion de mes précédents séjours, en 1941 et en 1942, 
elle se trouvait divisée. On vérifiait, là comme ailleurs, que 
de toutes les influences la plus forte est celle du succès. 

L'étape de Tunis fut marquée par une imposante réception, 
que le Bey tint à m'offrir au palais du Bardo. Aux côtés de 
ce sage souverain, en contact avec des Tunisiens de qualité, 
dans cette résidence remplie des souvenirs de l'Histoire, je 
voyais se révéler les éléments nécessaires au fonctionnement 
d'un État. Celui-ci, préparé par notre protectorat, semblait 
pouvoir bientôt voler de ses propres ailes moyennant le 
concours de la France. Le 16 décembre, nous étions à Paris. 



80 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

On s'y montrait très satisfait de la signature du pacte. 
Le public voyait dans l'affaire un signe de notre rentrée 
dans le concert des grands États. Les milieux politiques 
l'appréciaient comme un anneau rassurant de la chaîne qui 
liait les Nations Unies. Certains professionnels — ou ma- 
niaques — des combinaisons chuchotaient que le traité avait 
dû être accompagné d'un arrangement au sujet du parti 
communiste français, de sa modération dans la lutte poli- 
tique et sociale et de sa participation au redressement du 
pays. En somme, pour des raisons diverses, les jugements 
portés sur l'accord de Moscou étaient partout favorables. 
L'Assemblée consultative, elle aussi, exprima très hautement 
son approbation. Bidault ouvrit le débat, le 21 décembre, 
par l'exposé des stipulations que comportait effectivement 
le pacte. Je le clôturai en montrant « ce qu'avait été, ce 
qu'était, ce que serait la philosophie de l'alliance franco- 
russe que nous venions de conclure. » 

Cependant, l'euphorie générale ne détournait pas mon 
esprit de ce que les entretiens de Moscou m'avaient l'ait 
prévoir de fâcheux. Il fallait s'attendre à ce que la Russie, 
l'Amérique et l'Angleterre concluent entre elles un marché 
où les droits de la France, la liberté des peuples, l'équilibre 
de l'Europe, risquaient fort d'avoir à souffrir. 

En effet, dès le début de janvier, sans qu'aucune commu- 
nication diplomatique nous ait été faite, la presse anglo- 
saxonne annonça qu'une conférence réunirait incessamment 
MM. Roosevelt, Staline et Churchill. Ces « Trois » décideraient 
de ce qu'on ferait en Allemagne quand le Reich se serait 
« rendu sans conditions. » Ils arrêteraient leur conduite à 
l'égard des peuples de l'Europe centrale et balkanique. Ils 
prépareraient, enfin, la convocation d'une assemblée en vue 
d'organiser les Nations Unies. 

Qu'on s'abstînt de nous inviter me désobligeait, sans nul 
doute, mais ne m 'étonnait aucunement. Quels qu'aient été 
les progrès accomplis dans la voie qui conduirait la France 
jusqu'à sa place, je savais trop d'où nous étions partis pour 
nous croire déjà arrivés. D'ailleurs, l'exclusion dont nous 
étions l'objet devait, suivant toutes vraisemblances, entraîner 
une démonstration qui serait à notre avantage. Car les choses 
avaient assez mûri pour qu'on ne pût nous tenir à l'écart de 
ce qui allait être fait. Quoi que MM. Roosevelt, Staline et 
Churchill pussent décider à propos de l'Allemagne et de 
l'Italie, ils seraient, pour l'appliquer, amenés à demander 



LE RANG 81 

l'accord du général de Gaulle. Quant à la Vistule, au Danube, 
aux Balkans, l'Amérique et l'Angleterre les abandonneraient 
sans doute à la discrétion des Soviets. Mais, alors, le monde 
constaterait qu'il y avait corrélation entre l'absence de la 
France et le nouveau déchirement de l'Europe. Enfin, ju- 
geant le moment venu de marquer que la France n'admettait 
pas la façon dont elle était traitée, je voulais saisir, pour le 
faire, cette exceptionnelle occasion. 

A vrai dire, parmi les « Trois », un seul s'opposait à notre 
présence. Pour nous le faire comprendre, Britanniques et 
Russes recoururent aussitôt aux informateurs officieux. Je 
ne croyais évidemment pas que le maréchal Staline, qui 
connaissait ma position à l'égard de la Pologne, et M. Chur- 
chill, qui comptait bien obtenir de ses partenaires carte 
blanche en Orient, eussent beaucoup insisté pour que de Gaulle 
fût à leurs côtés. Mais je ne pouvais douter que le refus expli- 
cite vînt du président Roosevelt. Lui-même, d'ailleurs, crut 
devoir s'en expliquer. Il délégua à Paris dans ce but, à titre 
d' « envoyé spécial », son premier conseiller et ami intime 
Harry Hopkins. 

Celui-ci arriva quelques jours avant que s'ouvrît la confé- 
rence de Yalta. Je le reçus le 27 janvier. Hopkins, accom- 
pagné de l'ambassadeur Caffery, avait pour mission de 
« faire passer la pilule ». Mais, comme il était un esprit élevé 
et un homme habile, il prit l'affaire par le haut et demanda 
d'aborder la question fondamentale des relations franco- 
américaines. C'était ainsi, effectivement, que les choses pou- 
vaient être éclairées. Hopkins s'exprima avec une grande 
franchise. « Il y a, dit-il, un malaise entre Paris et Washing- 
ton. Or, la guerre approche de son terme. L'avenir du monde 
dépendra dans une certaine mesure de l'action concertée des 
États-Unis et de la France. Comment faire sortir leurs rap- 
ports de l'impasse où ils sont engagés? » 

Je demandai à Hopkins quelle était, du fait de l'Amérique, 
la cause de l'état fâcheux des relations entre les deux pays. 
« Cette cause, me répondit-il, c'est avant tout la déception 
stupéfaite que nous a infligée la France quand nous la vîmes, 
en 1940, s'effondrer dans le désastre, puis dans la capitula- 
tion. L'idée que, de tous temps, nous nous étions faite de sa 
valeur et de son énergie fut bouleversée en un instant. Ajoutez 
à cela que ceux des grands chefs politiques ou militaires 
français à qui nous fîmes tour à tour confiance, parce qu'ils 
nous semblaient symboliques de cette France en laquelle 
t. m. 6 



82 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

nous avions cru, ne se sont pas montrés, — c'est le moins 
qu'on puisse dire, — à la hauteur de nos espoirs. Ne cherchez 
pas ailleurs la raison profonde de l'attitude que nous avons 
adoptée à l'égard de votre pays. Jugeant que la France 
n'était plus ce qu'elle avait été, nous ne pouvions avoir foi 
en elle pour tenir un des grands rôles. » 

« Il est vrai que vous-même, général de Gaulle, êtes ap- 
paru ; qu'une résistance française s'est formée autour de 
vous ; que des forces françaises sont retournées au combat ; 
qu'aujourd'hui la France entière vous acclame et reconnaît 
votre gouvernement. Comme nous n'avions d'abord aucun 
motif de croire en ce prodige, comme ensuite vous êtes de- 
venu la preuve vivante de notre erreur, comme vous-même 
enfin ne nous ménagiez pas, nous ne vous avons pas favorisé 
jusqu'à présent. Mais nous rendons justice à ce que vous 
avez accompli et nous nous félicitons de voir la France re- 
paraître. Gomment pourrions-nous, cependant, oublier ce que, 
de son fait, nous avons vécu? D'autre part, connaissant l'in- 
constance politique qui la ronge, quelles raisons aurions-nous 
de penser que le général de Gaulle sera en mesure de la 
conduire longtemps? Ne sommes-nous donc pas justifiés à 
user de circonspection quant à ce que nous attendons d'elle 
pour porter avec nous le poids de la paix de demain? » 

En écoutant Harry Hopkins, je croyais entendre, de nou- 
veau, ce que le président Roosevelt m'avait dit de la France, 
à Washington, six mois plus tôt. Mais, alors, la libération 
n'avait pas encore eu lieu. Moi-même et mon gouvernement 
siégions en Algérie. Il restait aux Américains quelques pré- 
textes pour mettre en doute l'état d'esprit de la Métropole 
française. A présent, tout était éclairci. On savait que notre 
peuple voulait prendre part à la victoire. On mesurait ce que 
valait son armée renaissante. On me voyait installé à Paris 
et entouré par la ferveur nationale. Mais les États-Unis en 
étaient-ils plus convaincus que la France fût capable de rede- 
venir une grande puissance? Voulaient-ils l'y aider vraiment? 
Voilà les questions qui, du point de vue français, comman- 
daient le présent et l'avenir de nos relations avec eux. 

Je le déclarai à l'envoyé spécial du Président. « Vous 
m'avez précisé pourquoi, de votre fait, nos rapports se 
trouvent altérés. Je vais vous indiquer ce qui, de notre part, 
contribue au même résultat. Passons sur les frictions épi- 
sodiques et secondaires qui tiennent aux conditions anor- 
males dans lesquelles fonctionne notre alliance. Pour nous, 



LE RANG 83 

voici l'essentiel : dans les périls mortels que nous, Français, 
traversons depuis le début du siècle, les États-Unis ne nous 
donnent pas l'impression qu'ils tiennent leur destin comme 
lié à celui de la France, qu'ils la veuillent grande et forte, 
qu'ils fassent ce qu'ils pourraient faire pour l'aider à le 
rester ou à le redevenir. Peut-être, en effet, n'en valons-nous 
pas la peine. Dans ce cas, vous avez raison. Mais peut-être 
nous redresserons-nous. Alors, vous aurez eu tort. De toute 
façon, votre comportement tend à nous éloigner de vous. » 

Je rappelai que le malheur de 1940 était l'aboutissement 
des épreuves excessives que les Français avaient subies. Or, 
pendant la première guerre mondiale, les États-Unis n'étaient 
intervenus qu'après trois années de lutte où nous nous étions 
épuisés à repousser l'agression allemande. Encore entraient- 
ils en ligne pour le seul motif des entraves apportées à leur 
commerce par les sous-marins allemands et après avoir été 
tentés de faire admettre une paix de compromis où la France 
n'eût même pas recouvré l'Alsace et la Lorraine. Le Reich 
une fois vaincu, on avait vu les Américains refuser à la France 
les garanties de sécurité qu'ils lui avaient formellement pro- 
mises, exercer sur elle une pression obstinée pour qu'elle 
renonce aux gages qu'elle détenait et aux réparations qui 
lui étaient dues, enfin fournir à l'Allemagne toute l'aide 
nécessaire au redressement de sa puissance. « Le résultat, 
dis-je, ce fut Hitler. » 

J'évoquai l'immobilité qu'avaient observée les États-Unis 
quand le III e Reich entreprit de dominer l'Europe; la neu- 
tralité où ils s'étaient cantonnés tandis que la France subis- 
sait le désastre de 1940; la fin de non-recevoir opposée par 
Franklin Roosevelt à l'appel de Paul Reynaud alors qu'il eût 
suffi d'une simple promesse de secours, fût-elle secrète et à 
échéance, pour décider nos pouvoirs publics à continuer la 
guerre ; le soutien longtemps accordé par Washington aux 
chefs français qui avaient souscrit à la capitulation et les 
rebuffades prodiguées à ceux qui poursuivaient le combat. 
« Il est vrai, ajoutai-je, que vous vous êtes trouvés contraints 
d'entrer dans la lutte, lorsque à Pearl Harbour les Japonais, 
alliés des Allemands, eurent envoyé vos navires par le fond. 
L'effort colossal que vous fournissez, depuis lors, est en train 
d'assurer la victoire. Soyez assurés que la France le recon- 
naît hautement. Elle n'oubliera jamais que, sans vous, sa 
libération n'eût pas été possible. Cependant, tandis qu'elle 
se relève, il ne peut lui échapper que l'Amérique ne compte 



84 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

sur elle qu'accessoirement. A preuve, le fait que Washington 
ne fournit d'armement à l'armée française que dans une 
mesure restreinte. A preuve, aussi, ce que vous-même venez 
de me dire. » 

— « Vous avez », observa M. Harry Hopkins, « expliqué le 
passé d'une manière incisive mais exacte. Maintenant, l'Amé- 
rique et la France se trouvent devant l'avenir. Encore une 
fois, comment faire pour que, désormais, elles agissent d'ac- 
cord et en pleine confiance réciproque? » 

— « Si telle est, répondis-je. l'intention des États-Unis, 
je ne puis comprendre qu'ils entreprennent de régler le sort 
de l'Europe en l'absence de la Frarjce. Je le comprends d'au- 
tant moins, qu'après avoir affecté de l'ignorer dans les dis- 
cussions imminentes des « Trois », il leur faudra se tourner 
vers Paris pour demander son agrément à ce qu'on aura 
décidé. » 

MM. Hopkins et Cafîery en convinrent. Ils déclarèrent que 
leur gouvernement attachait, dès à présent, la plus haute 
importance à la participation de la France à la « Commission 
européenne » de Londres, sur le même pied que l'Amérique, 
la Russie et la Grande-Bretagne. Ils ajoutèrent même, qu'en 
ce qui concernait le Rhin, les États-Unis étaient plus dis- 
posés que nos deux autres grands alliés à régler la question 
comme nous le souhaitions. Sur ce dernier point, j'observai 
que la question du Rhin ne serait pas réglée par l'Amérique, 
non plus que par la Russie ou par la Grande-Bretagne. La 
solution, s'il y en avait une, ne pourrait être trouvée un 
jour que par la France ou par l'Allemagne. Toutes deux 
l'avaient longtemps cherchée l'une contre l'autre. Demain, 
elles la découvriraient, peut-être, en s'assoeiant. 

Pour conclure l'entretien, je dis aux deux ambassadeurs : 
« Vous êtes venus, de la part du président des États-Unis, 
afin d'éclaircir avec moi le fond des choses au sujet de nos 
relations. Je crois que nous l'avons fait. Les Français ont 
l'impression que vous ne considérez plus la grandeur de la 
France comme nécessaire au monde et à vous-mêmes. De 
là le souffle froid que vous sentez à notre abord et jusque dans 
ce bureau. Si vous avez le désir que les rapports de l'Amérique 
et de la France s'établissent sur des bases différentes, c'est 
à vous de faire ce qu'il faut. En attendant que vous choi- 
sissiez, j'adresse au Président Roosevelt le salut de mon 
amitié à la veille de la conférence où il se rei)d en Europe. » 

Tandis que les « Trois » se trouvaient ensemble à Yalta, 



LE RANG H't 

je crus devoir rappeler publiquement la France à leur atten- 
tion, si tant est qu'ils l'eussent oubliée. Le 5 février, parlant 
à la radio, je formulai cet avertissement : « Quant au règle- 
ment de la paix future, nous avons fait connaître à nos 
alliés que la France ne serait, bien entendu, engagée par 
absolument rien qu'elle n'aurait été à même de discuter et 
d'approuver au même titre que les autres... Je précise que 
la présence de la force française d'un bout à l'autre du Rhin, 
la séparation des territoires de la rive gauche du fleuve et 
du bassin de la Ruhr de ce que sera l'État allemand, l'indé- 
pendance des nations polonaise, tchécoslovaque, autrichienne 
et balkaniques, sont des conditions que la France juge essen- 
tielles... Nous ne sommes pas inquiets, d'ailleurs, quant à la 
possibilité que nous aurons de réaliser certaines d'entre elles, 
puisque nous sommes 100 millions d'hommes, bien rassemblés 
sous le drapeau français, à proximité immédiate de ce qui 
nous intéresse le plus directement. » 

Le 12 février, les « Trois », en se séparant, publièrent un 
communiqué qui proclamait les principes sur lesquels ils 
s'étaient mis d'accord. Il y était déclaré que la guerre serait 
poursuivie jusqu'à ce que le Reich ait capitulé sans condi- 
tions ; que les trois grandes puissances occuperaient son ter- 
ritoire, chacune dans une région différente ; que l'adminis- 
tration et le contrôle de l'Allemagne seraient exercés par une 
commission militaire formée des commandants en chef et 
siégeant à Berlin. Mais, aux termes du communiqué, la 
France était invitée à se joindre à l'Amérique, à l'Angleterre 
et à la Russie, à occuper elle aussi une zone du territoire alle- 
mand et à être le quatrième membre du gouvernement de 
l'Allemagne. D'autre part, le communiqué affirmait la vo- 
lonté des « Trois » de dissoudre toutes les forces allemandes, 
de détruire à jamais l'état-major allemand, de châtier les 
criminels de guerre, enfin de faire payer à l'Allemagne, dans 
toute la mesure du possible, la réparation des dommages 
qu'elle avait causés. 

Pour maintenir dans le monde la paix et la sécurité, une 
« Organisation générale internationale », devait être créée. A 
cet effet, une conférence de tous les États signataires de la 
Charte de l'Atlantique serait convoquée à San Francisco, 
le 25 avril, et prendrait pour bases de 1' « Organisation » 
celles qu'avait définies la conférence de Dumbarton Oaks. 
Bien que la France n'eût pas pris part à cette dernière con- 
férence, il était spécifié qu'elle allait être aussitôt consultée 



86 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

par les trois « grands » afin d'arrêter avec eux les dispositions 
définitives, ce qui signifiait évidemment qu'elle siégerait 
comme eux au « Conseil de sécurité ». 

Le communiqué comportait également une « Déclaration 
sur l'Europe libérée ». Il s'agissait, en fait, de la Hongrie, 
de la Roumanie et de la Bulgarie qui avaient marché avec 
l'Allemagne et se trouvaient, maintenant, occupées par la 
Russie. A leur sujet, la Déclaration proclamait le droit des 
peuples à disposer d'eux-mêmes, le rétablissement de la dé- 
mocratie, la liberté des élections d'où procéderaient les gou- 
vernements, mais restait dans le vague quant aux mesures 
pratiques qui devraient être appliquées, ce qui revenait à 
laisser les occupants soviétiques s'y prendre comme ils l'en- 
tendaient. Les trois grandes puissances exprimaient leur 
espoir que « le gouvernement de la République française 
voudrait bien s'associer à elles pour la procédure proposée. » 

Les « Trois » faisaient connaître, enfin, qu'ils s'étaient 
« accordés » sur la question polonaise. Ils décidaient que la 
Pologne serait limitée, à l'Est, par la ligne Curzon et rece- 
vrait, au Nord et à l'Ouest, « un substantiel accroissement 
de territoire. » Quant au régime politique, il n'était fait aucune 
allusion à des élections libres. Un gouvernement, qu'on dé- 
nommait « d'unité nationale », devrait être formé « à par- 
tir du gouvernement provisoire fonctionnant déjà dans le 
pays », c'est-à-dire le Comité polonais de la libération, dit 
« de Lublin ». Sans doute était-il indiqué que celui-ci aurait 
à s'élargir « en incluant les chefs démocratiques résidant en 
Pologne et à l'étranger. » Mais, comme il n'était pas question 
du gouvernement siégeant à Londres, que la composition des 
pouvoirs publics restait dans une imprécision complète, qu'au- 
cun contrôle n'était prévu de la part des Occidentaux, on 
ne pouvait avoir de doute sur le genre de gouvernement que 
recevrait la Pologne. On n'en pouvait avoir davantage au 
sujet de l'autorité qui s'exercerait en Yougoslavie. Bien qu'à 
propos de ce pays le communiqué des « Trois » invoquât la 
ratification par une future « Assemblée nationale », en fait 
la dictature de Tito se trouvait reconnue sans conditions. 
Ainsi était accordé à Staline tout ce qu'il réclamait pour 
Varsovie et pour Belgrade. A cela et à cela seulement, la 
France n'était pas — et pour cause ! — invitée à contribuer. 

Au cours de la même journée où les chefs des gouverne- 
ments américain, britannique et russe publiaient leur com- 
muniqué, l'ambassadeur Jefferson Calîery me transmit, de 



LE RANG 87 

leur part, deux « communications ». La première était l'invi- 
tation formelle adressée à la France de se joindre aux trois 
alliés pour ce qui concernait l'Allemagne. La seconde, im- 
putant aux « circonstances » le fait que la France n'avait pas 
eu à discuter les termes de la « Déclaration relative à l'Eu- 
rope libérée », exprimait l'espoir que le gouvernement fran- 
çais accepterait, néanmoins, d'assumer en commun avec les 
trois autres les obligations éventuelles que comportait cette 
déclaration. En même temps, M. Cafîery me remettait un 
mémorandum que le président des États-Unis m'adressait 
au nom des « Trois ». Le Président demandait à la France 
d'être, avec l'Amérique, la Grande-Bretagne, la Russie et 
la Chine, « puissance invitante » à la prochaine conférence 
des Nations Unies et de prendre part aux consultations que 
les gouvernements de Washington, Londres, Moscou et 
Tchoung-King allaient engager entre eux pour mettre au 
point les bases d'organisation établies à Dumbarton Oaks. 

En somme, s'il demeurait, à nos yeux, inadmissible que 
nos trois alliés eussent tenu sans nous leur conférence de 
Crimée, par contre, les démarches qu'ils faisaient, à présent, 
auprès de nous n'étaient nullement désobligeantes. Certes, 
plusieurs de leurs conclusions pouvaient nous paraître fâ- 
cheuses et les propositions dont ils nous saisissaient devaient 
être étudiées avec soin avant que nous y donnions suite. Mais, 
sur certains points essentiels, leurs communications compor- 
taient pour nous d'importantes satisfactions. C'est ainsi que 
j'en jugeai en prenant, le 12 février, connaissance des docu- 
ments apportés par M. Calïery. 

Mais, au cours de l'après-midi, l'ambassadeur me rede- 
manda audience. Il m'apportait un message personnel du 
président Rooseveit. Celui-ci me faisait connaître son désir 
de me rencontrer. Lui-même fixait le lieu de notre entrevue. 
Ce serait Alger. Si j'acceptais de m'y rendre, il fixerait aussi 
la date. 

L'invitation de Rooseveit me parut intempestive. A 
M. Harry Hopkins, qui l'avait donné à prévoir lors de son 
passage à Paris, Georges Bidault avait fait entendre qu'il 
vaudrait mieux ne pas l'adresser. Aller voir le Président au 
lendemain d'une conférence où il s'était opposé à ma présence 
ne me convenait vraiment pas. D'autant moins que ma visite 
ne présenterait, pratiquement, aucun avantage, puisque les 
décisions de Yalta étaient prises, mais qu'elle pourrait, au 
contraire, donner à croire que j'entérinais tout ce qu'on y 



88 MÉMOIRES DE GT ERHE — LE SALUT 

avait réglé. Or, nous n'approuvions pas le sort arbitrairement 
imposé, non seulement à la Hongrie, à la Roumanie, à la 
Bulgarie, qui s'étaient jointes à l'Allemagne, mais aussi à la 
Pologne et à la Yougoslavie qui étaient nos alliées. Encore 
soupçonnais-je que, sur certaines questions : Syrie, Liban, 
Indochine, intéressant directement la France, les « Trois » 
avaient conclu entre eux quelque arrangement incompatible 
avec nos intérêts. Si c'était pour le bon motif que Roosevelt 
souhaitait voir de Gaulle, que ne l'avait-il laissé venir en 
Crimée ? 

Et puis, à quel titre le Président américain invitait-il le 
Président français à lui faire visite en France? Je l'avais, 
moi, convié dans les premiers jours de novembre à venir me 
voir à Paris. Bien qu'il ne s'y fût pas rendu, il ne tenait qu'à 
lui de le faire ou de me demander de choisir un autre endroit. 
Mais comment accepterais- je d'être convoqué en un point du 
territoire national par un chef d'État étranger? Il est vrai 
que, pour Franklin Roosevelt, Alger, peut-être, n'était pas 
la France. Raison de plus pour le lui rappeler. Au surplus, 
le Président commençait son voyage de retour par les Etats 
arabes d'Orient. A bord de son cuirassé mouillé dans leurs 
eaux, il appelait leurs rois et chefs d'État, y compris les 
présidents des Républiques syrienne et libanaise placées 
sous le mandat français. Ce qu'il offrait au général de Gaulle, 
c'était de le recevoir sur le même navire et dans les mêmes 
conditions. Je trouvai la chose exagérée, quel que fût le 
rapport actuel des forces. La souveraineté, la dignité, d'une 
grande nation doivent être intangibles. J'étais en charge de 
celles de la France. 

Après avoir pris l'avis des ministres, je priai, le 13 février, 
M. Jefîerson Cafîery de faire savoir de ma part au président 
des États-Unis « qu'il m'était impossible de me rendre à 
Alger en ce moment et à l'improviste et que, par conséquent, 
je ne pourrais, à mon grand regret, l'y recevoir; que le gou- 
vernement français l'avait invité, en novembre, à se rendre 
à Paris et beaucoup regretté qu'il n'ait pu s'y rendre alors, 
mais que nous serions heureux de l'accueillir dans la capi- 
tale, s'il voulait y venir à n'importe quelle date ; que, s'il 
souhaitait, au cours de son voyage, faire, néanmoins, escale 
à Alger, il ait l'obligeance de nous en prévenir, afin que nous 
adressions au gouverneur-général de l'Algérie les instructions 
nécessaires pour que tout y soit fait suivant ses désirs. » 

Cet incident souleva dans l'opinion mondiale une émotion 






LE RANG 89 

considérable. J'aurais, pour ma part, préféré qu'on s'abstint 
de le gonfler. Mais les journaux américains, évidemment 
orientés, s'appliquèrent à présenter l'affaire comme un ca- 
mouflet que le général de Gaulle avait délibérément infligé 
au Président. Celui-ci ne crut pas, d'ailleurs, devoir cacher 
sa déconvenue. A son retour à Washington, il publia, au 
sujet de la rencontre manquée, un communiqué où perçait 
l'acrimonie. Dans le discours qu'il prononça, le 3 mars, devant 
le Congrès, pour exposer les résultats de la conférence de 
Yalta, il fit une allusion transparente à de Gaulle, en évo- 
quant telle « prima donna » à qui son caprice de vedette avait 
fait manquer un utile rendez-vous. De mon côté, je me bornai 
à remettre à la presse une note exposant les faits. 

Les propos amers de Roosevelt pouvaient, certes, m'of- 
fenser. Mais j'étais persuadé qu'ils manifestaient sa mau- 
vaise humeur plutôt que le sentiment profond qui l'animait 
à mon égard. S'il avait vécu davantage et qu'une fois la 
guerre gagnée nous eussions trouvé l'occasion de nous ex- 
pliquer à loisir, je crois qu'il eût compris et apprécié les 
raisons qui me guidaient dans mon action à la tête de la 
France. Quant à moi, il n'est point d'incidents qui aient pu 
m'amener à méconnaître ni l'envergure de son esprit, ni ses 
mérites, ni son courage. Quand la mort vint, le 12 avril, 
l'arracher à sa tâche gigantesque, au moment même où il 
allait en voir le terme victorieux, c'est d'un cœur sincère 
que je portai vers sa mémoire mon regret et mon admiration. 

En France, pourtant, la plupart des éléments organisés 
pour se faire entendre ne manquèrent pas de désapprouver 
la façon dont j'avais accueilli Y « invitation » à me rendre à 
Alger. Nombre de « politiques », faisant profession de voir en 
Roosevelt l'infaillible champion de la démocratie et vivant 
dans un univers passablement éloigné des motifs d'intérêt su- 
périeur et de dignité nationale auxquels j'avais obéi, s'offus- 
quaient de mon attitude. Les communistes la condamnaient 
parce qu'elle marquait ma réserve vis-à-vis des concessions 
excessives faites aux Soviets par le Président. Beaucoup de 
gens d'affaires s'inquiétaient de mon geste qui dérangeait 
leurs perspectives de concours américain. Les notables 
étaient portés, en général, à donner raison à l'étranger, 
pourvu qu'il fût riche et fort, et à blâmer, du côté français, 
ce qui pouvait sembler résolu. Au reste et en dépit des pré- 
cautions de forme, toutes ces catégories commençaient à 
s'écarter de moi, à mesure qu'elles voyaient se dessiner au 



90 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

loin le retour aux jeux savoureux des illusions et du déni- 
grement. 

Il me fallait donc constater que l'idée que je me faisais 
du rang et des droits de la France n'était guère partagée 
par beaucoup de ceux qui agissaient sur l'opinion. Pour 
soutenir ma politique, celle de l'ambition nationale, je de- 
vrais de moins en moins compter sur les voix, les plumes, 
les influences. J'avoue avoir ressenti profondément ce début 
de dissentiment, qui, demain, à mesure des peines, compro- 
mettrait mon effort. 

Mais ce qui était acquis l'était bien. Au dehors aucune op- 
position, au dedans aucune discordance, ne pourraient, do- 
rénavant, empêcher que la France reprît son rang. Après 
tout, la conférence de Yalta venait elle-même de le démontrer. 
Puisqu'on nous demandait de devenir, tout de suite, un des 
membres de l'aréopage formé par les grands États pour 
régler le sort des ennemis et pour organiser la paix, c'est 
qu'on nous considérait comme une des principales puissances 
belligérantes et, bientôt, victorieuses. Sur le plan de la politique 
mondiale, rien ne subsisterait bientôt plus de la situation 
de nation vaincue où la France avait paru tomber, ni de la 
légitimité de Vichy qu'on avait affecté d'admettre. Le succès 
de l'entreprise engagée le 18 juin 1940 se trouvait assuré 
dans l'ordre international, tout comme il l'était aussi dans 
le domaine des armes et dans l'âme du peuple français. Le 
but allait être atteint, parce que l'action s'était inspirée 
d'une France qui resterait la France pour ses enfants et 
pour le monde. Or, en dépit des malheurs subis et des renon- 
cements affichés, c'est cela qui était vrai. Il n'y a de réussite 
qu'à partir de la vérité. 



L'ORDRE 



S'il n'est de style, suivant Bufïon, que par l'ordre et le 
mouvement, c'est aussi vrai de la politique. Le vent du 
changement souffle en rafales sur la France libérée. Mais la 
règle doit s'y imposer, sous peine que rien ne vaille rien. Or, 
si graves sont les blessures subies par notre pays, si pénibles 
les conditions de vie dans lesquelles le maintiennent les 
destructions et la guerre, si grand le bouleversement de ce 
qui était établi : État, hiérarchies, familles, traditions, qu'il 
est plongé dans une crise à la fois diffuse et générale. La joie 
de la libération a pu momentanément dissimuler aux Fran- 
çais le véritable état des choses. A présent, les réalités n'en 
paraissent que plus amères. Pour moi, quand je regarde au 
loin, j'aperçois bien l'azur du ciel. Mais, de près, voyant 
bouillir d'affreux éléments de trouble dans le creuset des 
affaires publiques, je me fais l'effet de Macbeth devant la 
marmite des sorcières. 

D'abord, il manque ce qu'il faudrait pour satisfaire les 
besoins de l'existence des Français. Douze cents calories 
par jour, c'est tout ce que les rations officielles accordent à 
l'alimentation de chacun. Quant à se procurer les complé- 
ments indispensables, on ne peut y parvenir qu'en allant 
au marché noir, ce qui est ruineux et démoralisant. Comme 
il n'y a pas de laine, pas de coton et guère de cuir, beaucoup 
s'habillent de vêtements élimés et vont sur des semelles de 
bois. Dans les villes, point de chauffage 1 Car, le peu de char- 
bon qui sort des mines est réservé aux armées, aux chemins 
de fer, aux centrales, aux industries de base, aux hôpitaux. 
Rien n'en arrive jusqu'aux particuliers. Or, il se trouve que 
cet hiver-là est l'un des plus rudes qu'on ait connus. A la 
maison, à l'atelier, au bureau, à l'école, tout le monde gre- 
lotte. Sauf une heure de temps en temps, le gaz n'a pas de 
pression, l'éiectricité est coupée. Comme les trains sont rares, 

91 



MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

que ies cars ont disparu, que l'essence est introuvable, les 
citadins prolongent leur journée de travail par des heures 
de marche ou, au mieux, de bicyclette, tandis que les cam- 
pagnards ne quittent pas les villages. La reprise de la vie 
normale est, de surcroît, entravée par l'absence de 4 millions 
de jeunes hommes : mobilisés, prisonniers, déportés, requis 
en Allemagne, et par le déracinement d'un quart de la popu- 
lation : sinistrés ou réfugiés qui campent chez les autres, sou- 
vent dans des ruines ou bien dans des baraques. 

De tant de gêne et de privations, bien des Français 
s'étonnent et s'irritent, d'autant plus qu'ils avaient supposé 
en être, comme par enchantement, débarrassés à la libération. 
Cependant, le moment est proche où ces mécontentements 
commenceront à s'atténuer. Il est acquis que ies hostilités 
se termineront dans quelques mois, que les importations re- 
prendront aussitôt après, que les hommes détenus en Alle- 
magne et bon nombre de mobilisés retourneront au travail, 
que les communications seront peu à peu rétablies, que la 
production se développera de nouveau. Certes, il faudra des 
années avant qu'on puisse en revenir aux conditions d'exis- 
tence de naguère. Malgré tout, on aperçoit la sortie du tunnel. 
Par rapport à ce qu'on vient de vivre, les épreuves qui restent 
à subir ne seront plus, par elles-mêmes, assez dures ni assez 
prolongées pour mettre l'avenir en question. Mais, ce qui 
rend la situation grave, c'est qu'elles s'ajoutent au profond 
ébranlement social, moral et politique, où se trouve plongé le 
pays. 

Cette crise nationale occupe ma vie de tous les jours. Non 
que je me laisse absorber par les difficultés de détail, les avis, 
les doléances, les critiques, qui affluent de toutes parts. Tout 
en ressentant, autant que personne, les épreuves quotidiennes 
de la population, tout en tenant les services en haleine, je 
sais que les problèmes sont actuellement insolubles. Mais, 
si le présent se traîne dans les séquelles du malheur, l'avenir 
est à bâtir. Il y faut une politique. J'en ai une, dont je tâche 
qu'elle soit à la dimension du sujet. Renouveler les conditions 
sociales, afin que le travail reprenne et qu'échoue la subver- 
sion. Tout préparer pour qu'au moment voulu le peuple re- 
çoive la parole, sans permettre que, jusque-là, rien n'entame 
mon autorité. Assurer l'action de la justice, de telle sorte 
que les fautes commises soient sanctionnées rapidement, que 
la répression échappe aux partisans, qu'une fois les jugements 
rendus rien n'empêche la réconciliation. Remettre la presse 



l'ordre 

en liberté, en liquidant, toutefois, les organes qui ont servi 
l'ennemi. Ramener le pays vers l'équilibre économique et 
financier, en suscitant son activité et en lui épargnant d'ex- 
cessives secousses. Gouverner à coups d'initiatives, de risques, 
d'inconvénients. Voilà ce que je veux faire. 

A mes yeux, il est clair que l'enjeu du conflit c'est, non 
seulement le sort des nations et des États, mais aussi la 
condition humaine. Il n'y a là, d'ailleurs, rien que de très 
naturel. Toujours, la guerre, sous son aspect technique, est 
un mouvement des sociétés. Les passions qui l'animent et 
les prétextes qu'elle invoque ne manquent jamais d'enrober 
une querelle concernant la destinée matérielle ou spirituelle 
des hommes. Les victoires d'Alexandre étaient celles d'une 
civilisation. C'est le désir tremblant du barbare qui fit crouler 
l'Empire de Rome. Point d^invasions arabes sans le Coran. 
Point de croisades sans l'Évangile. L'Europe de l'Ancien 
Régime se dressa contre la France, quand l'Assemblée pro- 
clama : « Les hommes naissent libres et égaux en droit. » 

Comme tout le monde, je constate que, de nos jours, le 
machinisme domine l'univers. De là s'élève le grand débat 
du siècle : la classe ouvrière sera-t-elle victime ou bénéfi- 
ciaire du progrès mécanique en cours? De là sont sortis, 
hier, les vastes mouvements : socialisme, communisme, fas- 
cisme, qui s'emparèrent de plusieurs grands peuples et divi- 
sèrent tous les autres. De là vient, qu'en ce moment, les 
étendards des idéologies adverses : libérale, marxiste, hitlé- 
rienne, flottent dans le ciel des batailles et que tant d'hommes 
et tant de femmes, emportés par le cataclysme, sont hantés 
par la pensée de ce qu'il adviendra d'eux-mêmes et de leurs 
enfants. De là résulte cette évidence que le flot de passions, 
d'espoirs, de douleurs, répandus sur les belligérants, l'im- 
mense brassage humain auquel ils se trouvent soumis, l'effort 
requis par la reconstruction, placent la question sociale au 
premier rang de toutes celles qu'ont à résoudre les pouvoirs 
publics. Je suis sûr que, sans des changements profonds et 
rapides dans ce domaine, il n'y aura pas d'ordre qui tienne. 

Combien est-ce vrai pour la France ! La guerre l'avait 
saisie en pleine lutte des classes, celle-ci d'autant plus vive 
que notre économie, gravement retardataire, répugnait aux 
changements et que le régime politique, dépourvu de vigueur 
et de foi, ne pouvait les imposer. Sans doute, à cette stagna- 
tion y avait-il des causes de force majeure. Contrairement à 
d'autres, nous n'avions pas la fortune de posséder en abon- 



94 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

dance le charbon et le pétrole qui nourrissent la grande in- 
dustrie. Avant la première guerre mondiale, la paix armée 
nous contraignait à consacrer aux forces militaires une large 
part de nos ressources. Ensuite, faute d'avoir obtenu le rè- 
glement des réparations, nous avions été accablés par le 
fardeau de la reconstruction. Enfin, devant la menace alle- 
mande réapparue, il nous avait fallu reprendre l'effort d'ar- 
mement. Dans de pareilles conditions, les investissements 
productifs restaient trop souvent négligés, les outillages ne 
se transformaient guère, les richesses demeuraient étales, 
tandis que les budgets publics se bouclaient péniblement et 
que fondait la monnaie. Tant de retards et d'embarras, 
joints aux routines et aux égoïsmes, disposaient mal l'éco- 
nomie et, avec elle, les pouvoirs à entreprendre les réformes 
qui eussent donné leur part aux travailleurs. Il est vrai 
qu'en 1936 la pression populaire imposait quelques conces- 
sions. Mais l'élan s'enlisait vite dans la vase parlementaire. 
Quand la France aborda la guerre, un lourd malaise social 
tenait son peuple divisé. 

Pendant le drame, sous le faix du malheur, un grand travail 
s'était opéré dans les esprits. Le désastre de 1940 apparaissait 
à beaucoup comme la faillite, dans tous les domaines, du 
système et du monde dirigeants. On était donc porté à vouloir 
les remplacer par d'autres. D'autant plus que la collabora- 
tion d'une partie des milieux d'affaires avec les occupants, 
l'étalage du mercantilisme, le contraste entre la pénurie où 
presque tous étaient plongés et le luxe de quelques-uns, exas- 
péraient la masse française. Et puis, cette guerre, où Hitler 
luttait à la fois contre les démocraties et contre les Soviets, 
jetait toute la classe ouvrière du côté de la résistance. La 
nation voyait les travailleurs reparaître en patriotes en 
même temps qu'en insurgés, comme c'avait été le cas à 
l'époque de la Révolution, des journées de 1830, du soulève- 
ment de 1848, des barricades de la Commune. Mais, cette 
fois, c'est contre l'ennemi qu'ils faisaient grève ou allaient 
au maquis. Aussi, l'idée que les ouvriers pourraient de nou- 
veau s'écarter de la communauté nationale était-elle odieuse 
au pays. Bref, rénover l'économie afin qu'elle serve la collec- 
tivité avant de fournir des profits aux intérêts particuliers 
et, du même coup, rehausser la condition des classes labo- 
rieuses, c'est ce que souhaitait le sentiment général. 

Le régime de Vichy avait essayé d'y répondre. Si, dans le 
domaine financier et économique, ses technocrates s'étaient 



l'ordre 95 

conduits, malgré toutes les traverses, avec une incontestable 
habileté, d'autre part, les doctrines sociales de la « révolution 
nationale » : organisation corporative, charte du travail, pri- 
vilèges de la famille, comportaient des idées qui n'étaient 
pas sans attraits. Mais le fait que cette entreprise se confon- 
dait avec la capitulation ne pouvait que rejeter les masses 
vers une tout autre mystique. 

Celle du communisme s'offre à leur colère et à leur espé- 
rance. L'aversion à l'égard des structures d'autrefois s'est 
exaspérée dans la misère, concentrée dans la résistance, exaltée 
à la libération. Voilà donc, pour le « parti », une extraordinaire 
occasion. Confondant à dessein l'insurrection contre l'ennemi 
avec la lutte des classes et se posant comme le champion de 
ces deux sortes de révolte, il a toutes chances de prendre la 
tête du pays grâce à la surenchère sociale, lors même qu'il 
ne pourrait le faire par la voie du Conseil de la résistance, des 
comités et des milices. A moins, toutefois, que de Gaulle, 
saisissant l'initiative, ne réalise des réformes telles qu'il puisse 
regrouper les esprits, obtenir le concours des travailleurs et 
assurer, sur de nouvelles bases, le démarrage économique. 

C'est à quoi, sans délai, j'attelle le gouvernement. Le plan 
est arrêté de longue date. Car, dès l'origine, je me suis mis 
d'accord avec mes arrière-pensées et les résistants, quels 
qu'ils soient, sont unanimes dans leurs intentions. Les mou- 
vements ont pris position. Les comités d'étude, travaillant 
en France dans la clandestinité, ou au grand jour à Londres 
et en Afrique, ont préparé les projets. Les délégués, notam- 
ment ceux qui siégeaient à l'Assemblée consultative d'Alger, 
en ont approuvé les grandes lignes. On peut dire qu'un trait 
essentiel de la résistance française est la volonté de rénovation 
sociale. Mais il faut la traduire en actes. Or, en raison de mes 
pouvoirs et du crédit que m'ouvre l'opinion, j'ai les moyens 
de le faire. En l'espace d'une année, les ordonnances et les 
lois promulguées sous ma responsabilité apporteront à la 
structure de l'économie française et à la condition des tra- 
vailleurs des changements d'une portée immense, dont le 
régime d'avant-guerre avait délibéré en vain pendant plus 
d'un demi-siècle. La construction est, semble-t-il, solide 
puisque ensuite rien n'y sera, ni ajouté, ni retranché. 

C'est ainsi que les sources principales de l'énergie sont 
mises aux mains de l'État. Dès 1944, est institué le « Grou- 
pement national des houillères du Nord et du Pas-de-Calais », 
auquel s'ajouteront bientôt celles de la Loire. Un peu plus 



96 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

tard, le gouvernement décidera de prendre sous son contrôle 
la production et la distribution de l'électricité et du gaz. La 
réalisation suivra à mesure que les dispositions auront été 
précisées. En 1945, sera créé le « Bureau des pétroles », chargé 
de susciter, de mettre en œuvre, de coordonner, tout ce qui 
concerne la recherche et l'industrie des carburants et des 
lubrifiants. A la fin de l'année, le Haut-Commissariat à 
l'énergie atomique verra le jour. Étant donné que l'activité 
du pays dépend du charbon, du courant électrique, du gaz, 
du pétrole et dépendra un jour de la fission de l'atome, que 
pour porter l'économie française au niveau qu'exige le progrès 
ces sources doivent être développées dans les plus vastes 
proportions, qu'il y faut des dépenses et des travaux que 
seule la collectivité est en mesure d'accomplir, la nationalisa- 
tion s'impose. 

Dans le même ordre d'idées, l'État se voit attribuer la 
direction du crédit. En effet, dès lors qu'il lui incombe de 
financer lui-même les investissements les plus lourds, il doit 
en recevoir directement les moyens. Ce sera fait par la natio- 
nalisation de la Banque de France et des grands établisse- 
ments de crédit. Comme la mise en valeur des territoires de 
l'Union française devient une des chances principales et, 
peut-être, suprêmes de la France, l'ancienne « Caisse centrale 
de la France Libre » est transformée en « Caisse centrale 
de^ la France d'outre-mer » et organise la participation de 
l'État au développement de ces pays neufs. C'est d'une ins- 
piration semblable que procède la décision de grouper en un 
seul réseau, — Air-France, — les lignes aériennes exploitées 
avant la guerre par des sociétés subventionnées. L'année 1945 
ne se terminera pas sans qu'on ait vu nos avions de transport 
reparaître dans les cinq parties du monde. Quant à la cons- 
titution des Établissements Renault en une régie nationale, 
prononcée, il est vrai, non par principe, mais comme une 
sanction, elle a pour conséquence de placer sous la coupe de 
l'État « i'usine-pilote » par excellence. Enfin, pour amener 
l'économie nouvelle à investir, c'est-à-dire à prélever sur le 
présent afin de bâtir l'avenir, le « Haut-Commissariat au 
Plan d'équipement et de modernisation » sera créé pendant 
cette même année. 

Mais il n'y a pas de progrès véritable si ceux qui le font 
de leurs mains ne doivent pas y trouver leur compte. Le 
gouvernement de la libération entend qu'il en soit ainsi, 
non point seulement par des augmentations de salaires, mais 



L ORDRE 97 

surtout par des institutions qui modifient profondément la 
condition ouvrière. L'année 1945 voit refondre entièrement et 
étendre à des domaines multiples le régime des assurances 
sociales. Tout salarié en sera obligatoirement couvert. Ainsi 
disparaît l'angoisse, aussi ancienne que l'espèce humaine, 
que la maladie, l'accident, la vieillesse, le chômage, faisaient 
peser sur les laborieux. « Il y aura toujours des pauvres 
parmi nous », mais non plus de misérables. D'autre part, un 
système complet d'allocations familiales est alors mis en 
vigueur. La nation donne aux familles un soutien propor- 
tionné au nombre de leurs enfants et qui dure, pour chacun 
d'eux, depuis le jour où s'annonce sa naissance jusqu'à celui 
où il devient capable de subvenir à ses besoins. De ce fait, 
va se redresser la natalité française, si riche jadis qu'elle 
nourrissait l'esprit d'entreprise et la grandeur de notre race, 
mais qui avait, en cent ans, décliné au point que la France 
n'était plus qu'un pays statique et clairsemé. Dans le même 
temps, le statut du fermage est renouvelé de fond en comble. 
Désormais, l'agriculteur qui exploite une terre louée est assuré 
d'y demeurer aussi longtemps qu'il le voudra, pourvu qu'il 
remplisse les conditions de son bail. En outre, il a, sur cette 
terre, un droit de préemption, s'il arrive qu'elle soit mise en 
vente. Ainsi est-il porté remède à une cause virulente d'agi- 
tation paysanne et de désertion des campagnes. 

Encore, le plan que je me suis formé va-t-il bien au delà 
de ces réformes d'ordre matériel. Il vise à attribuer aux tra- 
vailleurs, dans l'économie nationale, des responsabilités qui 
rehaussent de beaucoup le rôle d'instruments où ils étaient, 
jusqu'alors, confinés. Qu'ils soient associés à la marche des 
entreprises, que leur travail y ait les mêmes droits que dé- 
tient le capital, que leur rémunération soit liée, comme le 
revenu des actionnaires, aux résultats de l'exploitation, c'est 
à quoi je projette d'aboutir. Afin de préparer cette promotion 
ouvrière, les Comités d'entreprise voient le jour en fé- 
vrier 1945. Chaque comité réunit le directeur de l'établis- 
sement avec les représentants des ouvriers, des employés et 
des cadres. Il est tenu au courant de l'activité commune. Il 
formule son avis sur tout ce qui concerne la productivité. 
Il gère lui-même les fonds consacrés, en dehors des traite- 
ments et salaires, à la vie matérielle et sociale du personnel. 
En rapprochant les uns des autres tous ceux, quels que soient 
les échelons, qui participent à la même œuvre, en les amenant 
à en étudier ensemble la marche, les progrès, les lacunes, en 

T. III. 7 



98 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

suscitant le sentiment et organisant la pratique de leur soli- 
darité, je compte qu'un pas est fait vers l'association du ca- 
pital, du travail et de la technique, où je vois la structure 
humaine de l'économie de demain. 

Ces transformations, si étendues qu'elles puissent être, sont 
réalisées sans secousses. Certes, les privilégiés les accueillent 
mélancoliquement. Certains s'en feront même de secrets 
griefs pour plus tard. Mais, sur le moment tous, mesurant la 
force du courant, s'y résignent aussitôt et d'autant plus 
volontiers qu'ils avaient redouté bien pire. Du côté des com- 
munistes, on affecte naturellement de tenir ce qui est fait 
pour trop peu et d'alléguer que le gouvernement est empêché 
d'aller plus loin par ses attaches réactionnaires. Mais on se 
garde de s'y opposer. Quant aux « politiques », ils ne manquent 
pas, suivant les règles de leur art, de formuler des réserves 
dans l'un ou dans l'autre sens, mais ils approuvent en gros 
l'œuvre qui s'accomplit et lui accordent, au sein de l'As- 
semblée, des majorités massives. Beaucoup d'entre eux y 
adhèrent parce qu'elle répond, dans l'ensemble, à d'anciennes 
revendications. D'autres l'acceptent comme une concession 
accordée à la paix sociale. Tous comptent s'en targuer demain 
devant le corps électoral. Une fois de plus, je constate que 
si, pour eux et pour moi, le but peut être le même, les rai- 
sons qui les poussent ne sont pas identiques aux miennes. 
Alors qu'ils règlent leur attitude d'après les préjugés de 
leurs tendances respectives, ces considérations me touchent 
peu. Par contre, je les vois médiocrement sensibles au mobile 
dont je m'inspire et qui est la puissance de la France. 

Car, aujourd'hui, comme il en fut toujours, c'est à l'État 
qu'il incombe de bâtir la puissance nationale, laquelle, désor- 
mais, dépend de l'économie. Celle-ci doit donc être dirigée, 
d'autant mieux qu'elle est déficiente, qu'il lui faut se re- 
nouveler et qu'elle ne le fera pas à moins qu'on ne l'y dé- 
termine. Tel est, à mes yeux, le principal motif des mesures 
de nationalisation, de contrôle, de modernisation, prises par 
mon gouvernement. Mais cette conception d'un pouvoir armé 
pour agir fortement dans le domaine économique est direc- 
tement liée à l'idée que je me fais de l'État. Je vois en lui, 
non point, comme il l'était hier et comme les partis vou- 
draient qu'il le redevienne, une juxtaposition d'intérêts par- 
ticuliers d'où ne peuvent sortir jamais que de faibles com- 
promis, mais bien une institution de décision, d'action, 
d'ambition, n'exprimant et ne servant que l'intérêt national. 



99 

Pour concevoir et pour décider, il lui faut des pouvoirs ayant 
à leur tête un arbitre qualifié. Pour exécuter, il lui faut des 
serviteurs recrutés et formés de manière à constituer un 
corps valable et homogène dans tout l'ensemble de la fonc- 
tion publique. De ces deux conditions, la première est actuel- 
lement remplie et je suis prêt à réemployer à ce qu'elle le 
soit demain. La seconde me conduit à créer, en août 1945, 
l'École nationale d'administration. Que la structure ainsi 
dessinée devienne définitive, alors les leviers nouveaux qui 
sont placés dans les mains de l'État lui donneront assez de 
prise sur l'activité française pour qu'il puisse faire le pays plus 
fort et plus rayonnant. 

Indépendamment de l'esprit de justice et de l'opportu- 
nité, c'est la même intention qui me conduit à promouvoir 
les travailleurs au rang d'associés responsables. La cohésion 
de la France exige qu'ils réintègrent moralement la commu- 
nauté nationale, dont, par révolte ou par désespoir, beau- 
coup tendent à s'écarter. Si, au surplus, la classe ouvrière 
applique d'elle-même au rendement les ressources de sa 
capacité, quel ressort sera mis en œuvre dans l'activité pro- 
ductrice et, par là, dans la puissance française I 

Mais il faudra du temps pour que la structure nouvelle 
puisse produire ses effets. En attendant, il s'agit de vivre. 
Or, la reprise du travail dans les usines et dans les mines, 
la reconstruction des ponts, des ports, des voies ferrées, des 
canaux, des centrales, la remise en marche des trains, des 
camions, des péniches, exigent que tout le monde s'y mette. 
Les choses étant ce qu'elles sont, j'entends employer au salut 
public tout ce qui en est capable. Bien entendu, les com- 
munistes ne sauraient en être exclus, dans cette période où 
la substance de la France serait gravement compromise si 
le peuple tout entier ne se mettait à la besogne, a fortiori 
si la guerre sociale le déchirait. Non point que je me fasse 
d'illusion au sujet du loyalisme du « parti ». Je sais très bien 
qu'il vise à saisir le pouvoir total et que, s'il m'arrivait de 
fléchir, il monterait tout de suite à l'assaut. Mais la partici- 
pation qu'il a prise à la résistance, l'influence qu'il exerce 
sur la classe ouvrière, le désir qu'éprouve l'opinion et que je 
ressens moi-même de le voir revenir à la nation, me déter- 
minent à lui donner sa place dans le travail de redressement. 
Ruant, mordant, se cabrant, mais attelé entre les brancards 
et subissant le mors et la bride, il va donc, lui aussi, tirer la 
lourde charrette. C'est mon affaire de tenir les rênes. J'en 



100 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

ai la force, de par la confiance que me fait le peuple français. 

Cette politique d'unité m'a amené, dès Alger, à introduire 
des communistes parmi les membres de mon gouvernement. 
J'en ai fait autant à Paris, En outre, un commissaire de la 
République, trois préfets, plusieurs hauts fonctionnaires, pro- 
venant du « parti », ont été pris à l'essai. Dans la composition 
de l'Assemblée consultative, j'ai attribué aux communistes 
une représentation correspondant à leur importance. Et 
voici, qu'en novembre 1944, j'approuve la proposition du 
garde des Sceaux tendant à accorder à M. Maurice Thorez, 
condamné pour désertion cinq ans plus tôt, le bénéfice de la 
grâce amnistiante. Celle-ci est prononcée par le Conseil des 
ministres. Le secrétaire général du « parti » peut, dès lors, 
quitter Moscou et rentrer dans sa patrie. Il y a beau temps, 
d'ailleurs, qu'à son sujet et des côtés les plus divers on in- 
voque mon indulgence. L'intéressé lui-même m'a adressé 
maintes requêtes. Pourtant, si je crois devoir adopter cette 
mesure de clémence, et justement à ce moment-là, c'est 
très délibérément. Compte tenu des circonstances d'antan, 
des événements survenus depuis, des nécessités d'aujourd'hui, 
je considère que le retour de Maurice Thorez à la tête du 
Parti communiste peut comporter, actuellement, plus d'avan- 
tages que d'inconvénients. 

Ce sera en effet le cas, aussi longtemps que je me trouverai 
moi-même à la tête de l'État et de la nation. Assurément, 
jour après jour, les communistes prodigueront les surenchères 
et les invectives. Cependant, ils n'essaieront aucun mouve- 
ment insurrectionnel. Bien mieux, tant que je gouvernerai, 
il n'y aura pas une seule grève. Il est vrai que le « parti » 
ne ménagera rien pour diriger la conjoncture, politique, syn- 
dicale et électorale, et dominer les autres formations en 
exploitant leur secret désir d'amener de Gaulle au départ 
et le complexe d'infériorité que leur inspire leur propre in- 
consistance. Mais, dès lors qu'au lieu de la révolution les 
communistes prennent pour but la prépondérance dans un 
régime parlementaire, la société court moins de risques. Il 
est vrai que, sur ma route, ils multiplieront les aspérités et 
mèneront, à la cantonade, une campagne de dénigrement. 
Pourtant, jusqu'à mon départ, ils se garderont toujours de 
méconnaître mon autorité ou d'insulter ma personne. Par- 
tout où je paraîtrai, leurs représentants seront là pour me 
rendre hommage et leurs électeurs, dans la foule, crieront, 
eux aussi : a Vive de Gaulle 1 » 



101 

Quant à Thorez, tout en s'efforçant d'avancer les affaires 
du communisme, il va rendre, en plusieurs occasions, service à 
l'intérêt public. Dès le lendemain de son retour en France, il 
aide à mettre fin aux dernières séquelles des « milices patrio- 
tiques » que certains, parmi les siens, s'obstinent à main- 
tenir dans une nouvelle clandestinité. Dans la mesure où le 
lui permet la sombre et dure rigidité de son parti, il s'op- 
pose aux tentatives d'empiétement des comités de libération 
et aux actes de violence auxquels cherchent à se livrer des 
équipes surexcitées. A ceux, — nombreux, — des ouvriers, 
en particulier des mineurs, qui écoutent ses harangues, il ne 
cesse de donner pour consigne de travailler autant que pos- 
sible et de produire coûte que coûte. Est-ce simplement par 
tactique politique? Je n'ai pas à le démêler. Il me suffît que 
la France soit servie. 

Au fond, les dirigeants du « parti », renonçant pour l'heure 
à s'imposer, visaient surtout à préparer ce qui suivrait la 
victoire. Il en était de même des autres fractions politiques. 
A mesure que se précisait la perspective électorale, chacune 
s'occupait d'elle-même, s'organisait pour son compte, dres- 
sait un programme séparé. On avait vu, d'abord, les comités 
de libération se réunir, ici et là, pour réclamer « les États 
généraux de la résistance française ». Mais la tentative tour- 
nait court en raison de l'opposition immédiatement apparente 
entre les éléments inspirés par les communistes et ceux qui 
ne l'étaient pas. Dès lors, le branle était donné aux congrès 
des différents partis. Dès novembre, les socialistes avaient 
tenu le leur. En janvier, c'était le tour du « Mouvement de 
libération nationale », puis celui du « Front national ». En 
février, se retrouvaient les délégués de la « Fédération répu- 
blicaine », bientôt imités par ceux de l'ancien « Parti social 
français », tandis que se constituait le « Mouvement répu- 
blicain populaire ». Dans le courant du même mois, socialistes 
et communistes décidaient d'opérer de concert et formaient 
un « comité d'entente » pour diriger leur action commune. 
En avril, les « Jeunesses communistes » tenaient leurs assises. 
Pendant ce temps, les cadres du Parti radical entamaient 
leur regroupement. Bref, toutes sortes d'instruments, qui 
depuis des années n'avaient joué qu'en sourdine, déployaient 
leur sonorité. 

Il va de soi que je ne me mêlais directement à l'activité 
d'aucun groupe. Mais j'observais avec soin cette gestation 
des forces politiques. Dans l'immédiat, il est vrai, les congrès 



102 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

et leurs motions n'avaient qu'une importance restreinte 
puisque de Gaulle gouvernait et continuerait de le faire 
jusqu'à ce qu'il rende la parole au pays. Mais il la lui rendrait 
bientôt. Ce qui adviendrait, alors, dépendrait dans une large 
mesure de ce qui était justement en train de s'élaborer. Je 
dois dire que les ferments à l'œuvre me paraissaient décevants. 

Ce qui me frappait surtout, dans les partis qui se refor- 
maient, c'était leur désir passionné de s'attribuer en propre, 
dès qu'ils en auraient l'occasion, tous les pouvoirs de la Répu- 
blique et leur incapacité, qu'ils étalaient par avance, de les 
exercer efficacement. A cet égard, rien ne laissait prévoir une 
amélioration quelconque par rapport au vain manège en 
quoi consistait avant guerre le fonctionnement du régime 
et qui avait mené le pays à un désastre épouvantable. Ver- 
balement, on reniait à l'envi ces pratiques. « Révolution ! » 
c'était le slogan qui dominait les discours. Mais nul ne pré- 
cisait ce que cela signifiait au juste, quels changements 
effectifs devaient être apportés de gré ou de force à ce qui 
existait naguère, surtout quelle autorité, et dotée de quels pou- 
voirs, aurait à les accomplir. Les communistes, eux, savaient ce 
qu'ils voulaient. Mais ils se gardaient de tout dire. Les fractions 
qui sous une phraséologie d'audace étaient au fond modérées, 
abritaient leur circonspection sous la formule de Georges 
Bidault : « La révolution par la loi ! » Quant aux groupes et 
aux hommes de gauche, ou qui se donnaient pour tels, ils 
se montraient rigoureux dans la critique et l'exclusive, mais 
chimériques et désaccordés dans tout ce qui était constructif. 
Recevant les délégations, lisant les journaux, écoutant les 
orateurs, j'en venais à penser que la révolution était, pour 
les partis renaissants, non pas une entreprise visant des 
buts définis et impliquant l'action et le risque, mais bien 
une attitude de constante insatisfaction vis-à-vis de toute 
politique, même s'ils l'avaient préconisée. 

Je ne cache pas que ces indices me causaient beaucoup 
d'appréhensions. Alors que la confusion et l'impuissance des 
pouvoirs avaient été les causes directes du désordre social 
et moral, de la faiblesse diplomatique, de la faillite straté- 
gique, enfin du renoncement national, qui nous avaient jetés 
aux abîmes, quel génie malfaisant, quel Roi des aulnes, nous 
entraînait vers les mêmes brouillards? Quand on pensait 
aux problèmes écrasants qui se dressaient devant la France, 
comment imaginer qu'ils pourraient être résolus, sinon sous 
l'égide d'un État impartial et fort? Mais il me fallait bien 



103 

voir que l'idée que je m'en faisais était rarement partagée. 

Pour moi, la séparation des pouvoirs, l'autorité d'un chef 
de l'État qui en soit un, le recours au peuple par la voie du 
référendum chaque fois qu'il s'agirait de son destin ou de ses 
institutions, c'étaient, dans un pays tel que le nôtre, les bases 
nécessaires de la démocratie. Or, il n'était que trop clair que 
tout ce qui comptait ou allait compter dans la politique 
penchait dans un sens opposé. Le futur personnel dirigeant 
concevait les pouvoirs de demain comme confondus organi- 
quement à la discrétion des partis, le chef de l'État, — à 
condition qu'il y en ait un, — comme un figurant mandaté 
par des groupes parlementaires, le suffrage universel comme 
destiné exclusivement à élire des députés. Pour ce qui était 
de moi-même, tout en admettant ma primauté dans le sys- 
tème provisoire, tout en inscrivant à mon crédit services 
rendus et popularité, tout en me marquant, à l'occasion, une 
adhésion spectaculaire, on ne dissimulait pas l'impatience que 
suscitait l'étendue de mon autorité, ni la méfiance qu'ins- 
pirait le pouvoir dit « personnel ». Ainsi, bien qu'il n'y eût 
pas encore d'opposition directe à mon action, je voyais à 
l'horizon s'amonceler les nuages et je marchais, dès à pré- 
sent, dans une atmosphère alourdie de critiques et d'objec- 
tions. 

A l'Assemblée consultative, cette façon de considérer 
de Gaulle, à la fois sous un angle favorable et sous un autre 
qui ne l'était guère, apparaissait clairement. Je m'y rendais 
souvent, tenant à recueillir les idées à la source et à utiliser 
l'auditoire pour exposer publiquement mon action et mes 
raisons. Mais aussi, j'étais, de nature, attiré par ce que le 
corps parlementaire contient de vie profonde et contrariée, 
d'humanité ardente et voilée, de passions actives et con- 
traintes, et qui, tantôt s'assoupit comme pour donner le 
change, tantôt éclate en heurts retentissants. Par conve- 
nances de protocole, mon entrée et mon départ s'effectuaient 
avec quelque solennité. Mais, tout le temps que je participais 
aux travaux de l'Assemblée, je faisais en sorte de ne la con- 
traindre en rien, respectant son ordre du jour, prenant place 
à l'un de ses bancs, parlant à la même tribune que ses 
membres, devisant avec eux dans les couloirs. Les séances, 
il faut le dire, étaient souvent assez ternes, la plupart des 
orateurs lisant un texte monocorde qui dévidait des géné- 
ralités et accrochait peu l'attention. Cependant, de temps 
en temps, le talent de certains, ministres ou non, tels 



104 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

MM. Auriol, Bastid, Bidault, Boncour, Cot, Denais, Duclos, 
Hervé, Laniel, Marin, Mendès-France, Philip, Pleven, Schu- 
mann, Teitgen, etc., donnait du relief aux débats. Parfois, 
sur un sujet brûlant, les sentiments s'échauffaient, une vive 
émotion collective planait au-dessus des travées. Alors, des 
phrases éloquentes, fusant dans l'atmosphère tendue, pro- 
voquaient des remous de colère ou d'enthousiasme. 

A maintes reprises, je pris la parole à l'Assemblée consul- 
tative. Ce fut parfois pour des exposés concernant de vastes 
sujets, par exemple : le 22 novembre les plans d'ensemble du 
gouvernement, le 21 décembre le pacte franco-russe qui 
venait d'être conclu, le 2 mars la politique à suivre à l'in- 
térieur, le 20 mars l'Indochine où les Japonais attaquaient, 
le 15 mai les leçons à tirer de la guerre après la victoire. 
Dans d'autres cas, j'intervenais à l'improviste au cours du 
débat. En chacune de ces occasions, il s'opérait dans l'assis- 
tance un rassemblement des esprits que traduisait, momen- 
tanément, quelque imposante manifestation. La grandeur des 
sujets traités, l'effet des mots, le contact humain pris avec 
de Gaulle, rappelaient aux délégués la solidarité qui nous 
liait tous ensemble et leur faisaient sentir l'attrait de la com- 
munauté nationale. Pour un instant, nous nous sentions alors 
plus unis, c'est-à-dire meilleurs. 

Mais, s'il était entendu qu'on applaudissait de Gaulle, on 
ne se faisait pas faute de s'en prendre à son gouvernement. 
A travers les observations qui s'adressaient au pouvoir, l'ai- 
greur coulait à flots pressés. En certains cas, elle débordait 
en des attaques en règle contre l'un ou l'autre des ministres. 
Un jour, Jules Jeanneney, ministre d'État, fut assailli d'in- 
vectives à propos de paroles déférentes qu'il avait prononcées, 
en juillet 1940, à l'adresse du Maréchal. Pourtant, depuis 
cette époque, il n'avait jamais cessé d'adhérer à la résistance. 
Dans les premiers mois de 1945, le budget étant soumis, 
pour avis, à la Consultative, il y eut de houleux débats. 
Comme on examinait les crédits de la Justice, l'épuration 
vint sur le tapis. Le ministre, François de Menthon, dut 
subir un feu roulant d'implacables réquisitoires. Une énorme 
majorité prétendit sanctionner « sa criminelle faiblesse » en 
lui refusant la confiance, manifestation platonique, sans doute, 
mais qui donnait la mesure de l'excitation. Peu après, Pierre- 
Henri Teitgen, ministre de l'Information, fut pris à son tour 
comme cible. Les embarras dans lesquels le manque de papier 
plongeait alors la presse de toutes tendances lui étaient im- 



105 

pûtes dans des termes extravagants : « Pornographe, protec- 
teur des agents de l'Allemagne, représentant des trusts, af- 
fairiste, contempteur des Droits de l'Homme, persécuteur des 
journaux de la résistance, responsable de l'absence de la 
France à Yalta, tels sont les traits sous lesquels on vient de 
me représenter », pouvait déclarer Teitgen en répondant aux 
accusateurs. Quand on passa à l'examen du budget des 
Prisonniers, le ministre, Henri Frenay, fut de tous les côtés 
l'objet de furieux reproches, bien qu'à cette date, les pri- 
sonniers étant encore aux mains de l'ennemi, nul ne pût dire 
ce que vaudraient les mesures préparées en vue de leur 
retour. 

Cette agitation bouillonnante recouvrait, en réalité, une 
revendication précise. L'Assemblée ne se résignait pas à n'être 
que consultative. Elle aurait voulu que le pouvoir dépendît 
d'elle. La prétention fut bientôt affirmée. Le 19 mars, je 
reçus une délégation envoyée par tous les groupes. « Nous 
venons, — me dirent les mandataires, « vous faire connaître 
qu'à l'Assemblée il existe un grave malaise. La raison en 
est le rôle étroit où celle-ci est confinée et le fait que le gou- 
vernement agit sans se croire lié par nos avis et par nos 
votes. Nous demandons que, désormais, le pouvoir exécutif 
ne prenne plus de décisions contraires aux positions adoptées 
par l'Assemblée. » 

Céder à cette mise en demeure c'eût été, évidemment, s'en- 
foncer dans la confusion. « Seul, le peuple est souverain », 
répondis-je aux délégués. « En attendant qu'il soit en mesure 
d'exprimer sa volonté, j'ai pris sur moi de le conduire. Vous 
avez bien voulu m'y aider en répondant à mon appel. Ce 
fut votre rôle et ce sera votre gloire. Mais ma responsabilité 
n'en reste pas moins entière. Même la démarche que vous 
faites en ce moment prouve que tout le pouvoir m'est en 
charge, puisque c'est à moi que vous demandez qu'il vous 
en soit remis une part. Mais la situation de la France ne 
permet pas cette dispersion. » 

— « Pourtant ! » s'écrièrent les délégués, « nous repré- 
sentons la résistance. N'est-ce pas à elle qu'il appartient 
d'exprimer la volonté du peuple en l'absence de pouvoirs 
légaux? » 

— « Vous êtes, dis-je, mandatés par les mouvements et 
les partis résistants. Cela vous donne, assurément, le droit 
de vous faire entendre. C'est bien pourquoi j'ai institué l'As- 
semblée consultative et vous ai désignés pour en faire partie. 



106 MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

Tous les problèmes vous y sont soumis. Moi-même et mes 
ministres participons à vos débats. Vous êtes associés à 
l'action du gouvernement par les questions que vous lui 
posez, les explications qu'il vous fournit, les avis que vous 
formulez. Mais je n'irai pas au delà. Veuillez, d'ailleurs, 
considérer que la résistance française a été plus large que les 
mouvements et que la France est plus large que la résistance. 
Or, c'est au nom de la France tout entière, non d'une fraction, 
si valable soit-elle, que j'accomplis ma mission. Jusqu'aux 
futures élections générales, j'ai à répondre du destin du pays 
devant lui et devant lui seul. » 

Les délégués se retirèrent sans cacher leur mécontentement. 
A la suite de leur visite il y eut, cependant, une détente à 
l'Assemblée. S'accommodant de ce qui était fixé aussi net- 
tement, elle se remit à son travail. Au total, celui-ci fut utile. 
L'étude par les commissions et la discussion en séance pu- 
blique des projets concernant les réformes économiques et 
sociales, la justice, l'administration, l'enseignement, les ter- 
ritoires d'outre-mer, apportèrent au ministre, non seule- 
ment l'appui de votes massifs, mais encore d'heureuses sug- 
gestions. L'attention portée et l'hommage rendu à l'action 
des armées par des hommes eux-mêmes éprouvés encou- 
ragea chefs et combattants. A l'étranger, le spectacle d'une 
préfiguration parlementaire dans l'hémicycle du Luxembourg, 
les idées qui s'y exprimaient sans entraves, le fait que la 
politique suivie par le gouvernement y était, somme toute, 
approuvée, renforcèrent l'audience de la France. Enfin, dans 
le public, l'impression que les principales mesures arrêtées 
par le pouvoir étaient débattues au grand jour, qu'il y avait 
un exutoire aux requêtes et aux critiques, qu'on s'acheminait 
ainsi vers un état de choses où le peuple serait remis en pos- 
session de ses droits, contribuèrent certainement à rétablir 
le libre cours des opinions et des sentiments qui est, en pro- 
fondeur, une condition essentielle de l'ordre. 

Une autre est la démonstration que la justice est rendue. 
Or, sous ce rapport, on assistait à un déferlement d'exi- 
gences vindicatives. Après ce qui s'était passé, cette réac- 
tion était trop explicable. La collaboration avait revêtu, sous 
les formes variées des décisions politiques, de l'action poli- 
cière et quelquefois militaire, des mesures administratives, 
des publications et des discours de propagande, non seule- 
ment le caractère de l'abaissement national, mais encore 
celui de la persécution à l'encontre d'une foule de Français. 



107 

Avec le concours de bon nombre d'officiels et d'une masse de 
délateurs, excités et applaudis par un ramas de folliculaires, 
60 000 personnes avaient été exécutées, plus de 200 000 dé- 
portées dont à peine 50 000 survivraient. En outre, 
35 000 hommes et femmes s'étaient vus condamnés par les 
tribunaux de Vichy ; 70 000 « suspects », internés ; 35 000 fonc- 
tionnaires, révoqués ; 15 000 militaires, dégradés, sous l'incul- 
pation d'être des résistants. Maintenant, les fureurs débor- 
daient. Sans doute le gouvernement avait-il le devoir de 
garder la tête froide. Mais passer l'éponge sur tant de crimes 
et d'abus c'eût été laisser un monstrueux abcès infecter pour 
toujours le pays. Il fallait que la justice passe. 

Elle passa. Pendant l'hiver, les cours formées pour juger 
les faits de collaboration firent activement leur office. Certes, 
la rigueur des condamnations se trouva être assez variable 
suivant la composition des jurys. L'ambiance locale se fît 
sentir. Parfois, les audiences furent troublées par des mani- 
festations de foule. Il y eut même, en plusieurs régions, des 
émeutes pour arracher aux tribunaux des condamnations à 
mort. Ce fut le cas, par exemple, à Nîmes, à Maubeuge, à 
Bourges, à Annecy, à Aies, à Rodez. Même, une vingtaine 
de malheureux prévenus furent, ici ou là, massacrés. Le 
gouvernement dut, à plusieurs reprises, réprimer ces explo- 
sions. J'eus à rappeler à la vigilance et à la fermeté les mi- 
nistres de l'Intérieur et de la Justice, à imposer des sanctions 
contre des fonctionnaires coupables de mollesse dans le main- 
tien de l'ordre, à exiger l'inculpation des gens qui l'avaient 
troublé. Cependant, l'œuvre de la Justice fut accomplie 
aussi impartialement qu'il était humainement possible au 
milieu des passions en éveil. Rares ont été les jugements qu'il 
fallut, après coup, reconnaître pour mal fondés. 

2 071 condamnations à mort furent prononcées par les 
cours, en dehors des contumaces. Les dossiers m'étaient en- 
suite soumis, après examen et avis de la commission des 
grâces au ministère de la Justice et appréciation motivée 
du garde des Sceaux. Je les ai tous étudiés, directement assisté 
que j'étais par le conseiller Patin, directeur des affaires cri- 
minelles et des grâces à la Chancellerie, et recevant les avocats 
chaque fois qu'ils en faisaient la demande. Rien au monde 
ne m'a paru plus triste que l'étalage des meurtres, des tor- 
tures, des délations, des appels à la trahison, qui venaient 
ainsi sous mes yeux. En conscience j'atteste, qu'à part une 
centaine de cas, tous les condamnés avaient mérité d'être 



108 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

exécutés. Pourtant, j'accordai la grâce à 1 303 d'entre eux, 
commuant, en particulier, la peine de toutes les femmes, de 
presque tous les mineurs et, parmi les hommes, de la plupart 
de ceux qui avaient agi d'après un ordre formel et en exposant 
leur vie. Je dus rejeter 768 recours. C'est qu'alors il s'agis- 
sait de condamnés dont l'action personnelle et spontanée 
avait causé la mort d'autres Français ou servi directement 
l'ennemi. 

Quant aux 39 900 condamnations à la détention que pro- 
noncèrent les cours de Justice, elles furent, dans leur ensemble, 
équitables et modérées. Il y en eut, dans le même temps, 
55 000 en Belgique, plus de 50 000 en Hollande. Encore, par 
des remises de peine, le gouvernement atténua-t-il l'effet d'un 
grand nombre de jugements. C'est ce qu'il fit, en particulier, 
pour beaucoup de malheureux jeunes gens qui s'étaient laissé 
attirer dans la « Milice », la « Légion des volontaires français » 
ou la « Phalange africaine », et qui reçurent la possibilité de 
s'engager dans le Corps expéditionnaire d'Indochine. Il faut 
ajouter que les juges d'instruction rendirent 18 000 non-lieu. 
Au milieu de 1945, parmi les 60 000 coupables ou suspects 
arrêtés à la libération, il n'y en avait plus un seul qui fût 
encore détenu, à moins d'avoir été inculpé suivant les règles. 
Compte tenu de la masse des faits de collaboration, des flots 
d'atrocités commises à l'encontre des résistants, et si l'on 
évoque le torrent des colères qui se répandit en tous sens dès 
que l'ennemi tourna les talons, on peut dire que l'épuration 
par la voie des tribunaux comporta autant d'indulgence que 
possible. 

Il en fut de même dans la fonction publique. Là, pourtant, 
les rancœurs étaient particulièrement vives, car Vichy avait 
rayé des cadres plus de 50 000 personnes et, d'autre part, 
on avait vu s'étaler chez certains détenteurs de l'autorité 
publique un zèle odieux au service de l'envahisseur. Le Gou- 
vernement provisoire décida de consulter les administrations 
elles-mêmes pour éclairer les sanctions à prendre. Dans chaque 
département ministériel, une commission d'épuration recueil- 
lait les informations, le ministre statuant ensuite par arrêté 
ou le gouvernement par décret. Le recours en Conseil d'Etat 
restait, naturellement, ouvert. En fait, l'immense majorité 
des fonctionnaires s'était honorablement comportée. Même, 
beaucoup d'entre eux avaient, dans l'exercice de leurs attri- 
butions, aidé à la lutte contre l'ennemi et ses complices. Sur 
un effectif de plus de 800 000, les enquêtes ne constituèrent 



109 

qu'environ 20 000 dossiers, au vu desquels furent prononcées 
14 000 sanctions dont à peine 5 000 révocations. C'est en 
connaissance de cause que je déclarai, par la radio, le 18 jan- 
vier : « Ceux qui ont l'honneur de servir l'État le servent, 
j'en réponds, avec ardeur et discipline et méritent d'être en- 
couragés par l'estime des citoyens. » 

La Haute-Cour, destinée à juger les actes d'intelligence 
avec l'ennemi et d'atteinte à la sûreté extérieure de l'État 
commis aux postes les plus élevés, commença à siéger au 
mois de mars. Elle était présidée par le Premier président de 
la cour de Cassation M. Mongibeaux, assisté du Président 
de la Chambre criminelle M. Donat-Guigne, et du Premier 
président de la cour d'Appel de Paris M. Picard. Le jury, 
tiré au sort sur deux listes de 50 noms établis par l'Assemblée 
consultative, comprenait 24 membres, dont 12 étaient en 1940 
députés ou sénateurs. Le président Mornet occupait le siège 
du Ministère public. Quant à l'instruction des procès, elle 
incombait à la « commission d'instruction » formée de 5 ma- 
gistrats et de 6 membres de l'Assemblée. 

Il m'avait paru nécessaire que les hommes qui avaient 
pris, dans les plus hautes fonctions, la responsabilité des 
actes du régime de Vichy eussent à comparaître devant une 
juridiction instaurée à cet effet. Ni les tribunaux ordinaires, 
ni les cours de justice, ni les conseils de guerre, ne se tou- 
vaient au plan de telles causes. Comme les personnages visés 
avaient, soit comme ministres, soit comme hauts-commis- 
saires, résidents généraux ou secrétaires généraux, joué un 
rôle politique, il fallait une capacité politique à la cour qui les 
jugerait. Pour tous les cas du même ordre, en tous temps, 
dans tous les pays, cette condition s'était imposée. C'est 
pour l'observer moi-même que j'instituai la Haute-Cour par 
ordonnance du 18 novembre 1944. 

Cette création avait lieu dans des conditions juridiques à 
coup sûr exceptionnelles. On eût pu imaginer que je laisse 
aux pouvoirs publics qui seraient plus tard établis en vertu 
d'une légalité formelle le soin de faire le nécessaire. Mais 
l'ordre intérieur et la position extérieure de la France exi- 
geaient que la capitulation, la rupture des alliances, la colla- 
boration délibérée avec l'ennemi, fussent jugées sans tarder 
dans la personne des dirigeants qui s'en étaient rendus res- 
ponsables. Sans cela, comment, au nom de quoi, châtier les 
exécutants? Comment, au nom de quoi, prétendre pour la 
France à un rang de grande puissance belligérante et victo- 



110 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

rieuse? En cette matière, comme en tant d'autres, je pris 
sur moi de faire ce qu'il fallait. Il appartiendrait ensuite à 
l'Assemblée nationale, quand elle serait réunie, d'entériner 
la procédure. C'est ce qu'elle ne manqua pas de faire. Bien 
entendu, une fois la Haute-Cour créée, je me gardai de tout 
ce qui eût pu, de mon chef, influencer les poursuites, les ins- 
tructions, les jugements, m'abstenant de toute déposition et 
ne recevant aucune commission rogatoire. Comme je voulais 
que les débats eussent lieu dans la sérénité, sans risque d'être 
troublés par des manifestations ou par des mouvements d'as- 
sistance, je refusai de fixer dans le vaisseau du Palais-Bourbon 
le siège de la Haute-Cour, — ce que beaucoup réclamaient ; 
— je la fis installer tout bonnement au palais de Justice et lui 
assurai la garde d'un service d'ordre important. 

Le premier procès qui vint devant la Haute-Cour fut 
celui de l'amiral Esteva. Au moment de l'arrivée des alliés 
en Afrique du Nord, il occupait le poste de résident-général 
en Tunisie. Conformément aux ordres de Pétain, l'infortuné 
avait laissé débarquer les Allemands, prescrit qu'on leur 
ouvrît les voies, interdit aux forces françaises dans la Régence 
de rejoindre celles qui combattaient l'ennemi. Mais l'occupa- 
tion du territoire tunisien, en particulier de Bizerte, par les 
troupes de l'Axe contraignit Américains, Français et Bri- 
tanniques à y livrer une longue bataille. D'autre part, la 
présence des Allemands et des Italiens dans le royaume de 
Tunis y fournit aux agitateurs l'occasion de se dresser contre 
la France. D'où de lourdes conséquences dans le domaine 
politique. 

L'amiral Esteva fut condamné à la réclusion. Au terme 
d'une carrière qui, jusqu'à ces événements, avait été exem- 
plaire, ce vieux marin, égaré par une fausse discipline, 
s'était trouvé complice, puis victime, d'une néfaste en- 
treprise. 

Le général Dentz lui succéda au banc des accusés. Dans 
les fonctions de haut-commissaire au Levant, il avait, au 
printemps de 1941, permis à des escadrilles allemandes d'at- 
terrir sur les terrains de Syrie comme l'exigeait Vichy, fixé 
les points où la Wehrmacht pourrait éventuellement débarquer 
et, en fin de compte, fait combattre les forces qu'il commandait 
contre les Français Libres et contre les Britanniques. Après 
une première résistance qui pouvait passer pour un « baroud 
d'honneur », Dentz avait demandé à quelles conditions un 
armistice lui serait accordé. Ces conditions, arrêtées par moi- 



111 

même d'accord avec le commandement anglais, comportaient 
la transmission des pouvoirs du haut-commissaire de Vichy à 
celui de la France Libre et, pour tous les militaires et fonc- 
tionnaires français, la possibilité de se rallier à moi. Je faisais 
savoir, qu'en cas d'acceptation de ce que nous proposions, 
aucune poursuite judiciaire ne serait engagée contre le haut- 
commissaire et ses subordonnés. 

Mais, au lieu de souscrire à la conciliation, le général 
Dentz s'était lancé dans une lutte à outrance qui ne pouvait 
profiter qu'à l'ennemi. Le malheureux alla jusqu'à demander 
l'appui direct de l'aviation allemande. Amené à déposer les 
armes après que de grandes pertes eurent été subies de 
part et d'autre, il avait conclu avec les Britanniques une 
convention qui, assurément, faisait l'affaire de l'Angleterre, 
mais pas du tout celle de la France. En effet, c'est aux Bri- 
tanniques, et non point à la France Libre, que^ le haut- 
commissaire de Vichy abandonnait le sort des États sous 
mandat français. Il obtenait, en même temps, que les troupes 
et les cadres sous ses ordres fussent soustraits au contact 
des « gaullistes » et immédiatement embarqués pour la Métro- 
pole sur des navires qu'envoyait Vichy, d'accord avec les 
Allemands. Ainsi, rien ne justifiait plus l'immunité que 
j'avais pu, naguère, envisager à son sujet. 

Le général Dentz fut condamné à la peine de mort. Mais, 
tenant compte des loyaux et beaux services qu'il avait rendus 
en d'autres temps et compatissant à ce drame du soldat 
perdu, je le graciai aussitôt. 

Les procès faits aux serviteurs du triste régime de Vichy 
déterminèrent bientôt la Haute-Cour à ouvrir celui du maître. 
Le 17 mars, elle décida que le maréchal Pétain serait jugé 
par contumace. C'était là une échéance lamentable et iné- 
vitable. Mais, autant il était à mes yeux nécessaire, du point 
de vue national et international, que la justice française 
rendît un verdict solennel, autant je souhaitais que quelque 
péripétie tînt éloigné du sol de la France cet accusé de quatre- 
vingt-neuf ans, ce chef naguère revêtu d'une insigne dignité, 
ce vieillard en qui, lors de la catastrophe, nombre de Français 
avaient mis leur confiance et pour qui, en dépit de tout, beau- 
coup éprouvaient encore du respect ou de la pitié. Au général 
de Lattre, qui me demandait quelle conduite il devrait tenir 
s'il advenait que ses troupes, approchant de Sigmaringen, 
trouvassent là ou ailleurs Pétain et ses anciens ministres 
j'avais répondu que tous devraient être arrêtés, mais que, 



112 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

pour ce qui était du Maréchal lui-même, je ne désirais pas 
qu'on eût à le rencontrer. 

Or, le 23 avril, Pétain arrivait en Suisse. Il avait obtenu 
des Allemands qu'ils l'y mènent et des Suisses qu'ils l'y 
accueillent. M. Karl Burckhardt, ambassadeur de la Confédé- 
ration, étant venu me l'annoncer, je lui dis que le gouverne- 
ment français n'était aucunement pressé de voir extrader 
Pétain. Mais, quelques heures plus tard, reparaissait Karl 
Burckhardt. « Le Maréchal, me déclara-t-il, demande à re- 
gagner la France. Mon gouvernement ne peut s'y opposer. 
Philippe Pétain va donc être conduit à votre frontière. » 
Les dés étaient jetés. Le vieux Maréchal ne pouvait douter 
qu'il allait être condamné. Mais il entendait comparaître en 
personne devant la justice française et subir la peine, quelle 
qu'elle fût, qui lui serait infligée. Cette décision était coura- 
geuse. Le général Kœnig prit Pétain en charge à Vallorbe. 
Voyageant en train spécial et protégé par une solide escorte 
contre les voies de fait que certains voulaient exercer contre 
lui, le Maréchal fut interné au fort de Montrouge. 

Tandis que la justice accomplissait son œuvre, il eût été 
désirable que l'opinion fût tenue au courant des raisons de 
ses jugements. Certes, l'étalage excessif des procès dans la 
presse aurait été scandaleux. Mais, sur des sujets qui mettaient 
les passions à vif, une information objective eût mis de l'ordre 
dans les esprits. Malheureusement, les cours fonctionnaient 
dans le temps où les journaux, réduits à des formats infimes, 
ne pouvaient consacrer aux débats judiciaires que de très 
sommaires comptes rendus. C'est, d'ailleurs, la même indi- 
gence qui empêchait que le public fût suffisamment ren- 
seigné sur les opérations militaires, les affaires diplomatiques, 
l'état de l'économie, la vie des pays alliés. Les épisodes es- 
sentiels de cette période échappaient largement à la connais- 
sance des Français. Nombre d'entre eux pensaient que la 
censure arrêtait les nouvelles. Mais beaucoup, imaginant les 
problèmes posés et les événements en cours et ignorant ce 
qui était fait pour diriger ceux-ci et résoudre ceux-là, en 
concluaient tristement que la France n'y pouvait rien. 

Une affreuse pénurie de papier étranglait, en effet, la 
presse. En la matière, notre industrie se trouvait dans le 
pire état, tandis que, faute de devises, nous ne pouvions 
passer à l'étranger que de maigres commandes et, qu'au 
surplus, les convois alliés assuraient de tout autres transports. 
Tl avait donc fallu rationner étroitement les journaux, ce 



113 

qui les limitait à des dimensions dérisoires. Comme, en outre, 
presque tous appartenaient à des tendances en ébullition, la 
propagande s'emparait de ce qui s'y trouvait de place au 
détriment de l'information. Combien la réalité était-elle 
éloignée des projets caressés au temps de la résistance 1 

Créer une grande presse, c'avait été le rêve des clandestins. 
Ils la voulaient honnête et sincère, affranchie des puissances 
d'argent, d'autant plus que l'indignation provoquée par les 
feuilles de l'occupation était venue s'ajouter au mauvais 
souvenir laissé par les journaux d'avant-guerre quant à 
l'indépendance et à la véracité. Au demeurant, la plupart des 
mouvements et des partis résistants s'étaient dotés dans 
l'ombre de quotidiens et d'hebdomadaires. Ils estimaient, à 
présent, avoir le droit de les faire paraître au grand jour et 
par priorité. 

Dès Alger, le gouvernement avait réglé par avance la 
situation de la presse lors de la libération. L'Ordonnance du 
6 mai 1944 prescrivait que les journaux publiés dans l'une 
ou l'autre zone quand l'ennemi y faisait la loi ne pourraient 
plus reparaître. Leurs biens seraient placés sous séquestre 
et les organes de la clandestinité recevraient la faculté de 
louer leurs installations. Comme il n'était pas question de 
créer un monopole, d'autres journaux, nouveaux ou anciens, 
pourraient voir ou revoir le jour. D'autre part, l'Ordonnance 
visait à sauvegarder l'indépendance de la presse par rapport 
aux groupes financiers. Aussi les sociétés de presse et la 
publicité étaient-elles réglementées. Il était, en outre, prévu 
que les prix de vente des publications devraient être assez 
élevés pour les faire vivre et que les comptes et bilans seraient 
obligatoirement publiés. 

C'est sur ces bases que la presse française avait réapparu 
du jour au lendemain. Non point, on le pense bien, sans 
bouillonnements et bousculades. A Paris et aux chefs-lieux 
des départements, un personnel généralement nouveau et 
inexpérimenté installait des feuilles péremptoires dans des 
immeubles où, autrefois, s'élaboraient des organes connus. 
Pourtant, si grande était la satisfaction des Français de re- 
trouver en liberté les idées et les informations que les journaux 
et les revues se vendaient en abondance. On assistait à une 
extraordinaire floraison de publications. Chacune était, — 
et pour cause, — minuscule, mais tirait beaucoup d'exem- 
plaires. D'ailleurs, l'ensemble reflétait toute la gamme des 
opinions. 

t. m. 8 



1U MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Profilant des dispositions arrêtées par l'Ordonnance, les 
journaux de la résistance s'étaient jetés en avant. Bien en- 
tendu, les communistes n'avaient pas été les derniers. Sous 
leur coupe, deux quotidiens de Paris, L'Humanité et Ce Soir, 
70 hebdomadaires, parmi lesquels Action, L'Avant- Garde, 
La Terre, Les Lettres françaises, etc., et 50 feuilles de pro- 
vince, prétendaient déceler partout le fascisme et ses sabo- 
tages et soutenaient tous les griefs. Ils détenaient, en outre, 
leur large part dans la rédaction du Front national, de 
Franc-Tireur, de Libération, du Canard enchaîné, etc. Les so- 
cialistes, se contentant, à Paris, du Populaire, mais disposant, 
dans les départements, de nombreux journaux locaux, tels 
Libération-Nord, Le Provençal, La République du Sud- 
Ouest, etc., s'y consacraient à ce qui était pour eux la grande 
affaire : reconstituer leur parti. Les chrétiens-sociaux sen- 
taient le vent souffler en poupe de leur nacelle et s'enchan- 
taient de l'importance de L'Aube, du grand tirage & Ouest- 
France, du développement de Temps présent et de Témoignage 
chrétien. Quant aux feuilles issues des mouvements : Combat, 
Le Parisien libéré, Résistance, Défense de la France, France 
libre, éclectiques et multiformes, elles prospéraient, tout 
comme les régionaux venus de la même origine, La Voix du 
Nord, L'Espoir, etc. 

Dans la carrière où s'élançaient les feuilles naguère clan- 
destines, d'autres organes tâchaient d'accéder. Il leur fallait 
l'autorisation. J'intervenais pour qu'elle leur soit donnée, 
chaque fois qu'il s'agissait d'une entreprise ayant assez de 
moyens pour pouvoir courir sa chance. Le Figaro, qui lors 
de l'occupation de la zone Sud s'était, comme on disait, 
« sabordé », avait repris sa publication deux jours avant que 
la capitale ait été libérée. Toutefois, son détenteur n'en avait 
pas la propriété. Je fis en sorte qu'il pût, néanmoins, éditer 
le journal. L'Époque, L'Ordre, qui avaient eux aussi mis 
un terme à leur existence pour ne pas subir le contrôle 
de l'ennemi, reçurent la permission de renaître et, par là, 
leur part de papier. Pour La Croix, qui s'était quelque peu 
prolongée dans la zone Sud après l'arrivée des Allemands, 
mais dont nombre de rédacteurs participaient à la résistance, je 
prononçai le « Nihil Obstat. » A des journaux nouveaux, tels : 
Le Monde, Paris-Presse, Les Nouvelles du matin, La Dépêche 
de Paris, etc., j'accordai le droit de prendre leur essor. Il me 
semblait désirable que la presse française s'ouvrît largement 
à des formules et à des plumes diverses et rajeunies. 



115 

La même tornade que les événements avaient déchaînée 
sur la presse secouait les milieux littéraires et artistiques. Les 
écrivains, en particulier, du fait de leur vocation de connaître 
et d'exprimer l'homme, s'étaient trouvés au premier chef 
sollicités par cette guerre où se heurtaient doctrines et pas- 
sions. Il faut dire que la plupart et, souvent, les plus grands 
d'entre eux avaient pris le parti de la France, parfois d'une 
manière magnifique. Mais d'autres s'étaient, hélas 1 rangés 
dans le camp opposé avec toute la puissance de leurs idées 
et de leur style. Contre ceux-ci déferlait, à présent, une 
vague d'indignation. D'autant plus qu'on voyait trop bien 
vers quels crimes et vers quels châtiments leurs éloquentes 
excitations avaient poussé de pauvres crédules. Les cours de 
justice condamnèrent à mort plusieurs écrivains notoires. S'ils 
n'avaient pas servi directement et passionnément l'ennemi, je 
commuais leur peine, par principe. Dans un cas contraire, — le 
seul, — je ne me sentis pas le droit de gracier. Car, dans les 
lettres, comme en tout, le talent est un titre de responsabilité. 
Le plus souvent, les cours rendaient des verdicts moins sévères. 
Mais, en dehors des fautes sanctionnées, certaines légèretés ou 
inconséquences étaient bruyamment reprochées à nombre de 
ceux que leur réussite avait mis en vedette. Naturellement, 
les rivalités ne manquaient pas d'inspirer les rumeurs, c'est- 
à-dire, parfois, les erreurs. Bref, le monde de la littérature, 
des arts, du théâtre, vivait sous un ciel d'orage. 

L'Académie s'en préoccupait. Elle-même se voyait l'objet 
de vives attaques. « Faut-il dissoudre l'Académie? » C'était 
Je thème d'une campagne qui trouvait beaucoup d'échos. 
De maints côtés, on mettait en lumière le coupable compor- 
tement de plusieurs de ses membres et l'audience qu'ils avaient 
jusqu'au bout trouvée chez des collègues. On me pressait 
d'user de mes pouvoirs pour rénover l'Académie, voire pour 
la supprimer. C'est dans un trouble profond qu'était plongée 
cette compagnie. 

Son secrétaire perpétuel, l'illustre et courageux Georges 
Duhamel, me soumit les éléments de la cause. Il me peignit 
les difficultés que lui-même avait dû vaincre, avec l'aide de 
quelques membres, pour empêcher que, sous l'occupation, 
l'Académie n'adoptât une attitude fâcheuse quand les plus 
fortes pressions s'efforçaient de l'y amener. Pour reprendre 
le cours de sa vie, la compagnie avait maintenant de rudes 
obstacles à surmonter. Devait-elle exclure ou, tout au moins, 
suspendre ceux de ses membres qui étaient condamnés ou 



116 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

sous le coup de l'être? Pénibles débats à prévoir! D'autre 
part, une douzaine d'académiciens étaient morts depuis 1939. 
On ne les avait pas remplacés. Certes, on pouvait à présent 
procéder à des élections. Mais comment atteindre le quorum, 
étant donné que certains membres se souciaient peu de se 
manifester? Surtout, il fallait redouter que l'institution ne 
fût, désormais, si bouleversée et si divisée qu'elle eût grand 
mal à se reprendre. Mais alors, comment resterait-elle l'in- 
comparable représentation de la pensée, de la langue, de la 
littérature françaises qu'elle devait être par destination et 
qui avait, depuis trois siècles, si puissamment contribué au 
rayonnement de notre pays? « Tout serait rendu plus facile », 
ajoutait mon éminent interlocuteur, « si vous-même acceptiez 
d'entrer à l'Académie. » 

Avec beaucoup de^ considération, j'écartai cette perspec- 
tive. « Le chef de l'État », répondis-je à Georges Duhamel, 
« est protecteur de l'Académie. Gomment en deviendrait-il 
membre? Et puis, de Gaulle, vous le savez bien, ne saurait 
appartenir à aucune catégorie, ni recevoir aucune distinction. 
Cela dit, il est du plus haut intérêt français que l'Académie 
joue de nouveau le rôle qui est le sien. Mon intention est de 
ne rien changer à la constitution que lui donna Richelieu et, 
en dehors des instances engagées contre ceux que vous savez, 
de garantir à votre compagnie l'indépendance et la sécurité. 
Toutefois, je pense qu'elle aurait avantage à mettre à profit 
les circonstances extraordinaires dans lesquelles nous nous 
trouvons pour repartir sur de nouvelles bases. Puisque beau- 
coup de ses fauteuils sont vacants, pourquoi l'Académie, 
usant d'une procédure exceptionnelle, ne suspendrait-elle pas, 
pour un jour, la règle de la candidature? Pourquoi n'appel- 
lerait-elle pas spontanément à siéger dans son sein quelques 
écrivains éminents dont elle sait qu'ils en sont dignes et qui 
se montrèrent, dans l'épreuve, les champions de la liberté 
de l'esprit et ceux de la France? Son prestige, sa popularité, 
y gagneraient, j'en suis sûr. » 

Cependant, quelques jours plus tard, réunissant autour de 
moi tous les académiciens en mesure de s'y trouver, je cons- 
tatai que, si mes apaisantes promesses étaient très bien ac- 
cueillies, ma suggestion novatrice l'était moins. En fin de 
compte, l'Académie, rassurée par le bon ordre qu'elle voyait 
se rétablir partout, en revint à ses habitudes. Pour ma part, 
je me félicitai de voir revivre cette précieuse institution, 
non sans regretter, pourtant, qu'elle n'ait pu, en corps, assez 



117 

hautement, rendre hommage à la libération de la France. 

Ainsi, par l'effet conjugué du progrès social accompli, de 
la liberté retrouvée, de la justice rendue, de l'autorité à 
l'œuvre, la nation reprend ses esprits. Après tous les déchire- 
ments occasionnés par la guerre, c'est le début de la con- 
valescence. Celle-ci, pourtant, serait précaire, si le pays 
ravagé ne retrouvait pas son équilibre physique. Qu'au mo- 
ment même où la fortune recommence à nous sourire, nos 
finances aillent à la faillite, notre économie à la ruine, c'en 
serait fait décidément du rang, de l'ordre, de l'avenir de la 
France. Au contraire, qu'en dépit des affreuses conditions 
dans lesquelles nous sommes plongés, le pouvoir parvienne 
à procurer à l'activité nationale une base solide de redres- 
sement, tout le reste, au long des années, pourra nous venir 
par surcroît. Pas question, bien entendu ! de talisman, ni 
de baguette magique. Seules, des mesures catégoriques auront 
de l'efficacité. 

Le budget dressé par le gouvernement pour l'année 1945 
porte une lumière cruelle sur nos finances, telles qu'elles sont 
après plus de cinq ans de guerre et plus de quatre ans d'in- 
vasion ; 390 milliards de dépenses prévues, dont 175 pour 
les besoins militaires ; en regard, 176 milliards de recettes 
normales ; déficit : 55 %. La dette publique se monte à 
1 800 milliards, soit quatre fois plus qu'avant-guerre. Dans 
ce total, la dette à court terme compte pour 800 milliards, 
dont les créanciers peuvent à tout moment réclamer le rem- 
boursement. Comme, au surplus, le quart des frais a été, 
depuis 1939, réglé par avances de la Banque, la circulation 
fiduciaire a quadruplé. 

Or, cette énorme inflation des dépenses, de la dette et des 
moyens de paiement est supportée par une économie terri- 
blement déficiente. Quand s'ouvre l'année 1945, le taux de 
production n'atteint pas la moitié du chiffre de 1938 et les 
échanges extérieurs sont nuls. Sans doute, l'emprunt de la 
libération, en prélevant sur les liquidités, a-t-il évité de 
justesse la catastrophe qu'eût provoquée l'afflux soudain de 
cette masse flottante sur des marchés vides aux trois quarts. 
D'autre part, le trésor y a trouvé de quoi faire face à l'im- 
médiat. Mais, pour salutaire qu'ait été l'expédient, il faut 
maintenant tout autre chose : une politique de longue haleine. 

A ce sujet, doctrines et experts s'opposent. En dehors du 
système communiste, qui comporterait une production forcée 
et une consommation misérable, et du libéralisme intégral, 



118 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

suivant lequel on devrait laisser les choses s'arranger d'elles- 
mêmes, nous nous trouvons devant deux théories. 

Les uns déclarent : « Face à l'inflation, prenons le taureau 
par les cornes. Opérons dans les liquidités une ponction ra- 
dicale en décrétant tout à coup que les billets actuels n'ont 
plus cours, que les porteurs doivent sans délai les échanger 
aux caisses publiques, qu'il ne leur sera remis en vignettes 
nouvelles que le quart de leur avoir et que le solde sera ins- 
crit au crédit des propriétaires mais sans pouvoir être utilisé. 
En même temps, bloquons les comptes et ne laissons à chaque 
détenteur la faculté de prélever sur le sien que des sommes 
très limitées. De cette façon, nous réduirons les possibilités 
d'achat et, du même coup, le champ du marché noir. Quant 
aux prix, bloquons-les aussi et à un niveau assez bas pour que 
les consommateurs, restreints dans leurs moyens de paiement, 
puissent tout de même payer ce qui leur est nécessaire. Seuls 
les produits de luxe renchériront à volonté. On doit prévoir, 
évidemment, que les ressources du trésor seront gravement 
affectées par un pareil resserrement. Il n'est, pour y parer, 
que d'instituer un grand impôt sur le capital. Ces dispo- 
sitions sont dures. Mais, pour peu que le général de Gaulle y 
applique son autorité, elles permettront de surmonter la 
crise. » 

Ainsi raisonnent les tenants de la manière forte. Ils citent 
à l'appui de leur thèse l'exemple du gouvernement de 
Bruxelles, où M. Camille Gutt, ministre des Finances, vient 
effectivement de stabiliser le franc belge grâce au blocage 
simultané des billets, des comptes en banque, des prix, des 
salaires, des traitements. 

D'autres disent : « L'inflation est moins la cause que l'effet 
du déséquilibre. Celui-ci est inévitable. En temps de guerre 
totale, rien ne peut faire que la production des denrées et des 
objets de consommation soit maintenue au niveau normal, 
puisque beaucoup de matières, d'outillages et de travailleurs 
sont employés à d'autres fins. Rien, non plus, ne peut em- 
pêcher les gouvernements de distribuer à un nombre étendu 
de catégories de vastes rémunérations. Dans tous les États 
belligérants, on voit donc le public pourvu de ressources 
nominales supérieures à ce qu'elles étaient, les biens de 
consommation insuffisants par rapport aux demandes, les 
prix en pleine ascension, la monnaie battue en brèche. Si 
la situation est plus grave en France qu'ailleurs, c'est parce 
que notre pays est, depuis des années, coupé du monde exté- 



1 1 9 

rieur, que les occupants ont opéré sur ses ressources des pré- 
lèvements exorbitants, que leur présence a provoqué l'arrêt 
ou le ralentissement de maintes branches de l'industrie, que 
maintenant le manque de matières premières et d'équipe- 
ments, le défaut d'importations, la nécessité d'employer une 
large part des moyens qui nous restent à des travaux urgents 
de reconstruction, retardent la reprise de la production. Or, 
tout dépend de cette reprise. Des artifices brutaux ajoute- 
raient à notre mal en enlevant aux producteurs l'envie et 
les moyens de se mettre à l'ouvrage et en ruinant décidément 
le crédit de l'État et celui de la monnaie. Au contraire, pous- 
sons l'économie au démarrage et à l'expansion. Quant à 
l'excès des liquidités, épongeons-le par des bons du trésor 
qui favorisent l'esprit d'épargne et répandent dans le public 
le sentiment que chacun dispose de ce qui lui appartient. 
Dans le même ordre d'idées, gardons-nous de tout impôt 
systématique sur le capital. Poursuivons simplement la con- 
fiscation des enrichissements coupables. Cette méthode n'est 
pas miraculeuse. Mais, grâce à la confiance que le pays fait 
à de Gaulle, elle nous mènera au redressement. » 

C'est à moi, en dernier ressort, qu'il appartient de trancher. 
Aussi suis-je saisi de la querelle par toutes les voies des rap- 
ports administratifs, des avis des groupes d'intérêts, des 
exposés de la presse. A l'Assemblée consultative, André 
Philip, rapporteur général du budget, Jules Moch et d'autres 
délégués se font, au début de mars, les apôtres éloquents du 
prélèvement sur les signes monétaires, les comptes et le ca- 
pital, tandis que René Pleven expose un tout autre plan. 
Il faut dire que cette affaire divise le gouvernement. Les deux 
thèses y ont chacune un protagoniste ardent autant que 
qualifié. Mendès-France, ministre de l'Économie nationale, 
s'identifie à la première. Pleven, ministre des Finances, 
soutient la seconde à fond. Comme tous les deux sont des 
hommes de qualité et d'ambition, que de ce fait ils rivalisent, 
qu'ils se trouvent porter en la matière une responsabilité 
égale, l'un pour les prix et les échanges, l'autre pour le budget 
et la monnaie, que le litige concerne un problème dont dépend 
le sort du peuple français, toute cote mal taillée serait, à 
mes yeux, aussi vaine qu'inconvenante. Après en avoir lon- 
guement débattu avec eux et en moi-même, j'opte pour la 
voie progressive et je repousse le blocage. 

Ce n'est point que je sois convaincu par des arguments 
théoriques. En économie, non plus qu'en politique ou en 



120 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

stratégie, il n'existe, à mon sens, de vérité absolue. Mais il y a 
les circonstances. C'est l'idée que je m'en fais qui emporte 
ma décision. Le pays est malade et blessé. Je tiens donc 
pour préférable de ne pas, en ce moment, bouleverser sa sub- 
sistance et son activité, d'autant que les mois à venir vont, 
par la force des choses, améliorer sa condition. S'il n'était 
pas d'autre moyen de le tirer d'affaire que de jouer le tout 
pour le tout, je n'y manquerais certes pas. Mais pourquoi 
le jeter dans de périlleuses convulsions, dès lors que, de 
toute manière, il va recouvrer la santé? 

Quant à l'expérience que le gouvernement de Bruxelles 
a réussie, de son côté, je ne crois pas qu'elle vaille pour la 
France. Car les conditions matérielles et morales sont pro- 
fondément différentes chez les Belges et chez nous. La Bel- 
gique a, moins que la France, souffert de l'occupation. Les 
prélèvements sur ses ressources sont restés assez limités. En 
vertu d'une manœuvre de la propagande allemande, ceux 
de ses prisonniers qui sont de race flamande ont été depuis 
longtemps renvoyés dans leurs foyers. A présent, les Belges 
prennent à la guerre une part peu dispendieuse. Au surplus, 
il ne s'est pas trouvé chez eux de régime semblable à Vichy ; 
les communistes n'y comptent guère ; le trouble national 
n'atteint pas de grandes profondeurs. Sur ce pays peu étendu, 
d'une structure simple, dont les armées alliées rétablissent 
elles-mêmes les communications, le contrôle de l'administra- 
tion s'exerce sans difficultés. Mais, surtout, M. Camille Gutt 
est en mesure d'empêcher que le blocage des prix et de la 
monnaie étrangle le ravitaillement. Comme le gouvernement de 
Bruxelles dispose en Amérique d'une vaste réserve de devises, 
en raison des ventes de minerai et, notamment, d'uranium, 
effectuées aux États-Unis par le Congo tout au long de la 
guerre ; comme le port d'Anvers est la destination de la plupart 
des convois alliés ; comme les Anglo-Saxons, pour des raisons à 
la fois politiques et stratégiques, veulent faciliter les choses aux 
autorités belges, le ministère Pierlot-Gutt-Spaak peut im- 
porter de grandes quantités de denrées américaines et cana- 
diennes. Ainsi, au lendemain du blocage, les producteurs belges 
ayant suspendu toute livraison, le gouvernement a pu, aussi- 
tôt, garnir les marchés des aliments et des objets qu'il a achetés 
au Nouveau Monde et qu'il a fait vendre à bas prix. C'est 
pourquoi, après maintes secousses, l'équilibre s'est rétabli 
sans que la faim et le désordre aient fait leur apparition. 

Mais nous, où sont nos crédits? Chez les autres, nous 



L ORDRE 121 

n'avons que des dettes. C'est à peine si les accords naguère 
passés avec Washington et avec Ottawa pour des « importa- 
tions de six mois » ont reçu, au printemps de 1945, un com- 
mencement d'exécution. Indépendamment des motifs poli- 
tiques qui déterminent nos alliés à nous tenir la dragée haute, 
ils ne se soucient pas de surcharger leurs navires et de les 
détourner vers nos ports qui sont loin des champs de bataille. 
A tout prendre, l'expérience belge ne saurait donc me con- 
vaincre d'adopter le système du blocage et des prélèvements. 
Que la nation libérée produise le plus possible ! Que l'État 
l'y aide et l'y pousse ! Qu'en échange elle lui fournisse, sous 
forme d'impositions normales et de placements de l'épargne, 
de quoi couvrir les dépenses qu'il assume pour le salut public ! 
Telle est la décision prise en mars 1945. 

Celle-ci ne sera pas changée. Jusqu'au bout, elle guidera 
la politique financière et économique du Gouvernement pro- 
visoire. Pourtant, il faudra pourvoir, en dehors des charges 
ordinaires, au déficit énorme que creuseront dans le budget 
de 1945 les frais de la guerre et de la reconstruction, le retour 
et le reclassement des prisonniers et des déportés, la remise 
en place des réfugiés, le renvoi dans leurs foyers des hommes 
démobilisés, l'expédition de nos troupes en Indochine. Mais 
les excédents de recettes, la confiscation des profits illicites, 
la conversion en rentes 3 % des titres 4 % de 1917 et de 
1918 et 4 1/2 % de 1932, surtout les bons du trésor auxquels 
le public ne cessera pas de souscrire, permettront de faire face 
à tout. Sans doute procédera-t-on, au mois de juin, à l'échange 
des billets de banque, ce qui rendra caduques au profit de 
l'État celles des anciennes vignettes qui ne seront pas pré- 
sentées. Mais l'opération se fera franc pour franc. Sans doute 
devra-t-on, entre janvier et décembre, poursuivre des ajus- 
tements de prix et de salaires, mais le pouvoir en restera 
maître et, au total, les augmentations ne dépasseront pas 
50 %. En même temps, la production ne cessera pas de 
s'élever, d'autant mieux qu'à la suite d'accords passés en 
février et mars avec la Belgique, la Suisse, la Grande-Bretagne 
et les États-Unis, les importations reprennent. En fin de 
compte, l'activité économique sera, à la fin de 1945, double 
de ce qu'elle était lors de la libération et la circulation fidu- 
ciaire demeurera inférieure au montant qu'elle atteignait au 
moment de mon arrivée à Paris. A une époque et dans une 
matière où il n'y a aucune chance que quiconque soit satis- 
fait, je n'attends pas que ce résultat soulève de l'enthou- 



122 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

siasme. Je m'en contente, cependant, puisqu'après avoir 
chancelé sur un chemin bordé d'abîmes le pays sera, au 
terme de l'année, engagé sur la route d'une nouvelle pros- 
périté. 

Gomme il est naturel, Pierre Mendès-France quitte le 
gouvernement, sur sa demande, au mois d'avril. Il le fait 
avec dignité. Aussi gardé- je mon estime à ce collaborateur 
d'une exceptionnelle valeur. Au demeurant, si je n'adopte 
pas la politique qu'il préconise, je n'exclus nullement de 
la faire mienne un jour, les circonstances ayant changé. 
Mais, pour que Mendès-France soit, éventuellement, en 
mesure de l'appliquer, il faut qu'il sache rester fidèle à sa 
doctrine. C'est dans ce sens que, pour un ministre, le départ 
peut être un service rendu à l'État. Je réunis en un seul 
ministère celui des Finances et celui de l'Économie. Pleven 
en reçoit la charge. Compagnon d'un esprit brillant et étendu 
qui s'applique à être modeste, commis voué aux tâches com- 
pliquées qui les embrasse d'une souple étreinte, il s'acquitte 
de ses fonctions sans que notre misère lui permette de spec- 
taculaires succès, mais de telle façon que le pays progresse 
en fait de ressources et de crédit. Bien que, parfois, je juge 
ses détours superflus, sa plasticité excessive, je lui accorde 
ma confiance et ne cesse de le soutenir. 

J'en fais autant pour tous les ministres, obligé que je suis 
de me tenir à leur égard dans la position singulière qu'exige 
ma fonction d'arbitre, mais convaincu de leur mérite et sen- 
sible à leur amitié. Aujourd'hui, après nombre d'années et 
de changements dans les attitudes, je n'évoque pas sans 
émotion la cohésion de cette équipe et le concours que ses 
membres m'ont apporté dans une tâche historique. Si divers 
que puissent être mes vingt collaborateurs, il est de fait que nous 
n'aurons qu'une seule et même politique jusqu'au jour de la 
victoire. Certes, ils se trouvent, pour la plupart, rattachés 
à des partis, mais les malheurs de la patrie sont trop récents 
et mes pouvoirs trop bien reconnus pour qu'aucun veuille 
et puisse songer à jouer isolément. Quand on est ministre, 
c'est, en fait, vis-à-vis du général de Gaulle et de lui seul 
qu'on est responsable. Il en résulte, dans l'action du pouvoir, 
une unité qui, d'elle-même, commande la remise en ordre de 
l'État et du pays. 

Je consulte souvent Jules Jeanneney, doyen austère et 
mesuré de notre gouvernement. Ministre de Clemenceau lors 
de la première guerre mondiale, il ne voulut, ensuite, être 



L'ORDRE 123 

celui de personne. A présent, il est le mien. Totalement 
dévoué à la chose publique, il nous apporte une capacité 
juridique et une expérience politique qui m'ont conduit à 
lui confier la préparation des projets relatifs aux institutions. 
Nul, plus que l'ancien président du Sénat, n'est convaincu 
qu'il faut, de fond en comble, transformer le régime d'antan. 
Constamment, j'ai affaire aux trois ministres « militaires ». 
André Diethelm, dont je ne crois pas qu'il existe de com- 
pagnon plus fidèle, ni de commis d'une conscience plus haute, 
organise, encadre, équipe l'armée au moral à vif, aux élé- 
ments foncièrement différents, aux moyens déficitaires, qui 
sera celle de la victoire. Louis Jacquinot s'applique adroite- 
ment à faire en sorte, qu'en dépit des coups de canon tirés en 
sens opposés, des navires détruits ou sabordés, des décombres 
des arsenaux, il renaisse une marine française. Charles Tillon, 
tendu, soupçonneux, ne s'en consacre pas moins efficace- 
ment à la résurrection des fabrications de l'Air. Je travaille 
chaque jour avec Georges Bidault, ministre des Affaires 
étrangères. Versé, depuis des années, dans l'histoire et dans 
la critique des sujets qu'il doit traiter mais tout neuf 
dans la pratique des choses, impatient déjà de voler de 
ses propres ailes mais soucieux de ne pas s'écarter encore 
de la ligne que j'ai tracée, tenté de s'absorber dans sa 
tâche ministérielle mais en même temps attentif à la 
gestation du mouvement politique dont il entend prendre la 
tête, il surmonte ces contradictions à force d'intelligente 
finesse. A maintes reprises, Adrien Tixier m'entretient de 
l'ordre public. Aucune péripétie n'altère l'égalité d'âme du 
ministre de l'Intérieur. Pourtant, il ne dispose que de 
forces insuffisantes et ne cesse pas d'être harcelé par les 
sommations des vengeurs ou, au contraire, par les adjura- 
tions de certaines catégories qui voudraient que l'autorité 
n'apprît rien et oubliât tout. Enfin, ce mutilé de guerre souffre 
à toute heure le martyre ; dans un an, il sera mort. 

Par intervalles, l'aigreur déferle à Pencontre d'autres mi- 
nistres. Ainsi de François de Menthon, garde des Sceaux, 
qui a dans ses attributions celle, brûlante, de constituer les 
cours, les chambres civiques, la Haute-Cour et d'assurer leur 
indépendance et qui le fait comme il le doit. Le jeune, idéaliste, 
éloquent Pierre-Henri Teitgen se voit aussi porter des coups, 
puisqu'il dirige l'Information et réglemente les affaires de 
presse. Ceux qui l'attaquent trouvent, il est vrai, à qui parler. 
Rien n'ébranle la lucidité robuste de Robert Lacoste, ministre 



124 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

de la Production. Son lot, pourtant, est ingrat. Qu'il s'agisse 
de l'énergie, de l'outillage, des matières premières, que soient 
en cause les mines, la métallurgie, l'industrie textile, le papier, 
il n'est pour lui que déficits, impasses, goulots d'étranglement. 
Mais, sans faire beaucoup de bruit, il abat beaucoup de be- 
sogne et n'échoue jamais son bateau. Au ministère du Travail, 
Alexandre Parodi tisse patiemment et malaisément la toile 
de Pénélope que constitue l'échelle des salaires. Le retour 
des Prisonniers est préparé par Henri Frenay. Comme les 
partis surenchérissent d'avance sur les revendications qu'ils 
élèveront au nom de ces 2 millions d'électeurs, l'orage gronde 
autour du ministre. Mais, de tous les membres de mon gou- 
vernement, celui qui est attelé à la tâche la plus ardue, le 
plus assuré de ne pouvoir satisfaire personne, le moins mé- 
nagé par les critiques et les caricatures, c'est Paul Ramadier, 
en charge du Ravitaillement. Je l'y ai appelé en novembre. 
Vaillamment, méthodiquement, il s'acharne et il réussit à 
réunir et à distribuer les maigres rations de l'époque, opposant 
au flot des brocards sa rocailleuse solidité, mais sensible à leur 
injustice. 

Quelques ministres sont davantage soustraits aux saccades 
de l'opinion. C'est le cas pour Paul Giacobbi, esprit habile et 
cœur ardent, qui a remplacé Pleven aux Colonies et pris en 
compte, à ce titre, ce qui concerne l'Indochine ; pour François 
Billoux, qui dirige la Santé publique sans heurts mais non 
sans succès ; pour François Tanguy-Prigent, ministre et ser- 
viteur de l'Agriculture française, qui s'efforce de l'organiser 
et de la confédérer ; pour le sage Augustin Laurent qui remet 
en état les postes, les télégraphes, les téléphones, ravagés 
par la bataille. C'est également au milieu d'un calme poli- 
tique relatif, pour ce qui les concerne, que René Capitant, 
René Mayer, Raoul Dautry, mènent les affaires qu'ils ont 
en charge. Le premier entreprend avec audace et avec bonheur 
de rénover la structure et les méthodes de l'Éducation natio- 
nale. Le second, responsable des Transports, trouve moyen 
de résoudre les problèmes immédiats posés par la démolition 
des chemins de fer, des ports, des ponts, des routes, des 
canaux, des chantiers navals. Le troisième, riche d'idées et 
embrassant toutes les techniques, met au travail le minis- 
tère de la Reconstruction que j'ai créé au mois de décembre. 
A la demande de Dautry, j'y ai joint l'Urbanisme, afin que 
nos villes restaurées le soient d'après des plans d'ensemble. 
Au total, à voir comment s'y prennent, dans leur domaine 



l'ordre 125 

respectif, tous mes collaborateurs, je m'assure que la Résis- 
tance offre au pays de grandes capacités politiques et admi- 
nistratives, pourvu qu'il y ait un capitaine au gouvernail de 
l'État. 

Gomme nous avons à faire beaucoup de choses et des plus 
difficiles, c'est suivant des règles arrêtées que fonctionne le 
gouvernement. Sauf dans les matières secrètes concernant les 
opérations, ou quand il s'agit d'une question posée d'urgence 
par la diplomatie, toutes les décisions importantes sont 
adoptées en Conseil. Celui-ci se réunit, en moyenne, deux 
fois par semaine. Ce n'est pas trop, étant donné le foisonne- 
ment des sujets et le fait que le gouvernement doit trancher 
au législatif aussi bien qu'à l'exécutif. Les séances sont pré- 
parées avec le plus de soin possible. La constitution des dos- 
siers, la liaison de la Présidence avec les ministères et avec 
le Conseil d'État, incombent au secrétariat général dirigé 
par Louis Joxe. Parlant peu et en sourdine, se tenant sous 
un jour tamisé, Joxe assure sans à-coups la marche de ce 
mécanisme auquel tout est suspendu. 

Le Conseil siège à l'hôtel Matignon. Dans la salle aux murs 
dépouillés, le ton est d'être objectif. La séance, quelque im- 
portante ou émouvante qu'elle soit, se déroule suivant un 
ordre établi une fois pour toutes. Sur chacun des points 
traités, le ministre intéressé présente son rapport comme il 
l'entend. Ceux des membres qui croient devoir formuler des 
objections ou des suggestions reçoivent toujours la parole. 
Il m'appartient d'éclaircir complètement le débat en posant 
les questions voulues. Puis, s'il s'agit d'un problème grave, 
je consulte tous les membres. Il se trouve, d'ailleurs, comme 
je l'ai toujours constaté depuis cinq ans, que les principes de 
notre politique donnent rarement lieu à des discussions. 
L'action des armées, les buts de guerre, l'attitude à prendre 
vis-à-vis des alliés, la transformation de l'Empire en Union 
Française, le devoir d'assurer la justice à l'égard des « col- 
laborateurs », l'obligation de maintenir l'ordre contre qui- 
conque, la nécessité d'accomplir une vaste réforme sociale, 
ne soulèvent pas de contestations. Là-dessus, tout le monde 
est d'accord quant à la direction que de Gaulle a lui-même 
tracée. Mais, dès qu'on aborde les mesures à prendre, c'est- 
à-dire les intérêts à mettre en cause, le débat aussitôt s'anime. 
C'est le cas, en particulier, pour les projets d'ordre écono- 
mique et social, les dispositions financières, la production, 
le ravitaillement, le mode de suffrage, l'éligibilité. Quand se 



126 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

posent des questions de personnes, la controverse atteint son 
maximum. 

Au cours du débat, j'insiste pour que les opinions soient 
exprimées sans réserve. En fin de compte, je fais connaître 
ma propre manière de voir. Souvent, il s'est établi entre les 
membres une sorte d'accord général. J'en prends acte et 
tout est dit. Sinon, je formule la décision que je crois bonne. 
De ce fait, elle est celle du Conseil. Je tâche, dans tous les 
cas, que ce soit net et rapide. Car, une fois la cause entendue, 
rien ne coûterait plus cher que l'incertitude du pouvoir. 

Comme les heures sont brèves ! Comme il y en a peu dans 
un jour l Ces Conseils du gouvernement, il me faut les pré- 
parer. En outre, beaucoup d'affaires : défense nationale, éco- 
nomie, finances, population, Indochine, Afrique du Nord, 
sont examinées d'abord par des comités restreints que je 
préside et où siègent les ministres responsables en la matière 
avec leurs principaux seconds. Encore ai-je à m'entretenir 
de ce qui est en question avec l'un ou avec l'autre des membres 
du gouvernement. Je dois souvent consulter les experts, 
prendre l'avis de René Cassin vice-président du Conseil 
d'État, régler avec Louis Joxe l'ordre des travaux, signer les 
ordonnances, les décrets, les décisions, qui en sont l'abou- 
tissement. 

Ce qui se passe au jour le jour m'est présenté par mes col- 
laborateurs directs. Palewski m'apporte les télégrammes, mis- 
sives, rapports, concernant la politique et la diplomatie, les 
analyses de presse et de radio françaises et étrangères, les 
messages qui arrivent de tous les points de la France et du 
monde. Juin me tient au fait des événements militaires et 
me remet les comptes rendus et les demandes des armées. Sur 
quoi, j'écris mes propres lettres, dépêches et directives et 
signe le courrier préparé par le cabinet. 

Les audiences que je donne sont limitées au nécessaire. 
Mais cela en fait beaucoup. En dehors des conférences avec 
des membres de gouvernements alliés qui viennent négocier 
à Paris, comme MM. Churchill et Eden en novembre, M. Hop- 
kins en janvier, M. Spaak en février, M. van Kleffens puis 
sir John Anderson en mars, MM. Ford et Evatt en avril, 
je reçois les ambassadeurs. MM. DufT Cooper, Bogomolov, Caf- 
fery, sont des visiteurs assidus. Mais aussi, Mgr Roncalli, 
MM. Morawski, le baron Guillaume, le général Vanier, Cerny, 
Burckhardt, etc., s'assoient souvent dans mon bureau. Y 
ont toujours accès les grands chefs militaires alliés ou fran- 



127 

çais. Périodiquement, les commissaires de la République 
sont convoqués à Paris et je les réunis chaque fois pour en- 
tendre leur rapport et leur donner des instructions d'en- 
semble. Nos représentants à l'étranger, quand ils sont de 
passage en France, viennent rendre compte de leur mission. 
Je reçois, à l'occasion, le gouverneur de la Banque de France, 
le secrétaire général du quai d'Orsay, le préfet de police, 
le directeur du service des renseignements. Il me faut prendre 
contact avec divers étrangers éminents, ainsi qu'avec des 
personnalités françaises : présidents d'associations, acadé- 
miciens, prélats, dirigeants de l'économie, chefs syndica- 
listes, etc. Bien entendu, les membres du bureau de la « Con- 
sultative », les présidents de groupe, certains délégués, sont 
reçus quand ils le demandent. 

Jusqu'au jour de la victoire, je vais trente fois à l'Assemblée. 
J'y prends vingt fois la parole. Pendant la même période, je 
m'adresse fréquemment au public par la radio. Discours, 
allocutions, conférences de presse, me permettent de tenir le 
pays au courant de ses affaires, de lui dire ce que j'attends 
de lui, et aussi de faire retentir la voix de la France au 
dehors. Dans certains cas, je suis amené à improviser mes 
propos. Alors, me laissant saisir par une émotion calculée, je 
jette d'emblée à l'auditoire les idées et les mots qui se pressent 
dans mon esprit. Mais, souvent, j'écris d'avance le texte et le 
prononce ensuite sans le lire : souci de précision et amour- 
propre d'orateur, lourde sujétion aussi, car, si ma mémoire 
me sert bien, je n'ai pas la plume facile. Mes déplacements 
sont nombreux : onze visites aux armées, des tournées dans 
toutes les provinces, un voyage en Russie en passant par 
l'Orient et en revenant par l'Afrique du Nord. En huit mois, 
je suis soixante-dix jours absent de la capitale. Au retour, 
je vois se dresser des montagnes d'instances accumulées. 

C'est rue Saint-Dominique que sont installés mes bureaux. 
Le vieil hôtel Brienne est central et symbolique. Depuis le 
matin jusqu'au soir, j'y travaille et j'y donne audience. Là, 
ont lieu, également, les réceptions présidentielles : remise de 
lettres de créance, accueil de délégations, repas officiels, etc. 
Là, se tiennent les comités interministériels, quelquefois le 
Conseil des ministres. Pour demeure, je n'ai pas voulu du 
palais de l'Elysée, marquant ainsi que je ne préjuge ni des 
institutions de demain, ni de la place que j'y prendrai. 
D'ailleurs, le train de vie qu'imposerait au général de Gaulle 
et que coûterait à l'État l'installation à l'Elysée serait cho- 



128 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

quant au milieu de ia misère nationale. Pour les mêmes rai- 
sons, je ne fais aucun séjour à Rambouillet. J'ai loué, à 
titre personnel, un hôtel particulier en lisière du bois de Bou- 
logne sur le chemin de Bagatelle. Ma femme et moi y habi- 
tons. Nos deux filles sont auprès de nous. Notre fils est au 
combat. Ces soirs d'hiver et de printemps, d'aimables hôtes 
étrangers et français viennent parfois s'asseoir à notre table. 
Après leur départ, mes veillées sont remplies par l'étude des 
dossiers, la rédaction de mes discours, l'examen, face à ma 
conscience, des recours des condamnés. Le dimanche, je me 
fais conduire dans une forêt proche de Paris pour y marcher 
quelques heures. 

Au poste où je suis, rien de ce qui est de la France ne m'est 
inconnu ou caché. Or, à travers les rapports, les audiences, 
les inspections, les cérémonies, mille signes me font voir que 
le pays se ressaisit et, dans les contacts directs que je prends 
avec le public, je sens que l'ordre l'emporte au lieu de l'agi- 
tation où la nation aurait, sans nul doute, risqué de se dis- 
loquer. 

C'est l'impression que je recueille à Nantes, où je vais le 
14 janvier, en compagnie des ministres Dautry et Tanguy- 
Prigent, pour remettre entre les mains du maire Clovis 
Constant la croix de la Libération. Angers, que je visite 
ensuite, me fait entendre la même note de confiance et d'apai- 
sement. Présidant, à Paris, l'ouverture de l'Université, je 
suis frappé par l'atmosphère allègre qui enveloppe la Sor- 
bonne. Les 27 et 28 janvier, je parcours la banlieue parisienne. 
Les villes de Boulogne-Billancourt, Montrouge, Sceaux, Ivry, 
Saint-Maur, Nogent, Neuilly, Asnières, Saint-Denis, Auber- 
villiers, Montreuil, Vincennes, me voient parcourir à pied 
leurs rues vibrantes et pavoisées et me reçoivent en leur 
mairie. Le froid de fer qui sévit rend d'autant plus émou- 
vants l'enthousiasme de la population et l'hommage des 
municipalités, qu'elles soient, ou non, communistes. Entre 
temps, j'ai plusieurs fois porté à l'Alsace le témoignage de 
la France. Je suis à Metz le 11 février. Les cris du peuple, 
les fanfares, les allocutions du préfet Rebourset, du gou- 
verneur Dody, du maire Hocquard, de l'évêque Mgr Heintz, 
font entendre que, comme toujours, c'est là que les triomphes 
français ont le plus grand retentissement. Le 4 mars, ayant 
à mes côtés Tixier et Lacoste, je me rends à Limoges. L'ac- 
cueil y est magnifique. Pourtant, des troubles graves ont 
agité le Limousin. Mais l'ordre a gagné la partie. Le commis- 



129 



saire de la République Boursicot exerce, maintenant, la 
plénitude de ses pouvoirs. Chaintron, préfet du moment, le 
seconde effectivement. Le maire Chaudier a fait l'union dans 
son conseil municipal. Au nom de la France, j'accomplis le 
pèlerinage d'Oradour-sur-Glane. Le lendemain, randonnée à 
travers la campagne gasconne. A Périgueux, le voyage 
s'achève par une réception éclatante de fierté patriotique. 

Paris clôt, le 2 avril, la série des manifestations qui pré- 
ludent à la victoire. Le matin, à la Concorde décorée de 
croix de Lorraine, en présence du gouvernement, des corps 
de l'État, de l'Assemblée, du corps diplomatique, je remets 
solennellement 134 drapeaux et étendards aux colonels des 
régiments qui viennent d'être reconstitués. Puis, depuis 
l'Arc de Triomphe sous la voûte duquel flotte un gigantesque 
drapeau, jusqu'à la place de la République, en suivant les 
Champs-Elysées, la rue Royale, les grands boulevards, dé- 
filent 60 000 hommes et un puissant matériel. Il s'agit, soit 
de formations nouvelles, soit d'unités venues du front. On 
ne saurait décrire les transports de la population constatant 
la résurrection de notre force militaire. 

L'après-midi, sur le perron de l'Hôtel de Ville, André 
Le Troquer reçoit de mes mains la croix de la Libération 
décernée à la ville de Paris. Auparavant, j'ai répondu à 
l'éloquente allocution du président du Conseil municipal. 
C'est pour parler de nos devoirs. « La France, dis-je, découvre 
avec lucidité quel effort il lui faut fournir pour réparer ce que 
cette guerre, commencée voici plus de trente ans, a détruit 
de sa substance... Nous ne nous rétablirons que par un travail 
acharné, dans une étroite discipline nationale... Silence aux 
surenchères des partis ! » Évoquant « le monde durci où notre 
pays se retrouve », je déclare : « Il est bon que les réalités 
soient rigoureuses et incommodes. Car, pour un peuple comme 
le nôtre, qui repousse les caresses infâmes de la décadence, 
mieux valent les aspérités que les pc ttes molles et faciles. » 

Ce jour-là, comme toujours en de telles cérémonies, je 
quitte, par intervalles, le cortège officiel afin d'aborder la 
foule et de m'enfoncer dans ses rangs. Serrant les mains, 
écoutant les cris, je tâche que ce contact soit un échange de 
pensées. « Me voilà, tel que Dieu m'a fait ! » voudrais-je faire 
entendre à ceux qui m'entourent. « Comme vous voyez, je 
suis votre frère, chez lui au milieu des siens, mais un chef 
qui ne saurait ni composer avec son devoir, ni plier sous son far- 
deau. » Inversement, sous les clameurs et à travers les regards, 
t. m. 9 



130 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

j'aperçois le reflet des âmes. Pour le grand nombre, il s'agit 
d'émotion, suscitée par ce spectacle, exaltée par cette présence 
et qui s'exprime en : « Vive de Gaulle ! » en sourires, en larmes 
aux yeux. Chez beaucoup, transparait l'inquiétude que des 
troubles nouveaux viennent menacer la vie de chacun. Ceux- 
là semblent me dire : « Nous vous acclamons, parce que vous 
êtes le pouvoir, la fermeté, la sécurité. » Mais qu'elle est 
grave la question muette que je lis sur certains visages ! 
« De Gaulle ! cette grandeur, dont grâce à vous nous sentons 
le souffle, résistera-t-elle demain au flot montant de la faci- 
lité ! » 

Au cœur de la multitude, je me sens pénétré de sa joie 
et de ses soucis. Combien suis- je près surtout de ceux 
qui, fêtant le salut de la patrie mais constatant le réveil de 
ses démons intérieurs, ressentent à son sujet l'inquiétude 
lucide de l'amour i 



LA VICTOIRE 



Après les grandes batailles du printemps et de l'été, le 
front d'Occident s'était fixé près de la frontière du Reich. 
C'était, de part et d'autre, pour préparer les coups décisifs. 
Compte tenu de la vaste offensive que les Russes entameraient 
bientôt, les alliés de l'Ouest se regroupaient, à la mi-automne, 
en vue d'en finir dans le courant de l'hiver. Hitler, de son côté, 
espérait encore briser par un effort suprême l'assaut de ses 
ennemis et, même, ressaisir l'avantage. Quant à la France, 
les chocs prochains allaient lui offrir l'occasion de gagner 
sa part de victoire et de rendre du lustre à ses armes. Aussi 
mes intentions étaient-elles nettement fixées. J'entendais que 
nos forces fussent engagées à fond avec celles de la coalition. 
J'espérais que leur gloire nouvelle ferait renaître dans le 
pays la fierté dont il avait besoin. Je voulais que leur action 
assurât, sur le terrain, certains résultats précis qui intéres- 
saient directement la France. 

Il est vrai que nos forces de campagne étaient placées, pour 
les opérations, à l'intérieur du système stratégique occidental. 
Le général Eisenhower, qui exerçait le commandement 
suprême, s'y trouvait bien à sa place, loyal et méthodique, 
assez habile pour maintenir son autorité sur ses difficiles 
lieutenants et sachant faire preuve de souplesse vis-à-vis 
des gouvernements qui lui confiaient leurs armées. J'étais, 
pour ma part, décidé à ne pas compliquer sa tâche et à lui 
laisser la disposition aussi complète que possible des grandes 
unités que nous lui avions prêtées. Mais, outre l'intérêt com- 
mun qui consistait à gagner la bataille pour le compte de 
tout le monde, il y avait l'intérêt national français. Cela, 
c'était mon affaire. Pour imposer nos conditions, je serais, 
à plusieurs reprises, amené à intervenir dans le domaine 
stratégique, au cours même de l'exécution. 

Il n'en eût pas été de même si la France avait eu sa juste 

131 



132 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

place dans la direction de l'effort commun, si le gouvernement 
de Paris s'était trouvé, comme ses grands alliés, à même de 
faire adopter ses buts de guerre par la coalition, si l'état- 
major français avait pu, lui aussi, concourir régulièrement 
aux décisions militaires. Mais les gouvernements de Washing- 
ton et de Londres prétendaient détenir sans partage le droit 
de conduire la guerre et le commandement « combiné » 
anglo-américain gardait jalousement le monopole des plans 
d'opérations. Étant donné que la France mettait en jeu 
tout son destin, que l'armée française allait fournir, en fin 
de compte, près du quart des troupes qu'Eisenhower aurait 
sous ses ordres, que la bataille avait pour base le sol français, 
avec ses routes, ses chemins de fer, ses ports, ses transmissions, 
l'obstination des Anglo-Saxons à détenir seuls les leviers de 
commande était tout à fait excessive. Pour en compenser 
l'abus, il me faudrait, à l'occasion, forcer la main au com- 
mandement, voire même employer nos troupes en dehors du 
cadre allié. 

Dans ce que ma tâche comportait de militaire, j'étais as- 
sisté par l'état-major de la Défense nationale, constitué dès 
Alger. Le général Juin était à sa tête, intelligent, diligent, 
sachant arrondir les angles de mes rapports avec les alliés, 
s'employant à amortir les chocs auxquels, parfois, ma manière 
d'être exposait les subordonnés. S'il s'agissait d'opérations, 
Juin réglait les affaires quand j'en avais décidé. En matière 
d'administration, d'armement, d'équipement, de personnel: 
c'étaient les ministres de la Guerre, de la Marine, de l'Air , 
Diethelm, Jacquinot, Tillon, avec leurs chefs d'état-major : 
Leyer, Lemonnier, Valin, qui avaient en compte l'exécution. 
Mais il m'incombait d'arrêter les mesures les plus importantes. 
Je le faisais en comité de la Défense nationale, en présence 
des trois ministres et de leurs seconds. Après quoi, ceux-ci 
allaient à leurs bureaux et à leurs téléphones, pour s'en 
prendre aux difficultés inhérentes à une nation dépouillée 
de ses moyens de guerre et qu'il fallait faire réapparaître, 
sous l'armure, l'épée à la main. 

Le plan d'ensemble, arrêté par Eisenhower dans le courant 
du mois d'octobre pour la reprise de l'offensive, m'avait paru 
bien inspiré. Le Commandant en chef voulait porter son 
effort vers la Ruhr, en poussant jusqu'au Rhin, entre Duis- 
burg et Coblence, le Groupe d'armées du général Bradley. 
Celui de Montgomery avancerait dans les Pays-Bas pour ap- 
puyer les Américains sur leur gauche, tandis que, pour les 



LA VICTOIRE 133 

couvrir à droite, les (Jeux armées du Groupe Devers débou- 
cheraient en Alsace : Patch par Saverne, de Lattre par 
Belfort. Il incomberait, en outre, à de Lattre d'assurer, le 
long des Alpes, la couverture du dispositif. 

Des opérations secondaires étaient, d'autre part, prévues. 
Les ravitaillements nécessaires à la grande bataille exigeant 
le débarquement d'un énorme matériel et les ports français 
et belges qui avaient été libérés se trouvant dans le pire état, 
le Commandant en chef projetait de débloquer Anvers. Les 
Britanniques s'empareraient donc des îles à l'embouchure de 
l'Escaut. Mais aussi, comme le port de Bordeaux était rela- 
tivement intact et que son utilisation faciliterait grandement 
le ravitaillement de la France, je pressais Eisenhower de 
procurer aux Français les moyens d'enlever les réduits alle- 
mands sur les deux rives de la Gironde. Il s'y était, en prin- 
cipe, résolu. C'est également aux Français que reviendrait 
la tâche de bloquer, — en attendant de la prendre, — les 
autres poches de l'Atlantique : La Rochelle, Saint-Nazaire, 
Lorient. 

Au mois d'octobre, j'avais arrêté, pour nos forces, une 
répartition répondant aux éventualités probables. La 
I re Armée, gardant les 7 divisions : l re « française libre », 
3 e nord-africaine, 2 e et 4 e marocaines, 9 e coloniale, l re et 
5 e blindées, ainsi que les 2 corps d'armée et les éléments de 
réserve, qui lui avaient été affectés depuis l'Afrique et l'Italie, 
absorbait en outre de nombreux renforts provenant des 
forces de l'intérieur. Elle portait au maximum l'effectif de 
ses unités, formait des régiments nouveaux et constituerait 
bientôt une division de plus : la 14 e . C'était donc un total de 
plus de 8 divisions, avec tous les soutiens, volants et services 
correspondants, que le général de Lattre aurait sous ses 
ordres pour atteindre et franchir le Rhin. 

A la bataille d'Alsace prendrait part, également, la 2 e Divi- 
sion blindée. Suivant mes intentions, celle-ci était initia- 
lement rattachée à la VII e Armée américaine avec la mission 
générale de libérer Strasbourg. D'autre part, la 27 e Division 
alpine et deux brigades de montagne demeuraient dans les 
Alpes pour couvrir la vallée du Rhône où passaient les com- 
munications des Armées de Lattre et Patch. Sur la côte 
de l'Atlantique, je confiai, le 14 octobre, au général de Lar- 
minat le commandement des « Forces de l'Ouest » et le fis 
rattacher, pour les ravitaillements en munitions et en es- 
sence, au Groupe d'armées du général Devers. Larminat avait 



13-i MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

devant lui 90 000 Allemands solidement retranchés. Des 
maquisards se trouvant sur place, étayés de plusieurs régi- 
ments nord-africains et coloniaux et de batteries d'origines 
diverses, il devrait faire 3 divisions : 19 e , 23 e , 25 e . Dès qu'on 
pourrait, en outre, prélever sur le front du Rhin les renforts 
indispensables, les forces de l'Ouest passeraient à l'attaque 
pour liquider les poches allemandes. Enfin, 2 divisions en 
voie de formation : 10 e et l re , resteraient provisoirement à la 
disposition du gouvernement, l'une près de Paris, l'autre 
aux environs de Bourges. Elles seraient, à leur tour, engagées 
dès que possible. Dans la dernière phase de la guerre, il y 
aurait finalement en ligne plus de 15 divisions françaises. 
C'était vraiment tout le possible, compte tenu des misères 
du présent. Pour la France, hélas 1 c'était peu, relativement 
au passé. « Allah! qui me rendra ma formidable armée? » 

Tout ce que nous possédions d'aviation allait voler à la 
bataille. Le 30 septembre, nous constituions le 1 er Corps 
aérien sous les ordres du général Gérardot. Ce corps, qui com- 
prenait 20 groupes, tant de chasse que de bombardement et 
de reconnaissance, déployés dans la région de Dijon, appuie- 
rait par priorité la I re Armée française, tout en faisant partie 
des forces aériennes commandées par l'air-marshal Tedder. 
D'autre part, 7 groupes restaient basés en Angleterre, dont 5 
prêtaient leurs concours aux opérations alliées de Belgique 
et de Hollande, tandis que 2 de bombardement lourd con- 
tribuaient, avec tous ceux de l'Occident, à l'écrasement des 
centres vitaux et industriels de l'Allemagne. Six groupes, sous 
les ordres du général Corniglion-Molinier, achevaient de se 
constituer pour appuyer nos forces de l'Ouest. Quelques 
escadrilles aidaient nos éléments engagés dans les Alpes. 
Quelques autres, maintenues en Afrique du Nord, parti- 
cipaient à la sécurité des bases et des convois dans la Médi- 
terranée. Sur le front russe, deux de nos groupes poursui- 
vaient le combat aux côtés des chasseurs moscovites. Au 
total, un millier d'avions français seraient en ligne à la fois. 

Quant à notre marine, ses escorteurs, sous-marins, chas- 
seurs, accomplissaient leur tâche incessante de protection des 
convois, de destruction des sous-marins, vedettes, corsaires, 
cargos allemands et de mouillage de mines sur les côtes 
tenues par l'ennemi. L'amiral d'Argenlieu, fixé à Cherbourg, 
dirigeait leurs opérations dans l'Atlantique, la Manche, la 
mer du Nord. En même temps, une escadre formée des croi- 
seurs : Montcalm, Georges Leygues, Gloire, Emile Berlin. 



LA VICTOIRE 135 

Jeanne d'Arc, Duguay-Trouin, de 7 croiseurs légers et de 
petits bâtiments, sous les ordres successifs des amiraux 
Auboyneau et Jaujard, bombardait les rivages du golfe de 
Gênes, toujours aux mains des troupes de Kesselring, et 
couvrait la côte méridionale française contre les raids des 
derniers navires adverses. Une autre escadre, commandée 
par l'amiral Rue et comprenant, notamment, le cuirassé Lor- 
raine et le croiseur Duquesne, assurait le blocus des poches 
allemandes de l'Atlantique en attendant d'aider à les réduire. 
Plusieurs flottilles d'aéronavale opéraient dans les mêmes 
parages. La marine avait, en outre, formé trois régiments 
blindés de fusiliers, un régiment de canonniers, des batail- 
lons de marins, des commandos, qui prenaient part aux 
combats de l'armée de terre. Il faut ajouter que nos dra- 
gueurs exécutaient le déminage de nos ports et de nos rades. 
Enfin, dans le Pacifique, le cuirassé Richelieu, intégré dans 
la flotte alliée, combattait les Japonais. Si diminuée que fût 
la puissance navale des ennemis, tout dépendrait jusqu'à la 
fin de ce qui se passait sur les mers. Il était donc essentiel 
que notre marine y soutînt, avec ce qui lui restait, l'honneur 
des armes de la France. 

Le mois de novembre voit se déclencher l'offensive géné- 
rale des alliés occidentaux. Du nord au sud, les armées entrent 
successivement en action. Le 14, c'est au tour de la I re Armée 
française. Il s'agit pour elle de forcer la trouée de Belfort et 
de déboucher en Haute- Alsace. 

Le général de Lattre a chargé le 1 er Corps d'armée de l'opé- 
ration principale, tandis qu'au nord le 2 e Corps doit s'em- 
parer des cols des Vosges. L'objectif sera atteint après quinze 
jours de combats menés dans la boue, sous la neige, en dépit 
de la résistance acharnée de 8 divisions allemandes ap- 
partenant à la XIX e Armée. Il est vrai que Béthouart a pu 
rapidement porter vers Belfort sa gauche : 2 e Division maro- 
caine, 5 e Division blindée et divers groupements des forces de 
l'intérieur, lui faire franchir la Lisaine en tuant à l'ennemi 
beaucoup de monde, notamment le général Ochsmann com- 
mandant la défense de ce secteur, puis pousser vers le Rhin 
sa droite : 9 e division coloniale et l re Division blindée. Il 
est vrai que le fleuve est atteint dès le 19 novembre, à Rose- 
nau et à Saint-Louis, par les chars du général du Vigier et 
qu'ainsi les Français sont, parmi les alliés, les premiers à 
l'aborder. Il est vrai que, le 21, nos troupes libèrent Mulhouse 
et Altkirch. Mais l'ennemi s'accroche, continuant à tenir les 



136 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

ouvrages autour de Belfort et réussissant à couper plusieurs 
fois par des contre-attaques celles de nos forces qui progressent 
le long de la frontière suisse. 

Finalement, ce sont les progrès du 2 e Corps dans les Vosges 
qui permettent au 1 er Corps d'obtenir, en plaine, la décision. 
La l re Division « française libre », formant la droite de Mon- 
sabert, parvient à franchir par Giromagny et Massevaux les 
contreforts sud du massif. Son chef, le général Brosset, com- 
battant digne de la légende, a péri au cours de l'avance. 
Mais Garbay, qui lui succède, opère sa jonction avec des 
troupes de Béthouart aux abords de Burnhaupt. Par là 
s'achève l'encerclement des dernières résistances allemandes 
entre Belfort et Mulhouse. Plus au nord, Guillaume, avec 
sa 3 e Division nord-africaine, a pu enlever Gérardmer et 
Cornimont, puis les cols de la Schlucht et de Bussang. En 
quinze jours, la l re Armée a tué 10 000 Allemands, fait 18 000 
prisonniers, enlevé 120 canons. A la fin de novembre, de Lattre 
est en mesure de porter sur Colmar tout l'effort de son armée. 

Tandis qu'il mène cette dure bataille, son voisin, le général 
Patch, pénètre en Basse-Alsace. Ayant brisé, sur l'axe Luné- 
ville-Blamont, la première position allemande, la VII e Armée 
américaine vise à atteindre le Rhin de Strasbourg à Lau- 
terbourg. C'est, pour la 2 e Division blindée française, l'oc- 
casion de libérer la capitale alsacienne. 

Le 18 novembre, cette division reçoit l'ordre d'exploiter 
dans la direction de Saverne le succès des Américains qui 
ont rompu la ligne ennemie. Leclerc s'élance. Exécutant avec 
logique sa mission d'exploitation et résolu à faire en sorte 
que ses soldats parviennent les premiers à Strasbourg, il va 
manœuvrer de manière à n'être pas accroché par les résis- 
tances successives préparées par les Allemands. Aussi l'un 
de ses groupements déborde-t-il au nord Sarrebourg, puis 
Phalsbourg, où l'adversaire est en position. Mais, au sud, il 
faut franchir les Vosges. Les itinéraires que Leclerc y choisit, 
pour faire cheminer ses chars, ses canons, ses camions, sont 
les moins bons, les plus risqués, mais ceux qui lui donnent le 
plus de chances de passer sans coup férir. Si rapide est l'avance 
des nôtres, si imprévus sont leurs axes de marche, par Cirey, 
Voyer, Rehtal, Dabo, que les fractions ennemies rencontrées 
sont presque partout surprises, capturées ou mises en dé- 
route, au point que nos colonnes doublent souvent celles des 
fuyards. Le 22 novembre, Saverne et Phalsbourg tombent 
entre nos mains, ainsi que beaucoup d'Allemands, en particu- 






LA VICTOIRE 137 

lier le général Bruhn commandant les forcus de la région. 

A présent, devant Leclerc et les siens, il y a Strasbourg. 
Pour l'atteindre, il faut traverser 35 kilomètres de plaine, 
puis briser aux abords et à l'intérieur de l'agglomération la 
résistance d'une garnison dont l'effectif dépasse le leur et 
qui s'appuie sur des ouvrages puissants. Mais les nôtres 
sentent se lever le vent de la victoire. Leclerc demande 
qu'on lui donne l'ordre de marcher sur Strasbourg. Or, le 
général Patch sait pourquoi la 2 e Division blindée française 
a été affectée à son armée. Il comprend que le fer chaud doit 
être aussitôt battu. Il fixe à Leclerc l'objectif mérité. 

Le 23 novembre, s'achève un des épisodes les plus brillants 
de notre histoire militaire. En 5 colonnes, — autant qu'il 
y a de routes, — la 2 e Division blindée charge sur Strasbourg. 
Les Allemands, surpris de toutes parts, ne parviennent pas à 
organiser leur défense. Seul, tient bon le réduit qu'ils ont 
établi en avant des ponts de Kehl et vers lequel courent leurs 
fuyards pêle-mêle avec nos voitures de combat. Les casernes 
et bâtiments publics, occupés par 12 000 militaires et 20 000 
civils allemands, se rendent presque aussitôt. Au milieu de 
l'après-midi, nos troupes ont restitué la ville entière à la 
France. La foule des habitants exulte de joie dans les rues. 
Quant aux ouvrages extérieurs, ils seront pris en quarante- 
huit heures. Le général von Vaterrodt, gouverneur allemand 
de Strasbourg, réfugié dans le fort Ney, capitulera le 25 no- 
vembre. La réussite est parfaite. Y ont concouru : de longues 
prévisions, une exécution magistrale, l'attraction qu'exercent 
sur les âmes françaises l'Alsace et sa capitale et qui, au mo- 
ment voulu, s'est traduite chez nos soldats par un irrésistible 
élan. 

Un message du général Leclerc m'apprend l'entrée de ses 
troupes à Strasbourg à peine y ont-elles pénétré. Au début 
de la séance tenue, ce jour-là, par l'Assemblée consultative, 
je viens annoncer la nouvelle. Un frisson parcourt l'assis- 
tance, élevée soudain tout entière au-dessus d'un quelconque 
débat. Les armes ont cette vertu de susciter, parfois, l'una- 
nimité française. 

Cependant, les succès des Français et des Américains 
dans le Haut- Rhin et autour de Strasbourg ne déterminent 
aucunement l'ennemi à abandonner l'Alsace. Au contraire, 
il s'acharne à tenir ferme au sud, à l'ouest et au nord de 
Colmar, en attendant de prendre l'offensive pour ressaisir 
ce qu'il a perdu. Hitler intervient, donne l'ordre à Himmler 



138 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

d'assumer en Alsace la direction militaire, politique et 
policière, fait renforcer les 7 divisions de sa XIX e Armée 
par une division de montagne venue de Norvège, une 
Panzerdivision armée de chars « Panther » tout neufs et 
qui surclassent les « Sherman » de nos propres unités, de 
multiples contingents expédiés en hâte de l'intérieur. La 
poche de Colmar présente de bonnes conditions de défense. 
Les Allemands y installent leur droite immédiatement au 
sud de Strasbourg dans une zone que l'Ul, le Rhin et le canal 
du Rhône au Rhin rendent difficile à franchir. A leur gauche, 
ils sont couverts par l'épaisse forêt de la Hardt. Au centre, 
le rempart formé par la crête et le revers des Vosges est tou- 
jours entre leurs mains. Alors que, chez les Français, ce qu'on 
transfère d'un bout à l'autre du champ de bataille doit con- 
tourner le massif par de longs et rudes chemins, les Allemands, 
pour déplacer du nord au sud ou du sud au nord des troupes 
ou du matériel, n'ont qu'à leur faire parcourir en terrain plat 
la corde de l'arc. A l'arrière, sur la rive badoise, les hauteurs 
de la Forêt-Noire offrent à leur artillerie des emplacements 
et des observatoires excellents pour battre la plaine. Dans 
les premiers jours de décembre, tout fait prévoir que la 
I re Armée ne pourra s'emparer de Colmar sans de nouveaux 
et durs combats. 

Au reste, sur tout le front, les alliés se heurtent à la même 
résistance farouche. Dans le Groupe Montgomery, c'est à 
grand-peine que l'armée canadienne et polonaise de Crerar 
réussit à dégager Anvers et que l'armée anglaise de Dempsey 
progresse autour de Nimègue. Chez Bradley, les armées 
Simpson et Hodges n'avancent que pas à pas au nord et au 
sud d'Aix-la-Chapelle. Celle de Patton, ayant libéré Metz, 
atteint malaisément la Sarre. Quant à Devers, il parvient à 
pousser Patch jusqu'à Lauterbourg. Mais, contraint d'agir 
par sa gauche pour aider son voisin du nord, il étend le front 
de Lattre sans le renforcer en proportion, ce qui rend plus 
difficile encore la progression de la I re Armée française. 
D'ailleurs, l'hiver qui est, cette année-là, exceptionnellement 
rigoureux éprouve les troupes, glace et enneige les routes, 
ralentit la circulation. Les ravitaillements s'en ressentent ; 
les manœuvres et les attaques, aussi. En mer, l'effort déses- 
péré des sous-marins allemands décime toujours les convois 
et, dans les ports détruits, le matériel apporté par les navires 
alliés est déchargé avec peine et retard. 

Malgré tout, la I re Armée va s'efforcer d'accomplir sa 



LA VICTOIRE 139 

mission en achevant de libérer l'Alsace. Sa zone d'action 
s'étend maintenant, en arc de cercle, depuis la frontière 
suisse jusqu'aux abords de Strasbourg ; la capitale alsacienne 
restant incluse dans le secteur de la VII e Armée américaine, 
bien que la garnison en soit formée par la Brigade « Alsace- 
Lorraine ». Le général de Lattre voit joindre à son armée la 
Division Leclerc regroupée au sud de Strasbourg et la 36 e Di- 
vision américaine. En revanche, Devers lui retire la I re Di- 
vision « française libre », qui est portée vers Royan. 

Au début de décembre, la I re Armée entame l'action vers 
Colmar. Quinze jours de combats obstinés lui valent quelques 
succès, au sud vers Thann qu'elle libère, au nord dans la région 
de Sélestat et de Ribeauvillé. En même temps, à la crête des 
Vosges, le Hohneck et le col du Bonhomme sont âprement 
disputés. Mais, dans cet effort linéaire déployé simultanément 
sur tous les points d'un vaste front, de Lattre n'a pas les 
moyens d'emporter la décision. 

Soudain, les Allemands déclenchent dans les Ardennes une 
puissante offensive. Du coup, les allocations en munitions 
et les appuis aériens, qui déjà n'étaient accordés aux nôtres 
qu'avec une grande parcimonie, sont portés presque en tota- 
lité vers le secteur enfoncé par l'ennemi. La I re Armée fran- 
çaise est donc contrainte de suspendre l'attaque. Voyant 
s'éloigner l'issue qu'ils avaient entrevue, chef et soldats sont 
décontenancés. Après tant d'élans prodigués, l'incertitude et 
le doute leur font sentir leur lassitude. 

C'est à mon retour de Russie, au milieu du mois de dé- 
cembre, que m'apparaît l'épreuve morale traversée par notre 
armée d'Alsace. J'en suis soucieux mais non surpris. Sachant 
de quelle énergie guerrière sont capables les Allemands, je 
n'ai jamais douté qu'ils sauraient, pendant des mois encore, 
tenir en échec les Occidentaux. Il me faut même ajouter, 
qu'au point de vue national, je ne déplore guère ces délais, 
où s'accroissent dans la coalition l'importance et le poids 
de la France. Encore faut-il que, dans nos forces, les âmes 
gardent leur ressort. 

Tout s'arrangerait vite si l'armée se sentait soutenue par 
l'opinion. Mais, à cet égard, les choses laissent à désirer. 
Non point que le peuple français méconnaisse théoriquement 
les mérites de ceux qui combattent pour son service. Mais ceux- 
ci lui semblent, trop souvent, lointains et presque étrangers. 
Pour beaucoup de gens, la libération équivaut à la fin de la 
guerre et ce qui s'accomplit, depuis, dans le domaine des 



140 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

amies ne présente pas d'intérêt direct. D'ailleurs, ce sont 
les alliés qui exercent le commandement et fournissent la plus 
grande part. Nombre de Français, blessés jusqu'au fond de 
l'âme par l'effondrement de naguère, se passionnent peu 
pour des batailles où l'armée française ne joue plus, hélas ! 
le premier rôle. Et puis, le désastre de 1940, l'aspect mili- 
taire que revêtait le régime de la capitulation, l'abus que 
Vichy a fait du conformisme et de la discipline, ont pro- 
voqué, à l'égard de l'ensemble des professionnels, une cer- 
taine désaffection. Enfin, dans le monde de la politique, des 
intérêts, de la presse, la plupart des dirigeants tournent 
leurs préoccupations vers de tout autres sujets qu'une cam- 
pagne dont ils croient qu'elle est gagnée d'avance et que le 
désarmement lui succédera à coup sûr. Constatant moi- 
même quelle place restreinte et quels fades commentaires 
les journaux consacrent à nos troupes et ayant convoqué les 
directeurs pour les inviter à mettre en lumière ce qui se passe 
sur le front, je m'entends répondre : « Nous allons faire de 
notre mieux. Mais il nous faut tenir compte des goûts du 
public. Or, les sujets militaires ne l'intéressent pas beaucoup. » 

Justement, le général de Lattre me rend compte, le 18 dé- 
cembre, de ses préoccupations quant à l'état de son armée. 
Il m'écrit avoir demandé au général Devers de mettre à sa 
disposition au moins deux divisions nouvelles, de lui fournir 
un appui aérien, de lui allouer un supplément de munitions. 
Faute de quoi, ses troupes ne pourront prendre Colmar. 
Mais, en même temps, le commandant de la I re Armée me 
signale la dépression qui sévit dans l'âme de ses subordonnés. 
Il attribue cette crise, moins aux pertes, à la fatigue, aux 
souffrances causées par l'hiver, qu'à l'éloignement moral 
par rapport au pays. « D'un bout à l'autre de la hiérarchie, 
écrit-il, particulièrement chez les officiers, l'impression géné- 
rale est que la nation les ignore et les abandonne. » De Lattre 
poursuit : « Certains vont même jusqu'à s'imaginer que l'armée 
régulière, venue d'outre-mer, est sacrifiée de propos délibéré. » 
11 ajoute : « La cause profonde de ce malaise réside dans la 
non-participation de la nation à la guerre. » 

Tout en faisant îa part des déceptions causées au général 
de Lattre par les combats ingrats où son armée est engagée, 
après une phase des opérations où, au contraire, se multi- 
pliaient succès, trophées et vivats ; tout en lui affirmant que 
ses troupes ne sont nullement abandonnées et en l'invitant à 
le leur faire comprendre ; tout en lui marquant une confiance 



LA VICTOIRE 141 

encourageante : « Vous êtes, comme toutes les armées alliées, 
dans un moment difficile, mais vous en sortirez à votre gloire », 
je prends des dispositions pour renforcer la I re Armée en vue 
de la crise stratégique qui s'annonce. 

Le 18 décembre, des ordres sont donnés pour incorporer 
dans les unités du front 10 000 jeunes soldats à l'instruction 
dans les dépôts. Le 19, je fais savoir au commandement allié, 
qu'en raison de l'offensive entamée en Belgique par les Alle- 
mands, j'approuve qu'il soit sursis à l'attaque de Roy an et 
que la l re Division « française libre » revienne d'urgence en 
Alsace, ce qui est fait aussitôt. Quelques jours après, je 
vais inspecter dans la région de Fontainebleau la 10 e Division, 
grande unité toute neuve. Sous les ordres du général Billotte, 
elle est formée, pour l'essentiel, des Parisiens qui ont pris 
part aux combats de la libération dans les rues de la capitale. 
A les voir, je me convaincs, une fois de plus, qu'avec de bons 
jardiniers la plante militaire est toujours prête à fleurir. Bien 
qu'il y ait encore des lacunes dans l'instruction et dans l'équi- 
pement de la 10 e Division, je décide de l'envoyer au front et 
le lui annonce sur-le-champ. Alors, sur la neige glacée, dé- 
filent ses jeunes régiments. Quinze mille regards de fierté se 
portent vers moi, tour à tour. 

La veille et le jour de Noël, accompagné de Diethelm et, 
de Juin, je suis à la I re Armée. Tout en parcourant les lignes 
je prends contact avec l'Alsace. D'abord, je vais à Stras- 
bourg. La grande ville me fait fête, bien qu'elle vive dans une 
ambiance de siège, que les Allemands tiennent toujours Kehl, 
que leurs obus tombent partout, que la garnison, sous les 
ordres du général Schwartz, soit très réduite et peu armée. 
Le commissaire de la République Blondel, le préfet Haelling, 
le maire Frey, m'exposent avec quelle peine ils commencent 
à rétablir l'administration française. Mais, pour faire tout le 
nécessaire, il faudrait évidemment que les lendemains soient 
assurés. Il est clair qu'ils ne le sont pas. 

Le 2 e Corps reçoit ensuite ma visite. En écoutant Mon- 
sabert, il m'apparaît que son ardeur ne compense pas ce 
qui lui manque pour enlever les positions ennemies entre le 
Rhin de Rhinau et les Vosges de La Poutroye. Me voici à la 
2 e Division blindée. Depuis des semaines, elle se heurte, vers 
Witternheim, à des défenses qu'elle ne peut franchir. Les 
unités sont fatiguées ; les villageois, soucieux. A Erstein, en 
compagnie de Leclerc et de beaucoup de soldats, j'assiste 
à la messe de minuit. L'atmosphère est à l'espérance, non à la 



142 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

joie. Le lendemain, inspection de la vaillante 3 e Division 
américaine qui a relevé la 36 e . Le général O'Daniel, vif et 
sympathique, me rend compte des progrès restreints que ses 
troupes réalisent autour de Kaisersberg. A la 3 e Division 
nord-africaine, Guillaume me décrit sa pénible avance dans 
lalrégion d'Orbey. 

Par Gérardmer et Belfort, je gagne le secteur du 1 er Corps 
d'armée. Là, Béthouart m'explique que dans l'état de ses 
forces il est fixé, tout au long du front, à la hauteur de Cernay. 
Près de Thann, puis à Altkirch, les généraux Carpentier et 
Sudre me présentent des éléments de leurs Divisions respec- 
tives : 2 e marocaine, l re blindée. Tous deux me disent que leurs 
moyens ne suffisent pas à aller plus avant. A Mulhouse, dé- 
filent devant moi les troupes de la Division Magnan. Mais les 
Allemands tiennent toujours la lisière nord de la ville et on 
ne sait comment les en chasser. 

Cependant, là comme ailleurs, la population se montre 
vibrante de patriotisme. Les témoignages qu'elle en donne ne 
permettent pas d'oublier, toutefois, à quel point chaque 
foyer alsacien est éprouvé par la guerre. En recevant les 
autorités et les délégations, conduites par le préfet Fonlupt- 
Esperaber, je mesure combien l'occupation allemande, l'ins- 
tauration des lois de l'ennemi, l'incorporation forcée de beau- 
coup d'hommes dans les armées du Reich, la perte de nombre 
d'entre eux, l'angoisse qu'inspire le sort de ceux qui sont en 
captivité soviétique, ont posé de cas douloureux. En outre, 
on sent que le trouble subsiste quant à ce qui pourrait advenir, 
si l'ennemi, qui est tout proche, faisait soudain quelques pas 
en avant. En rentrant à Paris, je fais le bilan de mes impres- 
sions. L'armée est solide mais lasse. L'Alsace est loyale mais 
inquiète. J'en tire la conclusion que, dans le cas d'un événe- 
ment fâcheux, il me faudrait intervenir aussitôt et avec 
vigueur pour empêcher de sérieuses conséquences. 

Or voici que, précisément, survient l'événement fâcheux. 
C'est, à la suite de la percée allemande dans les Ardennes, la 
décision prise par le commandement allié d'évacuer l'Alsace 
en repliant sur les Vosges l'armée Patch et l'armée de Lattre. 

L'offensive, menée par le maréchal von Rundstedt entre 
Echternach et Malmédy avec 24 divisions, dont 10 Panzer, 
a en effet largement progressé. Vers le 25 décembre, la Meuse 
est près d'être atteinte de part et d'autre de Dinant. Après 
quoi, par Namur et Liège, les Allemands pourraient faire 
irruption sur les arrières du front des Pays-Bas. Aussi le 



LA VICTOIRE 143 

général Eisenhower juge-t-il que tout doit être subordonné 
à la nécessité d'arrêter, puis de refouler, l'avance ennemie, 
profonde déjà de 80 kilomètres. Il prescrit donc à Montgo- 
mery de prendre à son compte la défense des lignes alliées 
sur le flanc nord de la poche et à Bradley de lancer Patton 
à la contre-attaque sur le flanc sud. Mais, à droite de Patton, 
l'armée Patch donne des signes d'incertitude dans la région 
de Forbach, ce qui contraint Devers à y porter en sou- 
tien la 2 e Division blindée française prélevée sur l'armée de 
Lattre. D'autre part, l'ennemi manifeste, à partir de la poche 
de Goimar, une activité menaçante. La situation en Alsace 
est rendue aléatoire. Le Commandant en chef estime que si 
l'ennemi attaque, là aussi, il n'y aura rien d'autre à faire que 
se retirer sur les Vosges. En premier lieu, c'est Strasbourg 
qui devra être abandonné. Et de donner des directives dans 
ce sens. 

L'évacuation de l'Alsace et, spécialement, de sa capitale 
pourrait paraître logique au point de vue de la stratégie 
alliée. Mais la France, elle, ne peut l'accepter. Que l'armée 
française abandonne une de nos provinces, et surtout cette 
province-là, sans même avoir livré bataille pour la défendre ; 
que les troupes allemandes, suivies de Himmler et de sa 
Gestapo, rentrent en triomphe à Strasbourg, à Mulhouse 
à Sélestat, voilà une affreuse blessure infligée à l'honneur de 
la nation et de ses soldats, un affreux motif de désespoir 
jeté aux Alsaciens à l'égard de la patrie, une profonde at- 
teinte portée à la confiance que le pays place en de Gaulle. 
Je n'y consens évidemment pas. Le prétexte que la résigna- 
tion pourrait tirer du fait que le commandement allié porte 
la responsabilité des opérations militaires n'a, dans l'espèce, 
aucune valeur. Car, si le gouvernement français peut confier 
ses forces au commandement d'un chef étranger, c'est à la 
condition formelle que l'emploi qui en est fait soit conforme 
à l'intérêt du pays. Dans le cas contraire, il a le devoir de 
les reprendre. C'est ce que je décide de faire, avec d'autant 
moins de scrupule que le grand-quartier-général n'a pas 
jugé à propos de m'avertir d'une affaire qui touche la France 
au plus vif. 

A vrai dire, malgré le silence observé à mon égard par le 
commandement allié, divers indices m'avaient alerté. Le 
19 décembre, il m'était rapporté qu'à de Lattre, qui lui de- 
mandait des renforts pour reprendre l'attaque de Colmar, 
Devers avait répondu qu'il n'avait rien à donner, que le 



144 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Groupe d'armées tout entier était en danger et que, pour lors, 
on devait regarder en arrière plutôt qu'en avant. A Noël, 
lors de mon inspection du front, j'avais appris que de Lattre, 
sur instructions reçues d'en haut, avait prescrit d'organiser, 
à hauteur de Giromagny, une position de repli barrant la 
trouée de Belfort et ramené vers Luxeuil la 4 e Division maro- 
caine. Le 27, il venait à ma connaissance que le général Devers 
retirait de Phalsbourg son poste de commandement et l'ins- 
tallait à Vittel, 120 kilomètres en arrière. Le lendemain, 
Devers adressait aux forces sous ses ordres une instruction 
leur prescrivant de se replier sur les Vosges en cas d'attaque 
de l'ennemi. En conséquence, le général de Lattre donnait, 
le 30 décembre, à la I re Armée l'ordre « d'établir des lignes 
de défense successives, afin de retarder au maximum l'adver- 
saire, au cas où il parviendrait à rompre le dispositif initial... » 

Or, justement, nos renseignements signalaient, entre Bitche 
et Wissembourg, des préparatifs de l'ennemi pour une attaque 
en direction de Saverne. Nos officiers de liaison auprès 
des quartiers généraux observaient que l'offensive allemande 
provoquait dans les états-majors de l'inquiétude, sinon du 
désarroi. Sur le front, aux arrières, dans Paris, couraient des 
bruits alarmants quant aux progrès des troupes de Rund- 
stedt, à de prétendus parachutages de miliciens de Darnand 
et de commandos ennemis dans diverses régions de la France, 
à la promesse qu'Hitler aurait faite de rentrer lui-même à 
Bruxelles et de rendre Strasbourg au Reich à l'occasion du 
Nouvel An. 

Il fallait agir. Le 30 décembre, je chargeai le général du 
Vigier, nommé gouverneur de Strasbourg et qui allait re- 
joindre son poste, de passer d'urgence chez de Lattre à Mont- 
béliard et chez Devers à Vittel et de dire de ma part à l'un 
et à l'autre que, quoi qu'il pût arriver, Strasbourg devait être 
et serait défendu. Il leur annoncerait l'arrivée prochaine de 
la 10 e Division que j'attribuais à la I re Armée française. En 
même temps, je prescrivais au général Dody, gouverneur de 
Metz et commandant la région du Nord-Est, de faire tenir les 
passages de la Meuse, vers Givet, Mézières et Sedan, afin qu'en 
cas de retraite soudaine des forces américaines opérant dans 
le voisinage le territoire français y fût, néanmoins, défendu. 
Des éléments fournis par l'intérieur, sommairement armés, il 
est vrai, mais totalisant 50 000 hommes, étaient à cet effet 
envoyés tout de suite à Dody. 

Tandis que du Vigier était en route, Juin m'entretenait 



LA VICTOIRE 145 

le 1 er janvier, du péril immédiatement couru par l'Alsace. 
Le chef d'état-major de la Défense nationale avait été averti 
par le grand-quartier de Versailles que l'envoi vers les Ar- 
dennes de toutes les réserves alliées était nécessaire sans délai, 
qu'en conséquence l'attaque allemande qui commençait en 
direction de Saverne faisait courir de grands risques au 
Groupe d'armées de Devers et que le général Eisenhower lui 
prescrivait le repli sur les Vosges afin de raccourcir son front. 
Cette décision s'était précisée en raison d'une impression- 
nante opération aérienne exécutée par l'ennemi. Des douzaines 
d'avions à réaction, — les premiers dans le monde, — avaient, 
ce jour-là même, paru dans le ciel ardennais sous le signe de la 
croix gammée, balayé les chasseurs américains, détruit beau- 
coup d'appareils sur leurs bases. Pour épisodique qu'il fût, 
l'incident portait le grand-quartier à un pessimisme dont 
l'Alsace risquait de faire les frais. Il était temps que j'inter- 
vienne. 

Que Strasbourg fût défendu. C'est cela, d'abord, qu'il me 
fallait obtenir. Pour être sûr qu'on le ferait, je n'avais d'autre 
moyen que de l'ordonner moi-même à la I re Armée française. 
Celle-ci devrait, en conséquence, contrevenir aux instruc- 
tions du commandement interallié et, en outre, étendre vers 
le nord sa zone d'action afin d'y englober Strasbourg qui 
appartenait au secteur de la VII e Armée américaine. Si, 
comme je le souhaitais, Eisenhower voulait maintenir sous 
son commandement l'unité militaire de la coalition, il n'au- 
rait, pour arranger les choses, qu'à adopter le changement 
apporté, de mon fait, aux mesures qu'il avait prescrites. 
Le 1 er janvier dans l'après-midi, j'envoyai mes ordres au 
général de Lattre. Évoquant la décision du commandement 
de replier le front sur les Vosges, j'écrivais : « Il va de soi 
que l'armée française, elle, ne saurait consentir à l'abandon 
de Strasbourg... Dans l'éventualité où les forces alliées se 
retireraient de leurs positions actuelles au nord du dispo- 
sitif de la I re Armée française, je vous prescris de prendre à 
votre compte et d'assurer la défense de Strasbourg. » 

En même temps, j'adressai au général Eisenhower une 
lettre explicite. J'indiquais au Commandant en chef que les 
raisons stratégiques du repli ne m'avaient pas échappé. Mais 
j'affirmais : « Le gouvernement français, quant à lui, ne peut 
évidemment laisser Strasbourg retomber aux mains de l'en- 
nemi sans faire tout ce qui lui est possible pour le défendre. » 
Je formulais l'avis que, dans l'hypothèse où les Américains 
t. m. 10 



146 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

ne tiendraient pas le saillant de Wissembourg, « Strasbourg, 
du moins, pouvait être défendu en s'appuyant, au minimum, 
sur le canal de la Marne au Rhin » et je me déclarais prêt à 
« pousser de ce côté toutes les forces françaises en voie de 
formation, en premier lieu la 10 e Division commandée par 
le général Billotte. » — « Quoi qu'il advienne, écrivais- je pour 
conclure, les Français défendront Strasbourg. » D'autre part, 
je télégraphiai à Roosevelt et à Churchill pour les mettre 
au courant des vues du haut commandement quant à l'éva- 
cuation de l'Alsace, attirer leur attention sur les conséquences 
très graves qui en résulteraient pour la France et leur faire 
connaître que je n'y consentais pas. 

Le 2 janvier au matin, je confirmai à de Lattre par télé- 
gramme l'ordre que je lui avais envoyé par lettre, la veille 
au soir. Vers midi, du Vigier, rentré à Paris par avion, me 
rendait compte de sa mission. Trois heures auparavant, il 
était passé à Vittel, quartier-général du Groupe d'armées du 
sud. Là, Devers lui avait dit que, l'ennemi poussant l'attaque 
en direction de Saverne, l'ordre de retraite était donné à 
de Lattre et à Patch, et que les troupes américaines avaient 
déjà commencé leur mouvement. Sur quoi, je chargeai Juin 
de confirmer à Eisenhower que la France défendrait seule 
l'Alsace avec les moyens qu'elle avait. Juin devait, d'autre 
part, annoncer au grand-quartier ma visite pour le lendemain. 

Je savais, aussi bien que personne, que la mission fixée 
par moi au général de Lattre comportait de très grands 
risques. En outre, le fait d'être soustrait, en pleine bataille, 
à l'ensemble interallié ne pouvait qu'être pénible au com- 
mandant de la I re Armée qui en discernait forcément le ca- 
ractère aventuré et qui souffrirait de voir rompre la solida- 
rité et la hiérarchie stratégiques où, jusqu'alors, sa place était 
marquée. Cependant, il serait amené à reconnaître que, dans 
ce conflit des devoirs, celui de servir directement la France, 
autrement dit de m'obéir, l'emportait de beaucoup sur l'autre. 

D'ailleurs, de lui-même, à l'avance, il s'était mentalement 
préparé à faire ce que je lui prescrivais. La visite du général 
du Vigier dans la nuit du 31 décembre, les messages reçus 
du commissaire de la République et du maire de Strasbourg, 
surtout ses propres réactions, lui avaient fait discerner ce 
qu'aurait de désastreux la retraite envisagée. Le 2 janvier 
au matin, il avait écrit au général Devers pour lui exprimer 
sa manière de voir : « En raison, disait-il, de l'étendue de 
son secteur et de la faiblesse de ses moyens, la I re Armée 



LA VICTOIRE 147 

française n'est pas en mesure de défendre directement Stras- 
bourg. Mais elle est décidée à faire tout ce qui est en son 
pouvoir pour couvrir la ville au sud. » Et d'adjurer Devers 
de faire en sorte « que la VII e Armée américaine défende 
Strasbourg avec la dernière énergie. » Aussi, quand de Lattre 
reçut, le 2 janvier, ma lettre qui fixait sa mission, il n'y vit 
rien que de conforme à son propre sentiment. Mais il n'en 
avait pas moins l'ordre impératif de Devers d'avoir à se 
replier sur les Vosges et d'y être en ligne le 5 janvier au matin. 

Le général de Lattre me répondit le 3 janvier. Il me com- 
muniquait le texte de l'ordre de retraite que lui donnait 
Devers. Il me rendait compte de son intention de porter sur 
Strasbourg la 3 e Division nord-africaine, que la 10 e Division 
relèverait sur ses positions actuelles. Toutefois, il paraissait 
penser que l'exécution de ce que je lui avais prescrit devait 
être suspendue jusqu'à ce que le haut commandement allié 
y eût donné son accord, alléguant « la nécessité d'être couvert 
à sa gauche par la VII e Armée américaine » et, aussi, « le 
rôle de pivot que jouait la I re Armée française dans le dispo- 
sitif allié. » 

J'étais, naturellement, très désireux qu'Eisenhower entrât 
dans mes vues. Mais, qu'il y fût amené, ou non, j'entendais 
que l'armée française fît ce que j'avais prescrit. Une nouvelle 
lettre, télégraphiée par moi au général de Lattre dans la 
matinée du 3, fixait nettement ce qui devait l'être. « J'ai 
peu apprécié, écrivais-je, votre dernière communication... 
La I re Armée et vous-même faites partie du dispositif allié 
pour cette unique raison que le gouvernement français l'a 
ordonné et seulement jusqu'au moment où il en décide au- 
trement... Si vous aviez été amené, ou si vous étiez amené, à 
évacuer l'Alsace, le gouvernement ne pourrait admettre que 
ce fût sans une grande bataille, même — et je le répète — 
si votre gauche s'était trouvée, ou se trouvait, découverte 
par le retrait de vos voisins. » 

Les responsabilités du gouvernement étant ainsi assumées 
et sa volonté notifiée, de Lattre entreprit aussitôt d'accomplir 
ce que j'attendais de lui. Il allait le faire de tout son cœur 
et de toute sa capacité. Le soir même du 3 janvier, il me 
télégraphiait « qu'un régiment de tirailleurs occuperait Stras- 
bourg dans la nuit et que la Division Guillaume serait, le 5, 
dans la place, en mesure de la défendre. » 

Au cours de l'après-midi du 3, je m'étais rendu à Versailles. 
Juin était à mes côtés. M. Churchill avait cru devoir venir. 



148 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

lui aussi, alerté par mon message et disposé, vraisemblable- 
ment, à employer ses bons offices. Le général Eisenhower 
exposa la situation qui était, assurément, sérieuse. Il ne 
cacha pas que l'ampleur et la vigueur de l'offensive allemande 
dans les Ardennes et l'apparition subite chez l'ennemi d'armes 
nouvelles : avions à réaction, chars « Panther », etc., avaient 
moralement ébranlé les forces alliées, non sans le surprendre 
lui-même. « A présent, dit-il, le plus grand danger semble 
écarté. Mais il faut reprendre le terrain perdu et, ensuite, 
ressaisir l'initiative. Je dois donc reconstituer des réserves. 
Or, en Alsace, où depuis deux jours l'ennemi étend son at- 
taque, la poche de Colmar rend la position précaire. C'est 
pourquoi j'ai prescrit d'en occuper une autre, plus en arrière 
et plus courte. » 

— « Si nous étions au Kriegspiel», déclarai-je à Eisenhower, 
« je pourrais vous donner raison. Mais je suis tenu de consi- 
dérer l'affaire sous un autre angle. Le recul en Alsace livrerait 
à l'ennemi des terres françaises. Dans le domaine stratégique. 
il n'y aurait là qu'une manœuvre. Mais, pour la France, ce 
serait un désastre national. Car l'Alsace lui est sacrée. Comme, 
d'autre part, les Allemands prétendent que cette province 
leur appartient, ils ne manqueront pas, s'ils la reprennent, 
de se venger du patriotisme dont les habitants ont prodigué 
les preuves. Le gouvernement français ne veut pas laisser 
l'ennemi y revenir. Pour le moment, il s'agit de Strasbourg. 
J'ai donné à la I re Armée française l'ordre de défendre la 
ville. Elle va donc le faire, de toute façon. Mais il serait dé- 
plorable qu'il y eût, en cette occasion, dispersion des forces 
alliées, peut-être même rupture du système de commandement 
pratiqué par la coalition. C'est pourquoi je vous demande de 
reconsidérer votre plan et de prescrire vous-même au général 
Devers de tenir ferme en Alsace. » 

Le Commandant en chef parut impressionné. Il crut devoir, 
cependant, formuler une objection de principe. « Pour que je 
change mes ordres militaires », me dit cet excellent soldat, 
« vous invoquez des raisons politiques. » — « Les armées, 
lui répondis-je, sont faites pour servir la politique des États. 
Personne, d'ailleurs, ne sait mieux que vous que la stratégie 
doit embrasser, non seulement les données de la technique 
militaire, mais aussi les éléments moraux. Or, pour le peuple 
et les soldats français, le sort de Strasbourg est d'une extrême 
importance morale. » 

Sur ce point, M. Churchill opina dans le môme sens, i Toute 



LA VICTOIRE 149 

ma vie, observa- t-il, j'ai pu voir quelle place l'Alsace tient 
dans le sentiment des Français. Je crois donc, comme le 
général de Gaulle, que ce fait doit entrer dans le jeu. » 

Avant d'en arriver à ce que je souhaitais, le général Ei- 
senhower me demanda d'examiner ce que serait la situation 
de la I re Armée française si elle venait à opérer indépendam- 
ment des armées alliées. Il alla jusqu'à faire entendre que, 
dans ce cas, les Américains pourraient cesser de la ravitailler 
en carburants et en munitions. Je l'invitai, de mon côté, à 
bien peser, qu'en laissant l'ennemi écraser isolément les 
troupes françaises, le haut commandement provoquerait, 
dans l'équilibre des forces, une rupture peut-être irréparable 
et, qu'en privant les nôtres des moyens de combattre, lui- 
même s'exposerait à voir le peuple français lui retirer, dans 
sa fureur, l'utilisation des chemins de fer et des transmissions 
indispensables aux opérations. Plutôt que d'imaginer de 
pareilles perspectives, je croyais devoir faire confiance à la 
valeur stratégique du général Eisenhower et à son dévoue- 
ment au service de la coalition, dont faisait partie la France. 

Finalement, le Commandant en chef se rangea à ma ma- 
nière de voir. Il le fit avec la franchise qui était l'un des 
meilleurs côtés de son sympathique caractère, téléphonant 
au général Devers que le mouvement de retraite devait être, 
à l'instant, suspendu et que de nouveaux ordres allaient lui 
parvenir. Ces ordres lui seraient portés, dans la journée du 
lendemain, par le général Bedell Smith. Je convins avec 
Eisenhower que Juin accompagnerait Bedell Smith, ce qui 
serait pour moi une garantie supplémentaire et, pour les 
exécutants, la preuve que l'accord était fait. 

Tandis que nous prenions familièrement le thé après cette 
chaude discussion, Eisenhower me confia à quel point sa 
tâche était compliquée, au plus fort de la crise que traver- 
saient les armées, par les exigences des divers gouvernements 
de la coalition, par les prétentions ombrageuses des diffé- 
rentes catégories de forces : armées, marines, aviations, ap- 
partenant à plusieurs pays, par les susceptibilités personnelles 
de ses principaux lieutenants. « En ce moment même, me 
dit-il, je rencontre maintes difficultés du côté de Montgo- 
mery, général de haute valeur, mais critique acerbe et su- 
bordonné méfiant. » — « La gloire se paie », répondis- je. « Or 
vous allez être vainqueur. » Sur le seuil de l'hôtel Trianon, 
nous nous quittâmes bons amis. 

La quinzaine qui suivit fut occupée par les péripéties 



150 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

d'une dure bataille pour Strasbourg. La I re Armée allemande 
développait son offensive en débouchant de la forêt d'Hague- 
nau, afin d'atteindre Saverne, tandis que la XIX e Armée 
franchissait le Rhin au nord et au sud de la capitale alsa- 
cienne. Dans la région d'Haguenau, les Américains pliaient 
sous le choc, mais arrêtaient finalement l'assaillant sur la 
Moder. Autour de Gambsheim la Division Guillaume, vers 
Erstein la Division Garbay et la Brigade Malraux, devaient 
céder, elles aussi, du terrain avant de se rétablir. Mais Stras- 
bourg restait entre nos mains. Vers le 20 janvier, l'ennemi 
paraissait être à bout d'élan et d'espoir. Il en était de même 
dans les Ardennes, où tout ce qu'il avait gagné lui avait été 
repris. Sur le front Est, les Russes entamaient leur offensive 
d'hiver. D'un bout à l'autre du territoire allemand, les bom- 
bardiers alliés précipitaient leur œuvre d'écrasement. Sur les 
mers, les dommages infligés aux convois alliés allaient en 
diminuant. Sans doute Hitler saurait-il prolonger de plu- 
sieurs mois encore la résistance d'un grand peuple et d'une 
grande armée. Mais l'arrêt du destin était, désormais, 
rendu et pourvu des sceaux nécessaires. C'est en Alsace que 
la France y avait apposé le sien. 

Hier, l'échec devant Colmar avait ébranlé le moral de la 
I re Armée. Aujourd'hui, la satisfaction d'avoir sauvé Stras- 
bourg ranimait la confiance de tous. Le général de Lattre, 
tout le premier, se sentait porté à l'optimisme et, par là, à 
l'offensive. Dès le milieu de janvier, il arrêtait ses dis- 
positions pour reprendre l'effort contre la poche allemande 
d'Alsace. 

Au même moment, le commandant allié envisageait 
d'entamer les opérations décisives au delà du Rhin. Mais, 
avant de franchir le fleuve, il fallait l'avoir atteint. Or ce 
n'était fait nulle part, sauf dans le secteur français vers 
Strasbourg et vers Saint-Louis. Eisenhower prescrivait donc 
à Montgomery et à Bradley de se porter en avant pour s'em- 
parer de toute la rive gauche sur la ligne : Wesel-Coblence- 
Mayence. Bien entendu, il approuvait le projet d'enlever 
également Colmar. Mais la zone de la I re Armée s'étendait, à 
présent, sur plus de 200 kilomètres, soit le quart du front 
tenu au total par les alliés. Pour que de Lattre fût, néanmoins, 
en mesure de conquérir son objectif, peut-être aussi pour 
effacer l'effet produit par la crise récente des relations, le 
Commandant en chef se décidait à renforcer la I re Armée. 
Celle-ci verrait lui arriver la Division Leclerc, revenue des 



LA VICTOIRE 151 

bords de la Sarre, plusieurs divisions américaines et un no- 
table complément d'artillerie. 

Tel était, cependant, l'acharnement de l'ennemi, qu'il 
faudrait à la I re Armée trois semaines de combats incessants 
pour venir à bout de sa tâche. A partir du 19 janvier, 
le 1 er Corps français progressait pas à pas contre le flanc sud 
de la poche. Le 4 février, il parvenait jusqu'à Rouffach, près 
de Colmar, ayant accroché par d'ingrates attaques une grande 
partie des unités allemandes. Sur le flanc nord, le 2 e Corps 
avait avancé, lui aussi. Mais, à la fin de janvier, il s'était 
resserré près du Rhin pour faire place sur sa droite au 21 e Corps 
américain. Car c'est au général Milburn, commandant cette 
grande unité, que le général de Lattre attribuait l'effort prin- 
cipal. Cette fois, il y aurait, au point et au moment voulus, 
une suffisante concentration de forces. Le 30 janvier, Milburn, 
disposant des 3 e , 28 e , 75 e divisions d'infanterie américaines et 
de 3 divisions blindées : 12 e américaine, 2 e et 5 e françaises, 
et agissant dans un secteur étroit, perçait le front adverse 
au nord-est de Colmar. Le 2 février, il faisait libérer la ville 
par les chars du général de Vernejoul. Le 4, il atteignait 
Brisach. Pendant ce temps, les 1 er et 2 e Corps français, ap- 
puyés par une artillerie bien pourvue de munitions et bien 
commandée par Chaillet, liquidaient les résistances ennemies 
partout ailleurs dans la plaine et la 10 e Division française 
nettoyait les pentes des Vosges. Le 9, nos troupes achevaient 
la conquête de la forêt de la Hardt et s'emparaient de Cha- 
lempé. De ce fait, sauf dans la région d'Haguenau et de Wis- 
sembourg, il ne restait plus, en fait d'Allemands en Aisace 
que les 22 000 prisonniers qui venaient d'y être capturés. 

Le 11 février, j'allai voir Mulhouse, puis je me rendis à 
Colmar. Comment décrire la joie et l'émotion où nous étions 
tous plongés, gouvernants, chefs, soldats, population? Mais 
à l'élan patriotique se mêlait, ce jour-là, un autre élément 
d'enthousiasme : la fraternité d'armes entre Français et Amé- 
ricains. On sentait que celle-ci était portée au plus haut point 
par le succès remporté en commun dans le cadre de notre 
armée et justement sur ce terrain-là. Sous le silence immobile 
des régiments, je sentais vibrer l'amitié qui lie les deux 
peuples. Au centre de la place Rapp submergée de drapeaux 
tricolores et de bannières étoilées, devant le front de nos 
troupes et de celles de nos alliés rangées fièrement côte à côte, 
sous les vivats de la foule alsacienne, la plus sensible qui soit 
aux spectacles militaires et la plus apte à saisir le sens des 



152 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

événements, je décorai d'abord le général de Lattre, vainqueur 
de Colmar. Ce fut ensuite le tour des généraux Milburn, 
Leclerc et Dalquist. Dans la soirée, Strasbourg, à son tour, 
célébra en ma présence la libération de l'Alsace et chanta 
dans sa cathédrale le Te Deum entonné par Mgr Ruch. Le 
lendemain, à Saverne, les généraux Devers, Bradley et Patch 
recevaient de ma main les insignes des récompenses que je 
leur avais décernées. 

Ainsi se trouvaient aplanies, pour un temps, les traverses 
qui avaient contrarié nos relations stratégiques avec les Amé- 
ricains. Mais on devait s'attendre à en rencontrer d'autres. 
Dans l'immédiat, une question capitale et épineuse allait se 
poser, celle de la participation française à la campagne en 
Allemagne. Je voulais, évidemment, que notre armée entrât 
en territoire ennemi, qu'elle y eût son secteur d'opérations, 
qu'elle y conquît villes, champs et trophées, qu'elle y reçût, 
avec ses alliés, la reddition des vaincus. Il y avait là, certai- 
nement, une condition dictée par le souci de notre prestige. 
Mais, aussi, c'était pour nous le seul moyen assuré d'être 
partie à la capitulation, à l'occupation et à l'administration 
du Reich. Dès lors que nous aurions en main une zone du 
sol germanique, ce qu'il adviendrait de l'Allemagne ne pour- 
rait être décidé sans nous. Dans le cas contraire, notre droit 
à la victoire demeurerait à la discrétion des autres. Bref, j'en- 
tendais que nous passions le Rhin et portions le front fran- 
çais aussi avant que possible dans les États allemands du Sud. 

Dans les premiers jours de mars, les Groupes d'armées 
Montgomery et Bradley atteignaient le Rhin par endroits. 
Le moment de franchir l'obstacle se présenterait donc bientôt. 
On peut croire que j'étais attentif à ce qui allait suivre. 
Sachant que l'effort principal des alliés viserait la Ruhr et 
serait mené en aval de Coblence, je pensais que le Comman- 
dant en chef ne se soucierait guère de lancer la I re Armée, 
isolément, en Forêt-Noire. Il me paraissait vraisemblable 
qu'il la laisserait au bord du Rhin, ce qui, pour les états- 
majors, pourrait sembler justifié. Mais, si nous nous en ac- 
commodions, il y aurait toutes chances pour que l'armée 
française ne jouât qu'un rôle passif dans la bataille finale. 
Ma politique ne pouvant pas souscrire à cette stratégie, mes 
résolutions étaient prises. Il fallait que nos troupes passent, 
elles aussi, le Rhin. Elles le feraient dans le cadre interallié 
si cela était possible. Si cela ne l'était pas, elles le fe- 
raient pour notre compte. De toute manière, elles devraient 



LA VICTOIRE 153 

saisir, sur la rive droite, une zone française d'occupation. 

Nous ne tardâmes pas à apprendre que les projets du haut 
commandement justifiaient nos appréhensions. Sous le titre 
d' « Éclipse », vraiment significatif pour ce qui nous concer- 
nait, le plan arrêté par Eisenhower pour les opérations du 
passage et celles de l'avance en Allemagne attribuait à la 
I re Armée française une mission strictement défensive. Tout 
au plus envisageait-on, dans l'hypothèse d'un effondrement 
total de la Wehrmacht, qu'un de nos corps pourrait gagner 
la rive droite derrière la VII e Armée américaine, afin de 
seconder celle-ci dans sa tâche d'occupation du Wurtemberg. 
Mais la traversée du Rhin par la I re Armée dans son secteur 
n'était prévue en aucun cas. Les rapports reçus du front nous 
signalaient, au surplus, que le commandement interallié avait 
prélevé, pour être utilisés ailleurs, les équipages de pont 
des divisions blindées françaises, ce qui revenait à priver les 
nôtres d'une grande partie de leurs moyens organiques de 
franchissement. 

Le 4 mars, je reçus à Paris le général de Lattre et lui pré- 
cisai les raisons d'ordre national pour lesquelles il était né- 
cessaire que son armée fût portée au delà du Rhin. Lui- 
même ne demandait que cela. Cependant, il observa, — avec 
raison, — que le secteur qu'il occupait le long du fleuve et 
que bordait, d'un bout à l'autre sur la rive droite, le massif 
montagneux et boisé de la Forêt-Noire, se prêtait mal à un 
passage de vive force. L'opération serait aléatoire en pré- 
sence d'un ennemi qui occupait dans la vallée les ouvrages 
de la ligne Siegfried et qui, plus en arrière, était retranché 
dans des positions dominantes. D'autant plus que le com- 
mandement allié n'allouerait aux forces françaises qu'un 
minimum de munitions. En outre, quand bien même les 
nôtres auraient, néanmoins, réussi à franchir l'obstacle, ils 
devraient ensuite pénétrer dans une région des plus ardues, 
dressant en remparts successifs ses crêtes et ses forêts et se 
prêtant mal à la manœuvre et à l'exploitation. 

« Par contre », m'exposait de Lattre, « pour peu que le 
front français fût élargi vers le nord de manière à englober, 
sur le Rhin, Lauterbourg et Spire, des perspectives meilleures 
s'ouvriraient. En effet, dans cette région, mon armée trou- 
verait une base avantageuse, la rive droite lui serait d'un 
accès relativement aisé et, le fleuve une fois franchi, mon 
aile gauche aurait devant elle la trouée de Pforzheim pour 
déboucher vers Stuttgart et tourner, par le nord et par l'est, 



154 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

la forteresse naturelle formée par la Forêt-Noire. » De Lattre, 
aiguisant à l'avance les arguments qu'il tirerait de l'amitié 
et de la tactique pour convaincre le commandement allié, 
me promit que, dans les jours prochains, il étendrait son 
secteur jusqu'à Spire. 

Au reste, comme il arrive parfois dans les litiges entre 
alliés, l'ennemi lui-même allait nous faciliter les choses. Le 
7 mars, les troupes du général Bradley avaient saisi, entre 
Coblence et Bonn, le pont de Rernagen, par extraordinaire 
intact, et s'étaient aussitôt assurées d'un débouché sur la 
rive droite. Du coup, les Allemands n'opposaient plus sur 
la rive gauche, en aval de Coblence, qu'une résistance dé- 
cousue et, dès le 12, les alliés bordaient partout le Rhin au 
nord de la Moselle. Mais, au sud de cette rivière, il n'en était 
pas de même. Le vaste saillant de la Sarre restait aux mains 
des Allemands. Ceux-ci, couverts à leur droite par le cours 
de la Moselle, tenaient ferme, sur le front : Trèves-Sarre- 
bruck-Lauterbourg, la position Siegfried plus profonde et 
mieux fortifiée dans ce secteur que dans aucun autre. Avant 
de pouvoir faire passer ses groupes d'armées sur la rive droite, 
le général Eisenhower devait d'abord liquider cette poche. 
Il y faudrait une rude bataille. Bien que la I re Armée fran- 
çaise n'y fût pas invitée, puisque l'affaire se déroulerait en 
dehors de sa zone normale, elle trouverait moyen de s'en 
mêler tout de même et d'agir, le long du Rhin, à la droite 
des Américains. Par là même, elle allait conquérir sur la 
rive palatine du fleuve la base de départ voulue pour envahir 
Bade et le Wurtemberg. 

Pourtant, d'après les ordres du commandement allié, l'at- 
taque du saillant de la Sarre incombait exclusivement, d'une 
part à l'Armée Patton formant la droite de Bradley, d'autre 
part à la gauche de Devers, c'est-à-dire à l'Armée Patch. 
Mais, pour Patch, la tâche était particulièrement rude, car 
c'est lui qui abordait de front les ouvrages de la ligne Sieg- 
fried. Aussi de Lattre n'eut-il pas grand-peine à faire ad- 
mettre par Devers que le concours des Français pourrait 
avoir sa valeur. Notre 2 e Corps d'armée prit donc sa part de 
l'offensive. Entre le 15 et le 24 mars, Monsabert, progressant 
le long du Rhin, pénétra en territoire allemand, força la 
ligne Siegfried au nord de Lauterbourg et atteignit Leimer- 
sheim. En même temps, nos alliés avaient poussé jusqu'à 
Worms et liquidé, sur la rive gauche, les dernières résistances 
allemandes. 



LA VICTOIRE 155 

Dès lors, pour que la I re Armée disposât en totalité de 
la zone de franchissement qu'elle voulait dans le Palatinat, 
il ne lui restait plus qu'à s'étendre jusqu'à Spire. Par plusieurs 
démarches insistantes je n'avais pas manqué de faire savoir 
au général Eisenhower quel prix mon gouvernement atta- 
chait à ce qu'il fût donné, sur ce point, satisfaction à l'armée 
française. D'ailleurs, le général Devers, bon allié et bon cama- 
rade, sympathisait avec les désirs du général de Lattre. 
Enfin, c'était à Worms que la VII e Armée américaine entre- 
prenait la traversée ; Spire, pour cette opération, ne pouvait 
lui servir à rien. Pourquoi ne laisserait-on pas les Français 
venir dans la ville ? Le 28 mars, la question fut réglée ; Spire 
et ses abords étant incorporés au secteur de la I re Armée. 
Ainsi, la base de départ était acquise dans toute son étendue. 
Il ne restait à faire, en somme, que l'essentiel, c'est-à-dire 
à passer le Rhin. 

J'étais impatient que ce fût accompli. Car Anglais et Amé- 
ricains s'élançaient déjà sur la rive droite. C'était une opé- 
ration grandiose. Depuis le 21 mars, l'aviation alliée écra- 
sait les communications, les parcs, les terrains de l'ennemi 
dans toute l'Allemagne occidentale. Elle le faisait d'autant 
plus sûrement que les chasseurs, disposant maintenant de 
nombreuses bases avancées dans le Nord et l'Est de la France, 
étaient en mesure d'accompagner constamment les bombar- 
diers. Les sorties avaient donc lieu de jour sans rencontrer 
dans le ciel aucune opposition d'ensemble. Le 23, sous une 
colossale protection aérienne, Montgomery franchissait le 
Rhin en aval de Wesel. Au cours des journées suivantes, 
Bradley se portait en avant par les ponts de Remagen et 
d'autres construits plus au sud. Le 26 mars, la VII e Armée 
américaine prenait pied aux abords de Mannheim. 

J'avais hâte que les nôtres fussent, eux aussi, de l'autre 
côté, non seulement par esprit d'émulation nationale, mais 
aussi parce que je tenais, pour des raisons supérieures, à ce 
que de Lattre eût le temps de pousser jusqu'à Stuttgart, 
avant que Patch, son voisin, y fût lui-même parvenu. Un 
télégramme personnel que j'adressai, le 29, au commandant 
de la I re Armée le pressait de faire diligence : « Mon cher 
Général, écrivais-je, il faut que vous passiez le Rhin, même 
si les Américains ne s'y prêtent pas et dussiez-vous le passer 
sur des barques. Il y a là une question du plus haut intérêt 
national. Karlsruhe et Stuttgart vous attendent, si même ils 
ne vous désirent pas... » 



156 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

De Lattre me répondit, sur-le-champ, que j'allais être 
satisfait. En effet, le 30 mars au soir, des éléments du 2 e Corps 
commençaient la traversée : 3 e Division nord-africaine à 
Spire, où elle venait tout juste d'arriver ; 2 e Division maro- 
caine à Germersheim, où elle n'était que depuis la veille. A 
Leimersheim, le 1 er avril, — jour de Pâques, — la 9 e Division 
coloniale entreprenait à son tour le passage. Pourtant, l'appui 
aérien fourni à nos unités se réduisait à peu de chose. En 
outre, elles ne disposaient que d'un nombre très réduit d'en- 
gins spéciaux de franchissement. Mais, à force d'ingéniosité, 
quelques bateaux suffirent à transporter les avant-gardes. 
Quant aux ponts, le général Dromard, commandant le Génie 
de l'armée, les avait, de longtemps, préparés. Prévoyant qu'il 
aurait un jour à les établir et qu'il ne pourrait alors compter 
que sur lui-même, il avait d'avance collecté sur notre terri- 
toire le matériel nécessaire. A Spire, dès le 2 avril, était en 
service un pont français de 10 tonnes. A Germersheim, peu 
après, s'en ouvrait un de 50. Le 4, 130 000 Français avec 
20 000 véhicules se trouvaient déjà sur la rive droite. Le 
même jour, Karlsruhe était pris. Le 7 avril, entouré par 
Diethelm, de Lattre, Juin et Dromard, j'eus la fierté de 
traverser le Rhin. Après quoi, je rendis visite à la capitale 
badoise, effroyablement ravagée. 

L'irruption au cœur de l'Allemagne de 80 divisions amé- 
ricaines, britanniques, françaises, canadiennes, polonaises, ap- 
puyées par 12 000 avions, ravitaillées par des convois tota- 
lisant 25 millions de tonnes et naviguant sur des mers que 
dominaient 1 000 bâtiments de combat, ne pouvait plus 
laisser au maître du Reich la moindre illusion d'éviter la 
catastrophe. D'autant, qu'au début d'avril, les Russes, eux 
aussi, progressaient sans rémission, franchissant l'Oder d'un 
bout à l'autre, menaçant déjà Berlin et tout près d'atteindre 
Vienne. Prolonger les hostilités, c'était, pour Hitler, accroître 
les pertes, les ruines, les souffrances du peuple allemand sans 
autre contrepartie que de satisfaire, durant quelques semaines 
encore, un orgueil désespéré. Cependant, le Fûhrer continuait 
d'exiger des siens la résistance à outrance. Il faut dire qu'il 
l'obtenait. Sur les champs de bataille du Rhin, de l'Oder, du 
Danube, du Pô, les débris des armées allemandes, mal 
pourvues, disparates, incorporant en hâte auprès des derniers 
vétérans des hommes à peine instruits, des enfants, jusqu'à 
des infirmes, menaient toujours énergiquement, sous un ciel 
peuplé d'avions ennemis, un combat qui n'avait plus d'issue 






LA VICTOIRE 157 

hormis la mort ou la captivité. A l'intérieur, dans les villes 
écrasées et les villages étreints par l'angoisse, la population 
poursuivait avec une complète discipline un labeur qui, dé- 
sormais, ne changerait plus rien au destin. 

Mais, sans doute, le Ftihrer voulait-il que son œuvre, puis- 
qu'elle était condamnée, s'écroulât dans une apocalypse. 
Quand il m'arrivait, ces jours-là, d'écouter la radio allemande, 
j'étais saisi par le caractère de frénésie que revêtaient ses 
émissions. Une musique héroïque et funèbre, des déclarations 
insensées de combattants et de travailleurs, les allocutions 
délirantes de Gœbbels proclamant jusqu'à l'extrémité que 
l'Allemagne allait triompher, tout cela enveloppait d'une 
sorte de fantasmagorie le désastre germanique. Je crus devoir 
fixer, pour l'Histoire, les sentiments qu'en éprouvait la France. 
Par la voie des ondes, je déclarai, le 25 avril : « Les philo- 
sophes et les historiens discuteront plus tard des motifs de 
cet acharnement, qui mène à la ruine complète un grand 
peuple, coupable, certes, et dont la justice exige qu'il soit 
châtié, mais dont la raison supérieure de l'Europe déplore- 
rait qu'il fût détruit. Quant à nous, pour le moment, nous 
n'avons rien de mieux à faire que de redoubler nos efforts, 
côte à côte avec nos alliés, pour en finir le plus tôt et le plus 
complètement possible. » 

On pouvait, d'ailleurs, se demander si les dirigeants nazis 
ne tenteraient pas de prolonger la lutte dans le réduit naturel 
que leur offrait le massif des Alpes bavaroises et autrichiennes. 
Des renseignements donnaient à croire qu'ils y avaient mis à 
l'abri de vastes approvisionnements. Certains mouvements 
signalés de lamentables colonnes semblaient indiquer qu'ils 
concentraient à l'intérieur de cette forteresse la masse des 
prisonniers, des déportés, des requis qui leur faisaient autant 
d'otages. Il n'était pas inconcevable que le Ftihrer voulût 
tenter là une suprême manœuvre stratégique et politique. 

Dans ces montagnes, une bataille défensive menée sous 
son commandement par toutes les forces qui lui restaient ne 
pourrait-elle durer longtemps? Les alliés de l'Est et de l'Ouest 
ne devraient-ils pas, dans ce cas, opérer, non plus sur deux 
fronts, mais côte à côte, sur le même terrain, en s'infligeant 
réciproquement toutes les frictions inhérentes à ce voisinage? 
Si les combats traînaient en longueur, le comportement des 
Soviétiques dans les États de la Vistule, de l'Elbe et du 
Danube, c^lui des Américains aux Indes, en Indochine, en 
Indonésie, celui des Britanniques en Orient, ne susciteraient- 



158 MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

ils pas maintes divisions entre coalisés? Du retard causé au 
ravitaillement de la France, des Pays-Bas, de l'Italie par le 
prolongement de la guerre, de la misère qui étreindrait les 
populations germaniques, tchèques, balkaniques, n'allait-il 
pas sortir des secousses sociales qui jetteraient, peut-être, 
tout l'Occident dans la révolution? Le chaos universel serait, 
alors, la dernière chance ou, tout au moins, la vengeance 
d'Hitler. 

Pendant que la I re Armée progressait en Allemagne aux 
côtés de nos alliés, d'autres forces françaises exécutaient sur 
la côte atlantique des opérations autonomes. Il s'agissait d'en 
finir avec les enclaves où l'ennemi s'était retranché. Depuis 
des mois, je le souhaitais. A présent, j'en avais hâte; les 
jours de guerre étant comptés. 

L'esprit de facilité pouvait, sans doute, nous conseiller 
de rester passifs sur ce front ; car les fruits y tomberaient 
tout seuls dès que le Reich aurait capitulé. Mais, à la guerre, 
la pratique du moindre effort risque toujours de coûter cher. 
Là comme partout, il fallait frapper. Les coups que nous in- 
fligerions aux Allemands sur ce théâtre auraient leur réper- 
cussion sur la situation générale. D'autre part, à supposer 
qu'Hitler continuât la lutte dans les montagnes de Bavière 
et d'Autriche, notre armée devrait y combattre en employant 
tous ses moyens. Il faudrait avoir, auparavant, liquidé les 
poches malencontreuses. De toute façon, je n'admettais pas 
que des unités allemandes puissent, jusqu'à la fin, rester 
intactes sur le sol français et nous narguer derrière leurs 
remparts. 

Mon sentiment était partagé par les troupes du « Détache- 
ment d'armée de l'Atlantique. » Ces 70 000 anciens maqui- 
sards, tout comme les régiments d'Algérie, des Antilles, 
d'Afrique noire, de Somalie, qui étaient venus les étayer, 
espéraient de toute leur âme ne devoir point poser les armes 
avant d'avoir remporté quelque succès signalé. Leur chef, 
le général de Larminat, y tenait plus que personne. Depuis 
le 14 octobre, où je l'avais appelé au commandement des 
forces de l'Ouest, il s'était voué à organiser, instruire et équiper 
la foule militaire ardente, mais confuse et dépourvue, dont il 
devait faire une armée. Il y avait réussi dans toute la mesure 
où cela était possible. Sachant ce qu'il voulait et le voulant 
bien, rompu au métier mais plein d'idées et de sentiment, 
chef autoritaire mais humain et généreux, subordonné in- 
commode mais inébranlablement fidèle, il s'était fait, de 



LA VICTOIRE 159 

toutes sortes de pièces et de morceaux, trois divisions, des 
réserves, une artillerie, une aviation, des services, aptes à 
livrer bataille et qui allaient le prouver. 

Cependant, quoi qu'il ait pu faire, cet ensemble ne suffi- 
rait pas à enlever les ouvrages, bétons et cuirassements où 
s'accrochaient les Allemands. Il lui fallait, au moins, le ren- 
fort d'une division complètement équipée et qui ne pouvait 
être prélevée que sur notre armée du Rhin. Dès octobre, 
j'avais désigné la l re Division « française libre » pour être 
envoyée au plus tôt sur l'Atlantique par le commandement 
interallié. Celui-ci s'y était résolu, mais après des tergiversa- 
tions qui avaient retardé le mouvement jusqu'en décembre, 
c'est-à-dire trop tard ou trop tôt pour que l'occasion fût 
bonne. A peine la Division Garbay arrivait-elle sur la Gironde 
qu'on avait dû, en effet, la rappeler vers l'Est en raison de 
l'offensive allemande dans les Ardennes et en Alsace. La 
crise passée, cette grande unité était partie pour les Alpes 
mener certaines opérations qui me tenaient également à 
cœur. En fin de compte, je choisis la 2 e Division blindée pour 
prendre part à l'offensive préparée sur l'Océan. Le grand- 
quartier n'y fit pas d'objection. Il voulut même fournir à 
notre Détachement d'armée de l'Ouest le concours d'une 
brigade d'artillerie américaine. Dans les premiers jours d'avril, 
les forces destinées à l'attaque se trouvaient toutes à pied 
d'œuvre. 

Le général de Larminat avait pris pour premier objectif 
les positions ennemies à l'embouchure de la Gironde. Sur la 
rive droite Royan et ses abords, sur la rive gauche la pointe 
de Grave, au large l'île d'Oléron, formaient ensemble un 
système puissant et solidement tenu. Il est vrai que, trois 
mois auparavant, les bombardiers américains étaient venus, 
de leur propre chef, jeter en une nuit force bombe sur le 
terrain. Mais cette opération hâtive, tout en démolissant 
les maisons de Royan, avait laissé presque intacts les 
ouvrages militaires. Au moment d'en découdre, 15 000 Al- 
lemands, commandés par l'amiral Michahelles, occupaient les 
organisations avec l'appui de 200 canons. Si l'attaque réus- 
sissait, Larminat porterait l'effort sur La Rochelle, tandis 
qu'on entreprenait d'ouvrir le port de Bordeaux. 

Le 14 avril, nos troupes partent à l'assaut, appuyées du 
sol par les 300 pièces de Jacobson, du ciel par les 100 avions 
de Corniglion-Molinier, du large par les navires de Rue. Le 
général d'Anselme a le commandement de l'attaque. Il dis- 



160 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

pose de sa Division, la 23 e , d'une grande partie de la 2 e Divi- 
sion blindée et d'éléments de renforcement. Depuis le haut 
jusqu'en bas, les nôtres mènent l'affaire habilement et gail- 
lardement. Le 18, après de durs combats, le grand centre 
de résistance installé par l'ennemi entre la Seudre et la Gi- 
ronde est tout entier en notre possession, y compris le réduit 
de la Coubre. Pendant ce temps, sur l'autre rive, les troupes 
de Milleret se heurtent, vers la pointe de Grave, à une défense 
acharnée. Mais, le 20 avril, elles viennent à bout des derniers 
îlots. Aussitôt, est préparé le débarquement à Oléron et, 
le 30, le Groupement du général Marchand, soutenu par 
l'escadre, prend pied dans l'île. Dès le lendemain, tout est 
terminé, non sans que l'adversaire ait lutté jusqu'au bout 
avec une extrême énergie. Au total, des milliers d'Allemands 
sont tués. Douze mille sont prisonniers, parmi lesquels l'amiral 
Michahelles. L'opération de la Gironde est une réussite fran- 
çaise. Je ne manque pas de venir la consacrer à ce titre, en 
visitant, le 21 avril, Royan et la pointe de Grave au milieu 
des vainqueurs rayonnants. 

Cependant, Larminat ne s'endort pas sur ses lauriers. Il 
va frapper la poche de La Rochelle, qui forme, avec l'île de Ré, 
un vaste ensemble défensif. Dans les derniers jours d'avril, 
d'Anselme met en place les troupes d'attaque. Le 30, l'assaut 
est donné. En trois jours les nôtres enlèvent la ligne de crêtes : 
pointe du Rocher, Thairé, Aigrefeuille, et refoulent la gar- 
nison allemande jusqu'aux abords de la ville. L'amiral 
Schirlitz entame alors les pourparlers pour la reddition de ses 
18 000 hommes. J'irai, peu après, féliciter les vainqueurs, 
saluer la population en fête et inspecter le port que les Alle- 
mands ont laissé intact. 

Une fois la Charente libérée, les dispositions sont prises 
pour enlever les zones fortifiées de Saint-Nazaire et de Lo- 
rient. Mais la capitulation du Reich survient avant l'opéra- 
tion. Le général Fahrenbacher met bas les armes. Devant les 
Divisions Borgnis-Desbordes et Chomel, qui, depuis des mois, 
assiègent les deux places et la 8 e Division américaine main- 
tenue en Bretagne depuis la chute de Brest, défilent de longs 
cortèges de prisonniers. En fin de compte, des 90 000 Alle- 
mands qui garnissaient les poches de l'Ouest, 5 000 sont morts, 
les autres se trouvent en captivité française. Ce chapitre de 
la grande bataille se termine comme il convient. 

11 an est de même et en même temps pour celui qui s'écrit 
dans les Alpes. Là aussi, je tiens beaucoup à ce que les hosti- 



LA VICTOIRE ICI 

lités ne finissent pas sur une cote mal taillée. Nous devons, 
avant que le feu cesse, laver sur ce terrain les outrages na- 
guère subis, reprendre en combattant les lambeaux de notre 
territoire que l'ennemi y tient encore, conquérir les enclaves 
qui appartiennent à l'Italie, aux cols du Petit-Saint-Bernard, 
de l'Iseran, du Mont Cenis, du Mont Genèvre, ainsi que les 
cantons de Tende et de La Brigue artificiellement détachés 
de la Savoie en 1860. Ensuite, nos Alpins se trouveront dis- 
ponibles. S'il doit alors arriver qu'Hitler prolonge la lutte 
dans son « réduit national », ils iront apporter à la I re Armée 
un renfort très qualifié. 

Au mois de mars, il y a dans les Alpes la 27 e Division, 
grande unité nombreuse, remplie d'ardeur, dont les maqui- 
sards montagnards, notamment les survivants des Glières et 
du Vercors, ont formé le noyau, mais qui n'a reçu qu'un 
armement de fortune. Sous les ordres du général Molle, cette 
division tient le contact de l'ennemi aux abords des cols, 
depuis le lac Léman jusqu'au mont Thabor. Plus au sud, 
une brigade incomplètement équipée barre les hautes vallées 
de la Durance et de l'Ubaye. La région de Nice est tenue 
par une brigade américaine. Mais celle-ci, appelée sur le 
Rhin, est en train de plier bagage. 

Il faut aux nôtres, pour prendre l'offensive, un commande- 
ment et des renforts. Le 1 er mars, je crée le « Détachement 
d'armée des Alpes » et place à sa tête le général Doyen. Celui- 
ci, alpin confirmé, va conduire la bataille parfaitement bien. 
Outre les éléments déjà sur place, je mets sous ses ordres 
la l re Division « française libre », que j'ai reprise à ma dispo- 
sition après l'affaire de Colmar. J'y ajoute deux régiments 
d'Afrique, malheureusement assez dépourvus, des complé- 
ments d'artillerie, du génie, des services. D'accord avec Ei- 
senhower, le Détachement d'armée Doyen est, comme celui 
de Larminat, théoriquement rattaché au Groupe d'armées 
Devers. Mais celui-ci, qui est engagé sur un tout autre théâtre, 
se soucie peu de leurs opérations. Il leur procure, toutefois, 
un minimum d'obus et d'essence. 

A la fin de mars, commencent les attaques. Le général 
Doyen a devant lui 4 divisions. La 5 e de montagne tient le 
Petit-Saint-Bernard, l'Iseran et le Mont Cenis ; la 34 e occupe, 
au-dessus de Nice, le massif fortifié de l'Aution et barre, sur 
la côte, la route de la Corniche ; ces deux-là sont allemandes. 
Deux divisions fascistes italiennes, « Monte Rosa » et « Lit- 
torio », garnissent les intervalles. Doyen veut, d'abord, ac- 
t. m. n 



162 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

crocher, là où elle est, la 5 e Division allemande qui comprend 
les meilleures troupes ennemies, puis enlever l'Aution de 
vive force. Après quoi, mettant à profit l'avance des armées 
d'Alexander, qui doivent, de leur côté, prendre l'offensive en 
Lombardie, il compte déboucher en territoire italien. 

A plus de 2 000 mètres d'altitude, dans la neige et le froid 
où est encore plongée la montagne, la Division du général 
Molle donne l'assaut aux organisations du Petit-Saint-Bernard 
et du Mont Cenis. Plusieurs ouvrages sont pris ; d'autres, non. 
Mais les garnisons allemandes, absorbées et décimées, ne 
pourront pas aller au secours des défenseurs de l'Aution. 
Ce massif, c'est la l re Division « française libre » qui a mission 
de l'enlever. La tâche est rude, ingrate aussi, car il est pénible 
aux officiers et aux soldats de cette exemplaire division de 
laisser à d'autres les lauriers qui jonchent le sol de l'Alle- 
magne et de finir, dans un secteur isolé, l'épopée qu'ils ont 
vécue depuis les jours les plus sombres sur les champs les 
plus éclatants. 

Le 8 avril, quittant le Rhin, je gagne les Alpes. Ayant 
reçu à Grenoble le rapport du général Doyen, puis passé en 
revue à Saint-Pierre d'Albigny une partie des troupes de 
Molle, j'arrive à Menton au milieu de celles de Garbay. A 
ces compagnons, qui furent les premiers à répondre à mon 
appel et qui, depuis, ont sans répit prodigué leur dévouement, 
je tiens à dire moi-même l'importance que revêt pour la 
France l'ultime effort qui leur est demandé. Puis, voulant 
donner à l'opération une résonance nationale, je vais à Nice 
le 9 et, du balcon de l'Hôtel de ville, annonce à la foule « que 
nos armes vont franchir nos Alpes. » La voix du peuple ac- 
clame cette décision. Le 10 avril, nos troupes montent à 
l'assaut de l'Aution. 

Pendant sept jours, elles s'y battent, gravissent les es- 
carpements, s'emparent des forts : La Forclaz, Mille Fourches, 
Sept Communes, Plan Caval, qui commandent la montagne, 
nettoient les pentes au-dessus de La Roya. Les cols de 
Larche et de la Lombarde sont, eux aussi, enlevés de haute 
lutte. Les Français entrent à Tende et à La Brigue. Les habi- 
tants exultent de joie. Peu après, un vote autant vaut 
dire unanime consacrera leur appartenance à la France. Le 
28 avril, le Détachement d'armée des Alpes prononce une 
avance générale. Tandis que sa gauche débouche vers Cuneo 
et parcourt le Val d'Aoste tout pavoisé de bleu-blanc-rouge, 
son centre descend du Mont Cenis et du Mont Genèvn 



LA VICTOIRE 1^3 

droite pousse par la Stura et au long de la Corniche. Le 2 mai, 
jour où les forces allemandes et fascistes d'Italie mettent 
bas les armes, nos soldats atteignent les abords de Turin, à 
Ivrea, Lanzo, Bussoleno, touchent Cuneo, occupent Imperia. 
Ainsi est-il établi que les combats dans les Alpes, commencés 
en 1940, poursuivis ensuite par la résistance, repris enfin 
par l'armée ressuscitée, finissent par notre victoire. 

Il en est de la guerre comme de ces pièces de théâtre où, 
à l'approche du dénouement, tous les acteurs viennent sur 
la scène. Tandis que les forces françaises sont engagées à 
fond dans les Alpes et sur l'Atlantique, comme sur le Rhin 
et le Danube, le combat s'allume en Indochine. Le 9 mars, 
les troupes japonaises, qui occupent le Tonkin, l'Annam et 
la Cochinchine, se ruent sur nos garnisons. 

Cette échéance était inévitable. Les Nippons, refoulés des 
Philippines et de l'Indonésie, vivement pressés en Birmanie, 
impuissants à réduire la Chine, hors d'état de maintenir leurs 
communications sur mer, ne pouvaient plus tolérer la pré- 
sence, au milieu de leur dispositif, d'une force étrangère qui 
menaçait de devenir hostile. En dépit de l'accord conclu 
entre Tokyo et Vichy pour « la défense commune de l'Indo- 
chine », le Japon ne doutait pas que, si les alliés en venaient à 
aborder le territoire de l'Union, les Français se joindraient à 
eux. D'ailleurs, Vichy avait disparu. De Gaulle gouvernait 
à Paris. A la première occasion, il donnerait certainement 
l'ordre d'attaquer l'envahisseur nippon. Bien que le rallie- 
ment de l'Indochine au gouvernement de la République n'eût 
pas eu lieu officiellement et, qu'à Saigon, la « collaboration » 
fût maintenue en apparence, les Japonais ne pouvaient plus 
se fier à ces fictions. On devait être assuré que, d'un jour à 
l'autre, ils procéderaient à la liquidation de l'administration 
et de la force françaises et qu'ils le feraient de la façon la 
plus soudaine et la plus brutale. 

Pour pénible que dût être localement cet aboutissement, 
je dois dire que, du point de vue de l'intérêt national, j'en- 
visageais volontiers qu'on en vînt aux mains en Indochine. 
Mesurant l'ébranlement infligé au prestige de la France par 
la politique de Vichy, sachant quel était dans l'Union l'état 
d'esprit des populations, prévoyant le déferlement des pas- 
sions nationalistes en Asie et en Australasie, connaissant la 
malveillance des alliés, surtout des Américains, à l'égard de 
notre position en Extrême-Orient, je tenais pour essentile 
que le conflit ne s'y achevât pas sans que nous fussions, là 



164 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

aussi, devenus des belligérants. Faute de quoi, toutes les 
politiques, toutes les armées, toutes les opinions, se trou- 
veraient résolument d'accord pour exiger notre abdication. 
Au contraire, si nous prenions part à la lutte, — fût-elle 
près de son terme, — le sang français versé sur le sol de l'In- 
dochine nous serait un titre imposant. L'agression finale 
des Japonais ne faisant pas, pour moi, le moindre doute, je 
voulais donc que nos troupes se battent, en dépit de ce 
que leur situation aurait de désespéré. 

Pour diriger cette résistance, le gouvernement ne pouvait, 
évidemment, s'en remettre à l'amiral Decoux. Sans doute, le 
gouverneur-général faisait-il secrètement acte d'obédience 
depuis l'effondrement de Vichy. Sans doute, ses ordres, ses 
propos, le ton de sa radio, ne ressemblaient-ils en rien à ce 
qu'ils étaient naguère. Mais il avait, durant quatre années, 
si obstinément vilipendé la France Combattante qu'il se 
trouvait trop compromis pour opérer le retournement. Au 
surplus, l'amiral, ne pouvant dépouiller entièrement le vieil 
homme, se refusait à croire à une agression japonaise. J'avais 
donc, dès 1943, confié au général Mordant, Commandant su- 
périeur des troupes, la tâche de diriger éventuellement l'ac- 
tion. L'amiral Decoux en avait, d'ailleurs, reçu notification. 
Des télégrammes discrets, ainsi que les instructions que le 
gouverneur de Langlade, parachuté deux fois en Indochine, 
lui avait portées de ma part, lui faisaient savoir ce qui était 
attendu de lui. 

Afin de ne pas provoquer trop tôt l'attaque des Japonais, 
Decoux devait rester apparemment en fonctions. Mais Mor- 
dant deviendrait détenteur de l'autorité dès l'instant où le 
combat serait engagé. Quoique Vichy l'eût, au printemps de 
1944, remplacé comme commandant des troupes par le gé- 
néral Aymé, ce qui compliquait nos affaires, j'avais laissé à 
Mordant sa lettre de service de délégué général. Aymé, d'ail- 
leurs, était dans les mêmes dispositions que lui. En outre, à 
Calcutta, le général Blaizot et le personnel de nos services 
spéciaux, que les Anglais consentaient à laisser venir aux 
Indes, avaient pu faire organiser en réseaux clandestins d'ac- 
tion et de renseignement les multiples dévouements qui s'of- 
fraient en Indochine. Depuis des mois, c'étaient nos réseaux 
qui éclairaient les actions aériennes menées par les Améri- 
cains depuis le territoire chinois et par les Britanniques à 
partir de la Birmanie contre les installations, les navires, les 
avions japonais. 



LA VICTOIRE 165 

Les troupes françaises d'Indochine comptaient une cin- 
quantaine de mille nommes, dont 12 000 Européens. Numé- 
riquement, cette force était faible. Mais elle l'était, en réalité, 
beaucoup plus que ne l'indiquaient les chiffres. Car les effec- 
tifs autochtones, souvent capables de tenir des postes dans 
la mesure où leur loyalisme demeurait assuré, ne pouvaient 
généralement être employés en campagne. Quant aux élé- 
ments français, n'ayant été depuis six ans l'objet d'aucune 
relève, ils se trouvaient plus ou moins diminués physiquement 
sous ce déprimant climat. Surtout, les nôtres ne disposaient 
que d'un armement et d'un équipement usés et périmés et 
manquaient presque totalement d'avions, de blindés, de 
camions. Enfin, ils se trouvaient répartis sur un territoire 
immense, sans pouvoir modifier leur dispositif, guettés, comme 
ils l'étaient, par un ennemi prêt à les assaillir. 

La directive que j'avais donnée au général Mordant, quant 
à la conduite à tenir en cas d'attaque, tendait à faire durer 
le plus longtemps possible en territoire indochinois la résis- 
tance des troupes françaises. Celles, peu nombreuses, qui 
tenaient garnison en Annam, au Cambodge, en Cochinchine, 
se trouvaient trop isolées pour pouvoir agir en campagne. 
Elles devraient donc défendre leurs postes tant qu'elles en 
auraient les moyens, puis tâcher de gagner par petits groupes 
des régions d'accès difficile pour y former des maquis. Mais 
la force principale, stationnée au Tonkin, recevait la mis- 
sion de manœuvrer en retraite vers la frontière chinoise, 
suivant la direction Hanoï-Laï-Chau, en prolongeant le 
combat autant qu'elle le pourrait. A mesure de ses opérations, 
peut-être serait-elle secourue, ou tout au moins ravitaillée, 
par l'aviation américaine déployée en territoire chinois au- 
près des troupes de Chiang-Kaï-Shek. Sur la base de ces 
instructions, le général Mordant avait précisé aux comman- 
dements subordonnés les consignes éventuelles d'alerte et 
d'opérations. Le 21 février, je lui renouvelai par télégramme 
mes directives et mes avertissements. 

On en était là quand, le 9 mars au soir, les Japonais som- 
mèrent l'amiral Decoux à Saïgon et le général Aymé à Hanoï 
de se soumettre entièrement à eux et de placer les forces 
françaises sous leur contrôle immédiat, en attendant qu'elles 
fussent désarmées. Sur le refus que leur opposèrent le haut- 
commissaire et le commandant supérieur, ils les arrêtèrent 
aussitôt et passèrent immédiatement, partout, à l'attaque de 
nos garnisons. 



1G6 MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

Il se trouva, par malheur, que le général Mordant fut 
presque aussitôt découvert et fait prisonnier. Cette déca- 
pitation de la résistance compromettait beaucoup sa mise en 
œuvre. Cependant, presque partout, nos officiers et nos soldats, 
sachant qu'ils livraient un combat sans espoir, abandonnés en 
certains cas par les auxiliaires autochtones ou amenés à les 
démobiliser, firent courageusement leur devoir. En particulier, 
la citadelle d'Hanoï, celle d'Haïphong, la garnison de Hué, les 
postes de Langson, de Hagiang, de Lao-Kay, de Taht-Khé, se 
défendirent avec énergie. A Monkay, les assauts livrés par 
les Japonais à grands coups de pertes humaines furent re- 
poussés pendant quinze jours. Vinh se battit jusqu'au 24 mars. 
Dans la région de Bassac, la résistance ne cessa que le 1 er avril. 
Des colonnes, formées en divers points du Haut-Tonkin, 
gagnèrent le territoire chinois. Quelques petits bâtiments de 
la marine et des douanes purent également s'échapper. 
Mais, surtout, un important groupement, constitué à l'avance 
dans la région de Sontay sous les ordres du général Alessandri, 
avec, pour noyau, la Légion, remplit vaillamment sa mission. 
Ces quelques milliers d'hommes, manœuvrant et combattant 
d'abord entre le Fleuve Rouge et la Rivière Noire, puis à 
l'ouest de celle-ci, tinrent tête aux Japonais pendant cin- 
quante-sept jours avant de se joindre, avec leurs pauvres 
armes, aux forces alliées en Chine. 

A l'occasion de ces opérations, le parti pris des Américains 
apparut en pleine lumière. Malgré les incessantes démarches 
du gouvernement français, Washington s'était toujours op- 
posé, sous de multiples prétextes, au transport vers l'Extrême- 
Orient des troupes que nous tenions prêtes en Afrique et à 
Madagascar. Les combats engagés en Indochine n'amenèrent 
aucun changement dans l'attitude des États-Unis. Pourtant, 
la présence en Birmanie d'un corps expéditionnaire français 
aurait, à coup sûr, encouragé la résistance indochinoise et 
l'envoi à nos colonnes du Tonkin et du Laos de détachements 
aéroportés leur eût été d'un grand secours. Mais même l'avia- 
tion américaine basée en Chine, à portée immédiate du 
groupement Alessandri, ne lui prêta pas assistance. Le gé- 
néral Sabattier, nommé délégué-général après la disparition 
de Mordant et qui avait pu se dégager d'Hanoï, atteindre 
Laï-Chau et prendre contact avec le commandement améri- 
cain en Chine, se vit refuser tout appui. Pour moi, qui de 
longue date discernais les données du jeu, je n'éprouvais 
aucune surprise à découvrir l'intention des autres. Mais j'en 



LA VICTOIRE 167 

étais d'autant plus résolu à ramener la France en Indochine, 
quand, la victoire une fois remportée, nous nous trouverions 
avoir les mains libres vis-à-vis des alliés. 

A cette victoire, en tout cas, il était acquis, désormais, 
que les forces françaises d'Indochine auraient, elles aussi, 
contribué. Deux cents officiers, 4 000 hommes de troupe 
avaient été tués à l'ennemi. Au mois de mai, 6 000 sol- 
dats, la plupart Européens, se regroupaient au Yunnam. 
Les combats, succédant soudain à une période prolongée 
de doutes, de chagrins, d'humiliations, s'étaient déroulés 
dans les plus amères conditions : surprise, isolement, 
manque de moyens, impression que Dieu est trop haut 
et que la France est trop loin. Mais les efforts et les 
sacrifices n'en furent que plus méritoires. Dans le capital 
moral d'un peuple, rien ne se perd des peines de ses 
soldats. 

Quelque attention que je porte au développement des 
affaires sur l'Atlantique, dans les Alpes et en Indochine, 
c'est ce qui se passe en Allemagne qui me hante par-dessus 
tout. Là, en effet, se fixe le destin. Et puis, les opérations des 
diverses armées alliées sur le sol germanique, leurs objectifs, 
leurs directions, les limites de leurs secteurs, créent à mesure 
des faits accomplis qui vont pratiquement influer sur ce qui 
suivra l'armistice. Il m'appartient de faire en sorte que la 
part de l'armée française, la dimension relative de ses succès, 
l'étendue du territoire qu'elle aura pu conquérir, soient assez 
larges pour que la France s'affirme dans les débats et les 
décisions qui suivront les hostilités. Afin que nul n'en ignore, 
je le proclame, le 2 avril, à l'occasion d'une cérémonie orga- 
nisée à Paris sur la place de la Concorde et au cours de la- 
quelle les colonels des régiments nouveaux ou reconstitués 
reçoivent, de mes mains, leur drapeau ou leur étendard. 

Or, dans l'esprit du commandement allié, évidemment 
orienté par Washington, ce sont les forces américaines qui 
doivent prendre à leur compte l'action presque tout entière 
dans cette dernière phase de la lutte. Les ordres du grand- 
quartier confient aux seuls Américains la tâche de s'em- 
parer de la Ruhr, région essentielle entre toutes, puis de 
pousser, d'une part vers l'Elbe, d'autre part vers le Danube, 
pour submerger le corps de l'Allemagne, enfin de prendre 
contact, du côté de Berlin, de Prague et de Vienne, avec les 
troupes soviétiques. On laissera les Britanniques se consacrer 
à la côte de la mer du Nord. Quant aux Français, on a d'abord 



168 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

essayé de les fixer sur la rive gauche du Rhin. Comme ils ont, 
pourtant, trouvé moyen de passer le fleuve, on tâchera 
d'obtenir qu'ils s'en éloignent le moins possible. Il va de soi 
qu'au moment même où les perspectives s'élargissent nous 
n'allons pas nous prêter à un pareil amenuisement. 

Tandis que le Groupe d'armées du général Bradley encercle 
dans le bassin de la Ruhr les forces allemandes du maréchal 
Model et les fait capituler, puis franchit la Weser, au cœur 
du Reich, celui du général Devers avance au sud du Main. 
Mais Devers, au lieu de marcher lui aussi vers l'est, tend 
continuellement à se rabattre vers le sud. Si les Français 
laissent faire, cet infléchissement aura pour conséquence de 
resserrer l'Armée Patch sur l'Armée de Lattre, de bloquer 
celle-ci au plus près du Rhin, de limiter à quelques lambeaux 
du pays de Bade le territoire allemand occupé par nous. 
En l'occurrence, les opérations ont une incidence directe sur 
le domaine politique. Aussi n'ai-je pas manqué de préciser 
à de Lattre, avant même que ses troupes aient entamé le 
passage du Rhin, quel intérêt national aurait à servir l'ac- 
tion de son armée. Nous avons convenu, qu'en tout état de 
cause, la I re Armée devrait s'emparer de Stuttgart. La capi- 
tale du Wurtemberg sera, en effet, pour nos troupes la porte 
ouverte vers le Danube, la Bavière, l'Autriche. Sa posses- 
sion nous assurera, en outre, un gage important pour sou- 
tenir nos desseins quant à la zone d'occupation française. 

Mais il faut compter avec l'ennemi. Sa XIX e Armée fait 
tête avec énergie dans le massif de la Forêt-Noire. C'est 
donc dans cette âpre région, non vers Stuttgart, que se 
porte l'effort de l'armée française au cours de la première 
quinzaine d'avril. Sans doute le 2 e Corps a-t-il traversé le 
Rhin à partir du Palatinat, pris Karlsruhe et, le 7 avril, 
enlevé Pforzheim. Mais, avant de franchir le Neckar et de 
courir vers le Danube, de Lattre croit devoir réunir son 
armée dans la Forêt-Noire et purger d'Allemands cette for- 
teresse naturelle. Il dirige donc Monsabert vers le sud, pour 
pénétrer au cœur du massif et ouvrir à Béthouart le passage 
du Rhin à Strasbourg. Ainsi sont pris Rastatt, Baden-Baden, 
Kehl, Freudenstadt. Ainsi se trouve refoulée dans les hauteurs 
boisées du Schwarzwald la XIX e Armée allemande. Mais la 
capitale wurtembergeoise demeure aux mains de l'ennemi et 
à portée de celles des alliés. Il est grand temps de nous en 
saisir. Sans interférer dans les dispositions du Commandant 
de la I re Armée, je lui fais savoir à nouveau, le 15 avril, 



LA VICTOIRE 169 

que le gouvernement attend de lui qu'il prenne Stuttgart. 

Précisément, le lendemain, le général Devers adresse à 
son Groupe d'armées une « instruction » en sens opposé. 
D'après cette directive, c'est la VII e Armée américaine, 
jusqu'alors engagée plus au nord, qui doit s'emparer de 
Stuttgart et, remontant ensuite le Neckar, atteindre la fron- 
tière suisse près de Schaffhouse. Les Français seront con- 
finés au nettoyage de la Forêt-Noire et coupés de toutes les 
routes qui pourraient les mener plus à l'est. « Je dois, écrit 
Devers à de Lattre, vous mettre en garde contre une avance 
prématurée de la I re Armée française. » 

Le général de Lattre discerne qu'il est urgent de changer 
de direction. Il le prescrit au 2 e Corps. Monsabert lance donc 
sur Stuttgart et sur Ulm, depuis Pforzheim et Freudenstadt, 
la 3 e Division nord-africaine de Guillaume, la 2 e Division 
marocaine de Linarès, les l re et 5 e Divisions blindées de Hesdin 
et de Vernejoul. Le 20 avril, les chars français pénètrent dans 
la capitale du Wurtemberg, grande ville où 800 000 habi- 
tants les attendent en silence au milieu des ruines. Mais, 
tandis que cette partie de l'armée marche rapidement vers 
l'est, une autre, conduite par Béthouart, progresse droit vers 
le sud. La 4 e Division marocaine de Carpentier, la 9 e Division 
coloniale de Valluy, les l re , 10 e , 14 e Divisions de Caillies, 
Billotte et Salan, vont s'employer à terminer la conquête 
de la Forêt-Noire. 

En effet, le général de Lattre, tout en saisissant sur le 
Neckar et sur le Danube les objectifs que je lui ai fixés, ne 
veut pas laisser derrière lui des forces ennemies encore re- 
doutables. D'ailleurs, le général Guisan, Commandant en 
chef helvétique, qui craint de voir les Allemands aux abois 
pénétrer en territoires suisse pour y chercher passage ou 
refuge, a beaucoup insisté auprès du Commandant de la 
I re Armée pour que des troupes françaises viennent border la 
frontière le long du Rhin depuis Baie jusqu'au lac de Cons- 
tance. En d'autres temps, le découplement des nôtres sui- 
vant deux axes différents, les uns vers l'est, les autres vers 
le sud, pourrait comporter de grands risques. Mais l'ennemi 
en est arrivé à ce point de désorganisation que tout ce qui 
est fait contre lui s'arrange et se justifie. Le compte rendu 
que de Lattre m'adresse, le 21 avril, est un bulletin de vic- 
toire. Il écrit : « Succès complet des opérations engagées 
depuis quinze jours en Wurtemberg, en Forêt-Noire et en 
pays de Bade. Le Danube est franchi sur r»lus de 60 kilo- 



170 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

mètres en aval de Donaueschingen. Nous sommes entrés à 
Stuttgart par le sud, achevant l'encerclement de forces en- 
nemies importantes. Dans la plaine de Bade, Vieux-Brisach 
et Fribourg sont tombés entre nos mains. L'enveloppement 
de la Forêt-Noire est achevé. » 

Ce n'est, pourtant, qu'une semaine plus tard que la I re Armée 
française parvient à en finir avec la XIX e Armée allemande. 
Celle-ci, bien qu'encerclée, s'est regroupée dans le massif boisé 
à Test de Fribourg et tente avec fureur de se frayer le pas- 
sage vers l'est. Ne pouvant y réussir, ses débris mettent enfin 
bas les armes. Tandis que cette affaire se règle, nos avant- 
gardes atteignent Ulm et Constance. Quand s'achève le mois 
d'avril, il n'y a plus, devant les Français, de résistance orga- 
nisée. Depuis qu'ils ont franchi le Rhin, 110 000 prisonniers 
sont tombés entre leurs mains. Chaque jour, des milliers 
d'autres se rendront encore jusqu'au terme des hostilités. 

Mais, dans la coalition, les roses de la gloire ne peuvent 
être sans épines. Comme nous nous y attendons, le comman- 
dement interallié s'oppose à la présence de nos troupes à 
Stuttgart. Le 28 avril, le général Devers rappelle à la I re Armée 
que la ville n'est pas dans sa zone et que ce centre de com- 
munications est nécessaire à la VII e Armée américaine. Le 24, 
il donne à de Lattre l'ordre formel de l'évacuer. A celui-ci, 
qui m'en réfère, je fais connaître que rien n'est changé à ce 
qui est décidé. « Je vous prescris », précise mon télégramme, 
« de maintenir une garnison française à Stuttgart et d'y 
instituer, tout de suite, un gouvernement militaire... Aux 
observations éventuelles des Américains vous répondrez que 
les ordres de votre gouvernement sont de tenir et d'administrer 
les territoires conquis par vos troupes, jusqu'à ce que la zone 
d'occupation française ait été fixée par accord entre les gou- 
vernements intéressés. » De Lattre répond donc à Devers que 
la question les dépasse l'un et l'autre, puisqu'elle est du do- 
maine des gouvernements. Sans que lui-même s'oppose au 
passage à travers Stuttgart des colonnes et convois alliés, 
il maintient dans la ville la garnison qu'il y a placée avec le 
général Chevillon comme gouverneur militaire. 

La controverse passe, alors, à un plan plus élevé. C'est 
pour y perdre de son acuité. Le général Eisenhower m'adresse, 
le 28 avril, une lettre résignée. Sans doute, déclare-t-il, qu'en 
intervenant pour des raisons politiques dans les instructions 
stratégiques, mon gouvernement viole, à son avis, les accords 
conclus au sujet du réarmement des forces françaises. Cepen- 



LA VICTOIRE 171 

dant, il convient « n'avoir, quant à lui, rien d'autre à faire 
que d'accepter la situation, parce qu'il se refuse à l'idée de 
suspendre les ravitaillements fournis par ses services à la 
I re Armée française et qu'il ne veut personnellement rien 
faire qui puisse altérer l'esprit exemplaire de coopération 
entre les forces françaises et américaines dans la bataille. » 

A la bonne heure 1 Aimablement, je réponds au Comman- 
dant en chef que « la difficulté que nous venons de rencontrer 
provient d'une situation qui ne lui incombe nullement et 
qui est le défaut d'accord entre les gouvernements améri- 
cain et britannique, d'une part, et le gouvernement fran- 
çais, d'autre part, en ce qui concerne la politique de guerre 
en général et l'occupation des territoires allemands en par- 
ticulier. » Le 2 mai, Eisenhower m'écrit « qu'il comprend ma 
position et qu'il est heureux de constater que, de mon côté, 
je comprends la sienne. » Il ne me reste plus qu'à recevoir 
du président Truman, — en fonctions depuis trois semaines, 
— un message empreint d'aigreur et à lui mander, en échange, 
que « les questions touchant la France d'aussi près que l'oc- 
cupation du territoire allemand doivent être discutées avec 
elle, ce qui, malheureusement, n'a pas eu lieu. » Les Français 
restent à Stuttgart. 

Gomme les vagues pressées déferlent sur le navire en 
train de sombrer, ainsi les forces alliées submergent l'Alle- 
magne en perdition. Leur avance se précipite au milieu de 
fractions ennemies qui tournoient dans la confusion. Des îlots 
de résistance luttent toujours avec courage. Dans certaines 
zones, coupées de tout, s'entassent pêle-mêle des troupes 
amorphes à force d'épuisement. En maints endroits, des 
unités, grandes ou petites, se rendent de leur propre chef. 
Si l'arrivée des Occidentaux est considérée par les populations 
comme une sorte de délivrance, au contraire, à l'approche 
des Russes, s'enfuient des foules éperdues. Partout, les vain- 
queurs recueillent des groupes de prisonniers alliés qui se 
sont libérés eux-mêmes. Ici ou là, stupéfaits d'horreur et 
d'indignation, ils découvrent les survivants et les charniers 
des camps de déportation. Dans le sang et dans les ruines, 
avec un profond fatalisme, le peuple allemand subit son 
destin. 

A la fin d'avril, Bradley atteint l'Elbe et y établit le contact, 
dans la région de Torgau, avec les troupes de Joukov qui 
achèvent de prendre Berlin. Au nord, Montgomery s'empare 
de Hambourg et, au début de mai, enlève Kiei et Lubeck, à 



172 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

portée de Rokossovsky qui a succédé sur le théâtre de Prusse 
Orientale au maréchal Tcherniakovsky tué au mois de février. 
Se trouvent ainsi coupées du Reich les forces allemandes 
d'occupation du Danemark, comme c'est aussi le cas de 
celles qui, sous Blaskowitz, se sont maintenues en Hollande. 
Au sud, trois armées alliées marchent sur le réduit des Alpes 
bavaroises et autrichiennes, où l'ennemi pourrait tenir tête : 
Patton pénètre en Tchécoslovaquie où il se saisit de Pilsen et, 
en Autriche, parvient à Linz tout près des Russes de Tol- 
boukine qui ont pris et dépassé Vienne ; Patch met la main 
sur Munich et pousse jusqu'à Innsbruck ; de Lattre lance sur 
le Tyrol ses unités blindées et ses divisions marocaines, une 
colonne remontant l'Iller, une autre longeant le lac de Cons- 
tance. Les avant-gardes françaises rencontrent dans le Vor- 
arlberg la XXIV e Armée allemande, nouvelle dans l'ordre 
de bataille, mais formée d'une foule de débris et dont le chef, 
général Schmidt, offre aussitôt sa reddition. Le 6 mai, le 
drapeau français flotte sur le col de l'Arlberg. Entre temps, 
la Division Leclerc, revenue en hâte de l'ouest et remise en 
tête de l'Armée Patch, est parvenue à Berchtesgaden. 

C'est la fin. L'axe est vaincu. Ses chefs succombent. 
Le 1 er mai, les dernières antennes de la radio allemande 
lancent la nouvelle de la mort d'Hitler. On avait, quelques 
jours avant, appris le meurtre de Mussolini. 

Celui-ci, bien qu'il eût jusqu'au bout persévéré dans sa 
querelle, était déjà effacé par les événements. Que de bruit, 
cependant, avait fait dans l'univers ce « Duce » ambitieux, 
audacieux, orgueilleux, cet homme d'État aux larges visées 
et aux gestes dramatiques, cet orateur entraînant et exces- 
sif. Il avait saisi l'Italie quand elle glissait à l'anarchie. Mais 
pour lui, c'était trop peu de la sauver et de la mettre en ordre. 
Il voulait en faire un empire. Ayant, pour y parvenir, exilé 
la liberté et bâti sa propre dictature, il donnait à son pays 
l'air d'être uni et résolu par le moyen des cortèges, des fais- 
ceaux et des licteurs; Puis, appuyé sur ces apparences, il 
devenait une grande vedette de la scène internationale. 

Ses exigences, alors, s'étaient portées vers l'Afrique. Sur 
les rives de la Méditerranée et de la mer Rouge, il fallait qu'on 
lui cédât, ou qu'il conquit, la part du lion. Bientôt, c'est en 
Europe aussi qu'il prétendait s'agrandir. La Savoie, Nice, 
la Corse, la Croatie, la Slovénie, la Dalmatie, l'Albanie, voilà 
ce qui lui était dû ! Et d'ameuter « l'Italie fasciste et prolé- 
taire » contre les Français décadents et les Yougoslaves in- 






LA VICTOIRE 173 

capables. Enfin, quand il avait vu les Panzerdivisions se 
ruer à travers la France, tandis que l'Angleterre se repliait 
dans son île, que la Russie restait l'arme au pied, que l'Amé- 
rique demeurait neutre, le Duce s'était joint au Fiïkrer et 
précipité dans la guerre, croyant qu'elle allait finir. 

Au moment où l'abattit la mitraillette d'un partisan, 
Mussolini avait perdu les raisons de vivre. Ayant voulu trop 
embrasser, il ne lui restait rien à étreindre. Sans doute, au 
temps de l'apogée fasciste, sa dictature semblait-elle solide. 
Mais, au fond, comment l'eût-elle été, quand subsistaient 
auprès d'elle la monarchie, l'Église, les intérêts, et quand le 
peuple, recru de siècles, demeurait ce qu'il était en dépit des 
fétiches et des rites? Il y avait, certes, de la grandeur à 
prétendre restaurer l'antique primauté de Rome. Mais était- 
ce un but accessible en ce temps où le monde est aussi vaste 
que la terre et se fait à la machine? Dresser contre l'Occident 
l'Italie mère de son génie, associer au déferlement de l'op- 
pression germanique la métropole de la latinité, bref, faire 
combattre un peuple pour une cause qui n'était pas la sienne, 
n'était-ce pas forcer la nature? Tant que l'Allemagne parut 
triompher, le Duce réussit à porter aux champs de bataille 
des armées mal convaincues. Mais, dès que commença le 
recul de l'allié, la gageure devint insoutenable et la vague 
des reniements emporta Mussolini. 

Ces t. le suicide, non la trahison, qui mettait fin à l'entre- 
prise d'Hitler. Lui-même l'avait incarnée. Il la terminait lui- 
même. Pour n'être point enchaîné, Prométhée se jetait au 
gouffre. 

Cet homme, parti de rien, s'était offert à l'Allemagne au 
moment où elle éprouvait le désir d'un amant nouveau. Lasse 
de l'empereur tombé, des généraux vaincus, des politiciens 
dérisoires, elle s'était donnée au passant inconnu qui repré- 
sentait l'aventure, promettait la domination et dont la voix 
passionnée remuait ses instincts secrets. D'ailleurs, en dépit 
de la défaite enregistrée naguère à Versailles, la carrière 
s'ouvrait largement à ce couple entreprenant. Dans les 
années 1930, l'Europe, obnubilée ici par l'attrait, là par la 
peur, du communisme ou du fascisme, énervée de démo- 
cratie et encombrée de vieillards, offrait au dynamisme alle- 
mand de multiples occasions. 

Adolf Hitler voulut les saisir toutes. Fascisme et racisme 
mêlés lui procurèrent une doctrine. Le système totalitaire 
lui permit d'agir sans frein. La force mécanique mit en ses 



174 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

mains les atouts du choc et de la surprise. Certes, le tout 
menait à l'oppression et celle-ci allait au crime. Mais Moloch 
a tous les droits. D'ailleurs, Hitler, s'il était fort, ne laissait 
pas d'être habile. Il savait leurrer et caresser. L'Allemagne, 
séduite au plus profond d'elle-même, suivit son Ftihrer d'un 
élan. Jusqu'à la fin, elle lui fut soumise, le servant de plus 
d'efforts qu'aucun peuple, jamais, n'en offrit à aucun chef. 

Pourtant, Hitler allait rencontrer l'obstacle humain, celui 
que l'on ne franchit pas. Il fondait son plan gigantesque sur 
le crédit qu'il faisait à la bassesse des hommes. Mais ceux-ci 
sont des âmes autant que du limon. Agir comme si les autres 
n'auraient jamais de courage, c'était trop s'aventurer. Pour 
le Ftihrer, le Reich devait, en premier lieu, déchirer le traité 
de Versailles à la faveur de la crainte que la guerre inspirerait 
aux démocraties. On procéderait, ensuite, à l'annexion de 
l'Autriche, de la Tchécoslovaquie, de la Pologne, en escomp- 
tant le lâche soulagement de Paris et de Londres et la com- 
plicité de Moscou. Après quoi, suivant l'occasion, les Fran- 
çais seraient soumis en présence des Russes immobiles, ou 
bien la Russie abattue devant la France épouvantée. Ce 
double but une fois atteint, on asservirait l'Angleterre, grâce 
à la neutralité jouisseuse des États-Unis. Alors, l'Europe 
tout entière étant groupée, de gré ou de force, sous la férule 
de l'Ordre Nouveau et le Japon fournissant un allié de revers, 
l'Amérique, coupée du monde, devrait se coucher, à son tour. 

Tout alla, d'abord, comme prévu. L'Allemagne nazie, 
dotée d'engins effrayants et armée de lois sans pitié, marcha 
de triomphe en triomphe. Genève, Munich, le pacte germano- 
soviétique, justifiaient la méprisante confiance qu'Hitler fai- 
sait à ses voisins. Mais voici que chez eux, soudain, sursau- 
taient le courage et l'honneur. Paris et Londres n'acceptaient 
pas le meurtre de la Pologne. Il semble bien que, dès ce 
moment, le Ftihrer, dans sa lucidité, sut que le charme était 
rompu. Sans^ doute, l'armée cuirassée foudroyait-elle une 
France sans État et sans Commandement. Mais l'Angleterre, 
derrière la mer, refusait de s'incliner et la flamme de la résis- 
tance s'allumait parmi les Français. De ce fait, la lutte s'éten- 
dait aux océans, à l'Afrique, à l'Orient et aux replis clandes- 
tins de la France. Quand la Wehrmacht attaquerait la Russie, 
il lui manquerait pour la réduire tout justement les troupes 
allemandes qui étaient engagées ailleurs. Dès lors, l'Amé- 
rique, jetée dans la guerre par l'agression du Japon, pour- 
rait déployer ses forces à coup sûr. En dépit de l'énergie 



LA VICTOIRE 175 

prodigieuse de l'Allemagne et de son Fiïhrer, le destin était 
scellé. 

L'entreprise d'Hitler fut surhumaine et inhumaine. Il la 
soutint sans répit. Jusqu'aux dernières heures d'agonie au 
fond du bunker berlinois, il demeura indiscuté, inflexible, 
impitoyable, comme il l'avait été dans les jours les plus 
éclatants. Pour la sombre grandeur de son combat et de sa 
mémoire, il avait choisi de ne jamais hésiter, transiger ou 
reculer. Le Titan qui s'efforce à soulever le monde ne saurait 
fléchir, ni s'adoucir. Mais, vaincu et écrasé, peut-être rede- 
vient-il un homme, juste le temps d'une larme secrète, au 
moment où tout finit. 

La capitulation allemande n'est plus, maintenant, qu'une 
question de formalités. Encore faut-il qu'elles soient remplies. 
Avant même la mort d'Hitler, Gœring, qu'il a désigné comme 
son éventuel remplaçant et qui croit le Chancelier hors d'état 
de se faire entendre, esquisse une tentative de négociation. 
Mais il est, immédiatement, condamné par le Fiïhrer. Himmler, 
second dans l'ordre de la succession, a pris contact de son côté 
avec le comte Bernadotte, président de la Croix- Rouge sué- 
doise, et fait transmettre, par Stockholm, aux gouvernements 
occidentaux une proposition d'armistice. Himmler calcule 
vraisemblablement que si les hostilités cessent sur le front 
Ouest et se poursuivent à l'Est il se créera, dans le bloc allié, 
une fissure dont profitera le Reich. La démarche du grand- 
maître de la Gestapo s'accompagne de quelques gestes des- 
tinés à alléger l'abominable réputation que lui ont value ses 
crimes. C'est ainsi, qu'm extremis, il autorise la Croix- Rouge 
internationale à distribuer des vivres aux déportés. Aussitôt 
prévenus par cette organisation, nous nous hâtons d'envoyer 
en Allemagne du Sud, à partir de Berne et de Zurich, sur 
des camions fournis par nous et conduits par des chauffeurs 
suisses, des lots de ravitaillement à certains camps de con- 
centration et aux colonnes affamées que les Allemands 
poussent sur les routes. 

A moi-même, Himmler fait parvenir officieusement un 
mémoire qui laisse apparaître la ruse sous la détresse. « C'est 
entendu ! Vous avez gagné », reconnaît le document. « Quand 
on sait d'où vous êtes parti, on doit, général de Gaulle, vous 
tirer très bas son chapeau... Mais, maintenant, qu'allez- vous 
faire? Vous en remettre aux Anglo-Saxons? Ils vous traite- 
ront en satellite et vous feront perdre l'honneur. Vous associer 
aux Soviets? Ils soumettront la France à leur loi et vous 



176 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

liquideront vous-même... En vérité, le seul chemin qui puisse 
mener votre peuple à la grandeur et à l'indépendance, c'est 
celui de l'entente avec l'Allemagne vaincue. Proclamez-le 
tout de suite ! Entrez en rapport, sans délai, avec les hommes 
qui, dans le Reich, disposent encore d'un pouvoir de fait et 
veulent conduire leur pays dans une direction nouvelle... 
Ils y sont prêts. Ils vous le demandent... Si vous dominez 
l'esprit de la vengeance, si vous saisissez l'occasion que l'His- 
toire vous offre aujourd'hui, vous serez le plus grand homme 
de tous les temps. » 

Mise à part la flatterie dont s'orne à mon endroit ce mes- 
sage du bord de la tombe, il y a, sans doute, du vrai dans 
l'aperçu qu'il dessine. Mais le tentateur aux abois, étant ce 
qu'il est, ne reçoit de moi aucune réponse, non plus que des 
gouvernements de Londres et de Washington. D'ailleurs, il 
n'a rien à offrir. Même, Hitler, qui probablement a eu vent 
de ces menées, déshérite Himmler à son tour. C'est à l'amiral 
Dœnitz que le Fiïhrer prescrit qu'on transmette ses pouvoirs 
après son propre suicide. L'amiral est donc investi par un 
ultime télégramme lancé de l'abri souterrain de la Chan- 
cellerie d'Empire. 

Jusqu'à la fin, les derniers tenants de l'autorité du Reich 
s'efforcent d'obtenir quelque arrangement séparé avec les 
Occidentaux. En vain ! Ceux-ci excluent toute autre issue 
qu'une reddition sans conditions reçue par tous les alliés à la 
fois. Il est vrai que l'amiral Friedeburg conclut, le 4 mai, 
avec Montgomery la capitulation des armées du Nord -Ouest 
de l'Allemagne, du Danemark et de la Hollande. Mais ce 
n'est là qu'une convention entre chefs militaires locaux, non 
point un acte engageant le Reich. Finalement, Dœnitz se 
résigne. Le général Jodl, envoyé par lui à Reims, y apporte 
à Eisenhower la capitulation totale. Celle-ci est conclue le 
7 mai à 2 heures du matin. Le feu doit cesser le lendemain à 
minuit. Comme l'acte est signé au quartier-général du Com- 
mandant en chef occidental, il est entendu que, par symétrie. 
une ratification aura lieu, le 9 mai, au poste de commande- 
ment soviétique à Berlin. 

Je n'ai naturellement pas manqué de régler à l'avance, 
avec les alliés, la participation française à la signature de ces 
deux documents. Le texte, d'une extrême et terrible simpli- 
cité, ne soulève de notre part aucune objection. Mais il faut 
que la France, elle aussi, le prenne formellement à son compte. 
Je dois dire que les alliés nous le demandent eux-mêmes sans 



LA VICTOIRE 177 

ambages. A Reims, comme on en a convenu, le général Bcdel 
Smith, chef d'état-major du général Eisenhower, préside la 
cérémonie au nom du Commandant en chef et signe, d'abord, 
avec Jodl représentant de Dœnitz. Ensuite, pour les Russes 
le général Souslaparov, pour les Français le général Sevez 
sous-chef d'état-major de la Défense nationale, — Juin étant 
à San Francisco, — apposent leur signature. Quant à l'acte 
de Berlin, il va comporter une plus grande solennité. Non 
point qu'il ajoute quelque chose à celui de Reims. Mais les 
Soviets tiennent beaucoup à le mettre en relief. Pour y re- 
présenter la France, je désigne le général de Lattre. 

Celui-ci, reçu par les Russes avec tous les égards conve- 
nables, se heurte cependant à une objection protocolaire. Le 
maréchal Joukov étant le délégué du commandement sovié- 
tique et l'air-marshal britannique Tedder celui du comman- 
dement occidental, les Russes déclarent, qu'en principe, ils 
sont d'accord pour que le général de Lattre soit, lui aussi ; 
présent. Mais, comme les Américains ont envoyé le général 
Spaatz afin qu'il signe comme de Lattre, le sourcilleux 
M. Vichynsky, accouru pour « conseiller » Joukov, observe 
que l'Américain fait double emploi avec Tedder et ne saurait 
participer. Le Français serait, dès lors, exclu. Avec adresse 
et fermeté, de Lattre prétend, au contraire, remplir bel et 
bien sa mission. L'incident est bientôt réglé. Le 9 mai, le 
général de Lattre prend place aux côtés des délégués mili- 
taires des grandes puissances alliées, sous une panoplie où 
le tricolore figure avec leurs drapeaux. A l'acte final de la 
capitulation allemande, le représentant de la France est 
signataire, comme ceux de la Russie, des États-Unis et de la 
Grande-Bretagne. Le feld-marschall Keitel, en s'écriant : 
« Quoi? Les Français aussi! » souligne le tour de force qui 
aboutit, pour la France et pour son armée, à un pareil redres- 
sement. 

« La guerre est gagnée ! Voici la Victoire ! C'est la victoire 
des nations unies et c'est la victoire de la France!... » J'en 
fais l'annonce, par la radio, le 8 mai à 3 heures de l'après- 
midi. A Londres Winston Churchill, à Washington Harry 
Truman, parlent en même temps que moi. Un peu plus tard, 
je me rends à l'Étoile. La place est remplie d'une foule qui, 
après mon arrivée, devient énorme en quelques instants. A 
peine ai- je salué la tombe du Soldat inconnu que la masse se 
précipite dans une tempête d'acclamations en bousculant les 
barrages. Malaisément, je m'arrache au torrent. Pourtant, 
t. m. 12 



178 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

cette manifestation, les cortèges organisés, le son des cloches, 
les salves d'artillerie, les discours officiels, n'empêchent pas 
que la joie du peuple, tout comme la mienne, reste grave et 
contenue. 

Il est vrai que, depuis des mois, nul ne doute de l'échéance 
et que, depuis des semaines, on la tient pour imminente. La 
nouvelle n'a rien d'une surprise qui puisse provoquer l'explo- 
sion des sentiments. Ceux-ci, d'ailleurs, se sont déjà donné 
libre cours à l'occasion de la libération. Et puis, l'épreuve, 
si elle fut marquée, pour nous Français, par une gloire tirée 
du plus profond de l'abîme, n'en a pas moins comporté, 
d'abord, des défaillances désastreuses. Avec la satisfaction 
causée par le dénouement, elle laisse, — c'est pour toujours 1 
— une douleur sourde au fond de la conscience nationale. 
Au reste, d'un bout du monde à l'autre, les coups de canon 
de l'armistice sont accueillis, certes, avec un soulagement 
immense, puisque la mort et la misère s'éloignent, mais ils 
le sont sans transports, car la lutte fut salie de crimes qui 
font honte au genre humain. Chacun, quel qu'il soit, où qu'il 
soit, sent en lui-même l'éternelle espérance prendre à nouveau 
son essor, mais redoute que, cette fois encore, « la guerre 
qui enfante tout » n'ait pas enfanté la paix. 

La mission qui me fut inspirée par la détresse de la patrie 
se trouve, maintenant, accomplie. Par une incroyable for- 
tune, il m'a été donné de conduire la France jusqu'au terme 
d'un combat où elle risquait tout. La voici vivante, res- 
pectée, recouvrant ses terres et son rang, appelée, aux côtés 
des plus grands, à régler le sort du monde. De quelle lumière 
se dore le jour qui va finir ! Mais, comme ils sont obscurs les 
lendemains de la France 1 Et voici que, déjà, tout s'abaisse 
et se relâche. Cette flamme d'ambition nationale, ranimée 
sous la cendre au souffle de la tempête, comment la main- 
tenir ardente quand le vent sera tombé? 



DISCORDANCES 



A peine s'éteint l'écho du canon que le monde change de 
figure. Les forces et les ardeurs des peuples, mobilisées pour 
la guerre, perdent soudain leur^ point d'application. Par 
contre, on voit l'ambition des États apparaître en pleine 
lumière. Entre coalisés s'effacent les égards et les ménage- 
ments qu'on s'accordait, tant bien que mal, quand on faisait 
face à l'ennemi. C'était, hier, le temps des combats. Voici 
l'heure des règlements. 

Ce moment de vérité met en lumière l'état de faiblesse 
où la France est encore plongée par rapport aux buts qu'elle 
poursuit et aux calculs intéressés des autres. Ceux-ci vont, 
tout naturellement, tirer parti de la situation pour essayer 
de nous contraindre à propos de litiges en suspens, ou bien 
de nous reléguer à une place secondaire dans le concert qui 
bâtira la paix. Mais je veux m'efîorcer de ne pas les laisser 
faire. Bien plus, jugeant que l'effondrement de l'Allemagne, 
le déchirement de l'Europe, l'antagonisme russo-américain, 
offrent à la France, sauvée par miracle, des chances d'action 
exceptionnelles, il me semble que la période nouvelle me 
permettra, peut-être, d'entamer l'exécution du vaste plan 
que j'ai formé pour mon pays. 

Lui assurer la sécurité en Europe occidentale, en empê- 
chant qu'un nouveau Reich puisse encore la menacer. Col- 
laborer avec l'Ouest et l'Est, au besoin contracter d'un côté 
ou bien de l'autre les alliances nécessaires, sans accepter 
jamais aucune espèce de dépendance. Pour prévenir les risques, 
encore diffus, de dislocation, obtenir que l'Union Française se 
transforme progressivement en libre association. Amener à se 
grouper, aux points de vue politique, économique, straté- 
gique, les États qui touchent au Rhin, aux Alpes, aux Py- 
rénées. Faire de cette organisation l'une des trois puis- 
sances planétaires et, s'il le faut un jour, l'arbitre entre 

179 



180 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

les deux camps soviétique et anglo-saxon. Depuis 1940, ce 
que j'ai pu accomplir et dire ménageait ces possibilités. A 
présent que la France est debout, je vais tâcher de les at- 
teindre. 

Les moyens sont bien réduits ! Pourtant, si la France n'a 
pas encore repris dans son jeu l'atout de sa grande puissance, 
elle garde quelques bonnes cartes : d'abord, le prestige sin- 
gulier qu'elle revêtait depuis des siècles et que son étonnant 
retour depuis le bord de l'abîme lui a, en partie, rendu; le 
fait, aussi, que nul ne peut faire fi de son concours au milieu 
du déséquilibre où chancelle le genre humain ; enfin, les 
éléments solides que constituent ses territoires, son peuple, 
ses prolongements outre-mer. En attendant d'avoir repris 
nos forces, ces éléments nous mettent à même d'agir et de 
nous faire respecter. 

A condition qu'on s'en serve. Par excellence, mon devoir 
est là. Mais, pour compenser ce qui manque, j'ai besoin que 
la nation me prête un appui déterminé. Si c'est le cas, je 
réponds que personne ne passera outre à la volonté de la 
France. Il va de soi que nos partenaires comptent qu'il en 
sera autrement. Quelle que soit la considération qu'ils té- 
moignent au général de Gaulle, ils portent leur nostalgie 
vers la France politique de naguère, si malléable et si com- 
mode. Ils épient les discordances qui vont se produire entre 
moi et ceux qui tendent à revenir au régime confus d'autrefois. 

Dès le lendemain de la victoire, un sérieux incident surgit 
sur le sujet du tracé de la frontière des Alpes. Notre gouver- 
nement avait, depuis longtemps, fixé ses intentions en la 
matière. Nous entendions porter à la crête même du massif 
la limite de notre territoire, ce qui reviendrait à nous attribuer 
les quelques enclaves que les Italiens possédaient sur le 
versant français auprès des cols. Nous voulions aussi nous 
incorporer les cantons, naguère savoyards, de Tende et de 
La Brigue. Peut-être en ferions-nous autant de Vintimille, 
suivant ce que souhaiteraient les habitants. Quant au Val 
d'Aoste, nous aurions eu les meilleures raisons ethniques et 
linguistiques de nous l'assurer. Nous y rencontrerions d'ail- 
leurs, lors de l'avance de nos troupes, le désir presque général 
d'appartenir à la patrie française. Mais, comme, pendant 
huit mois de l'année, les neiges du mont Blanc interrompent 
les communications entre la France et les Valdôtains dont 
l'existence est, de ce fait, liée à celle de l'Italie, nous avions 
pris le parti de ne pas revendiquer la possession de la vallée. 



DISCORDANCES 181 

Il nous suffirait d'obtenir que Rome en reconnût l'autonomie. 
Au reste, le gouvernement de MM. Bonomi et Sforza laissait 
entendre à nos représentants qu'il se résignerait à accepter 
nos conditions. Celles-ci ne pouvaient, en effet, que lui 
sembler bien modérées par rapport aux épreuves que l'Italie 
nous avait causées et aux avantages qu'elle tirerait de la 
réconciliation. 

L'offensive finale, menée dans les Alpes par les troupes 
du général Doyen, avait atteint les objectifs fixés. Les en- 
claves, le Val d'Aoste, les cantons de La Roya, se trouvaient 
entre nos mains le 2 mai, jour où les forces allemandes et 
fascistes opérant en Italie hissaient le drapeau blanc. Au 
point de vue administratif, Tende, La Brigue et Vintimille 
étaient aussitôt rattachés au département des Alpes-Mari- 
times, tandis qu'à Aoste nous laissions faire les comités locaux. 

Les choses en étaient là quand, au cours du mois de mai, 
les Américains manifestèrent leur volonté de voir nos troupes 
se retirer en deçà de la frontière de 1939. Dans les territoires 
que nous devions, suivant eux, évacuer, nous serions rem- 
placés par des forces alliées. Cela fut notifié au Quai d'Orsay 
par M. Caffery, précisé au général Doyen par le général 
Grittenberg commandant le Corps américain d'occupation 
du Piémont, déclaré par Truman à Bidault lors d'une visite 
que celui-ci lui faisait à Washington. Pour exiger notre 
retrait, les Américains ne pouvaient faire état d'aucun accord 
avec nous, ni exciper désormais des nécessités militaires. Ils 
se référaient tout bonnement à leur propre décision de ne pas 
laisser préjuger de changements territoriaux par^rapport à 
l'avant-guerre jusqu'à la signature d'éventuels traités de 
paix. Bien entendu, Washington ne formulait cette préten- 
tion que vis-à-vis des seuls Français et seulement pour les 
communes alpines. 

A l'origine de l'affaire, il y avait, dans une certaine mesure, 
le goût d'hégémonie que les États-Unis manifestaient vo- 
lontiers et que je n'avais pas manqué de relever en chaque 
occasion. Mais j'y voyais surtout l'effet de l'influence bri- 
tannique. Car, au même moment, l'Angleterre préparait, au 
Levant, la manœuvre décisive. Pour Londres, il était de 
bonne guerre de pousser d'abord Washington à chercher 
querelle à Paris. Divers faits me fournirent la preuve que 
tel était bien le cas. 

Le général Alexander, Commandant en chef en Italie, 
obéissant à M. Churchill, dirigeait vers Tende, La Brigue et 



182 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Vintimille des troupes italiennes sous ses ordres, ce qui, si 
nous laissions faire, aurait pour effet d'y rétablir la souve- 
raineté de Rome. Comme d'âpres échanges de vues avaient 
lieu entre Grittenberg qui voulait prendre notre place et 
Doyen qui n'y consentait pas, et comme le général français, 
plus apte à combattre qu'habile à négocier, avait notifié 
par écrit à son interlocuteur « qu'il pousserait, au besoin, 
son refus jusqu'à l'extrême conséquence, conformément aux 
prescriptions du général de Gaulle », le quartier-général en 
Italie s'empressait d'annoncer aux correspondants des jour- 
naux que, par mon ordre, les troupes françaises s'apprêtaient 
à tirer sur les soldats américains. Enfin, des observateurs 
secrets me faisaient tenir la copie de télégrammes que le 
Premier Ministre adressait au Président. M. Churchill m'y 
qualifiait d' « ennemi des alliés », pressait M. Truman de se 
montrer intransigeant à mon égard et lui affirmait, « sur 
la foi d'informations puisées dans les milieux politiques 
français, qu'il n'en faudrait pas davantage pour provoquer 
aussitôt la chute du général de Gaulle. » 

Bien que Truman eût moins de passion et plus de discer- 
nement, il crut devoir donner de sa personne. Le 6 juin, 
l'ambassadeur Cafïery remettait aux Affaires étrangères une 
note exprimant « les préoccupations de son gouvernement au 
sujet du maintien des forces françaises dans certaines parties 
de l'Italie du Nord-Ouest », protestant contre l'attitude de 
Doyen et réclamant le retrait de nos troupes. Sur quoi, 
Dufî Cooper accourait à son tour pour dire que « le gouverne- 
ment de Sa Majesté était entièrement d'accord avec la posi- 
tion prise par les États-Unis. » Le lendemain, m'arrivait un 
message personnel du Président. Celui-ci exprimait l'émotion 
que lui avait causée la menace du général Doyen. Il m'adju- 
rait de prescrire l'évacuation, « en attendant que puisse être 
effectué normalement et rationnellement le règlement des re- 
vendications que le gouvernement français aurait à formuler 
au sujet de la frontière. » Faute que je veuille donner suite à 
ce qu'il me demandait, lui-même serait amené « à suspendre 
les distributions d'équipements et de munitions assurées à 
l'armée française par les services américains. » — « Toute- 
fois », ajoutait-il assez bizarrement, « les rations de vivres 
continueront à être fournies. » 

Je ne pris pas au tragique la communication de Truman. 
Cependant, il me parut bon de mettre de l'huile aux rouages 
des relations franco-américaines à l'instant où les Anglais 






DISCORDANCES 183 

faisaient savoir officiellement qu'ils étaient prêts à attaquer 
les troupes françaises en Syrie. Je répondis au Président 
« qu'il n'avait, évidemment, jamais été dans les intentions 
ni dans les ordres du gouvernement français, ni dans ceux 
du général Doyen, de s'opposer par la force à la présence des 
troupes américaines dans la zone alpine, qu'il y avait dans 
cette zone des troupes américaines en même temps que des 
troupes françaises et que les unes et les autres vivaient en- 
semble, là comme partout, en bonne camaraderie. » Ce qui 
était en question, ce n'était pas la coexistence des Français 
et de leurs alliés, mais bien « l'éviction des Français par les 
alliés, hors d'un terrain conquis par nos soldats contre l'en- 
nemi allemand et l'ennemi fasciste italien et où, au surplus, 
plusieurs villages avaient une population d'origine fran- 
çaise. » Je signalais à Harry Truinan que « notre expulsion 
forcée de cette région, coïncidant avec celle que les Anglais 
étaient en train de pratiquer à notre égard en Syrie, aurait 
les plus graves conséquences quant aux sentiments du peuple 
français. » J'écrivais enfin que, pour donner à lui-même, 
Truman, « satisfaction dans la mesure où cela nous était 
possible, j'envoyais Juin auprès d'Alexander, afin qu'ils re- 
cherchent ensemble une solution. » 

En fin de compte, la solution consista en ceci que nous res- 
tâmes en possession de ce que nous voulions avoir. Sans 
doute, un projet d'accord établi entre Pétat-major d'Alexander 
et le général Carpentier, représentant de Juin, prévoyait-il 
que nos troupes se retireraient progressivement jusqu'à la 
frontière de 1939. Mais, sauf pour le Val d'Aoste que nous 
n'entendions pas garder, je refusai mon agrément à une 
telle disposition, acceptant seulement que de menus déta- 
chements alliés aient accès aux communes contestées sans 
s'y mêler en rien des affaires. Par contre, j'exigeai que les 
forces italiennes fussent maintenues au large. D'ailleurs, 
pendant qu'on discutait, nous créions des faits accomplis. 
Les cantons de Tende et de La Brigue élisaient des munici- 
palités qui proclamaient leur rattachement à la France. 
Dans les enclaves anciennement italiennes des cols du Petit- 
Saint-Bernard, de PIseran, du mont Genis, du mont Genèvre, 
nous attribuions prés et bois aux villages français les plus 
voisins. Les Valdôtains, soutenus par les officiers de liaison 
que nous leur avions envoyés et une milice qu'ils avaient 
formée, instituaient leur propre autonomie par le truchement 
de leur a Comité de libération ». Il n'était qu'à Vintimille 



184 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

que nous laissions aller les choses, parce que les sentiments 
nous y paraissaient mélangés. Au demeurant, les quelques 
soldats américains et britanniques présents sur le terrain 
en litige, s'en retirèrent aussitôt après la défaite électorale 
de M. Churchill, fin juillet. Quand, le 25 septembre, M. Alcide 
de Gasperi, devenu ministre des Affaires étrangères dans le 
gouvernement de Rome après la mort du comte Sforza, me 
fit visite à Paris, il me pria de lui préciser quelles conditions 
seraient les nôtres lors du prochain traité de paix. Je pus 
lui dire, comme je l'avais fait à l'ambassadeur Saragat, que 
nous ne voulions nous voir reconnaître en droit que ce qui 
était réalisé en fait. Gasperi convint, avec quelques soupirs, 
que le traité pourrait comporter de telles clauses et que 
l'Italie y souscrirait sans rancœur. C'est ce qui eut lieu, 
en effet. 

Tandis que ces difficultés se dressaient, puis s'aplanis- 
saient, à la manière d'une diversion, une crise majeure écla- 
tait au Levant. Depuis longtemps, la frénésie des nationa- 
listes arabes et la volonté des Britanniques de rester seuls 
maîtres en Orient s'y coalisaient contre nous. Jusqu'alors, 
nos adversaires avaient dû prendre quelques précautions. Ce 
n'était plus, désormais, la peine. Dès que le Reich eut capi- 
tulé, ils passèrent ensemble à l'assaut. 

C'est la Syrie qui allait être le théâtre de leurs opérations. 
Depuis les élections de 1943, M. Choukri Kouatly président 
de la République et ses ministères successifs multipliaient à 
notre égard les surenchères revendicatives. D'autant plus 
que, dans ce pays sans équilibre et rongé par l'agitation 
chronique des politiciens, le gouvernement était constamment 
porté à dériver contre nous le flot des mécontentements. 
Pourtant, nous avions, de nous-mêmes, proclamé en 1941 
l'indépendance de la Syrie. Tout récemment, celle-ci s'était 
vue invitée, en qualité d'État souverain, à la Conférence de 
San Francisco, grâce aux démarches de la France. Depuis 
quatre ans, les attributions de notre autorité : administra- 
tion, finances, économie, police, diplomatie, lui avaient été 
progressivement transmises. Mais, comme nous restions man- 
dataires et, par conséquent, responsables dans le domaine 
de la défense et dans celui du maintien de l'ordre, nous avions 
gardé les troupes locales sous notre commandement et laissé 
en quelques points d'infimes garnisons françaises. Grâce à 
quoi la Syrie n'avait connu aucun désordre depuis 1941, alors 
que des troubles graves agitaient l'Egypte, la Palestine, la 






DISCORDAiNCES 185 

TransJordanie, l'Irak, que les Anglais tenaient sous leur coupe. 

Néanmoins, nous étions désireux d'établir sur des bases 
précises les rapports de la France avec la Syrie et avec le 
Liban. Pensant que les Nations unies auraient bientôt mis 
sur pied un système de sécurité mondiale, nous projetions de 
leur remettre le mandat que nous avait confié l'ancienne 
Société des Nations, de nous charger sur place de deux bases 
militaires, de retirer nos forces du territoire et de laisser aux 
gouvernements de Damas et de Beyrouth la disposition de 
leurs troupes. D'autre part, des traités conclus avec les deux 
États détermineraient le concours que nous pourrions leur 
fournir et le sort des intérêts économiques et culturels que 
nous détenions chez eux. Tel était le plan que je m'étais fixé 
dès l'origine, que j'avais poursuivi depuis à travers vents et 
marées et qui semblait près d'être atteint, si l'Angleterre, par 
une intervention brutale, ne se mettait pas en travers. Or, 
voici que cette intervention se produisait tout justement. 

Depuis toujours, je l'attendais. Parmi les ambitions natio- 
nales qui s'enrobaient dans le conflit mondial, il y avait 
celle des Britanniques, visant à dominer l'Orient. Que de 
fois j'avais rencontré cette ambition passionnée, prête à 
briser les barrières I Avec la fin de la guerre en Europe, l'oc- 
casion était venue. A la France épuisée, l'invasion et ses 
conséquences retiraient son ancienne puissance. Quant aux 
Arabes, un travail politique habile autant qu'onéreux avait 
rendu nombre de leurs dirigeants accessibles aux influences 
anglaises. Surtout, l'organisation économique créée par la 
Grande-Bretagne, à la faveur du blocus, de la maîtrise de 
la mer et du monopole des transports, mettait à sa discré- 
tion les échanges, c'est-à-dire l'existence, des États orien- 
taux, tandis que 700 000 soldats britanniques et de nom- 
breuses escadres aériennes y maîtrisaient la terre et le ciel. 
Enfin, au marché de Yalta, Churchill avait obtenu de Roose- 
velt et de Staline qu'on lui laissât les mains libres à Damas et 
à Beyrouth. 

Je ne pouvais me faire d'illusion sur les moyens que nous 
aurions de tenir tête à l'orage. En Syrie et au Liban, nos forces 
se réduisaient à 5 000 hommes, soit 5 bataillons sénégalais, 
des embryons de services, une escadrille de 8 avions. En 
outre, les troupes « spéciales », soit 18 000 officiers et soldats 
autochtones, étaient sous notre commandement. C'était assez 
pour maintenir et, au besoin, rétablir l'ordre, car la masse de 
la population ne nous était nullement hostile. Mais, s'il 



186 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

devait arriver que ces faibles éléments fussent accrochés 
par des émeutes en divers points du pays et, en même temps, 
assaillis par les forces britanniques, l'issue ne ferait aucun 
doute. Devant cette évidence, j'avais d'avance fixé mes in- 
tentions. Le cas échéant, nous n'irions pas, à moins d'y être 
forcés, jusqu'à combattre à la fois la révolte et les Anglais. 

Mais, si je, voulais éviter qu'il y eût des collisions entre 
nous et nos alliés, je n'entendais en aucun cas souscrire au 
renoncement. Ce refus serait suffisant pour obliger finalement 
le gouvernement de Londres à composer. A la condition, tou- 
tefois, que je fusse soutenu par mon propre pays. Qu'il parût 
résolu, comme je l'étais, à ne point céder à des mises en 
demeure, il y aurait toutes chances pour que la Grande- 
Bretagne ne poussât pas les choses à l'extrême. Car l'étalage 
de ses ambitions et l'éventualité d'une rupture avec la France 
lui eussent été bientôt insoutenables. J'espérais donc que, la 
crise éclatant, l'opinion voudrait me suivre. Inversement, les 
Anglais, particulièrement Churchill, comptaient sur les 
craintes et les calculs des milieux dirigeants français pour 
retenir de Gaulle et, peut-être, le réduire. En fait, j'allais 
trouver, dans la politique, la diplomatie, la presse, un sou- 
tien très inconsistant, à moins que ce ne fût le blâme. 

En Syrie, à la fin d'avril, on voyait, à beaucoup de signes, 
que l'agitation couvait, notamment à Damas, AJep, Homs, 
Hama, Deir-ez-Zor. En même temps, le gouvernement syrien 
élevait sans cesse le ton, exigeant que les troupes « spéciales » 
lui fussent remises et encourageant les éléments provoca- 
teurs. Notre Conseil des ministres, à la demande du général 
Beynet, avait alors décidé l'envoi au Levant de trois batail- 
lons, dont deux relèveraient un effectif égal de tirailleurs 
sénégalais qu'il fallait rapatrier. Les croiseurs Montcalm et 
Jeanne d'Arc assureraient les transports, faute que nous 
ayons pu encore récupérer nos paquebots et nos cargos 
prêtés au « pool » interallié. Ce très léger remaniement de 
troupes était d'autant plus justifié qu'une division britan- 
nique stationnée en Palestine venait de recevoir l'ordre de 
gagner la région de Beyrouth, alors que toute une Armée 
anglaise, la IX e , occupait déjà le territoire de la Syrie et du 
Liban. 

A peine était commencé le mouvement des renforts fran- 
çais que l'ambassadeur d'Angleterre vint me voir, le 30 avril. 
Il était chargé de me demander, de la part de son gouverne- 
ment, d'arrêter l'envoi de nos troupes parce que a le général 



DISCORDANCES 187 

Paget, Commandant en chef britannique en Orient, considé- 
rait ce transport comme susceptible d'entraîner des troubles. » 
Londres proposait que nos renforts fussent expédiés, non 
point à Beyrouth, mais à Alexandrie, sur des navires mar- 
chands que les services anglais fourniraient. Il était clair 
que, dans ces conditions, nos éléments ne pourraient pas 
atteindre leur destination. 

« Nous jugeons plus sûr », répondis-je à Duff Cooper, « de 
transporter nos troupes nous-mêmes. Au surplus, vous le 
savez, le maintien de l'ordre au Levant incombe aux Fran- 
çais et à eux seuls. Ni le commandement britannique en 
Orient, ni le gouvernement de Londres, n'ont qualité pour 
intervenir dans l'affaire. » — « Mais, dit l'ambassadeur, le 
général Paget exerce en Orient le commandement de toutes 
les forces alliées, y compris les vôtres. » — « Nous avions 
consenti à cette organisation, déclarai-je, pour le seul cas 
d'opérations à mener contre l'ennemi commun. Aujourd'hui, 
il ne s'agit pas de cela et, d'ailleurs, l'ennemi commun a été 
chassé d'Orient depuis bientôt deux années. Nos troupes du 
Levant ne sont donc plus, à aucun titre, subordonnées au 
commandement anglais. » 

— « La situation en Syrie, objecta l'ambassadeur, est liée 
à celle de tout l'Orient arabe où nous avons, nous autres 
Britanniques, une responsabilité supérieure. » — « Dans les 
États du Levant, lui dis- je, aucune responsabilité n'est supé- 
rieure à celle de la France mandataire. Votre démarche 
prouve, qu'en dépit des assurances prodiguées par votre 
gouvernement et malgré le départ de Spears que vous avez 
rappelé en décembre, la politique britannique n'a pas changé. 
Vous persistez à vous interposer entre la France et les États 
sous son mandat. Nous sommes donc fondés à penser que 
votre but c'est notre éviction. » Hochant la tête et murmurant 
« qu'il fallait craindre des complications », Duff Cooper se 
retira. 

Les complications, en effet, se déroulèrent dans l'ordre 
prévu. Le 5 mai, M. Churchill m'adressa un message, con- 
forme par l'esprit et le style à tous ceux qu'il m'avait en- 
voyés, depuis quatre ans, sur le sujet. Le Premier Ministre 
affirmait, une fois de plus, « reconnaître la position spéciale 
de la France au Levant. » Mais, ayant dit, il faisait entendre 
que l'Angleterre devait, néanmoins, se mêler des affaires sur 
place, « en raison des engagements et des devoirs qui étaient 
les siens. » Comme M. Churchill ne pouvait plus, comme 



183 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

naguère, justifier cette interférence en alléguant l'obligation 
de défendre la zone du Canal contre Hitler et Mussolini, il 
invoquait, à présent, les nécessités de la lutte contre le 
Japon et déclarait : « Cette lutte impose que soient protégées 
les communications terrestres, maritimes et aériennes des 
Alliés vers les théâtres d'opérations des Indes et du Pacifique, 
ainsi que le libre passage du pétrole... Nous, Britanniques, 
devons donc nous tenir sur nos gardes vis-à-vis de tout dé- 
sordre qui pourrait survenir, où que ce soit, en Orient. » 

Puis, précisant ses exigences, M. Churchill m'invitait « à 
renoncer à l'envoi de nos renforts, à remettre les troupes 
spéciales aux gouvernements de Damas et de Beyrouth et à 
faire, immédiatement, une déclaration sur ce point. » Il 
terminait en exprimant l'espoir que je voudrais « l'aider à 
éviter qu'une épreuve nouvelle vienne s'ajouter à nos diffi- 
cultés. » 

Je ne pouvais me tromper sur ce qui allait suivre. Si 
M. Churchill envoyait le coup de semonce à propos d'un 
renfort de 2 500 soldats français, expédié dans un territoire 
où se trouvaient 60 000 Britanniques, qui allaient être re- 
joints par 15 000 autres et que 2 000 avions de combat se 
tenaient prêts à appuyer, c'est qu'on allait, du côté anglais, 
provoquer une forte secousse. 

En répondant au Premier Ministre, il me parut bon de 
mettre en lumière la responsabilité que l'Angleterre assu- 
mait en s'y mêlant de nos affaires et l'obstacle qu'elle dres- 
sait elle-même contre tout projet d'alliance entre Londres et 
Paris. « Nous avons, écrivais-je, reconnu l'indépendance des 
États du Levant, comme vous l'avez fait pour l'Egypte et 
pour l'Irak, et nous ne cherchons rien d'autre que de concilier 
ce régime d'indépendance avec nos intérêts dans la région. 
Ces intérêts sont d'ordre économique et culturel. Ils sont 
aussi d'ordre stratégique... Nous sommes, tout comme vous, 
intéressés aux communications avec l'Extrême-Orient. Nous 
le sommes, également, à la libre disposition de la part du 
pétrole d'Irak qui nous appartient. » J'ajoutais, qu'une fois 
ces divers points réglés, nous déposerions le mandat. 

Prenant ensuite l'offensive sur ce terrain épistolaire, le 
seul où j'en eusse les moyens, je déclarais à Churchill : « Je 
crois que cette affaire aurait pu être réglée déjà si les gou- 
vernements de Damas et de Beyrouth n'avaient pas eu la 
possibilité de croire qu'ils pourraient éviter tout engage- 
ment en s'appuyant sur vous contre nous. La présence de 



DISCORDANCES 189 

vos troupes et l'attitude do vos agents les poussent à cette 
attitude malheureusement négative. » Et d'insister : « Je 
dois vous dire que l'entrée au Liban d'une nouvelle division 
britannique venant de Palestine est, à notre point de vue, 
très regrettable et inopportune. » Enfin, faisant connaître 
au Premier Ministre que le général Beynet entamait des 
négociations à Damas et à Beyrouth, je lui demandais « de 
faire en sorte que la situation ne soit pas, pendant ce temps, 
compliquée du côté anglais. » — « C'est là, concluais-je, un 
des points qui empêchent, pour ce qui nous concerne, que 
nos deux pays puissent établir entre leurs politiques le 
concert qui serait, à mon avis, très utile à l'Europe et au 
monde. » 

Ainsi, tout était clair et triste. Ce qui suivit ne le fut pas 
moins. Deux jours après l'échange des messages, l'épreuve 
de force s'engagea. Cela commença le 8 mai, à Beyrouth, 
où l'on célébrait la Victoire. Des cortèges de soldats arabes, 
appartenant à la Division britannique qui arrivait de Pa- 
lestine, défilèrent en insultant la France. Au cours des journées 
suivantes, de multiples attentats furent commis contre des 
Français dans des localités syriennes sans que la gendarmerie 
fît rien pour les empêcher. Il faut dire que cette gendarmerie, 
qui s'était montrée exemplaire tant qu'elle relevait de l'au- 
torité française, avait changé du tout au tout depuis que, 
deux ans plus tôt, nous l'avions transmise au gouvernement 
syrien. Comme le commandement britannique s'était ins- 
titué fournisseur de l'armement des gendarmes, en dépit des 
avertissements prodigués par nos représentants, M. Choukri 
Kouatly et ses ministres disposaient de 10 000 hommes équipés 
à la moderne. Ils allaient les utiliser pour fomenter et appuyer 
les troubles. Quant aux négociations que le général Beynet 
tentait d'engager avec Damas, il n'en sortait naturellement 
rien. 

Cependant, le 27 mai, les forces françaises et les troupes 
spéciales avaient maîtrisé le désordre dans toutes les régions 
du pays, à l'exception du Djebel-Druze où nous n'avions 
que quelques isolés. C'est alors que les ministres syriens et 
leurs conseillers britanniques, voyant que le jeu tournait à 
leur déconfiture, jetèrent les atouts sur la table. Le 28 mai, 
à Damas, tous nos postes furent attaqués par des bandes 
d'émeutiers et des unités constituées de la gendarmerie 
syrienne, le tout armé de mitraillettes, mitrailleuses et gre- 
nades anglaises. Vingt-quatre heures durant, la fusillade cré- 



190 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

pita dans Damas. Mais, le 29, il apparut que les nôtres avaient 
tenu bon. Au contraire, les insurgés, passablement éprouvés, 
avaient dû se réfugier dans les bâtiments publics : parlement, 
hôtel de ville, direction de la police, sérail, banque de Syrie, etc. 
Pour en finir, le général Oliva-Roget, délégué français en 
Syrie, donna l'ordre de réduire ces centres de l'insurrection. 
Ce fut fait dans les vingt-quatre heures par nos Sénégalais 
et quelques compagnies syriennes ; deux canons et un avion 
y étant également employés. Dans la soirée du 30 mai, l'auto- 
rité française était maîtresse de la situation et les ministres 
syriens, emmenés dans des voitures de la légation britannique, 
avaient gagné une prudente retraite en dehors de la capitale. 

Pendant ces trois semaines d'émeute, les Anglais n'avaient 
pas bougé. Au Caire, Sir Edward Grigg leur ministre d'État 
chargé des Affaires d'Orient et le général Paget leur Com- 
mandant en chef étaient restés impassibles. Au Levant, le 
général Pilleau, commandant leur IX e Armée, n'avait, à 
aucun moment, fait mine de mettre en œuvre les forces 
considérables dont il disposait partout. A Londres, régnait 
le silence. Le 27 mai, la réception faite à Paris, par moi- 
même et par la ville, au maréchal Montgomery, que je dé- 
corai solennellement aux Invalides, s'était déroulée le mieux 
du monde. Tout se passait, au fond, comme si nos « alliés » 
se bornaient à marquer les coups, tant qu'ils pensaient que 
les troupes spéciales nous refuseraient l'obéissance et que 
nous perdrions le contrôle des événements. Vingt-trois jours 
durant, les raisons qui, à en croire Churchill, les eussent 
justifiés à arrêter le conflit, même « les nécessités de la lutte 
contre le Japon », même « l'obligation de protéger les com- 
munications des Alliés vers les Indes et le Pacifique et 
d'assurer le libre passage du pétrole », même « le devoir d'em- 
pêcher tout désordre où que ce soit en Orient », ne les déter- 
minèrent pas à sortir de leur passivité. Nous ne le leur 
demandions d'ailleurs pas. Mais, dès qu'ils virent que l'émeute 
s'effondrait, leur attitude changea tout à coup. L'Angleterre 
menaçante se dressa devant la France. 

Dans la soirée du 30 mai, Massigli, notre ambassadeur, fut 
convoqué par M. Churchill en présence de M. Eden. C'était 
pour recevoir une grave communication. Par la bouche du 
Premier Ministre, le gouvernement britannique demandait au 
gouvernement français de faire cesser le feu à Damas et an- 
nonçait que, si le combat devait se poursuivre, les forces de 
Sa Majesté ne pourraient rester passives. 



DISCORDANCES 191 

Sitôt prévenu, je reconnus en moi-même que les nôtres, 
se trouvant dans le cas d'être attaqués à la fois par les troupes 
britanniques et par les insurgés syriens, étaient placés dans 
une situation qu'ils ne pourraient soutenir. D'ailleurs, le 
compte rendu que nous recevions de Beynet, à l'heure même 
où la démarche anglaise parvenait à notre connaissance, pré- 
cisait que « les troupes françaises avaient occupé tous les 
points de la ville de Damas d'où le feu était dirigé contre 
nos établissements. » Notre action militaire avait donc atteint 
son but. Quels que pussent être les sentiments qui bouillon- 
naient dans mon âme, je jugeai qu'il y avait lieu de prescrire 
la suspension d'armes pour autant qu'on tirât encore et, 
tout en maintenant les positions acquises, de ne pas nous 
opposer aux mouvements que les troupes britanniques en- 
treprendraient de leur côté. Georges Bidault, dans le ressort 
de qui se trouvait notre délégation générale au Levant et 
qui souhaitait ardemment que les choses n'aillent pas à la 
catastrophe, télégraphia dans ce sens à Beynet, le 30 mai à 
23 heures, avec mon assentiment. L'ambassade britannique 
fut informée et Massigli reçut l'instruction d'en prévenir aus- 
sitôt Eden. 

Si, du côté britannique, il ne s'était réellement agi que 
d'obtenir le « cessez-le-feu », on s'en serait tenu là. Mais on 
voulait bien autre chose. C'est pourquoi, Londres, apprenant 
que les Français avaient décidé de suspendre l'emploi des 
armes, se hâta de déployer une mise en scène d'avance pré- 
parée en vue d'infliger à la France une humiliation publique. 
M. Churchill, évidemment informé de la fin du combat à 
Damas, allait lancer, après coup, un menaçant ultimatum, 
certain que nous ne pourrions y répondre par les moyens ap- 
propriés, voulant se poser à bon compte en protecteur des 
Arabes et espérant qu'en France la secousse entraînerait pour 
de Gaulle un affaiblissement politique, peut-être même la 
perte du pouvoir. 

Le 31 mai, à 4 heures, M. Eden lut à la Chambre des Com- 
munes le texte d'un message qu'à l'en croire j'avais reçu du 
Premier Ministre. Pourtant, le Secrétaire d'État savait, qu'à 
cette heure-là, je n'avais rien reçu du tout. « En raison », me 
déclarait Churchill par-dessus les bancs des Communes, « de 
la grave situation qui s'est produite entre vos troupes et les 
États du Levant et des sévères combats qui ont éclaté, nous 
avons le profond regret d'ordonner au Commandant en chef 
en Orient d'intervenir afin d'empêcher que le sang coule 



192 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

davantage. Nous le faisons dans l'intérêt de la sécurité de 
l'ensemble de l'Orient et des communications pour la guerre 
contre le Japon. En vue d'éviter qu'il y ait collision entre 
les forces britanniques et les forces françaises, nous vous 
invitons à donner aux troupes françaises l'ordre immédiat 
de cesser le feu et de se retirer dans leurs cantonnements. 
Quand le feu aura cessé et que l'ordre sera rétabli, nous serons 
disposés à commencer des discussions tripartites à Londres. » 

Ainsi, le gouvernement britannique étalait devant l'univers, 
non seulement le conflit qu'il créait lui-même contre nous, 
mais encore l'insulte qu'il faisait à la France dans un moment 
où celle-ci n'était pas en mesure de la relever. Il avait pris, 
au surplus, toutes les dispositions voulues pour empêcher 
que la notification officielle du cessez le feu lui parvienne, 
de notre part, avant qu'il lance à tous les échos sa som- 
mation. A Londres, M. Eden s'était arrangé pour ne pas 
recevoir Massigli avant la séance des Communes, en dépit 
des demandes d'audience que notre ambassadeur multi- 
pliait depuis le matin. Quant au message de Churchill, il 
me serait remis à 5 heures, soit une heure après qu'il eut 
été lu aux députés britanniques. Ce retard, qui ajoutait à 
l'insolence du texte une atteinte à tous les usages, ne pouvait 
avoir d'autre but que d'éviter que je puisse, à temps, faire 
connaître que le combat était arrêté à Damas et enlever tout 
prétexte à l'ultimatum anglais. Je dois dire que M. Duff Cooper, 
ne voulant pas associer sa personne à une manœuvre de cette 
espèce, s'abstint de me rendre lui-même le factum de son 
Premier Ministre. Ce fut fait par le conseiller de l'ambassade 
britannique qui s'adressa à Gaston Palewski. 

Je ne fis, naturellement, aucune réponse au Premier anglais. 
Au cours de la nuit, j'adressai à Beynet des instructions ex- 
plicites relativement à la conduite que nos troupes avaient à 
tenir : « Ne pas reprendre le combat à moins qu'elles n'y 
fussent contraintes ; conserver leurs positions contre qui que 
ce soit ; n'accepter en aucun cas les ordres du commandement 
anglais. » Le 1 er juin, notre Conseil des ministres se réunit 
et prit connaissance de toutes les dépêches et informations 
reçues et envoyées les jours précédents. Le Conseil se montra 
unanimement solidaire de ce qui avait été fait et de ce qui 
était prescrit. Je dois dire que le sentiment des ministres 
ne fut pas la crainte qu'on en vînt à un conflit armé, puisque 
nous étions disposés à l'éviter et que, dans les menaces pro- 
férées par les Britanniques, la part du bluff était évidente. 



DISCORDANCES l'J3 

Mais tous partagèrent la tristesse irritée que j'éprouvais moi- 
même à voir la Grande-Bretagne abîmer les fondements de 
l'alliance. Un peu plus lard, je fis savoir publiquement 
ce qui s'était passé, tant à Damas qu'à Londres et à 
Paris. Mon communiqué mettait en lumière le fait que 
l'ordre de cesser le feu avait été donné à nos troupes 
le 30 mai dans la soirée et exécuté plusieurs heures 
avant que les Anglais ne procèdent à leur mise en 
demeure. Je notais que celle-ci m'était, à dessein, parvenue 
après qu'elle eut été publiée à Londres. Enfin, je répétais 
que le gouvernement français avait prescrit aux troupes 
françaises de garder leurs positions. 

Au cours de cette même journée du 1 er juin, le général 
Paget vint à Beyrouth et remit au général Beynet un ulti- 
matum détaillé. Aux termes de ce document, l'Anglais, qui 
s'intitulait : « Commandant suprême sur le théâtre d'Orient », 
bien qu'il n'y eût plus, à 10 000 kilomètres à la ronde de ce 
« théâtre », un seul ennemi à combattre, déclarait « qu'il 
avait reçu de son gouvernement l'ordre de prendre le com- 
mandement en Syrie et au Liban. » A ce titre, il sommait les 
autorités françaises « d'exécuter sans discussion tous les 
ordres qu'il leur donnerait. » Pour commencer, il prescrivait 
à nos troupes « de cesser le combat et de se retirer dans leurs 
casernes. » Le général Paget avait déployé, à l'occasion de 
sa visite, une provocante parade militaire. Plusieurs esca- 
drilles de chasse escortaient l'avion qui l'amenait à Beyrouth. 
Pour aller de l'aérodrome jusqu'à la résidence du délégué 
général français, il s'était fait précéder d'une colonne de 
tanks et suivre d'une file de véhicules de combat dont les 
occupants, en traversant la ville et passant devant nos postes, 
tenaient leurs armes braquées. 

Le général Beynet ne manqua pas de dire au général Paget, 
qu'en fait d'ordres, il n'avait à en recevoir que du général 
de Gaulle et de son gouvernement. Il fit remarquer que l'in- 
jonction de cesser le combat n'avait, pour l'heure, aucun 
objet, puisque c'était déjà fait sur l'ordre que lui-même, 
Beynet, avait donné d'après mes instructions. À présent, nos 
troupes resteraient là où elles étaient. Quant aux forces 
britanniques, elles pouvaient, aujourd'hui comme hier, aller 
et venir à leur guise. Nous ne nous y opposions pas. Le 
délégué-général ajouta, cependant, qu'il espérait que Paget 
et ses troupes s'abstiendraient d'essayer de contraindre les 
nôtres et de prendre la responsabilité d'une déplorable col- 
t. m. lt 



194 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

lision. Pour sa part, il demeurait prêt à régler, comme 
auparavant, avec le commandement britannique, les 
questions de cantonnements, de ravitaillement, de circu- 
lation, communes aux deux armées. Le général Paget, ses 
tanks, ses véhicules de combat, ses escadrilles, se retirèrent 
alors sans fracas. 

Beynet ne tarda pas à savoir qu'il était couvert. Quand 
j'eus pris connaissance de la communication qui lui avait été 
faite, je lui mandai aussitôt : « Je vous réitère les ordres que 
je vous ai donnés... Nos troupes ont à se concentrer sur des 
positions fixées par le commandement français et à s'y 
tenir en attente. En aucun cas elles ne sauraient être su- 
bordonnées au commandement britannique... Nous souhai- 
tons que ne vienne pas à s'imposer la nécessité de nous op- 
poser par la force aux forces britanniques. Mais cela ne va 
que jusqu'au point à partir duquel nous perdrions la pos- 
sibilité d'employer nos armes, ce que le comportement des 
Anglais peut rendre nécessaire. S'ils menacent de faire feu 
sur nous, dans quelques circonstances que ce soit, nous devons 
menacer de faire feu sur eux. S'ils tirent, nous devons tirer. 
Veuillez indiquer cela très clairement au commandement 
britannique, car rien ne serait pire qu'un malentendu. » 

Pour qu'il n'y eût pas, non plus, de malentendu dans l'opi- 
nion nationale et mondiale, je fis, le 2 juin, une conférence 
de presse. Jamais encore l'affluence des journalistes étrangers 
et français n'avait été plus nombreuse. J'exposai l'affaire 
sans insultes, mais sans ménagements, pour nos anciens alliés. 
Enfin, le 4, je convoquai l'ambassadeur de Grande-Bretagne, 
le fis asseoir et lui dis : « Nous ne sommes pas, je le reconnais, 
en mesure de vous faire actuellement la guerre. Mais vous 
avez outragé la France et trahi l'Occident. Cela ne peut être 
oublié. » Duff Cooper se leva et sortit. 

M. Churchill, piqué au vif, prit le lendemain la parole aux 
Communes en déclarant qu'il allait me répondre. Il proclama 
que son gouvernement désirait que se maintienne l'alliance 
de l'Angleterre et de la France. Comme si l'abus de la force 
qui venait d'être commis n'infligeait pas à l'amitié que les 
Français portaient aux Anglais une blessure empoisonnée. Il 
prétendit, une fois de plus, justifier l'intervention britan- 
nique au Levant par la responsabilité que son pays, suivant 
lui, assumait dans tout l'Orient. Mais il ne dit pas un mot 
de l'engagement formel pris par la Grande-Bretagne, le 
25 juillet 1941, sous la signature de son ministre d'État Oliver 






DISCORDANCES 195 

Lyttelton de respecter la position de la France en Syrie et 
au Liban, de ne point y interférer dans notre politique et de 
ne pas s'y mêler de l'ordre public. Il reconnut que la gendar- 
merie et la police syriennes avaient reçu des Anglais les 
armes qu'elles utilisaient, à présent, contre les Français, mais 
il crut devoir affirmer, — ce qui était vraiment dérisoire, — 
que le gouvernement français avait approuvé cette initiative 
britannique. Il exprima le regret de n'avoir pas su que Paris 
avait donné l'ordre de cesser le feu avant que Londres lançât 
l'ultimatum et s'excusa de ne m'en avoir fait parvenir le 
texte qu'une heure après la lecture aux Communes. Mais, 
de ce retard, il ne donna, — et pour cause ! — aucune sorte 
d'explication. D'ailleurs, si le Premier Ministre pouvait 
feindre d'avoir ignoré, jusqu'au 31 mai à 4 heures de l'après- 
midi, que le combat était terminé, cette lacune de son infor- 
mation se trouvait, dans tous les cas, comblée le 1 er juin. 
Or, c'est ce jour-là que, sur son ordre, Paget était venu 
notifier à Beynet, sous l'appareil d'une hostilité prête à se 
traduire en actes, tous les détails du « diktat ». 

Il est vrai que si le Premier Ministre avait fait fond sur 
l'isolement où la crise placerait de Gaulle dans les milieux diri- 
geants français il ne s'était guère trompé. Tout comme c'avait 
été le cas lors de la convocation adressée par Roosevelt au 
lendemain de Yalta, je me trouvai, dans l'affaire du Levant, 
privé de soutien efficace chez la plupart des hommes qui 
jouaient un rôle public. Sous le couvert des précautions dont 
on croyait encore devoir user vis-à-vis de moi, ce furent 
tantôt le malaise et tantôt la réprobation que mon action 
suscita chez presque tous les gens d'influence et les person- 
nages en place. 

Tout d'abord, le personnel de notre diplomatie ne se 
conformait que de loin à l'attitude que j'avais prise. Pour 
beaucoup des hommes qui étaient en charge des relations 
extérieures, l'accord avec l'Angleterre était une sorte de 
principe. Quand, du fait des Britanniques, cet accord se 
trouvait rompu, ce qui paraissait essentiel c'était de le ré- 
tablir, en négociant à tout prix pour aboutir quoi qu'il nous 
en coûtât. Aussi la question du Levant était-elle considérée 
par ces spécialistes comme une espèce de boîte à chagrin, 
qu'il fallait manier de manière à éviter, avant tout, une 
brouille avec la Grande-Bretagne. Mais, entre l'impulsion 
que je cherchais à donner et le comportement de ceux qui 
rédigeaient les notes, entretenaient les contacts, inspiraient 



196 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

les informations, le décalage était trop apparent pour échapper 
à nos partenaires, ce qui altérait l'effet de ma propre fermeté. 

Il en était de même du ton pris par la presse française. 
J'avoue que dans cette crise, où j'avais la conviction qu'une 
attitude catégorique de notre opinion publique eût fait reculer 
les Anglais, je trouvais très décevants les commentaires de 
nos journaux. Ceux-ci, au lieu de témoigner de la résolution 
nationale, montraient surtout le souci d'amenuiser l'événe- 
ment. Les articles qu'ils lui accordaient, réservés, en place 
médiocre, faisaient voir que, pour les feuilles françaises, la 
cause était entendue, c'est-à-dire perdue, et qu'on avait hâte 
de s'occuper d'autre chose. Parfois, des griefs s'exprimaient 
mais c'était à l'encontre du général de Gaulle, dont la téna- 
cité semblait téméraire et intempestive. 

L'Assemblée consultative ne m'appuya pas davantage. 
C'est le 17 juin seulement, soit trois semaines après l'inter- 
vention anglaise, qu'elle aborda le sujet. Le ministre des 
Affaires étrangères fit l'exposé des événements devant une 
assistance contrainte. Ensuite, divers orateurs défilèrent à 
la tribune. Maurice Schumann, le P. Carrière, condamnèrent 
les émeutes soulevées contre nous, firent l'éloge de ce que 
la France avait réalisé en Orient et déplorèrent en fort bons 
termes l'attitude prise par la Grande-Bretagne. Mais ils 
n'obtinrent qu'un succès relatif. Georges Gorse releva, lui 
aussi, le caractère inacceptable de l'intervention anglaise. 
Mais il n'en adressa pas moins des reproches au gouvernement. 
Après quoi, MM. Florimond Bonté, André Hauriou, Marcel 
Astier et, surtout, M. Pierre Cot, firent le procès de la France 
et le mien et obtinrent l'approbation de presque toute l'assis- 
tance, 

A entendre leurs propos ainsi que les applaudissements 
qui leur étaient prodigués, ce qui arrivait en Syrie était la 
conséquence d'une politique abusive que nous avions menée 
de tous temps. Pour en sortir, il n'était que de nous présenter 
aux peuples du Levant sous les traits de la France libéra- 
trice, éducatrice, et révolutionnaire, tout en les laissant à 
eux-mêmes. Il y avait là une contradiction que ces étranges 
Jacobins ne se souciaient pas de résoudre. En outre, leur 
idéologie considérait la question sans tenir compte des réa- 
lités qu'étaient les émeutes, le meurtre de nos nationaux, 
les obligations du mandat, la volonté britannique de nous 
chasser de la place. Ils n'eurent pas un mot pour saluer 
l'œuvre civilisatrice que la France avait accomplie en Syrie 



DISCORDANCES 197 

et au Liban, l'indépendance que j*avais moi-même accordée 
aux deux États, la place que mon gouvernement venait de 
leur obtenir parmi les Nations unies, les efforts de nos soldats 
qui, lor3 de la première guerre mondiale, contribuèrent à les 
libérer du joug de l'Empire ottoman et, au cours de la seconde, 
aidèrent à les protéger de la domination d'Hitler. 

Quant à moi, j'attendais que, de cette réunion d'hommes 
voués aux affaires publiques, il s'en levât, ne fût-ce qu'un 
seul, pour déclarer : « L'honneur et l'intérêt de notre pays 
sont en cause. Dans le temps et sur le terrain où l'un et 
l'autre se trouvent battus en brèche, il est vrai que nous ne 
sommes pas actuellement les plus forts. Mais nous ne re- 
nonçons pas à ce qui esc notre droit. Que ceux qui l'ont violé 
sachent qu'ils ont, en même temps, gravement blessé l'al- 
liance qui nous unissait. Qu'ils sachent que la France en tire 
les conséquences au moment où elle commence à recouvrer 
sa puissance et son rayonnement. » 

Mais nul ne tint ce langage, sauf moi-même à la fin du 
débat. L'Assemblée m'écouta avec une attention tendue. 
Elle m'applaudit, comme d'habitude, quand je quittai la 
tribune. Après quoi, elle vota une motion dépourvue de toute 
vigueur et qui exprimait, en fait, le renoncement. Il me fallut 
déclarer que le texte n'engageait pas la politique du gouver- 
nement. Cette occasion me fit mesurer la profondeur du 
désaccord qui, au-dessous des apparences, me séparait des 
catégories politiques quant aux affaires extérieures du pays. 

Entre temps, l'intervention britannique en Syrie avait eu 
pour effet d'y déclencher une nouvelle vague d'agitation 
antifrançaise, sans qu'il fût cette fois possible à nos faibles 
éléments, menacés à dos par les Anglais, de maîtriser la situa- 
tion. Le général Beynet avait donc pris le parti de les re- 
grouper en dehors des grandes villes, celles-ci étant aussitôt 
occupées par les Britanniques. Il en résultait de multiples et 
sanglantes agressions, dont étaient victimes nos nationaux. 
Sur quoi, nos « alliés », sous prétexte d'éviter des heurts, 
avaient expulsé, de Damas, d'Alep, de Homs, de Hama, de 
Deir-ez-Zor, les civils français qui y étaient encore. D'autre 
part, l'impossibilité où nous nous trouvions d'assurer le main- 
tien de l'ordre, ainsi que l'excitation des esprits, risquaient 
de jeter, à la longue, le désarroi dans les troupes syriennes. 
L'autorité française avait donc renoncé à les garder sous sa 
coupe. 

Au cours de l'été, il s'établit sur le territoire syrien un 



198 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

état d'équilibre instable, entre les Français qui tenaient tou- 
jours certains points : abords d'Alep et de Damas, port de 
Lattaquié, base aérienne de Rayak, etc., les Anglais qui 
s'étaient installés dans la plupart des villes et s'efforçaient, 
sans succès, d'y ramener la tranquillité et les nationalistes 
qui s'en prenaient, maintenant, aux Britanniques et récla- 
maient le départ de toutes les forces étrangères. Au Liban, 
par contraste, les populations restaient calmes, bien qu'à 
Beyrouth les dirigeants joignissent leurs revendications à 
celles des gens de Damas. 

Dans de telles conditions, je n'éprouvais aucune hâte à 
procéder à un règlement. Aussi la proposition de conférence 
tripartite : France, Angleterre, États-Unis, que M. Churchill 
avait faite, ne reçut-elle de nous aucune réponse. Mais la 
façon dont les Anglo-Saxons se comportaient à notre égard 
justifiait que nous jetions un pavé dans leur mare diploma- 
tique. Comme la Russie soviétique nous avait, dès le 1 er juin, 
remis une note exprimant le souci que lui inspiraient les 
troubles survenus dans cette partie du monde, comme, 
d'autre part, l'Egypte, la Palestine, l'Irak, frémissaient du 
désir d'être affranchis des Britanniques, je déclarai publi- 
quement, le 2 juin, que la question devait être, dans son 
ensemble, soumise à^ une conférence des cinq « grands » : 
France, Angleterre, États-Unis, Union Soviétique, Chine. La 
note que nous adressâmes à ce sujet alléguait que ces cinq 
États venaient d'être reconnus comme membres permanents 
du Conseil des Nations Unies et, qu'en attendant la mise 
au point de cette organisation, c'est à eux qu'il appartenait 
de se saisir d'un problème intéressant la paix du monde. 
Notre projet fut, naturellement, repoussé par les Anglais et 
par les Américains avec une sombre fureur. Il en fut de 
même de celui, que nous avançâmes ensuite, de porter toute 
l'affaire d'Orient devant les Nations Unies qui venaient d'être 
constituées. 

Tout restait donc en suspens. Au point où en étaient les 
choses, mieux valait qu'il en fût ainsi. J'étais, en effet, con- 
vaincu que la tentative des Anglais de se substituer à nous 
à Damas et à Beyrouth se solderait par un échec. D'ailleurs, 
le jour viendrait bientôt où la mise en marche de l'Organisa- 
tion des Nations Unies rendrait caduque la responsabilité que 
la Société des Nations avait naguère confiée à la France en 
Syrie et au Liban. Nous serions alors justifiés à retirer nous- 
mêmes du Levant les derniers signes de notre autorité, sans 



DISCORDANCES 199 

avoir toutefois, abandonné celle-ci à aucune autre puissance. 
Bien entendu et dans tous les cas, nos troupes ne quitteraient 
pas la place tant que les forces britanniques y resteraient. 
Quant à la suite, je ne doutais pas que l'agitation soutenue 
au Levant par nos anciens alliés déferlerait dans tout l'Orient 
contre ces apprentis-sorciers et, qu'au total, les Anglo- 
Saxons paieraient cher, un jour ou l'autre, l'opération qu'ils 
y avaient menée contre la France. 

Mais, tandis que les Britanniques nous malmenaient au 
Levant, le consentement général des peuples n'en réintégrait 
pas moins la France à la place qu'elle occupait naguère parmi 
les États de premier rang. On eût dit que le monde saluait 
cette résurrection comme une espèce de miracle, se hâtait 
d'en profiter pour nous remettre là où il nous avait toujours 
vus et pensait, qu'au milieu de ses nouvelles inquiétudes, il 
aurait besoin de nous. C'est à San Francisco que s'opérait 
la démonstration. La Conférence, réunie le 25 avril, s'y ter- 
minait le 26 juin, après avoir adopté la Charte des Nations 
Unies. Franklin Roosevelt était mort une semaine avant 
l'ouverture. — Quel homme vécut jamais une réussite ache- 
vée? — Mais le plan qu'avaient adopté les délégations unani- 
mes était celui du grand Américain. 

Reprenant une idée qui avait hanté i'esprit de plusieurs 
philosophes et de quelques hommes d'État, enfanté la So- 
ciété des Nations, puis échoué en raison de la défection des 
États-Unis et des faiblesses des démocraties, Roosevelt vou- 
lait qu'il sortît du conflit une organisation mondiale de la 
paix. Dans nos conversations de Washington, l'année pré- 
cédente, le Président m'avait fait sentir à quel point lui 
tenait à cœur cette monumentale construction. Pour son 
idéologie, la démocratie internationale était comme une 
panacée. Suivant lui, les nations, ainsi confrontées, exami- 
neraient leurs litiges et prendraient dans chaque cas les 
mesures voulues pour empêcher qu'on en vienne à la guerre. 
Elles coopéreraient, également, au progrès du genre humain. 
« Grâce à cette institution », me disait-il, « c'en sera fini de 
l'isolationnisme américain et, d'autre part, on pourra associer 
au monde occidental la Russie longtemps reléguée. » En 
outre, bien qu'il n'en parlât pas, il comptait que la foule 
des petits pays battrait en brèche les positions des puissances 
« colonialistes » et assurerait aux États-Unis une vaste clien- 
tèle politique et économique. 

A Dumbarton Oaks, puis à Yalta, l'Amérique, la Grande- 



200 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Bretagne et ia Russie s'étaient mises d'accord but une cons- 
titution destinée aux Nations Unies. L'assentiment de la 
Chine avait été obtenu. En revenant de Crimée, on avait 
demandé celui de la France et prié Paris de se joindre à 
Washington, Londres, Moscou et Tchoung-King pour lancer 
les invitations à la Conférence de San Francisco. Après mûr 
examen, nous avions décliné la proposition que nous faisaient 
les quatre autres « grands » d'être, avec eux, puissance invi- 
tante. Il ne nous convenait pas, en effet, de recommander 
à 51 nations de souscrire à des articles rédigés en dehors de 
nous. 

Pour ma part, c'est avec sympathie, mais non sans cir- 
conspection, que j'envisageais l'organisation naissante. Certes, 
son objet universel était, en soi, fort estimable et conforme 
au génie français. Il pouvait sembler salutaire que les causes 
des conflits menaçants fussent évoquées par l'instance inter- 
nationale et que celle-ci s'employât à rechercher des com- 
promis. De toute manière, il était bon que, par intervalles, 
les États prissent contact en présence des opinions publiques. 
Toutefois, à la différence de ce que Roosevelt pensait, de ce 
que Churchill laissait supposer, de ce que Staline faisait 
semblant de croire, je ne m'exagérais pas la valeur des 
« Nations Unies ». 

Les membres en seraient des États, c'est-à-dire ce qu'il y 
a au monde de moins impartial et de plus intéressé. Leur 
réunion pourrait, assurément, formuler des motions poli- 
tiques, mais non pas rendre des arrêts de justice. Pourtant, 
il fallait prévoir qu'elle se prétendrait qualifiée pour ceci 
comme pour cela. D'autre part, ses délibérations, plus ou 
moins tumultueuses, se déroulant en la présence d'innom- 
brables rédacteurs, émetteurs et projecteurs, risquaient fort 
de contrarier les négociations proprement diplomatiques qui 
sont, dans presque tous les cas, les seules fécondes en raison 
de leur caractère de précision et de discrétion. Enfin, on 
devait présumer que beaucoup de petits pays seraient auto- 
matiquement défavorables aux grandes puissances, dont la 
présence et les territoires s'étendaient au loin dans le monde, 
touchaient à des frontières multiples et inspiraient à beau- 
coup de l'envie ou de l'inquiétude. L'Amérique et la Russie 
avaient, sans doute, assez de forces pour qu'on dût les mé- 
nager. L'Angleterre, relativement intacte, gardait des moyens 
de manœuvre. Mais la France, que la guerre laissait terri- 
blement ébranlée et qu'allaient assaillir en Afrique et en 



DISCORDANCES 201 

Asie toutes sortes de revendications, quelle audience trou- 
verait-elle à l'occasion de ses difficultés? 

C'est pourquoi, je donnai à notre délégation l'instruction 
de ne pas se répandre en redondantes déclarations, comme 
l'avaient fait, jadis, à Genève, beaucoup de nos représentants, 
mais d'observer, au contraire, une attitude réservée. Elle le 
fit et s'en trouva bien, sous la direction successive de Georges 
Bidault, qui prenait part pour la première fois à un concile 
international, et du président Paui-Boncour, dont la pratique 
des débats de la Société des Nations avait fait un maître en 
la matière. La prudence montrée par la représentation fran- 
çaise ne l'empêcha pas de prendre place, tout naturellement, 
dans l'aréopage des cinq « grands » qui mena l'affaire de 
bout en bout. Elle obtint, à San Francisco, ce à quoi nous 
tenions le plus. C'est ainsi que, malgré certaines hostilités, 
le français fut reconnu comme l'une des trois langues offi- 
cielles des Nations Unies. D'autre part, en dehors du droit 
de veto appartenant à la France comme aux autres grandes 
puissances, le projet primitif de la Charte était amendé de 
manière à faire de 1' « assemblée générale » le contrepoids du 
« conseil de sécurité » et, en même temps, à freiner les im- 
pulsions de l'assemblée, en exigeant, pour ses motions, la 
majorité des deux tiers. Il était spécifié, en outre, que l'exa- 
men des litiges par l'Organisation ne suspendrait aucune- 
ment la mise en œuvre des traités d'alliance. Enfin, le sys- 
tème des « trusteeships », sous lequel on apercevait des 
intentions malveillantes à l'égard de l'Union Française, 
comporterait d'étroites limitations. 

Les Nations Unies étaient nées. Mais leur session, consacrée 
à leur constitution, n'avait pas eu à s'occuper des problèmes 
posés par la fin du conflit. Américains et Britanniques cou- 
raient sans nous à Potsdam, afin d'y rencontrer les Russes 
et de fixer avec eux ce que l'on ferait en pratique. La 
réunion s'ouvrit le 17 juillet. Dans l'esprit de Truman et de 
Churchill, il s'agissait de mettre au point, d'accord avec 
Staline, ce qu'on avait projeté à Téhéran, puis décidé à 
Yalta, au sujet de l'Allemagne, de la Pologne, de l'Europe 
centrale, des Balkans ; les Anglo-Saxons espérant qu'ils 
pourraient revenir, dans l'application, sur ce qu'ils avaient 
concédé dans le principe. Les « Trois » s'entendraient éga- 
lement sur les conditions dans lesquelles la Russie soviétique 
prendrait part, in extremis, à la guerre contre le Japon. 

Que nos alliés d'hier se réunissent encore en notre absence. 



202 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

— d'ailleurs pour la dernière fois, — le procédé ne pouvait 
que nous causer un renouveau d'irritation. Mais, au fond, 
nous jugions préférable de n'être pas introduits dans des dis- 
cussions qui ne pouvaient, désormais, être que superféta- 
toires. 

Car les faits étaient accomplis. L'énorme morceau d'Eu- 
rope que les accords de Yalta abandonnaient par avance 
aux Soviets se trouvait maintenant dans leurs mains. Même, 
les armées américaines, ayant dans les derniers jours du 
combat dépassé la limite prévue en Allemagne, s'étaient 
ensuite repliées de 150 kilomètres. Les Russes seuls occu- 
paient la Prusse et la Saxe. Ils avaient, sans plus attendre, 
annexé la partie du territoire polonais située à l'Est de la 
« ligne Gurzon », transféré les habitants sur l'Oder et sur la 
Neisse occidentale et chassé vers l'Ouest les populations 
allemandes de Silésie, de Posnanie et de Poméranie. Ainsi 
était, bel et bien, tranchée par eux la question des frontières. 
D'autre part, à Varsovie, Budapest, Sofia, Belgrade, Tirana, 
les gouvernants qu'ils avaient investis étaient à leur dis- 
crétion et presque tous de leur obédience. Aussi la soviéti- 
sation s'y développait-elle rapidement. Mais ce n'était là 
que la suite fatale de ce dont on avait convenu à la confé- 
rence de Crimée. Les regrets qu'en éprouvaient maintenant 
Britanniques et Américains étaient tout à fait superflus. 

Quant à l'intervention soviétique sur le théâtre du Paci- 
fique, à quoi pourrait-elle servir? Les bombes atomiques 
étaient prêtes. En arrivant à Potsdam, Truman et Churchill 
apprenaient la réussite des expériences du Nevada. D'un 
jour à l'autre, le Japon allait donc subir les effroyables ex- 
plosions et, par conséquent, se rendre. L'engagement que 
prendraient les Russes d'entrer, à présent, dans la guerre 
n'entraînerait aucune conséquence au point de vue de l'issue 
militaire. Mais la contrepartie serait le droit reconnu au 
Kremlin de se mêler, à titre de vainqueur, aux affaires d'Ex- 
trême-Orient. Pour l'Asie, comme pour l'Europe, tout per- 
mettait donc de prévoir que Potsdam ne réaliserait d'entente 
durable sur aucun point et préparerait, au contraire, des 
frictions indéfinies entre Soviets et Anglo-Saxons. 

Cette perspective devait me convaincre qu'il valait mieux 
n'avoir pas fait le voyage. J'avais, certes, pu regretter de ne 
pas m'être trouvé présent à Téhéran. J'y aurais, en effet, 
défendu, quand il en était temps, l'équilibre du vieux con- 
tinent. Plus tard, je m'étais irrité de n'avoir pu prendre part 



DISCORDANCES 203 

à Yalta, parce qu'il restait, alors, quelques chances d'em- 
pêcher que le rideau de fer vînt à couper l'Europe en deux. 
Maintenant, tout était consommé. Qu'aurais- je été faire à 
Potsdam? 

A peine paru le communiqué publié par la Conférence, 
nous sûmes qu'elle se terminait par une sorte de débandade. 
En dépit des trésors de conciliation prodigués par M. Truman 
et des protestations véhémentes de M. Churchill, le géné- 
ralissime Staline n'était entré dans aucun accommodement. 
En Pologne notamment, l'entrée de MM. Mikolajczyk, Grab- 
ski, Witos et Stanczyk dans l'exécutif formé sur la base du 
Comité de Lublin avait pu amener Washington et Londres 
et nous obliger nous-mêmes à reconnaître le gouvernement 
dirigé par MM. Bierut et Osuska-Morawski, mais on s'était 
bientôt aperçu que le caractère totalitaire du pouvoir à 
Varsovie n'en était pas atténué. En ce qui concernait l'Asie, 
Staline, moyennant sa promesse de déclencher la guerre au 
Japon, obtenait que fussent attribués à la Russie l'archipel 
des Kouriles et la moitié de Sakhaline, que la Corée fut 
livrée aux Soviets au nord du 38 e parallèle et qu'on arrachât 
à Chiang-Kaï-Shek la Mongolie extérieure. Celle-ci deviendrait 
une « république populaire. » Il est vrai que, pour ce prix-là, 
le généralissime donnait l'assurance qu'il n'interviendrait pas 
dans les affaires intérieures de la Chine. Mais il n'en four- 
nirait pas moins aux communistes de Mao-Tsé-Tung le sou- 
tien et l'armement qui devaient, avant peu, leur permettre 
de l'emporter. Au total, bien loin de consacrer la coopéra- 
tion mondiale de l'Amérique et de la Russie, à quoi Roosevelt 
avait sacrifié l'équilibre de l'Europe, la conférence de Pots- 
dam aiguisait leur opposition. 

M. Churchill était parti avant la fin, écarté du pouvoir 
par les électeurs anglais. Au lendemain de la reddition du 
Reich, l'union nationale, qui durait depuis six ans, s'était 
rompue en Grande-Bretagne. Des élections avaient eu lieu 
et voici que, le 25 juillet, le dépouillement des suffrages as- 
surait aux travaillistes la majorité aux Communes. Le Pre- 
mier Ministre, chef du parti conservateur, devait donc se retirer. 

Pour les esprits portés aux illusions du sentiment, cette 
disgrâce, infligée soudain par la nation britannique au grand 
homme qui l'avait glorieusement menée jusqu'au salut et à 
la victoire, pouvait paraître surprenante. Il n'y avait là, 
cependant, rien qui ne fût conforme à l'ordre des choses 
humaines. Car, dès lors que la guerre cessait, l'opinion et la 



204 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SÀLUT 

politique dépouillaient la psychologie de l'union, de l'élan, 
du sacrifice, pour écouter les intérêts, les préjugés, les anta- 
gonismes. Winston Churchill y perdait, non certes son auréole 
ni sa popularité, mais bien l'adhésion générale qu'il avait 
obtenue comme guide et comme symbole de la patrie en 
danger. Sa nature, identifiée à une magnifique entreprise, sa 
figure, burinée par les feux et les froids des grands événements, 
devenaient inadéquates au temps de la médiocrité. 

Ce départ facilitait, à certains égards, les affaires fran- 
çaises; à d'autres, non. En tout cas, j'y assistai avec mélan- 
colie. Il est vrai qu'au sein de l'alliance Churchill ne me 
ménageait pas. En dernier lieu, au sujet du Levant, son com- 
portement avait même été celui d'un adversaire. En somme, 
il m'avait soutenu aussi longtemps qu'il me prenait pour le 
chef d'une fraction française qui lui était favorable et dont il 
pourrait se servir. D'ailleurs, ce grand politique ne laissait pas 
d'être convaincu que la France restait nécessaire et 
cet exceptionnel artiste était certainement sensible au 
caractère de ma dramatique entreprise. Mais, quand il 
avait vu en moi la France comme un État ambitieux qui 
paraissait vouloir recouvrer sa puissance en Europe et au 
delà des mers, Churchill avait, naturellement, senti passer 
dans son âme quelque souille de l'âme de Pitt. Malgré tout, 
ceci demeurait, d'essentiel et d'ineffaçable, que, sans lui, ma 
tentative eût été vaine dès le départ et qu'en me prêtant 
alors une main forte et Fecourable il avait, au premier chef, 
aidé la chance de la France. 

L'ayant beaucoup pratiqué, je Pavais fort admiré, mais 
aussi souvent envié. Car, si sa tâche était gigantesque, du 
moins se trouvait-il, lui, investi par les instances régulières 
de l'État, revêtu de toute la puissance et pourvu de tous les 
leviers de l'autorité légale, mis à la tête d'un peuple una- 
nime, d'un territoire intact, d'un vaste Empire, d'armées 
redoutables. Mais moi, dans le même temps, condamné que 
j'étais par des pouvoirs apparemment officiels, réduit à 
utiliser quelques débris de forces et quelques bribes de fierté 
nationale, j'avais dû répondre, seul, du sort d'un pays livré à 
l'ennemi et déchiré jusqu'aux entrailles. Cependant, si dif- 
férentes que fussent les conditions dans lesquelles Churchill 
et de Gaulle avaient eu à accomplir leur œuvre, si vives 
qu'aient été leurs querelles, ils n'en avaient pas moins, pen- 
dant plus de cinq années, navigué côte à côte, en se guidant 
d'après les mêmes étoiles, sur la mer démontée de l'Histoire. 



DISCORDANCES 205 

La nef que conduisait Churchill était maintenant amarrée. 
Celle dont je tenais la barre arrivait en vue du port. Appre- 
nant que l'Angleterre invitait à quitter son bord le capitaine 
qu'elle avait appelé quand se déchaînait la tempête, je pré- 
voyais le moment où je quitterais le gouvernail de la France, 
mais de moi-même, comme je l'avais pris. 

Au cours des ultimes séances de la conférence de Potsdam, 
le remplacement de M. Churchill par M. Attlee, devenu Pre- 
mier Ministre, n'avait rien changé au désaccord profond des 
« Trois ». Les règlements européens et, avant tout, celui qui 
eût visé le Reich, ne pouvaient donc être conclus. J'étais, 
pour ma part, convaincu qu'il en serait ainsi longtemps. Car 
l'Allemagne était désormais l'objet de la rivalité de la Russie 
et de l'Amérique, en attendant de devenir peut-être l'enjeu 
de leur futur conflit. Pour le moment, aucun arrangement ne 
paraissait praticable, sauf quelque modus vivcndi relatif à 
l'occupation, à l'administration des zones, au ravitaille- 
ment des habitants, au jugement des criminels de guerre. 
Il est vrai, qu'avant de se séparer, Truman, Staline et Attlee, 
constatant leur impuissance, avaient décidé que leurs mi- 
nistres des Affaires étrangères se réuniraient à Londres, plus 
à loisir, pour essayer de déterminer les bases des traités de 
paix. Cette fois, la France était invitée. Nous avions accepté, 
par principe, mais sans illusions. 

Il faut dire que, pour l'immédiat, un point venait d'être 
réglé d'une manière qui nous donnait une relative satisfac- 
tion. En juillet, la « Commission européenne » de Londres, où 
la France était représentée avec la Grande-Bretagne, les 
États-Unis et la Russie, avait fixé les limites des zones 
françaises d'occupation. J'avais moi-même déterminé les ter- 
ritoires que nous prenions en charge. En Autriche, où com- 
mandait Béthouart, c'était le Tyrol qui nous incombait, avec, 
un mois sur quatre, la responsabilité de Vienne. En Alle- 
magne, c'était la rive gauche du Rhin depuis Cologne jusqu'à 
la frontière suisse et, sur la rive droite, le pays de Bade et 
une partie du Wurtemberg. L'occupation de Berlin devait 
être assurée par nous au même titre que par les autres. Aux 
conditions ainsi formulées les alliés avaient souscrit, sauf 
pour Cologne que les Anglais tenaient et qu'ils exigeaient de 
garder. Une tâche, essentielle au point de vue de notre rang, de 
l'avenir de l'Europe, des relations humaines entre Français 
et Germaniques, mais très délicate par le fait des réactions 
que les cruautés commises par les Allemands risquaient d'en- 



206 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

traîner chez les nôtres, incombait à l'armée française. Elle 
allait s'en acquitter avec une dignité, une modération, une 
discipline, qui feraient honneur à la France. 

Aussitôt après la reddition du Reich, j'avais été saluer 
cette armée sur le terrain de sa victoire, décorer le général 
de Lattre et plusieurs de ses lieutenants et leur donner des 
instructions. Les 19 et 20 mai, dans Stuttgart ruiné de fond 
en comble mais peuplé autant que jamais, ensuite au pied 
de l'Arlberg, enfin sous les murs de Constance, le chef de 
« Rhin et Danube » me présenta de splendides parades. 
Parmi les Français vainqueurs défilant devant de Gaulle, 
il subsistait, à coup sûr, des différences d'état d'esprit. Mais 
l'unité était faite sur le sujet qui, naguère, provoquait tant 
de divisions. Tous ces soldats étaient aujourd'hui certains 
que le devoir avait consisté à lutter contre l'envahisseur et 
que, si l'avenir s'ouvrait devant la France, c'est parce qu'eux- 
mêmes avaient combattu. 

Au cours de mon inspection, j'allai voir, en particulier, 
la 2 e Division blindée. Dans la plaine d'Augsbourg, cette 
grande unité passa devant moi tout entière, en bataille, à 
vive allure. A ce spectacle, j'étais fier de penser que, grâce 
à de tels éléments, cette guerre et ma querelle se terminaient 
dans l'honneur. Mais, en même temps, je songeais, — in- 
fandum dolorem! — qu'il n'eût tenu qu'à nous-mêmes de 
disposer, six ans plus tôt, de 7 divisions semblables et d'un 
commandement capable de s'en servir. Alors, les armes de 
la France auraient changé la face du monde. 

Celle que présentait l'Allemagne était lamentable, en tout 
cas. Considérant les monceaux de décombres à quoi les villes 
étaient réduites, traversant les villages atterrés, recueillant les 
suppliques des bourgmestres au désespoir, voyant les popu- 
lations d'où les adultes masculins avaient presque tous dis- 
paru, je sentais se serrer mon cœur d'Européen. Mais, aussi, 
je discernais que le cataclysme, ayant atteint un tel degré, 
modifierait profondément la psychologie des Allemands. 

C'en était fini pour longtemps de ce Reich conquérant, 
qui, trois fois en l'espace d'une vie d'homme, s'était rué à la 
domination. Niveau de vie et reconstruction, voilà quelles 
seraient forcément, pendant de nombreuses années, les am- 
bitions de la nation allemande et les visées de sa politique. 
D'ailleurs, je ne doutais guère qu'elle dût rester coupée en 
deux et que la Russie soviétique voulût garder à sa discré- 
tion le morceau des terres germaniques d'où justement étaient 



DISCORDANCES 207 

parties les impulsions vers « l'espace vital ». Ainsi, au milieu 
des ruines, des deuils, des humiliations, qui submergeaient 
l'Allemagne à son tour, je sentais s'atténuer dans mon esprit 
la méfiance et la rigueur. Même, je croyais apercevoir des 
possibilités d'entente que le passé n'avait jamais offertes. Au 
demeurant, il me semblait que le même sentiment se faisait 
jour chez nos soldats. Le souffle de la vengeance, qui les 
avait d'abord traversés, était tombé à mesure qu'ils pro- 
gressaient sur ce sol ravagé. Aujourd'hui, je les voyais misé- 
ricordieux devant le malheur des vaincus. 

Cependant, le Reich étant anéanti et, d'autre part, les 
alliés ne s'accordant pas au sujet de son destin, force était à 
chacun d'entre eux d'assumer l'administration de sa zone. 
C'est ce dont avaient convenu, sur instructions des gouver- 
nements, Eisenhower, Joukov, Montgomery, de Lattre, 
réunis à Berlin pour parer au plus pressé. En outre, il était 
entendu que les quatre Commandants en chef constituaient 
une « Commission alliée de contrôle » pour l'ensemble du ter- 
ritoire allemand. A la fin de juillet, nos troupes avaient occupé 
Sarrebruck, Trêves, Coblence, Mayence, Neustadt et leurs envi- 
rons, où les Américains leur laissaient la place et, en échange, 
évacué Stuttgart. Sur la rive droite, nous demeurions dans 
les régions de Fribourg, de Constance et de Tubingen. 

Le général de Lattre, quelque peine qu'il en éprouvât, 
quittait alors son commandement, appelé qu'il était au poste 
le plus élevé de l'armée, celui de chef d'état-major général. 
Le général Kœnig prenait la charge de Commandant en chef 
en Allemagne. Un organisme destiné à l'administration et 
au contrôle se constituait sous ses ordres ; Emile Laffon de- 
venait, à ce titre, l'adjoint du Commandant en chef et des 
délégués français prenant en compte les divers territoires : 
Grandval en Sarre, Boislambert dans l'ensemble de la rive 
gauche du Rhin, Billotte dans la province rhénane et la 
Hesse-Nassau, Boulay au Palatinat, Widmer en Wurtemberg, 
Schwartz dans le pays de Bade. C'est eux qui auraient à 
choisir les gouvernants et les fonctionnai?es parmi les ci- 
toyens allemands qui paraîtraient qualifiés. 

Avant l'ouverture de la conférence de Londres, où les 
ministres des Affaires étrangères devaient chercher une base 
d'accord, je m'étais rendu à Washington. Depuis trois mois, 
Harry Truman demandait à me rencontrer. Probablement le 
nouveau président désirait-il effacer l'effet produit, au len- 
demain de Yalta, par la convocation que Roosevelt m'avait 



208 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

adressée et par mon refus de m'y rendre. Mais Truman 
souhaitait surtout être mis directement au fait de3 intentions 
de la France en ce début d'une paix difficile. 

L'effondrement de l'Allemagne, qu'allait suivre celui du 
Japon, plaçait les États-Unis devant une sorte de vide poli- 
tique. Jusqu'alors, la guerre leur avait dicté leurs plans, leurs 
efforts, leurs alliances. Tout cela n'avait plus d'objet. L'uni- 
vers changeait complètement, et à un rythme ultra-rapide. 
Cependant, l'Amérique, la seule intacte des grandes puis- 
sances, restait investie dans la paix de la même responsabilité 
qu'elle avait dû finalement assumer dans le conflit. Or, voici 
que se dressait la concurrence nationale et idéologique d'un 
Etat à sa dimension. Face à l'Union Soviétique, les États- 
Unis se demandaient que faire, à quelles causes extérieures 
s'attacher ou se refuser, quels autres peuples aider ou non? 
Bref, l'isolationnisme leur devenait impossible. Mais, quand 
on est indemne et puissant, on se doit d'accepter les embarras 
d'une grande politique^ 

Il était naturel que le président Truman eût hâte de con- 
sulter la France. Celle-ci, malgré les épreuves qu'elle venait 
de traverser, se trouvait être, sur l'ancien continent, le seul 
pays auquel pût s'accrocher une politique occidentale. Elle 
demeurait, d'autre part, une grande réalité africaine. On ren- 
contrait sa souveraineté jusque sur les terres de l'Amérique et 
de l'Océanie. Elle n'avait pas quitté l'Orient. Rien ne pou- 
vait l'empêcher de retourner en Extrême-Asie. Son prestige 
et son influence refleurissaient par toute la terre. Que l'Amé- 
rique essayât d'organiser la paix par la collaboration des 
peuples, qu'elle s'en tînt au système de l'équilibre des forces, 
ou qu'elle fût simplement contrainte de préparer sa propre 
défense, comment se passer de la France? 

C'est pourquoi, dès la fin de mai, recevant Georges Bidault 
que la conférence de San Francisco amenait aux États- 
Unis, le Président l'avait prié de me dire qu'il souhaitait 
s'entretenir avec moi. Ma réponse fut favorable. J'invitai 
Truman à venir en France si cela pouvait lui convenir. 
Sinon, j'irais volontiers lui faire visite aux États-Unis. Mais, 
comme déjà il était question de la conférence de Potsdom, 
j'indiquais au Président, a qu'en raison des réactions de 
l'opinion française, sa venue à Paris, ou bien la mienne à 
Washington, ne devrait pas avoir lieu immédiatement avant, 
ni immédiatement après, la réunion que les « Trois » allaient 
tenir en mon absence. » Truman comprit qu'il valait mieux 



DISCORDANCES 209 

ne pas atterrir en France quand il irait à Berlin ou quand il 
en reviendrait. Le 3 juillet, il me télégraphia « qu'il proposait 
que notre rencontre ait lieu à Washington à la fin d'août. » 
Je répondis : « J'accepte avec plaisir votre aimable invi- 
tation... » 

Je m'envolai le 21 août, en compagnie de Bidault, de Juin, 
de Palewski et de plusieurs diplomates. Par les Açores et les 
Bermudes, nous arrivâmes à Washington dans l'après-midi 
du 22. M. Byrnes, secrétaire d'État, le général Marshall, 
M. Caffery, nous accueillirent à l'aérodrome au milieu d'un 
nombreux concours d'officiels, de curieux, de journalistes. 
Le long du parcours qui menait à la Maison-Blanche, la 
capitale fédérale ne ménagea pas ses vivats. Nous fûmes 
aussitôt engagés dans la série des entretiens et saisis par 
l'engrenage des réceptions et des cérémonies, celle, notam- 
ment, au cours de laquelle je fis dignitaires de la Légion 
d'honneur les généraux Marshall, Arnold, Somerwell, les ami- 
raux King et Leahy, ce dernier quelque peu contrit d'être 
décoré par de Gaulle. En accomplissant les mêmes rites où 
j'avais figuré une année auparavant, en entendant les propos 
des mêmes ministres, grands chefs, fonctionnaires, en écou- 
tant les questions des mêmes représentants de la presse, je 
constatai combien, aux yeux du monde, la France s'était 
redressée. Lors de mon précédent voyage, on la regardait 
encore comme une captive énigmatique. On la tenait, à 
présent, pour une grande alliée blessée, mais victorieuse, et 
dont on avait besoin. 

C'était là, sans doute, l'idée du Président. Pendant sept 
heures, les 22, 23, 25 août, j'eus avec lui des entretiens aux- 
quels assistèrent les deux ministres, James Byrnes et Georges 
Bidault, et les deux ambassadeurs, Jefferson Caffery et Henri 
Bonnet. M. Truman, sous des manières simples, se montrait 
très positif. A l'entendre, on se sentait loin des vues d'un 
vaste idéalisme que déroulait dans ce même bureau son 
illustre prédécesseur. Le nouveau Président avait renoncé 
au plan d'une harmonie mondiale et admis que la rivalité 
du monde libre et du monde soviétique dominait tout, dé- 
sormais. L'essentiel consistait donc à éviter les querelles 
entre États et les secousses révolutionnaires, afin que tout 
ce qui n'était pas communiste ne fût pas conduit à le devenir. 

Quant aux problèmes compliqués de notre antique univers, 
ils n'intimidaient point Truman qui les considérait sous 
l'angle d'une optique simplifiée. Pour qu'un peuple fût sa- 
t. m. i£ 



210 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

tisfait, il suffisait qu'il pratiquât la démocratie à la manière 
du Nouveau Monde. Pour mettre fin aux antagonismes qui 
opposaient des nations voisines, par exemple Français et 
Allemands, il n'était que d'instituer une fédération des ri- 
vaux, comme avaient su le faire entre eux les États d'Améri- 
que du Nord. Pour que les pays sous-développés penchent 
vers l'Occident, il existait une recette infaillible : l'indépen- 
dance ; à preuve l'Amérique elle-même qui, une fois affranchie 
de ses anciens possesseurs, était devenue un pilier de la civi- 
lisation. Enfin, devant la menace, le monde libre n'avait 
rien de mieux à faire, ni rien d'autre, que d'adopter le « lea- 
dership » de Washington. 

Le président Truman était, en effet, convaincu que la 
mission de servir de guide revenait au peuple américain, 
exempt des entraves extérieures et des contradictions in- 
ternes dont étaient encombrés les autres. D'ailleurs, à quelle 
puissance, à quelle richesse, pouvaient se comparer les siennes? 
Je dois dire qu'en cette fin de l'été 1945 on était, dès le premier 
contact avec les États-Unis, saisi par l'impression qu'une 
activité dévorante et un intense optimisme emportaient toutes 
les catégories. Parmi les belligérants, ce pays était le seul 
intact. Son économie, bâtie sur des ressources en apparence 
illimitées, se hâtait de sortir du régime du temps de guerre 
pour produire des quantités énormes de biens de consom- 
mation. L'avidité de la clientèle et, au dehors, les besoins de 
l'univers ravagé garantissaient aux entreprises les plus vastes 
débouchés, aux travailleurs le plein emploi. Ainsi, les États- 
Unis se sentaient assurés d'être longtemps les plus prospères. 
Et puis, ils étaient les plus forts ! Quelques jours avant ma 
visite à Washington, les bombes atomiques avaient réduit 
le Japon à la capitulation. 

Le Président n'envisageait donc pas que la Russie pût, 
de sitôt, risquer directement une guerre. C'est pourquoi, 
m'expliquait-il, les forces américaines achevaient de quitter 
l'Europe, à l'exception d'un corps d'occupation en Allemagne 
et en Autriche. Mais il pensait qu'en maints endroits la ruine, 
la misère, le désordre, pouvaient avoir pour conséquence 
l'avènement du communisme et procurer aux Soviets autant 
de victoires sans batailles. Au total, le problème de la paix 
n'était donc, suivant lui, que d'ordre économique. Les nations 
d'Europe occidentale, qu'elles aient gagné ou perdu la guerre, 
avaient à reprendre au plus tôt le cours normal de leur exis- 
tence. En Asie et en Afrique, les peuples sou3-développés 



DISCORDANCES 211 

devaient recevoir les moyens d'élever leur niveau de vie. 
Voilà de quoi il s'agissait, et non point de frontières, de 
griefs, de garanties ! 

C'est dans cet état d'esprit que le président Truman exa- 
mina avec moi les questions posées par la victoire. Il m'en- 
tendit lui exposer comment nous, Français, envisagions le 
sort des pays allemands et ne fit d'objection directe à aucune 
de nos propositions : fin du Reich centralisé, autonomie de la 
rive gauche du Rhin, régime international de la Ruhr. Mais, 
sur ces points, il resta réservé. Par contre, il fut catégorique 
quant à la nécessité de ménager matériellement l'Allemagne. 
Tout en voulant, — comme moi-même, — qu'on aidât le 
bassin westphalien à reprendre en grand et rapidement l'ex- 
traction du charbon, il n'était guère favorable à l'idée d'en 
remettre certaines quantités à la France, à la Belgique, à la 
Hollande, en raison des destructions dont elles avaient été 
victimes. Tout au plus suggérait-il que ces pays achetassent 
— en dollars — une part des combustibles. De même, le 
Président se montrait opposé aux prélèvements de matières 
premières, de machines, d'objets fabriqués, à opérer par les 
vainqueurs. Même la récupération des outillages que les 
Allemands avaient pris chez nous inquiétait Harry Truman. 
En revanche, il accueillait fort bien la perspective du ratta- 
chement économique de la Sarre à la France, parce que la 
production du charbon et de l'acier en serait certainement 
accrue. 

J'expliquai au Président pourquoi la France concevait le 
monde d'une manière moins simplifiée que le faisaient les 
États-Unis. « Vous autres, Américains, lui dis-je, avez pris 
part aux deux guerres mondiales avec une efficacité et un 
courage devant lesquels on doit s'incliner. Cependant, les 
invasions, les dévastations, les révolutions, sont pour vous 
des épreuves inconnues. Mais, en France, les vieillards d'au- 
jourd'hui ont vu, au cours de leur vie, notre pays envahi 
trois fois, en dernier lieu d'une manière totale. La somme 
des pertes humaines, des destructions, des dépenses, qui en 
sont résultées pour nous, est proprement incalculable. Cha- 
cune de ces crises, notamment la plus récente, a suscité dans 
notre peuple des divisions d'une profondeur qui ne peut être 
mesurée. Notre unité intérieure et notre rang international 
en sont compromis pour longtemps. Moi-même et mon gou- 
vernement avons donc, vis-à-vis de la France, le devoir de 
prendre les mesures voulues pour que la menace germanique 



212 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

ne reparaisse jamais. Notre intention n'est certes pas de 
pousser le peuple allemand au désespoir. Au contraire, nous 
entendons qu'il vive, qu'il prospère et, même, qu'il se rap- 
proche de nous. Mais il nous faut des garanties. Je vous ai 
précisé lesquelles. Si, plus tard, il se révèle que nos voisins 
ont changé de penchants, on pourra revenir sur les précau- 
tions initiales. Mais, à présent, l'armature à donner à l'Alle- 
magne doit être obligatoirement pacifique et il s'agit de la 
forger pendant que le feu du ciel a rendu le fer malléable. » 

Je fis observer à M. Truman qu'il y avait là l'espoir de 
rétablir un jour l'équilibre européen. « Cet équilibre est rompu, 
dis-je, parce qu'avec te consentement de l'Amérique et de la 
Grande-Bretagne les États de l'Europe centrale et balka- 
nique sont contraints de servir de satellites à l'Union Sovié- 
tique. Si ces États ont en commun avec leur « protecteur » 
une même crainte nationale de voir renaître l'ambitieuse 
Allemagne, les liens qui les attachent par force à la politique 
moscovite en seront d'autant plus dangereux. S'ils cons- 
tatent, au contraire, qu'il n'existe plus de menace germa- 
nique, leurs intérêts nationaux ne manqueront pas de se 
dresser au dedans du camp soviétique. D'où, entre eux et 
leur suzerain, d'inévitables discordes qui détourneront le 
Kremlin des entreprises belliqueuses, d'autant plus que la 
Russie elle-même sera, dans ses profondeurs, moins portée 
aux aventures. Il n'est pas jusqu'à l'Allemagne qui ne puisse 
tirer parti de la structure rassurante qui doit lui être fixée. 
Car un régime réellement fédéral serait son unique chance de 
voir les Soviets permettre aux territoires prussiens et saxons 
de se lier au tronc commun. La voie où la France propose 
que nous engagions l'ancien Reich, c'est la seule qui puisse 
conduire au regroupement européen. » 

A l'issue de ces échanges de vues entre Truman et moi sur 
le sujet germanique et des entretiens complémentaires de 
Byrnes avec Bidault, il fut admis, qu'à la conférence de 
Londres, la délégation américaine recommanderait que nos 
propositions soient prises en considération. Sans préjuger de 
la décision relative au statut de la Ruhr, on convint qu'une 
commission franco-anglo-américaine serait immédiatement 
installée dans le bassin. Cet organisme aurait à faire en sorte 
que l'extraction reprenne rapidement et que la France re- 
çoive une part importante du charbon ; le mode de paiement 
devant être réglé en même temps que le serait celui des répa- 
rations. Les Américains firent connaître qu'ils ne s'oppo&e- 






DISCORDANCES 213 

raient pas aux mesures que nous voulions prendre relative- 
ment à la Sarre. Enfin, on prit occasion de mon voyage à 
Washington pour conclure la négociation menée par Jean 
Monnet, depuis plusieurs mois, au sujet d'un prêt à long 
terme de 650 millions de dollars que l'Amérique nous faisait 
au moment où elle mettait un terme au « lease-lend ». 

Quant aux pays d'Asie et d'Afrique plus ou moins « colo- 
nisés », je déclarai, qu'à mon avis, l'époque nouvelle marque- 
rait leur accession à l'indépendance, réserve faite des mo- 
dalités qui seraient forcément variables et progressives. 
L'Occident devait le comprendre et, même, le vouloir. Mais il 
fallait que les choses se fassent avec lui, non pas contre lui. 
Autrement, la transformation de peuples encore frustes et 
d'États mai assurés déchaînerait la xénophobie, la misère et 
l'anarchie. Il était facile de prévoir qui, dans le monde, en 
tirerait avantage. 

« Nous sommes décidés, dis- je au Président, à acheminer 
vers la libre disposition d'eux-mêmes les pays qui dépendent 
du nôtre. Pour certains, on peut aller vite ; pour d'autres, 
non ; en juger, c'est l'affaire de la France. Mais, dans ce 
domaine, rien ne serait déplorable autant que les rivalités 
des puissances occidentales. Par malheur, c'est ce qui se 
passe au sujet du Levant. » Et d'exhaler mon irritation quant 
au soutien que l'Amérique venait d'apporter au chantage des 
Britanniques. « En définitive, déclarai-je, je prédis que c'est 
l'Occident qui fera les frais de cette erreur et de cette in- 
justice. » 

M. Truman convint que Washington avait fait à la thèse 
britannique un crédit exagéré. « En tout cas, dit-il, pour ce 
qui est de l'Indochine, mon gouvernement ne fait pas oppo- 
sition au retour de l'autorité et de l'armée françaises dans 
ce pays. » Je répondis : « Bien que la France n'ait rien à de- 
mander en une affaire qui est la sienne, je note avec satis- 
faction les intentions que vous m'exprimez. L'ennemi s'est, 
naguère, emparé de l'Indochine. Grâce à la victoire, à laquelle 
l'Amérique a pris une part incomparable, la France va y 
retourner. C'est avec la volonté que s'y établisse un régime 
conforme au vœu des populations. Cependant, nous nous 
trouvons, là aussi, contrariés par des dispositions que nos 
alliés sont en train de prendre sans nous avoir même con- 
sultés. » 

Je marquai à M. Truman que nous n'acceptions nullement 
de voir les troupes anglaises prendre la place des Japonais 



214 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

dans le sud de l'Indochine ; les troupes chinoises, dans le 
nord. Or, c'est ce qui allait se passer, conformément à un 
accord conclu au Caire, en 1943, entre Roosevelt, Churchill 
et Chiang-Kaï-Shek et que la conférence de Potsdam venait 
d'entériner. Nous n'ignorions pas, d'autre part, que des 
chargés de mission américains, rassemblés par les soins du 
général Wedemeyer, délégué des États-Unis auprès du com- 
mandement chinois, se disposaient à passer au Tonkin pour 
y prendre contact avec le pouvoir révolutionnaire. Tout cela 
n'était pas de nature à nous faciliter les choses. Sur quoi, le 
Président crut devoir me répéter que, du côté de Washington, 
on s'abstiendrait décidément de faire obstacle à notre entre- 
prise. 

Nous nous séparâmes en bons termes. Sans doute ne pou- 
vait-il y avoir entre nos deux États de compréhension ni de 
confiance sans réserves. Les entretiens de Washington avaient 
montré, s'il en était besoin, que l'Amérique suivait une route 
qui n'était pas identique à la nôtre. Du moins, Harry Truman 
et moi nous étions-nous franchement expliqués. J'emportais 
du président Truman l'impression d'un chef d'État bien à sa 
place, d'un caractère ferme, d'un esprit tourné vers le côté 
pratique des affaires, bref de quelqu'un qui, sans doute, 
n'annonçait pas de miracles, mais sur qui, dans les cas graves, 
on pourrait certainement compter. Lui-même se montra plein 
de prévenances à mon égard. Les déclarations qu'il fit au 
lendemain de ma visite passèrent de loin l'éloge banal. Lors 
de notre dernière entrevue, il fit ouvrir tout à coup les portes de 
son bureau, derrière lesquelles vingt photographes se tenaient 
prêts à agir, et me passa par surprise autour du cou le collier 
du « Mérite », se doutant bien que, prévenu, j'eusse décliné 
toute distinction. Puis, il décora Bidault. A mon départ, il 
me fit don, au nom des États-Unis, d'un magnifique DC 4. 
Par la suite, il n'y eut jamais entre nous aucun mot qui fût 
acide. 

Pour recevoir de Gaulle et les siens, New York déchaîne, 
alors, l'ouragan de son amitié. Nous y arrivons le 26 août, 
par la route, venant de West-Point où j'ai inspecté l'École 
militaire, après m'être, à Hyde-Park, incliné devant la tombe 
de Roosevelt. C'est dimanche et, au surplus, le premier 
jour où la vente de l'essence a été rendue libre. Toutes les 
voitures se trouvent donc dehors. Une file d'autos, rangée 
sur le côté au long de 100 kilomètres, salue notre passage 
par un vacarme incroyable de klaxons. Le maire, Fiorello 






DISCORDANCES 215 

La Guardia, prodige d'entrain et de sympathie, nous accueille 
à l'entrée. Le soir, après diverses cérémonies, il nous mène au 
Central Parle, où Marian Anderson doit chanter la Marseil- 
laise. Là, dans la nuit, vingt bras irrésistibles me poussent sur 
la scène de l'immense amphithéâtre. Les projecteurs s'al- 
lument et j'apparais à la foule entassée sur les gradins. Une 
fois passée la vague des acclamations et quand la voix admi- 
rable de la cantatrice a terminé notre hymne national, je lance, 
de tout cœur, mon salut à la grande cité. 

Le lendemain, a lieu le « défilé triomphal. » Nous traver- 
sons la ville en grand cortège. Le maire est à mes côtés, 
exultant de satisfaction, tandis que retentissent les cris de 
la multitude et que drapeaux et oriflammes s'agitent à tous 
les étages. Le parcours de Broadway se déroule au milieu 
d'un indescriptible déferlement de : « Long live France! » — 
« De Gaulle! Hurrah! » — « Hello, Charlie! » sous les épais 
nuages des morceaux de papier lancés de 100 000 fenêtres. 
Au City-Hall, ont lieu la réception, l'échange des discours, 
le défilé des personnalités. Je décore La Guardia qui, depuis 
juin 1940, s'est montré l'un des plus ardents et efficaces par- 
tisans que la France Combattante ait comptés aux États- 
Unis. Puis, je reçois le diplôme de citoyen d'honneur de New 
York. Au colossal banquet qui suit, le maire déclare dans son 
toast : « En levant mon verre à la gloire du général de Gaulle, 
je voulais le saluer comme le plus jeune des citoyens de New 
York, car il y a tout juste une heure que nous l'avons inscrit 
au registre de l'état civil. Mais, depuis ce moment-là, on a 
déclaré la naissance de 45 autres bébés ! » Le gouverneur de 
l'État, Thomas Dewey, m'affirme : « Si calme que je puisse être, 
j'ai été bouleversé par l'émotion de la cité. » Sans doute ce 
caractère de pittoresque dans le gigantesque est-il habituel 
aux manifestations publiques américaines. Mais l'explosion 
d'enthousiasme qui a marqué celle-là révèle l'extraordinaire 
dilection à l'égard de la France que recèle le fond des âmes. 

Chicago le fait voir aussi. Pourtant, par différence avec 
New York, la ville n'est pas orientée vers l'Europe et sa 
population provient des pays les plus divers du monde. « Ici, 
me dit le maire Edward Kelly, vous serez acclamé en 
74 langues. » De fait, nous rendant, ce soir-là, au dîner de la 
municipalité, traversant, le lendemain, les rues et les bou- 
levards pour visiter les constructions symbolisant le nou- 
veau démarrage, reçus à l'Hôtel de ville, allant prendre part 
au banquet monstre offert par 1' « Association du Commerce » 



216 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

et T « American Légion s, nous sommes entourés d'une fouîe 
où se mêlent toutes les races de la terre mais unanime dans 
ses clameurs. 

Le Canada nous fait, à son tour, un accueil démonstratif. 
Mes hôtes, le comte d'Athlone, gouverneur général, et son 
épouse, la princesse Alice, me déclarent à l'arrivée : a Vous 
avez pu constater, Tannée dernière, à votre passage, quels 
sentiments vous portait l'opinion de ce pays. Mais, depuis, 
la France et vous avez gagné 300 %. » — « Pourquoi ?» — 
« Parce qu'alors vous étiez encore un point d'interrogation. 
Maintenant, vous êtes un point d'exclamation. » A Ottawa, 
les autorités et le peuple nous prodiguent, en effet, tous les 
témoignages imaginables. Le « Premier » Mackenzie King 
qu'assistent le ministre des Affaires étrangères Saint-Laurent 
et l'ambassadeur Vanier, et moi-même qu'accompagnent 
Bidault et notre ambassadeur Jean de Hauteclocque nous 
trouvons d'autant plus à notre aise pour évoquer les grandes 
questions que les intérêts de la France ne heurtent nulle 
part ceux du Canada. 

Mackenzie King veut avoir avec moi une intime conversa- 
tion. Ce vétéran d'une politique résolument canadienne me 
dit : « Je tiens à vous montrer le fond de notre pensée. Le 
Canada est limitrophe des États-Unis sur 5 000 kilomètres, 
— voisinage souvent écrasant — . Il est membre du Common- 
wealth, — ce qui est quelquefois pesant — . Mais il entend agir 
en pleine indépendance. Nous sommes un pays d'une étendue 
illimitée et doté de grandes ressources. Les mettre en valeur, 
voilà notre ambition, tout entière tournée vers le dedans. 
Nous n'avons aucun motif de contrecarrer la France dans 
aucun de ses champs d'action. Bien au contraire, tout nous 
rend désireux de lui prêter nos bons offices dans la mesure 
de nos moyens, chaque fois qu'elle le jugera bon. » — « Quant 
à nous, dis-je à Mackenzie King, les deux guerres nous ont 
montré la valeur de votre alliance. Sans doute aurons-nous, 
dans la paix, à user de votre amitié. Ce que vous venez de 
dire achève de me prouver que la France eut mille fois raison 
de venir ici jadis et d'y semer la civilisation. » 

Nous passons par Terre-Neuve pour rentrer à Paris. Pen- 
dant l'escale à la base américaine de Gander, au milieu 
d'une contrée presque déserte en temps normal, je m'en- 
tends appeler par une foule de bonnes gens rassemblés le long 
des clôtures. Je vais les voir. Ce sont des habitants venus de 
divers points de l'île pour saluer le général de Gaulle. Fidèles 



DISCORDANCES 217 

aux aïeux normands, bretons et picards qui ont peuplé Terre- 
Neuve, tous parlent français. Tous aussi, saisis par une émo- 
tion ancestrale, crient : « Vive la France I » et me tendent les 
mains. 

Presque aussitôt après notre voyage, se réunissait la con- 
férence de Londres, dernière chance d'un accord entre les 
quatre alliés. Du 11 septembre au 3 octobre, Byrnes, Molotov, 
Bevin et Bidault examinèrent ensemble les problèmes euro- 
péens. En fait, les séances des Quatre ne firent qu'aigrir 
l'opposition entre Russes et Anglo-Saxons. C'est à peine si 
l'on put, au sujet de l'Italie, recueillir l'impression qu'une 
entente serait possible quant au sort de PIstrie et de la ville 
de Trieste. Georges Bidault précisa, d'autre part, en quoi 
consistaient les menus changements que nous voulions voir 
apporter au tracé de la frontière des Alpes et obtint, sur ce 
point-là, l'approbation de ses trois collègues. Mais, lorsque 
vint sur le tapis la question des anciennes colonies italiennes, 
que l'Anglais et l'Américain parlèrent d'ériger la Libye en 
un État indépendant, que le Français proposa de placer ce 
territoire sous la coupe des Nations Unies avec l'Italie comme 
« trustée », M. Molotov réclama pour la Russie le mandat 
sur la Tripolitaine. Du coup, MM. Bevin et Byrnes, suf- 
foqués, suspendirent la conversation et la question italienne 
s'enfonça dans une impasse. 

Il en fut de même des projets de traités relatifs à la Hongrie, 
à la Roumanie et à la Bulgarie ; les Soviétiques donnant à 
comprendre qu'il leur appartenait, à eux, d'en fixer les con- 
ditions et qu'ils en avaient les moyens puisqu'ils étaient les 
seuls occupants; les Anglo-Saxons protestant contre l'op- 
pression politique que subissaient les trois États, comme si 
celle-ci était autre chose que la conséquence des accords de 
Téhéran, de Yalta et de Potsdam. Mais c'est sur le problème 
de l'Allemagne que se manifesta surtout l'impossibilité où 
l'on était d'adopter quelque solution que ce fût. 

La France, pourtant, et elle seulement, en avait formulé 
une. A la veille de l'ouverture de la conférence de Londres, 
j'avais fait connaître au public, par la voie d'une interview 
accordée à Gerald Norman correspondant du Times à Paris, 
quelles conditions nous mettions à la paix avec l'Allemagne. 
Puis, au cours de la conférence, un mémorandum de notre 
délégation et un exposé de Bidault précisèrent notre position. 
La conférence ne fit pas mauvais accueil au programme fran- 
çais. L'idée de remplacer le Reich par une fédération d'États 



218 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

lui parut fort raisonnable. La conception d'une union éco- 
nomique franco-sarroise ne souleva aucune objection. Le 
projet tendant à constituer le Palatinat, la H esse, la Pro- 
vince rhénane, en États autonomes et à les intégrer dans 
un système économique et stratégique occidental ne sembla 
pas inacceptable. Même, nos partenaires approuvèrent, à 
première vue, notre proposition de placer la Ruhr sous un 
régime international. Mais, quand M. Molotov eut déclaré, 
qu'à ce régime, la Russie devrait prendre part et qu'il fau- 
drait qu'il y eût, à Dusseldorf, des troupes soviétiques avec 
les détachements des forces de l'Occident, M. Byrnes poussa 
les hauts cris et M. Bevin fit chorus. La conférence n'alla 
pas plus avant dans l'examen de notre solution. Nul, d'ail- 
leurs, ne lui en proposa d'autre. Elle finit par se séparer 
après vingt-trois jours de débats aussi vains pour le présent 
qu'inquiétants pour l'avenir. 

Chacun se trouvait donc amené à procéder dans sa zone 
comme il lui paraîtrait bon. A l'Est, les Soviétiques allaient 
instaurer en Prusse et en Saxe un système politique et social 
de leur façon. A l'Ouest, les Américains, agissant à l'encontre 
des tendances autonomistes qui se faisaient jour en Bavière, 
en Basse-Saxe et en Wurtemberg, et les Anglais, qui trou- 
vaient lourde la responsabilité directe de la Ruhr et des 
grands ports de la mer du Nord, iraient à l'organisation qui 
leur semblait la plus facile. Ils fondraient leurs deux zones 
en une seule et y délégueraient les affaires à un collège de 
secrétaires généraux allemands. Ainsi serait créé, en somme, 
un gouvernement du Reich, en attendant qu'on procédât à 
des élections générales. La perspective d'une véritable fédé- 
ration allemande s'évanouissait dans les faits. Plus tard, les 
Anglo-Saxons nous presseraient de joindre aux régions où 
ils rebâtissaient le Reich les territoires que nous occupions. 
Mais je n'y consentirais pas. 

Pour le moment, en tout cas, notre zone n'incombe qu'à 
nous seuls. Au début du mois d'octobre, j'y vais prendre 
contact avec les autorités allemandes et avec les populations 
et voir quelles possibilités s'offrent sur les bords du Rhin à 
la politique où j'engage la France. Diethelm, Capitant, Dautry, 
Juin, Kœnig, m'accompagnent. La Sarre, d'abord, reçoit notre 
visite. Le 3 octobre, à Sarrebruck qui n'est que ruines, le 
D r Neureuther, président du gouvernement, et M. Heim, bourg- 
mestre, me mettent au fait des difficultés dans lesquelles ils se 
débattent. A eux-mêmes, aux fonctionnaires et aux notables 



DISCORDANCES 219 

sarrois, dévorés en ma présence d'appréhension et de curiosité, 
je déclare : « Délibérément, je ne veux rien dire ici des évé- 
nements du passé. Mais, pour l'avenir, il faut nous comprendre, 
car nous avons beaucoup à faire ensemble. » Puis, j'indique 
que notre tâche consiste à rétablir la vie normale dans la 
Sarre et, plus tard, la prospérité. Je conclus en exprimant 
l'espoir que, « le temps passant et notre collaboration pro- 
duisant ses effets, nous, Français, découvrirons chez les 
Sarrois des motifs d'estime et de confiance et qu'eux-mêmes 
s'apercevront qu'humainement nous sommes tout près 
d'eux. » — « S'il en est ainsi, ajouté-je, ce sera tant mieux pour 
l'Occident et pour l'Europe, dont vous êtes, comme nous, 
les enfants. » Ayant achevé, je vois des larmes aux yeux de 
mes auditeurs. 

A Trêves, j'ai le même spectacle de résignation muette et 
de gravats entassés. Cependant, l'antique cité mosellane a 
conservé sa figure autour de la « Porta Nigra » sortie intacte 
du cataclysme. Les personnalités locales, dont l'évêque 
Mgr Bornewasser, m'ouvrent leur âme déchirée. Je leur tiens 
le même langage que j'ai fait entendre à Sarrebruck. « La 
France, dis-je, n'est pas ici pour prendre, mais pour faire 
renaître. » Le soir, je visite Coblence. M. Boden, président 
du gouvernement, et les notables qui l'entourent recueillent 
de ma bouche les encouragements de la France. Là comme 
ailleurs, ceux-ci sont reçus avec respect et émotion. 

C'est aussi le cas, le lendemain, à Mayence. La foule y 
est nombreuse pour accueillir Charles de Gaulle. On dirait, 
qu'après des siècles aboutissant à d'immenses épreuves, l'âme 
des ancêtres Gaulois et Francs revit en ceux qui sont là. 
C'est à quoi le D r Steffan, président de la Hesse-Nassau, le 
bourgmestre D r Kraus, l'évêque Mgr Stohr, font allusion 
dans leurs adresses. J'y réponds par des paroles d'espoir, 
ajoutant : « Ici, tant que nous sommes, nous sortons de la 
même race. Et nous voici, aujourd'hui, entre Européens et 
entre Occidentaux. Que de raisons pour que, désormais, nous 
nous tenions les uns près des autres 1 » 

Gagnant le Palatinat aussi ravagé que possible, je reçois 
à Neustadt un accueil saisissant. Autour du président le 
D r Eisenlaub, de son adjoint le D r Koch, de l'évêque Mgr Wen- 
del, se pressent conseillers de district, bourgmestres, curés, pas- 
teurs, professeurs, représentants du barreau, de l'économie, du 
travail. Tous applaudissent avec chaleur le chef de leur gou- 
vernement me déclarant que le territoire demande à rede- 



220 MÉMOIRES DE GUEBRE — LS SALUT 

venir ce qu'il était autrefois, savoir PÉtat Palatin, afin de 
reprendre en main sa destinée et de se lier à la France. 

Fribourg, en Forêt-Noire, groupe pour recevoir de Gaulle 
tout ce qui est représentatif des régions occupées par nous 
sur la rive droite du Rhin. Le 4 octobre, le D r Wohleb me 
présente les personnalités de Bade. Le 5 dans la matinée, 
M. Carlo Schmitt introduit celles du Wurtemberg. L'arche- 
vêque de Fribourg Mgr Groeber, ainsi que Mgr Fischer du 
diocèse de Rotthausen, sont parmi les visiteurs. Puis, ces 
hommes de qualité, frémissants de bonne volonté, se réu- 
nissent afin de m'entendre évoquer « les liens qui, jadis, rap- 
prochaient les Français et les Allemands du Sud et qui doivent, 
maintenant, reparaître, pour servir à bâtir « notre » Europe 
et « notre » Occident. » Sur quoi, la salle retentit des hourras 
les plus convaincus. Dans cette atmosphère étonnante, j'en 
viens à me demander si tant de batailles livrées et tant d'in- 
vasions subies depuis des siècles par les deux peuples luttant 
l'un contre l'autre, tant d'horreurs toutes récentes commises 
à notre détriment, ne sont pas de mauvais rêves. Comment 
croire qu'il y ait eu jamais chez les Germains, à l'égard des 
Gaulois, autre chose que cette cordialité dont on m'offre 
des preuves éclatantes? Mais, sortant de la cérémonie pour 
me retrouver dans les rues démolies, au milieu d'une foule 
douloureuse, je mesure quel désastre ce pays a dû subir 
pour écouter, enfin, la raison. 

Dans cette journée du 5 octobre, je passe à Baden-Baden où 
le général Kœnig a son quartier général. Là, tous ceux qui 
ont à diriger quelque branche de l'organisation adminis- 
trative française me peignent l'empressement des Allemands à 
répondre à nos directives et leur désir d'une réconciliation. 
L'un des signes de cet état d'esprit est l'extraordinaire essor 
que prennent, ces jours-là même, l'université franco-alle- 
mande de Mayence, les écoles, lycées, centres d'études et 
d'informations, que nous venons d'ouvrir en divers points. 
L'après-midi, quittant l'Allemagne, je gagne Strasbourg. Car 
c'est de là que j'entends montrer à la nation française 
vers quel grand but je la dirige pour peu qu'elle veuille me 
suivre. Emile Bollaert, commissaire de la République, Bernard 
Cornut-Gentille, préfet du Bas-Rhin, et le général du Vigier, 
gouverneur, me font arriver par le fleuve. Ayant parcouru 
le port, le cortège de nos bateaux pénètre dans la cité par les 
canaux dont les rives et les ponts sont couverts d'une foule 
plus ardente qu'aucune autre ne le fut jamais. Je préside à 



DISCORDANCES 221 

la réouverture de l'université de Strasbourg. Puis, je reçois, 
au palais du Rhin, les autorités de l'Alsace. Enfin, sur la 
place Broglie, du balcon de l'Hôtel de ville, je m'adresse à 
la multitude : 

« Je suis ici, dis-je, pour proclamer la grande tâche rhé- 
nane française. Hier, le fleuve du Rhin, notre fleuve, était 
une barrière, une frontière, une ligne de combat. Aujourd'hui, 
puisque l'ennemi s'est écroulé grâce à notre victoire, puis- 
qu'ont disparu dans les Allemagnes les attractions furieuses 
qui les rassemblaient pour le mal, le Rhin peut reprendre le 
rôle que lui tracent la nature et l'Histoire. Il peut redevenir 
un lien occidental. » Et de m'écrier : « Regardons-le I II 
porte sur ses eaux l'un des plus grands destins du monde. 
Depuis la Suisse, d'où il sort ; par l'Alsace, la région mosel- 
lane, Bade, les bassins du Main et de la Ruhr, qui sont situés 
sur ses bords ; à travers les Pays-Bas où il va trouver la mer 
tout près des côtes de l'Angleterre, les navires peuvent, dé- 
sormais, le remonter et le descendre et les richesses s'en ré- 
pandre, librement, d'un bout à l'autre. Il en est de même des 
idées, des influences, de tout ce qui procède de l'esprit, du 
cœur, de l'âme... Oui! Le lien de l'Europe occidentale, il 
est ici, il est le Rhin, qui passe à Strasbourg 1 » 

Cette conception d'un groupement organisé de l'Ouest 
trouve l'audience de la Belgique. Je le constate en lui ren- 
dant visite. Le Prince Régent m'y a invité. J'arrive par son 
propre train à Bruxelles, le 10 octobre, en compagnie de 
Georges Bidault. Dès la sortie de la gare où le Prince est 
venu m 'attendre, je me trouve saisi par les hommages popu- 
laires qui déferlent comme une marée. Pendant deux jours, 
que nous nous rendions au Palais Royal, à la tombe du Soldat 
inconnu, à Ixelles, à Laeken où nous sommes reçus par la 
reine-mère Elisabeth, à l'Hôtel de ville, à l'Université, au 
ministère des Affaires étrangères, au lycée français, à l'am- 
bassade de France dont Raymond Brugère fait les honneurs, 
chacune de nos allées et venues donne lieu à d'ardentes ova- 
tions. Il est évident que le peuple belge confond sa joie et 
son espérance avec celles du peuple français. 

C'est ce que me dit le prince Charles. Je recueille son avis 
avec d'autant plus de considération que mon estime pour lui 
est grande. Au milieu des divisions amères que la question du 
Roi, — alors éloigné en Suisse. — provoque dans la population 
et qui rendent très délicate la situation du Régent, je vois ce 
prince lucide et ferme dans l'exercice de ses devoirs, sauve- 



222 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

gardant le trône et l'unité, mais certain, bien qu'il n'en dise 
mot, qu'on ne lui en saura gré dans aucun des camps opposés. 
Les ministres, notamment le solide Premier M. van Acker et 
le toujours avisé et entreprenant ministre des Affaires étran- 
gères M. Spaak, tout comme les présidents des Assemblées, 
MM. van Cauwelaert et Gillon, le cardinal primat van Roey, 
me tiennent un langage identique. Tous pensent que c'eût 
été fini de l'Europe si la France n'avait pas été présente à la 
victoire. Quant à l'avenir, l'intérêt vital que comporterait 
l'établissement d'étroits rapports entre les États de l'Europe 
de l'Ouest domine tous les esprits. 

Le lendemain, à l'Hôtel de ville où nous reçoit le bourg- 
mestre Vandemeulebroek, tandis qu'une foule innombrable 
remplit l'admirable place, puis à l'université de Bruxelles 
dont le président Fredrichs et le doyen Cox me font docteur 
honoris causa, je proclame l'espoir que pourrait apporter, un 
jour, au monde entier l'association de tous les peuples de 
l'Europe et, dans l'immédiat, « un groupement occidental, 
ayant pour artères : le Rhin, la Manche, la Méditerranée. » 
Chaque fois, c'est par des transports que l'assistance accueille 
ce grandiose projet de la France. Rentré à Paris, je l'expose 
de nouveau, le 12 octobre, en une vaste conférence de presse. 

Voilà donc l'idée lancée. Dès que les élections, qui vont 
avoir lieu dans quinze jours, auront tranché la question de 
nos institutions et, par là, celle de mon rôle futur, les propo- 
sitions voulues seront, ou non, adressées par moi au dehors. 
Mais, si ce vaste dessein me semble susciter l'attention pas- 
sionnée des autres peuples intéressés, j'ai l'impression que 
les dirigeants politiques français y sont, en fait, peu sensibles. 
Depuis la date de la victoire jusqu'à celle des élections, il 
n'y a pas à l'Assemblée consultative un seul débat portant 
sur ces problèmes. En dehors de vagues formules, les multiples 
congrès, réunions, motions des partis, ne mentionnent pour 
ainsi dire rien qui se rapporte à l'action de la nation à l'ex- 
térieur. La presse mentionne, assurément, les propos et les 
déplacements du général de Gaulle. Mais les buts qu'il pro- 
pose ne donnent lieu à aucune campagne, ni même souvent à 
aucun commentaire, comme s'il s'agissait là d'un domaine 
hors de la portée nationale. Tout se passe comme si ma con- 
viction que la France a l'occasion de jouer un rôle indépendant 
et mon effort pour l'y diriger recueillent, chez ceux qui 
s'apprêtent à représenter le pays, une estime inexprimée 
mais un doute universel. 



DISCORDANCES 223 

Je ne puis, d'ailleurs, méconnaître que, pour mener en 
Europe une pareille politique, nous devons avoir les mains 
libres au delà des océans. Que les territoires d'outre-mer se 
détachent de la Métropole ou que nous y laissions accrocher 
nos forces, pour combien compterons-nous entre la mer du 
Nord et la Méditerranée? Qu'ils nous restent, au contraire, 
associés, voilà la carrière ouverte à notre action sur le con- 
tinent ! Séculaire destin de la France I Or, après ce qui s'est 
passé sur le sol de nos possessions africaines et asiatiques, ce 
serait une gageure que de prétendre y maintenir notre Empire 
tel qu'il avait été. A fortiori, n'y peut-on songer quand les 
nationalités se dressent d'un bout à l'autre du monde et 
qu'auprès d'elles la Russie et l'Amérique font assaut de 
surenchères. Afin que les peuples dont nous sommes respon- 
sables restent demain avec la France, il nous faut prendre 
l'initiative de transformer en autonomie leur condition de 
sujets et, en association, des rapports qui, actuellement, ne 
sont pour eux que dépendance. A la condition, toutefois, 
que nous nous tenions droits et fermes, comme une nation 
qui sait ce qu'elle veut, ne revient pas sur sa parole, mais 
exige qu'on soit fidèle à celle qu'on lui aura donnée. Cette 
directive, je l'ai lancée à partir de Brazzaville. A présent, 
c'est en Indochine et en Afrique du Nord qu'il nous faut 
d'abord l'appliquer. 

Au Maghreb, pour quelque temps encore, l'affaire peut être 
menée dans le calme et progressivement. Bien que des signes 
d'agitation s'y manifestent déjà, nous sommes les maîtres 
du jeu. En Tunisie, la popularité de l'ancien bey Moncef ne 
soulève guère autre chose que de platoniques regrets ; les 
deux « Destour », très éprouvés, se tiennent dans l'expecta- 
tive ; le résident général Mast manœuvre assez aisément entre 
les plans de réformes et* les actes d'autorité. En Algérie, un 
commencement d'insurrection, survenu dans le Constan- 
tinois et synchronisé avec les émeutes syriennes du mois de 
mai, a été étouffé par le gouverneur général Chataigneau. 
Au Maroc, les proclamations répandues par 1' « Istiqlal » et 
les cortèges qu'il organise ne passionnent pas beaucoup les 
foules ; le sultan Mohammed V, après quelques hésitations et 
sur la démarche pressante du résident général Puaux, les a 
d'ailleurs désavoués. Mais, si nous avons du temps, ce ne 
peut être pour en perdre. J'entame aussitôt la partie. 

La souveraineté dans l'Empire du Maroc et dans la Régence 
de Tunis se confond avec leurs souverains. C'est directe- 



224 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

ment avec eux que je veux avoir affaire. J'invite le Sultan à 
se rendre en France et le reçois comme un chef d'État qui 
a droit aux grands honneurs, un féal qui s'est montré fidèle 
dans les pires circonstances. En dehors des habituelles ré- 
ceptions, je le prie d'être à mes côtés iors de la grande prise 
d'armes parisienne du 18 juin et lui décerne, en public, la 
croix de la Libération. Puis, il est mon compagnon au cours 
d'un voyage en Auvergne et aborde, à mes côtés, les foules 
impressionnantes des villes et le peuple touchant des cam- 
pagnes. Il se rend ensuite en Allemagne auprès de la I re Armée 
et passe l'inspection des glorieuses troupes marocaines. Enfin, 
il va visiter des grands travaux de barrages. Partout, il est 
acclamé, ce qui crée une ambiance favorable à nos entretiens 
personnels. 

Je demande au Sultan de m'indiquer, en toute confiance, 
quel est le fond de sa pensée quant aux rapports du Maroc 
et de la France. « Je reconnais hautement, déclare-t-il, que 
le Protectorat a apporté à mon pays l'ordre, la justice, une 
base de prospérité, un début d'instruction des masses et de 
formation des élites. Mais ce régime a été accepté par mon 
oncle Moulay-Hafid, puis par mon père Moulay-Youssef, et 
l'est aujourd'hui par moi, comme une transition entre le 
Maroc d'autrefois et un Etat libre et moderne. Après les 
événements d'hier et avant ceux de demain, je crois le mo- 
ment venu d'accomplir une étape vers ce but. C'est là ce que 
mon peuple attend. » 

— « L'objectif que vous envisagez, dis- je, est celui que 
la France s'est fixé, que formulent le traité de Fez et l'acte 
d'Algésiras et que Lyautey, initiateur du Maroc moderne, 
n'a jamais cessé de poursuivre. Je suis, comme vous, convaincu 
qu'il faut prochainement modifier dans ce sens les bases de 
nos rapports. Mais, par le temps qui court, la liberté, pour 
qui que ce soit, ne peut être que relative. N'est-ce pas vrai 
pour le Maroc qui a encore tant à faire avant de vivre par 
ses propres moyens? Il appartient à la France de vous prêter 
son concours en échange de votre adhésion. Qui d'autre le 
ferait comme il faut? Quand, à Anfa, le président Roosevelt 
fit miroiter à Votre Majesté les merveilles de l'immédiate 
indépendance, que vous proposait-il en dehors de ses dollars 
et d'une place dans sa clientèle? » 

— « Il est bien vrai, affirme Mohammed V, que le progrès 
de mon pays doit s'accomplir avec l'aide de la France. De 
toutes les puissances qui pourraient nous prêter appui, c'est 



DISCORDANCES 225 

celle qui est la mieux placée, la mieux douée et que nous 
préférons. Vous avez pu constater, pendant la guerre, qu'in- 
versement notre concours n'est pas, pour vous, sans valeur. 
L'aboutissement des accords nouveaux que nous pourrions 
négocier serait l'association contractuelle de nos deux pays, 
aux points de vue économique, diplomatique, culturel et 
militaire. » 

J'indique au Sultan que, sous réserve des modalités qui 
devront être étudiées de près, je suis d'accord avec lui sur le 
fond des choses. Quant à la date convenable pour l'ouver- 
ture des pourparlers, je pense qu'on devra la fixer au lende- 
main même du jour où la IV e République aura adopté sa 
propre constitution. Car celle-ci ne pourra, semble-t-il, 
manquer de définir des liens fédéraux ou confédéraux appli- 
cables à certains territoires ou États dont la libre disposition 
d'eux-mêmes et leur participation à un ensemble commun 
doivent être ménagées. En tout ce qui concerne l'union de 
nos deux pays, je propose à Mohammed V que nous nous te- 
nions en liaison personnelle, à supposer, naturellement, que 
je demeure en fonctions. Il acquiesce aussitôt et, je le crois, 
de grand cœur. Pour commencer, le Sultan me marque son 
accord quant à l'initiative que prend mon gouvernement de 
faire rétablir à Tanger l'autorité chérifienne et le statut 
international abolis en 1940 par un coup de force espagnol. 
C'est oe qui sera accompli au mois de septembre, à la suite 
d'une conférence tenue à Paris par les représentants de la 
France, de l'Angleterre, de l'Amérique et de la Russie et aux 
conclusions de laquelle le gouvernement de Madrid acceptera 
de se conformer. 

A son tour, le Bey de Tunis vient en France à mon invi- 
tation. Sidi Lamine est l'objet d'une réception aussi bril- 
lante que le permettent les circonstances. A Paris, le 14 juillet, 
il assiste à l'imposante revue de notre armée victorieuse. 
Maintes réunions lui donnent l'occasion de voir des personna- 
lités françaises appartenant à tous les milieux. Au cours de 
nos entretiens, le souverain m'indique ce que devrait, à son 
sens, devenir la Régence pour répondre aux aspirations de 
son peuple et aux nécessités de l'époque. En somme, ce que 
le Bey conçoit pour sa part coïncide avec ce que le Sultan 
imagine pour la sienne. Le ton de Sidi Lamine est, sans doute, 
plus assourdi que celui de Mohammed V, en raison de la diffé- 
rence de l'âge et du tempérament, d'une popularité moins 
assurée, du fait qu'il parle au nom d'un royaume plus faible 
t. m. 15 



226 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

que le Maroc. Mais la chanson est la même. Ma réponse, aussi. 
Le Bey l'accueille avec amitié. 

Des propos échangés avec les souverains du Maghreb, je 
tire la conclusion qu'il est possible et qu'il est nécessaire de 
passer avec les deux États des accords de coopération con- 
formes aux exigences du temps et qui, dans un monde mou- 
vant, régleront les rapports tout au moins pour une généra- 
tion. 

Si la question d'Afrique du Nord se présente sous un jour 
assez encourageant, celle d'Indochine se dresse dans les 
plus difficiles conditions. Depuis la liquidation de nos postes 
et de notre administration par l'ennemi japonais et le retrait 
en territoire chinois des détachements demeurés libres, il ne 
reste plus rien de l'autorité de la France en Cochinchine, en 
Annam, au Tonkin, au Cambodge et au Laos. Les militaires 
survivants sont en captivité ; les fonctionnaires, détenus ; les 
particuliers, étroitement surveillés; tous, soumis à d'odieux 
outrages. Dans les États de l'Union, les Japonais ont suscité 
la création de gouvernements autochtones qui sont à leur 
dévotion, tandis qu'apparaît une résistance tournée contre 
l'occupant, mais résolue à obtenir ensuite l'indépendance et 
dirigée par des chefs communistes. Cette ligue organise un 
pouvoir clandestin qui s'apprête à devenir public. Quant à 
nous, nous sommes réduits à envoyer à Ceylan une menue 
avant-garde, en vue de l'éventualité où les alliés consenti- 
raient au transport de notre Corps expéditionnaire; nous 
faisons, tant bien que mal, fonctionner à partir de la fron- 
tière chinoise une mission de renseignements opérant sur 
l'Indochine ; nous tâchons d'obtenir du gouvernement de 
Tchoung-King et de ses conseillers militaires américains 
qu'ils facilitent le regroupement de nos détachements repliés 
du Tonkin et du Laos. 

Mais la capitulation allemande détermine les États-Unis 
à en finir avec le Japon. Au mois de juin, leurs forces, avan- 
çant d'île en île, sont parvenues assez près du territoire 
nippon pour pouvoir y débarquer. La flotte des Japonais 
est balayée de la mer par les navires de Nimitz et leur avia- 
tion se trouve trop diminuée pour tenir tête à celle de Mac 
Arthur. A Tokyo, cependant, le parti de la guerre garde son 
influence. Or, c'est avec appréhension que le Président, le 
Commandement et le Congrès américains envisagent la san- 
glante conquête, pied à pied, grotte par grotte, du sol d'un 
peuple vaillant et fanatisé. De ce fait, une notable évolution 



DISCORDANCES 227 

se produit à Washington au sujet de l'utilité d'un concours 
militaire français. Le Pentagone nous demande même, au 
début du mois de juillet, si nous serions disposés à expédier 
deux divisions au Pacifique, a Ce n'est pas exclu, répondons- 
nous. Mais, alors, nous entendons pouvoir envoyer aussi, en 
Birmanie, les forces voulues pour prendre part à l'offensive 
vers l'Indochine. » 

Dès le 15 juin, je fixe la composition de notre Corps expé- 
ditionnaire. Le général Leclerc en prendra le commandement. 
Je suis amené, sur ce point, à passer outre à ses désirs. « En- 
voyez-moi au Maroc », me demande-t-il instamment. — « Vous 
irez en Indochine, lui dis-je, parce que c'est le plus difficile. » 
Leclerc se met en devoir d'organiser ses unités. Au début 
d'août, elles sont prêtes. Un grand élan saisit tous ceux, soldats 
et fonctionnaires, qui se disposent à ramener le drapeau de 
la France sur le seul de ses territoires où il n'a pas encore 
reparu. 

C'est alors que, les 6 et 10 août, tombe sur Hiroshima et 
sur Nagasaki la foudre des bombes atomiques. A vrai dire, 
les Japonais s'étaient montrés, avant le cataclysme, disposés 
à négocier la paix. Mais c'est la reddition sans conditions 
qu'exigeaient les Américains, certains qu'ils étaient de l'ob- 
tenir depuis la réussite des expériences du Nevada. De fait, 
l'empereur Hiro-Hito s'incline au lendemain de la destruc- 
tion de ses deux villes bombardées. Il est convenu que l'acte 
par lequel l'Empire du Soleil Levant se soumet aux vain- 
queurs, sera signé le 2 septembre, en rade de Yokohama, sur 
le cuirassé Missouri, 

Je dois dire que la révélation des effroyables engins m'émeut 
jusqu'au fond de l'âme. Sans doute ai-je été, depuis long- 
temps, averti que les Américains étaient en voie de réaliser 
des explosifs irrésistibles en utilisant la dissociation de l'atome. 
Mais, pour n'être pas surpris, je ne m'en sens pas moins tenté 
par le désespoir en voyant paraître le moyen qui permettra, 
peut-être, aux hommes de détruire l'espèce humaine. Pour- 
tant, ces amères prévisions ne sauraient m'empêcher d'ex- 
ploiter la situation créée par l'effet des bombes. Car la capi- 
tulation fait s'écrouler, à la fois, la défense japonaise et le 
veto américain qui nous barraient le Pacifique. L'Indo- 
chine, du jour au lendemain, nous redevient accessible. 

Nous n'allons pas perdre un jour pour y rentrer. Encore 
faut-il que ce soit en qualité de participants reconnus à la 
victoire. Dès que Tokyo a manifesté l'intention de négocier, 



228 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

nous n'avons pas manqué d'insister à Washington pour que la 
réponse adressée par les alliés porte aussi le sceau de la France, 
et cela a été fait. Puis, quand l'empereur Hiro-Hito décide 
de se soumettre, il est entendu que le commandement fran- 
çais recevra la reddition en même temps que les chefs alliés. 
J'y délègue le général Leclerc qui signe l'acte à bord du 
Missouri. Auparavant j'ai, le 15 août, nommé l'amiral d'Ar- 
genlieu haut-commissaire en Indochine. 

L'envoi des troupes est la condition de tout. Soixante- 
dix mille hommes doivent être transportés avec beaucoup de 
matériel ; effort considérable, car il nous faut l'entreprendre 
en pleine période de démobilisation et tandis que nous main- 
tenons une armée en Allemagne. Mais il s'agit, qu'après 
l'humiliante liquidation de naguère, les armes de la France 
donnent l'impression de la force et de la résolution. D'ail- 
leurs, une escadre, formée du cuirassé Richelieu déjà dans 
les parages, des croiseurs Gloire, Suffren, Triomphant, du 
transport Béarn et de plusieurs petits bâtiments, le tout aux 
ordres de l'amiral Auboyneau, gagnera les côtes indochinoises. 
Une centaine d'avions déploieront leurs ailes dans le ciel de 
la Péninsule. Gomme la fin de la guerre nous permet de re- 
prendre les navires de charge prêtés par nous au « pool » 
interallié, nous pouvons, malgré notre indigence en fait de 
tonnage, régler les mouvements de telle sorte que le Corps 
expéditionnaire atteigne en totalité, dans les trois mois, sa 
destination éloignée de 14 000 kilomètres. Pourtant, si vite 
qu'il arrive, la situation n'en sera pas moins aussi ardue que 
possible. 

Cent mille Japonais se trouvent en Indochine. Ils ont cessé 
le combat et attendent qu'on les rembarque. Mais, à présent, 
ils font bon ménage avec les éléments de la ligue qui va de- 
venir le « Viet-Minh ». Ceux-ci sortent des maquis, proclament 
l'indépendance, réclament l'union des « trois- Ky » et mènent 
la propagande contre le rétablissement de l'autorité fran- 
çaise. Au Tonkin, leur chef politique Ho-Chi-Minh et leur 
chef militaire Giap, tous deux communistes, forment un 
comité qui prend l'allure d'un gouvernement. L'empereur 
Bao-Daï a abdiqué et figure auprès d'Ho-Chi-Minh en qualité 
de « conseiller ». Notre délégué pour le Tonkin Jean Sainteny, 
se posant à Hanoï le 22 août, y trouve l'autorité Viet-Minh 
établie dans la capitale d'accord avec les Japonais. Dans 
toute l'Indochine, la population, qui vit récemment les Fran- 
çais perdre la face, se montre menaçante à l'égard de nos 



DISCORDANCES 229 

compatriotes. A Saigon, le 2 septembre, plusieurs d'entre eux 
sont massacrés, en dépit des efforts pacifiques du gouverneur 
Cédile, parachuté le 23 août. Aux difficultés politiques s'ajou- 
tera la famine. Car, depuis la disparition de l'autorité fran- 
çaise, le ravitaillement se trouve paralysé. Enfin, les alliés, 
mettant en application le plan qu'ils ont préparé pour l'oc- 
cupation du pays, Chinois au nord du 16 e parallèle, Britan- 
niques au sud, missions américaines partout, vont com- 
promettre gravement l'effet qu'auraient pu produire l'arrivée 
immédiate des responsables français et le désarmement des 
Japonais par les nôtres. 

Il va de soi que nous n'admettons pas cette triple intru- 
sion étrangère. Sans doute la présence des Anglais en Cochin- 
chine ne nous inquiète-t-elle pas beaucoup. Nous nous arran- 
gerons pour y arriver en même temps qu'eux. Et puis, l'Empire 
britannique a tant à faire aux Indes, à Ceylan, en Malaisie, en 
Birmanie, à Hong-Kong, il désire si vivement atténuer dans 
l'esprit des Français le ressentiment provoqué par la crise 
récente du Levant, qu'on peut le croire décidé à retirer bien- 
tôt ses forces. C'est ce qu'il fera, en effet. D'autre part, la 
présence des équipes envoyées par les États-Unis pour un 
travail combiné de prospection économique et d'endoctrine- 
ment politique nous paraît certes désobligeante mais, à tout 
prendre, sans grande portée. Par contre, l'occupation du 
Tonkin, ainsi que celle d'une partie de l'Annam et du Laos, 
par l'armée chinoise du général Lou-Han présente les pires 
inconvénients. Notre action politique et administrative en 
sera longtemps empêchée. Les Chinois une fois implantés, 
quand s'en iront-ils? A quel prix? 

Cependant, le gouvernement de Tchoung-King ne cesse de 
nous prodiguer des assurances de bon vouloir. Dès octo- 
bre 1944, le maréchal Chiang-Kaï-Shek, recevant notre am- 
bassadeur Pechkoff, lui a déclaré : « Je vous affirme que nous 
n'avons aucune visée sur l'Indochine. Même, si, le moment 
venu, nous pouvons vous aider à y restaurer l'autorité fran- 
çaise, nous le ferons volontiers. Dites au général de Gaulle 
que c'est notre politique. Mais qu'il y voie aussi, de ma part, 
un engagement personnel à son égard. » Lors de mon séjour 
à Washington, au mois d'août, je reçois M. T. V. Soong, qui 
s'y trouve alors de passage. Le président de l'Exécutif et 
ministre des Affaires étrangères de la République chinoise 
me fait, à son tour, de formelles déclarations. Le 19 sep- 
tembre, comme le même M. Soong me rend visite à Paris 



230 MÉMOIRES DB GUSRR3 — T<2 SALUT 

en compagnie de l'ambassadeur Tsien-Taî et que je lui parle 
du comportement fâcheux des troupes du général Lou-Han : 
« Mon gouvernement », me promet le ministre, « va faire 
cesser cet état de choses et retirer ses forces d'Indochine. » 
Mais, quelles que soient les intentions, voire les prescrip- 
tions, du pouvoir central, le fait est que Lou-Han s'installe 
en maître au Tonkin. 

Arrivée de nos soldats, départ des Japonais, retrait des 
troupes étrangères, ces conditions doivent être remplies 
pour que la France retrouve des chances en Indochine. Mais 
il faut, par-dessus tout, qu'elle sache ce qu'elle veut y faire. 
Je ne puis, évidemment, arrêter en détail ma politique tant 
que la situation sur place sera aussi confuse qu'elle l'est. 
J'en sais assez, cependant, pour être sûr que l'administration 
directe ne pourra être rétablie. Dès lors, le but à atteindre, 
c'est l'association de la République française avec chacun des 
pays dont se compose l'Union. Les accords à conclure devront 
être négociés en prenant pour interlocuteurs ceux qui pa- 
raîtront représenter le mieux les États et les populations et 
sans qu'aucune exclusive soit prononcée contre quiconque. 
Telle est l'idée que je me suis fixée. 

Pour le Laos et pour le Cambodge, la présence de dynasties 
solides écarte toute incertitude. Pour le Vietnam, l'affaire 
est beaucoup plus compliquée. Je décide d'aller pas à pas. 
A Leclerc, lors de son départ, je prescris de prendre pied 
d'abord en Cochinchine et au Cambodge. Il n'ira en Annam 
que plus tard. Quant au Tonkin, il n'y portera ses forces 
que sur mon ordre et je ne veux le lui donner qu'une fois 
la situation éclaircie, la population excédée de la présence 
des Chinois, les rapports établis entre Sainteny et Ho-Chi- 
Minh. Le haut-commissaire d'Argenlieu reçoit de moi l'ins- 
truction de gagner en premier lieu l'Inde française. C'est 
depuis Chandernagor qu'il prendra vue sur les affaires. Puis, 
quand la présence de nos troupes aura produit quelque effet 
et que ses seconds auront noué les fils dans les divers terri- 
toires, il s'installera à Saigon, établissant, à partir de là, 
tous les contacts nécessaires. 

Aux fins qui pourraient être utiles, je nourris un dessein 
secret. Il s'agit de donner à l'ancien empereur Duy-Tan les 
moyens de reparaître, si son successeur et parent Bao-Daï se 
montre, en définitive, dépassé par les événements. Duy- 
Tan, détrôné en 1916 par l'autorité française, redevenu le 
prince Vin-Sanh et transféré à La Réunion, a néanmoins, 



DISCORDANCES 231 

au cours de cette guerre, tenu à servir dans notre armée. Il y a 
le grade de commandant. C'est une personnalité forte. Quelque 
trente années d'exil n'ont pas effacé dans l'âme du peuple 
annamite le souvenir de ce souverain. Le 14 décembre, je le 
recevrai, pour voir avec lui, d'homme à homme, ce que nous 
pourrons faire ensemble. Mais, quelles que soient les per- 
sonnes avec qui mon gouvernement sera amené à conclure 
les accords, je projette d'aller moi-même les sceller en Indo- 
chine dans l'appareil le plus solennel, quand le moment sera 
venu. 

Nous sommes loin d'en être là. Le problème, pour le mo- 
ment, est d'abord d'ordre militaire. Le 12 septembre, les 
premières troupes françaises, le 13 une unité britannique, 
arrivent à Saigon. C'est pour y voir l'émeute éclater le 23. 
Plusieurs Européens et Américains sont tués par des fana- 
tiques. Cependant, les forces alliées, parmi lesquelles un régi- 
ment formé des cadres et soldats français hier encore prison- 
niers de guerre, prennent finalement le dessus. Jean Cédile 
obtient une trêve et, le 5 octobre, le général Leclerc fait son 
entrée dans la capitale, acclamé par 10 000 Français qui y 
essuient, depuis sept mois, force menaces et injures. A mesure 
que débarquent les forces du Corps expéditionnaire, les choses 
vont s'améliorant en Cochinchine, où de vives opérations 
rétablissent l'ordre public, et au Cambodge dont les ministres 
instaurés par les Nippons, sont remplacés par ceux qu'il faut. 
D'ailleurs, les troupes japonaises quittent, peu à peu, le pays. 
L'amiral Mountbatten en retire les forces anglaises. Le 31 oc- 
tobre, le haut-commissaire de France s'installe au Palais 
Norodom. 

En Indochine, la France reparaît, à présent, dans sa di- 
gnité. Les problèmes, certes, restent posés sur un terrain 
semé d'obstacles et sous un ciel chargé d'orages. Mais, déjà, 
tout est changé par rapport à la grande misère où notre 
prestige s'était abîmé. Hier, à Saigon, à Hué, à Hanoï, à 
Pnom-Penh, à Louang-Prabang, on nous croyait écartés pour 
toujours. Aujourd'hui, nul ne doute plus que ce qui doit être 
fait ne le sera qu'avec nous. 

En Europe, en Afrique, en Asie, où la France avait subi 
un abaissement sans exemple, voici qu'un début étonnant de 
redressement et un extraordinaire concours de circonstances 
lui offrent l'occasion d'un rôle conforme à son génie. Sont-ce 
les rayons d'une nouvelle aurore ou les derniers feux du 
couchant? La volonté des Français en décidera. Car, si nous 



232 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

sommes affaiblis, d'autre part la chute des adversaires, les 
pertes éprouvées par nos anciens concurrents, la rivalité 
qui oppose l'un à l'autre les deux plus grands États du 
monde, le désir que ressent l'univers de voir la France remplir 
sa mission, nous laissent, pour un temps, le champ libre. 

Quant à moi, qui ne connais que trop mes limites et mon 
infirmité et qui sais bien qu'aucun homme ne peut se sub- 
stituer à un peuple, comme je voudrais faire entrer dans les 
âmes la conviction qui m'anime ! Les buts que je proclame 
sont difficiles, mais dignes de nous. La route que je montre 
est rude, mais s'élève vers les sommets. Ayant lancé mes 
appels, je prête l'oreille aux échos. La rumeur de la mul- 
titude demeure chaleureuse, mais confuse. Peut-être, les voix 
qui se font entendre, sur le forum, à la tribune des assemblées, 
aux facultés et aux académies, du haut de la chaire des 
églises, vont-elles soutenir la mienne? En ce cas, nul doute 
que le peuple se conforme à l'élan de ses élites. J'écoute 1 
C'est pour recueillir les réticences de leur circonspection. 
Mais quels sont ces cris, péremptoires et contradictoires, 
qui s'élèvent bruyamment au-dessus de la nation? Hélas! 
Rien autre chose que les clameurs des partisans. 






DÉSUNION 



La route de la grandeur est libre. Mais la France, pour s'y 
engager, dans quel état a-t-elle été mise ! Tandis que les 
dépêches venues de tous les points du globe, les entretiens 
avec les hommes d'État, les ovations des foules étrangères, 
me font entendre l'appel de l'univers, en même temps les 
chiffres, les courbes, les statistiques, qui passent sous mes 
yeux, les rapports fournis par les services, les spectacles de 
dévastation que m'offre le territoire, les conseils où j'écoute 
les ministres exposer l'étendue des ravages et la pénurie des 
moyens, me donnent la mesure de notre affaiblissement. Nul, 
au-dehors, ne nous conteste plus l'un des tout premiers rôles 
du monde. Mais, au-dedans, l'état de la France s'exprime en 
un bilan de ruines. 

Le tiers de la richesse française a été anéanti. Sous toutes 
les formes, dans toutes les régions, les destructions couvrent 
notre sol. Naturellement, celles des bâtiments sont les plus 
spectaculaires. Au cours des combats de 1940, puis des bom- 
bardements alliés, enfin de la libération, 500 000 immeubles 
ont été complètement détruits, 1 500 000 gravement endom- 
magés. En proportion, ce sont les usines qui ont principale- 
ment souffert ; cause supplémentaire de retard pour la reprise 
économique. Il manque, en outre, des logements pour 6 mil- 
lions de Français. Et que dire des gares écroulées, des voies 
coupées, des ponts sautés, des canaux obstrués, des ports 
bouleversés? Les ingénieurs, à qui je demande vers quelle 
date sera terminée la réfection de nos ouvrages d'art et de 
nos communications, répondent : « Il y faudra vingt ans ! » 
Quant aux terres, un million d'hectares sont hors d'état de 
produire, retournés par les explosions, truffés de mines, 
creusés de retranchements ; 15 millions d'autres ne rendent 
guère, faute qu'on ait pu, pendant cinq années, les cultiver 
comme il faut. Partout, on manque d'outils, d'engrais, de 

233 



234 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

plants, Je bonnes semences. Le cheptel est réduit de moitié. 

Pour être moins apparents, les dommages causés par les 
spoliations de biens sont beaucoup plus lourds encore. Cela 
s'est fait, si Ton peut dire ! régulièrement. Dans le texte de 
1' « armistice », les Allemands ont spécifié que o les frais des 
troupes d'occupation sont au compte du gouvernement fran- 
çais. » Sous cette rubrique, l'ennemi s'est attribué des sommes 
exorbitantes, grâce auxquelles il a, non seulement entretenu 
ses armées, mais encore payé de notre argent et expédié en 
Allemagne des outillages innombrables et des quantités mas- 
sives de biens de consommation. De plus, un soi-disant « ac- 
cord de compensation » a imputé au trésor français le règle- 
ment des différences entre la valeur des exportations qui se 
feraient librement vers l'Allemagne et le coût des importa- 
tions de charbon et de matières premières auxquelles le 
Reich procéderait chez nous pour alimenter les usines qu'il 
y ferait tourner pour son compte. Comme il n'y eut pour ainsi 
dire point de ces exportations-là et que, par contre, de telles 
importations ne laissèrent pas d'être considérables, 1' « ac- 
cord » nous a été une charge terriblement lourde. Par sur- 
croît, toutes sortes d'achats allemands au marché noir, de 
réquisitions partielles, d'amendes locales, de vois qualifiés, 
ont complété le dépouillement de la France. Et comment 
évaluer les milliards de journées de travail imposées à des 
Français au profit de l'ennemi et détournées de la production, 
l'abaissement de valeur physique infligé à notre peuple par 
la sous-alimentation, le fait que, pendant cinq ans, tout s'est 
usé chez nous sans qu'on ait pu entretenir, réparer, renou- 
veler? Au total, c'est plus de 2 000 milliards de francs 1938, 
soit 80 000 d'aujourd'hui, que nous coûte l'occupation. La 
paix trouve notre économie privée d'une grande partie de 
ses moyens de production, nos finances écrasées d'une dette 
publique colossale, nos budgets condamnés pour longtemps à 
supporter les dépenses énormes de la reconstruction. 

Cette disparition de ressources et d'instruments de travail 
est d'autant plus ruineuse qu'elle suit de peu les ravages de 
la première guerre mondiale. Or, les vingt années écoulées 
entre la fin de celle-ci et le début de la deuxième ne nous 
avaient pas suffi à recouvrer les richesses perdues. En par- 
ticulier, la masse des capitaux, que les Français possédaient 
au-dedans et au-dehors avant 1914, s'était volatilisée à 
mesure qu'éclataient, au long de cinquante et un mois, les 
500 millions d'obus tirés par nous de la Somme aux Vosges. 



DESUNION 235 

Pour reconstruire, ensuite, tout ce qui avait été détruit, 
pensionner les mutilés, les veuves, les orphelins, régler d'in- 
nombrables commandes de guerre, on avait dû continuelle- 
ment emprunter, dévaluer la monnaie, renoncer aux dépenses 
de modernisation. En 1939, c'est donc une France très appau- 
vrie et équipée d'une manière vétusté qui était entrée dans la 
lutte. Et voici qu'elle venait de voir, au cours de la nouvelle 
épreuve, s'engloutir une large part de ce qui lui était resté. 
Maintenant, pour réparer encore une fois ses ruines, elle ne 
dispose plus que de réserves infimes et d'un crédit terrible- 
ment réduit. Gomment faire, si nous nous en tenons à nos 
propres et pauvres moyens? Gomment garder l'indépendance 
si nous recourons aux autres? 

Dans ce domaine, comme en tout, ce qui nous manque pour- 
rait, jusqu'à un certain point, être compensé par des valeurs 
humaines. Mais, de celles-là aussi, nous avons perdu beaucoup. 
Viennent de mourir, du fait de l'ennemi, 635 000 Français, 
dont 250 000 tués en combattant, 160 000 tombés sous les 
bombardements ou massacrés par les occupants, 150 000 vic- 
times des sévices des camps de déportation, 75 000 décédés 
comme prisonniers de guerre ou comme requis du travail. En 
outre, 585 000 hommes sont devenus des invalides. Par rap- 
port au total de la population, le pourcentage des disparus 
français n'atteint pas, il est vrai, celui des Allemands ou des 
Russes. Mais il dépasse celui des Anglais, des Italiens, des 
Américains. Surtout, la perte éprouvée par notre race est 
relativement bien plus forte que ne semblent l'exprimer les 
chiffres. Car c'est dans une jeunesse peu nombreuse que la 
mort a fauché cette moison. Encore avait-elle abattu chez 
nous, lors de la première guerre mondiale, un nombre double 
de victimes, soit la proportion la plus forte parmi tous les 
belligérants, et cela à une époque où le taux de notre natalité 
était le plus bas du monde. En somme, le peuple français, 
en moyenne le plus vieilli, le seul où, depuis le début du 
siècle, les décès l'aient constamment emporté sur les nais- 
sances et qui, en 1939, n'avait nullement comblé le vide de 
la précédente hécatombe, vient de subir une très grave am- 
putation de ses rares éléments actifs. Naturellement, ceux 
qu'il a perdus étaient les plus entreprenants, les plus géné- 
reux, les meilleurs. 

Au surplus, la diminution de substance et, par conséquent, 
de puissance infligée à la France pendant les deux guerres 
mondiales n'a fait qu'accentuer l'abaissement qu'elle avait 



236 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

éprouvé en l'espace de deux vies humaines. Au début du 
siècle dernier, — tout récemment à l'échelle de l'Histoire, — 
notre pays était le plus peuplé de l'Europe, le plus fort et 
le plus riche du monde, celui dont le rayonnement ne con- 
naissait point d'égal. Mais des causes désastreuses avaient 
concouru à le chasser de cette position dominante et à l'en- 
gager sur une pente où chaque génération le voyait des- 
cendre plus bas. Mutilé dans le territoire que la nature lui 
destinait, affublé de mauvaises frontières, séparé d'un tiers 
de la population qui était sortie de sa race, il vivait, depuis 
cent trente ans, en état chronique d'infirmité, d'insécurité, 
d'amertume. Tandis que la capacité économique des grandes 
nations dépendait surtout du charbon, la France n'en avait 
guère. Ensuite, le pétrole avait commandé tout, mais la 
France n'en avait pas. Dans le même temps, la population 
doublait en Angleterre, triplait en Allemagne et en Italie, 
quadruplait en Russie, décuplait en Amérique ; chez nous, 
elle restait stationnaire. 

Déclin physique qui allait de pair avec la dépression morale. 
Les désastres qui mettaient un terme à l'effort d'hégémonie 
déployé par la Révolution et par Napoléon I er ; plus tard, la 
défaite où le pays roulait sous les coups de la Prusse et de ses 
satellites allemands, avaient submergé les Français sous de 
tels flots d'humiliation qu'ils doutaient, désormais, d'eux- 
mêmes. Il est vrai que la victoire remportée en 1918 rani- 
mait, un instant, leur foi. Mais elle coûtait si cher et portait 
des fruits si amers que le ressort se brisait net sous le choc 
de 1940. Encore un peu, mourait l'âme de la France. Grâce 
au sursaut de la résistance et au miracle de notre victoire, 
elle survivait, cependant, mais ralentie et comme sclérosée. 
D'ailleurs, tant de malheurs n'avaient pas manqué d'infliger 
d'affreuses blessures à l'unité. Quinze régimes s'étaient suc- 
cédé depuis 1789, chacun s'imposant à son tour par la ré- 
volte ou le coup d'État, aucun ne réussissant à assurer l'équi- 
libre, tous emportés par des catastrophes et laissant après 
eux d'ineffaçables divisions. 

Et me voici, aujourd'hui, en charge d'un pays ruiné, dé- 
cimé, déchiré, encerclé de malveillances. A ma voix, il a pu 
s'unir pour marcher à sa libération. Il s'est, ensuite, accom- 
modé de l'ordre jusqu'à ce que la guerre ait cessé. Entre temps, 
il a, volontiers, accueilli les réformes qui lui évitent la guerre 
sociale et permettent son redressement. Enfin, il m'a laissé 
mener l'action extérieure qui lui vaut de retrouver son rang. 



DÉSUNION 237 

C'est beaucoup par rapport aux malheurs qui avaient failli 
l'engloutir. Mais c'est peu en comparaison de tout ce qu'il lui 
faut faire avant d'avoir recouvré la puissance, sans laquelle 
il perdrait, à la longue, jusqu'à ses raisons d'exister. 

Je me suis formé un plan qui n'est que de simple bon 
sens. Ce qui nous a si longtemps manqué, en fait de sources 
d'énergie, il s'agit de nous le procurer. Pour le charbon, 
l'union avec la Sarre, pratiquement accomplie déjà, et la 
fourniture annuelle par la Ruhr de 50 millions de tonnes, 
que nous sommes en train d'obtenir, nous en procureront 
deux fois plus que ne le font nos propres mines. Pour le 
pétrole, tout permet de croire que l'organisme de recherche 
que nous venons d'instituer ne peut manquer d'en découvrir 
dans les immensités françaises, puisqu'on en trouve dans 
chacun des grands ensembles géographiques du monde. Pour 
l'énergie atomique naissante, les ressources d'uranium qui 
semblent abondantes chez nous, ainsi que nos capacités 
scientifiques et industrielles, nous donnent la possibilité 
d'atteindre un niveau exceptionnel. Le haut-commissariat, 
créé à cet effet, va mettre en œuvre l'entreprise. D'autre 
part et quelle que soit notre actuelle pénurie, une politique 
délibérée d'équipement et de modernisation changera notre 
appareil vétusté. Le haut-commissariat au Plan est chargé 
de cette mission. Mais de tous les investissements, ceux qui 
visent à accroître le nombre des Français nous sont les plus 
nécessaires. Les dispositions déjà prises : aide aux familles, 
allocations, vont désormais produire leurs effets. Enfin, la 
paix sociale à établir par l'association du capital, du travail 
et de la technique, l'indépendance nationale à maintenir 
face à qui que ce soit, pourront faire régner en France un 
climat propice à la fierté et à l'effort. 

Ces buts, notre pays est en mesure de les atteindre, pourvu 
qu'il demeure uni et que l'État l'y conduise. Comment, par 
contre, y parviendra-t-il, s'il se divise contre lui-même, s'il 
n'est pas guidé dans sa marche par un pouvoir qui en soit un? 
Or, à mesure qu'il redevient libre, je constate avec chagrin 
que les forces politiques s'emploient à le disperser et, qu'à 
des degrés divers, toutes s'appliquent à l'éloigner de moi. 
En apparence, il me serait loisible de prolonger l'espèce 
de monarchie que j'ai naguère assumée et qu'a ensuite con- 
firmée le consentement général. Mais le peuple français est 
ce qu'il est, non point un autre. S'il ne le veut, nul n'en dis- 
pose. A quelles secousses le condamnerais- je en prétendant 



238 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

lui imposer d'office et pour un temps illimité mon autorité 
absolue, dès lors qu'a disparu le péril qui l'a suscitée? Au 
long du drame, mes déclarations n'ont, à dessein, jamais 
laissé de doute sur ma résolution de rendre la parole au peuple 
dès que les événements lui permettraient de voter. Si mon 
pouvoir a été progressivement reconnu, c'est, dans une large 
mesure, à cause de cet engagement. Me refuser, maintenant, 
à le remplir, ce serait imprimer à mon œuvre une marque 
frauduleuse. Mais ce serait aussi dresser peu à peu contre 
moi le pays qui ne distinguerait plus les raisons de cet arbi- 
traire ; les communistes, alors au plus haut de leur élan et de 
leur influence, prenant la tête de l'opposition et se désignant, 
du même coup, comme mes nécessaires successeurs. 

D'autant plus sûrement, qu'en dehors d'une période de 
danger public, il ne peut y avoir de dictature qui tienne, à 
moins qu'une fraction, résolue à écraser les autres, ne la 
soutienne envers et contre tout. Or, étant le champion de la 
France, non point celui d'une classe ou d'un parti, je n'ameute 
les haines contre personne et je n'ai pas de clientèle qui me 
serve pour être servie. Les résistants eux-mêmes, s'ils de- 
meurent sentimentalement fidèles à l'idéal qui les rassemblait, 
m'ont déjà, pour beaucoup d'entre eux, politiquement dé- 
laissé et militent en sens très divers. Seule, l'armée pourrait 
me fournir les moyens d'encadrer le pays en contraignant les 
récalcitrants. Mais cette omnipotence militaire, établie de 
force en temps de paix, paraîtrait vite injustifiable aux yeux 
de toutes sortes de gens. 

Au fond, quel fut jamais, quel peut être, le ressort de la 
dictature, sinon une grande ambition nationale ou bien la 
crainte d'un peuple menacé? La France a connu deux em- 
pires. Elle acclama le premier en un temps où elle se sentait 
capable de dominer l'Europe et où elle était excédée de 
désordre et de confusion. Elle consentit au second dans son 
désir d'effacer l'humiliation des traités qui avaient scellé 
sa défaite et dans l'angoisse où la plongeaient de récentes 
secousses sociales. Encore, ces régimes césariens, comment 
ont-ils fini tous deux? Aujourd'hui, nulle conquête, nulle 
revanche, ne tentent les citoyens ; les masses ne redoutent 
ni invasion, ni révolution. La dictature momentanée, que 
j'ai exercée au cours de la tempête et que je ne man- 
querais pas de prolonger ou de ressaisir si la patrie était 
en danger, je ne veux pas la maintenir puisque le salut public 
se trouve être un fait accompli. Ainsi que je l'ai promis, je 



DÉSUNION 239 

donnerai donc la parole au peuple par des élections générales. 

Mais, tout en écartant l'idée de mon propre despotisme, 
je n'en suis pas moins convaincu que la nation a besoin d'un 
régime où le pouvoir soit fort et continu. Un tel pouvoir, les 
partis sont, évidemment, inaptes à le lui donner. Mis à part 
les communistes, qui se destinent à dominer par n'importe 
quels moyens, dont le gouvernement serait, éventuellement, 
étayé par une organisation toute prête, qui trouveraient à 
l'intérieur l'appui déterminé d'une partie de la population 
et au-dehors celui des Soviets, mais qui mettraient la France 
en servitude, je constate qu'aucune des formations poli- 
tiques n'est en mesure d'assurer la conduite du pays et de 
l'Etat. Bien que certaines d'entre elles puissent obtenir les 
suffrages d'une importante clientèle, il n'en est pas une seule 
dont on croie qu'elle représente l'intérêt général. Chacune, 
d'ailleurs, ne recueillera que les voix d'une minorité. Encore, 
beaucoup d'électeurs qui lui donneront leur bulletin de vote 
le feront-ils, non point tant pour elle, que contre d'autres. 
Bref, nulle organisation ne dispose du nombre, ni du crédit, 
qui lui permettraient de prétendre à l'autorité nationale. 

Au caractère fractionnel des partis, qui les frappe d'in- 
firmité, s'ajoute leur propre décadence. Celle-ci se cache en- 
core sous la phraséologie. Mais la passion doctrinale, qui fut 
jadis la source, l'attrait, la grandeur des partis, ne saurait 
se maintenir intacte en cette époque de matérialisme indiffé- 
rente aux idéals. N'étant plus inspirés de principes, ni ambi- 
tieux de prosélytisme, faute de trouver audience sur ce ter- 
rain, ils vont inévitablement s'abaisser et se rétrécir jusqu'à 
devenir chacun la représentation d'une catégorie d'intérêts. 
Si le pouvoir retombe à leur discrétion, il est certain que 
leurs dirigeants, leurs délégués, leurs militants, se mueront en 
professionnels faisant carrière dans la politique. La con- 
quête des fonctions publiques, des postes d'influence, des 
emplois administratifs, absorbera désormais les partis, au 
point que leur activité se déploiera essentiellement dans ce 
qu'ils nomment la tactique et qui n'est que la pratique du 
compromis, parfois du reniement. Étant tous minoritaires, il 
leur faudra, pour accéder aux postes de commande, les par- 
tager avec leurs rivaux. D'où cette double conséquence que, 
vis-à-vis des citoyens, ils iront se démentant et se déconsidé- 
rant et que la juxtaposition constante, à l'intérieur du gou- 
vernement, de groupes et d'hommes opposés ne pourra aboutir 
qu'à l'impuissance du pouvoir. 



240 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Pour moi, considérant ce que sont en France, dans le 
présent, les réalités politiques et, d'autre part, l'étendue et la 
difficulté de la tâche de l'État, je me suis fait une claire idée 
des institutions souhaitables. Pour en venir à ce plan, j'ai 
tenu compte, bien entendu, de la leçon tirée d'un désastre 
péniblement réparé, de mon expérience des hommes et des 
affaires, du rôle, enfin, que les événements me mettent en 
mesure de jouer dans la mise en marche de la IV e République. 

Suivant moi, il est nécessaire que l'État ait une tête, c'est- 
à-dire un chef, en qui la nation puisse voir, au-dessus des 
fluctuations, l'homme en charge de l'essentiel et le garant de 
ses destinées. Il faut aussi que l'exécutif, destiné à ne servir 
que la seule communauté, ne procède pas du parlement qui 
réunit les délégations des intérêts particuliers. Ces conditions 
impliquent que le chef de l'État ne provienne pas d'un parti, 
qu'il soit désigné par le peuple, qu'il ait à nommer les mi- 
nistres, qu'il possède le droit de consulter le pays, soit par 
référendum, soit par élection d'assemblées, qu'il reçoive, enfin, 
le mandat d'assurer, en cas de péril, l'intégrité et l'indépen- 
dance de la France. En dehors des circonstances où il appar- 
tiendrait au Président d'intervenir publiquement, gouverne- 
ment et parlement auraient à collaborer, celui-ci contrôlant 
celui-là et pouvant le renverser, mais le magistrat national 
exerçant son arbitrage et ayant la faculté de recourir à celui 
du peuple. 

Je ne puis me dissimuler que mon projet va heurter de 
front les prétentions des partis. Tel ou tel d'entre eux, par 
conviction ou par précaution, ne se résout pas encore à s'op- 
poser à de Gaulle. D'autres, qui lui prodiguent déjà les cri- 
tiques et les avertissements, se retiennent encore de lui livrer 
ouvertement combat. Les communistes eux-mêmes, tout en 
multipliant appels du pied et moulinets, se gardent de croiser 
le fer. Mais il est clair que, dans le débat capital qui va s'en- 
gager, le désaccord est inévitable. A des titres divers, tous les 
partis entendent, en effet, que la constitution future recrée 
un régime où les pouvoirs dépendront d'eux directement et 
exclusivement et où de Gaulle n'aura pas sa place, à moins 
qu'il veuille consentir à n'être qu'un figurant. A cet égard, 
les leçons du passé, les réalités du présent, les menaces de 
l'avenir, ne changent absolument rien à leur optique et à leurs 
exigences. 

Que la III e République ait, sans cesse, chancelé dans un 
fâcheux déséquilibre, pour s'abîmer finalement au fond d'un 



DÉSUNION 241 

gouffre d'abandon, ils y voient, chacun pour sa part, des 
motifs de s'en prendre aux autres, mais non point la nécessité 
de renoncer aux mêmes errements. Que la France ne puisse 
se rétablir sans la cohésion du peuple, l'abnégation des ten- 
dances, l'impulsion d'une autorité reconnue et continue, ces 
principes sont tout à fait étrangers à leur univers. Pour eux, 
il s'agit, au contraire, de lutter contre les concurrents, d'ex- 
citer celles des passions et des revendications sur lesquelles 
ils prennent appui, d'occuper le pouvoir, moins pour y servir 
le pays dans son ensemble que pour y appliquer leur pro- 
gramme particulier. Que de Gaulle, ayant réussi à rassembler la 
nation et à la conduire au salut, doive être maintenu à sa tête, 
ce n'est pas leur manière de voir. Sans doute prennent-ils soin 
de lui décerner des éloges. Pour aujourd'hui leur attachement 
et, pour demain, leur prudence admettent que son départ 
ne saurait avoir lieu sans transitions. Ils tâchent, même, 
d'imaginer dans quel poste décoratif on pourrait le reléguer. 
Mais aucun d'entre eux n'envisage que la direction des affaires 
reste longtemps aux mains d'un personnage dont la seule 
présence serait, évidemment, incompatible avec leur régime. 

Cependant, bien que je n'attende pas le soutien spontané 
des partis, il me paraît concevable que l'instinct du pays et 
la confiance qu'il m'a, jusqu'alors, accordée se manifestent 
assez nettement pour que les « politiques » soient obligés de 
suivre le courant. C'est mon affaire de demander aux Fran- 
çaises et aux Français de faire connaître s'ils entendent 
que l'État soit bâti comme je crois qu'il doit être. S'ils 
répondent affirmativement, les partis s'en accommoderont 
et la République nouvelle aura ma participation. Sinon, je 
ne manquerai pas d'en tirer les conséquences. 

Mais, si j'ai, dès l'origine, compté qu'en dernier ressort 
c'est le peuple qui déciderait, je n'en suis pas moins pénétré 
de doute et d'angoisse quant à ce que sera l'issue. Ce peuple, 
sous les témoignages émouvants qu'il me prodigue mais qui 
expriment sa détresse autant que son sentiment, n'est-il pas 
las, désabusé, divisé? Ces vastes entreprises, cette action vi- 
goureuse, ces fortes institutions, que je propose à son effort, 
ne dépassent-elles pas ses moyens et ses désirs? Et moi, ai-je 
la capacité, l'habileté, l'éloquence, nécessaires pour le gal- 
vaniser, dès lors que tout s'aplatit? Pourtant, quelle que doive 
être un jour la réponse du pays à la question qui lui sera 
posée, j'ai le devoir, en attendant, d'employer à le gouverner 
toute l'autorité qu'il m'accorde. 

t. ni. 16 



242 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

A vrai dire, pendant les premiers jours qui suivent la 
capitulation allemande, on pourrait croire à un renouveau 
d'unité politique autour de moi, Momentanément, la presse 
ne me ménage pas les louanges. L'Assemblée consultative, 
le 15 mai, accueille par des salves unanimes d'applaudisse- 
ments, par une magnifique Marseillaise et par d'enthou- 
siastes « Vive de Gaulle 1 » le discours que je prononce pour 
tirer les leçons de la guerre. Les personnages principaux se 
répandent en gestes démonstratifs à mon égard. C'est le cas, 
en particulier, des anciens présidents du Conseil que les 
Allemands détenaient comme otages et qui regagnent la 
patrie. La première démarche de MM. Paul Reynaud, Da- 
ladier, Sarraut, consiste à venir m'assurer de leur concours 
dévoué. Léon Blum, dès qu'il est libre, déclare : « La France 
ressuscite grâce au général de Gaulle. Nous avons eu la 
chance d'avoir un général de Gaulle. Du fond de ma prison, 
j'ai toujours espéré que mon parti saurait l'appuyer. La 
France entière a confiance en lui. Sa présence est, pour notre 
pays, une garantie irremplaçable de la concorde intérieure. » 
Edouard Herriot, délivré par les Russes et passant à Moscou, 
y publie par la radio : « Ma conviction est que le pays est 
groupé autour de Charles de Gaulle, à la disposition de qui 
je me place moi-même sans réserves. » Mais ces gestes et ces 
mots n'auront pas tous de lendemain. 

En fait, ce sont les soucis partisans et électoraux qui, 
maintenant, dominent la vie publique. Le renouvellement des 
municipalités leur sert, d'abord, d'aliment. En effet, pour 
remettre progressivement en marche la machine démocratique, 
le gouvernement a décidé qu'on commencerait par les com- 
munes. Les conseils municipaux, élus en 1937, avaient été 
soumis aux interventions arbitraires de Vichy, puis aux se- 
cousses de la libération. Ils retournent, à présent, à leur 
source : le suffrage des citoyens. Bien que maintes contin- 
gences locales entrent en ligne de compte dans les deux tours 
de scrutin du 29 avril et du 13 mai, les tendances dominantes 
ne laissent pas de s'en dégager. On voit ceux des partis qui 
sont fortement hiérarchisés et qui se targuent d'être « le 
mouvement » : communistes, socialistes, républicains popu- 
laires, gagner beaucoup de voix et de sièges au détriment 
des diverses sortes de modérés et de radicaux. On voit s'unir 
pour les ballottages les deux catégories de marxistes. On 
voit, enfin, toutes les tendances mettre en vedette ceux de 
leurs candidats qui ont pris une part active à la lutte contre 



DÉSUNION 243 

l'ennemi ; préférence que les électeurs ratifient, d'ailleurs, 
très volontiers. 

La tourmente a donc pu modifier la répartition des suf- 
frages, sans, pour autant, changer la nature d'aucun des 
partis français, ni susciter l'apparition d'un courant vrai- 
ment nouveau. En somme, l'opinion tend plus que jamais à se 
fractionner suivant des revendications et des querelles par- 
ticulières, non point du tout à s'assembler pour une grande 
œuvre nationale. Dans cette ambiance de surenchères, ce 
sont, tout naturellement, les communistes qui donnent le 
ton et exercent l'ascendant. En outre, la campagne électorale 
a montré, qu'en ce qui concerne les futures institutions, deux 
conceptions seulement occupent les « politiques ». Radicaux et 
modérés préconisent le retour à la constitution de 1875. Les 
autres proclament leur volonté d'obtenir « une assemblée 
unique et souveraine. » Mais, par-dessus ces divergences, 
tous exigent que les partis disposent, comme avant et sans 
restrictions, de tous les pouvoirs de l'État. Il n'est pas un 
observateur qui n'en conclue que, demain, c'est à quoi l'on 
aboutira, au besoin malgré de Gaulle. S'il est vrai, d'après 
Clemenceau, que « la pire souffrance de l'âme est le froid », 
on comprend que l'atmosphère dans laquelle j'aurai à me 
mouvoir, au cours des mois qui vont suivre, me sera chaque 
jour plus pénible. 

Les élections municipales ne sont pas encore achevées que 
commence la rentrée en France des prisonniers de guerre, 
des déportés et des requis. Grand événement national, tout 
chargé d'émotions, de joies, mais aussi de larmes ! En quel- 
ques semaines, la patrie, les familles, les cités françaises, re- 
couvrent deux millions et demi de leurs enfants, qui sont 
parmi les plus chers parce qu'ils furent les plus malheureux. 
Ce « grand retour » pose au gouvernement de multiples et 
lourds problèmes. Il n'est pas simple de transporter en France, 
puis de ramener jusqu'à leurs foyers, un aussi grand nombre 
d'hommes qui se présentent en vagues impatientes. Il est ardu 
de les alimenter et de les habiller bien, alors que le pays 
manque cruellement de vivres et de vêtements. Il est difficile 
de les réintégrer aussitôt et tous à la fois dans l'activité natio- 
nale qui fonctionne encore au ralenti. Il n'est pas aisé d'hospi- 
taliser, de soigner, de rééduquer, la masse de ceux qui sont 
malades ou mutilés. Or, comme la défaite du Reich libère 
d'un seul coup tous les Français détenus en Allemagne, les 
questions qui les concernent doivent être réglées sur-le-champ. 



244 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Cette vaste opération a été préparée. Le ministère des 
Prisonniers, Déportés et Réfugiés, créé à Alger dès 1943, s'y 
emploie depuis longtemps et la dirige de son mieux. Il faut 
regrouper les hommes là où ils se trouvent en Allemagne et 
organiser leur déplacement. C'est relativement facile dans la 
zone de l'armée française. Ce l'est moins dans celle des armées 
américaine et britannique. C'est très compliqué chez les Russes, 
lointains, méfiants, formalistes, qui sont en train de faire 
mouvoir les habitants de provinces entières. Cependant, un 
accord, conclu sans délai à Leipzig, a réglé la coopération 
des divers commandements militaires. Il n'y aura de graves 
déboires qu'en ce qui concerne les jeunes Alsaciens et Lor- 
rains incorporés de force dans la Wehrmacht, faits prison- 
niers par les troupes soviétiques et qui sont, à présent, con- 
fondus avec les Allemands dans tous les camps de Russie. 
Notre ambassadeur, le général Catroux, et la mission mili- 
taire dont il dispose à Moscou, ont de la peine à prendre 
leur contact, à constater leur identité, à obtenir leur rapa- 
triement. Certains ne seront retrouvés que plus tard. Il en 
est qui ne reviendront pas. 

Cependant, le 1 er juin, soit trois semaines après que les 
mouvements ont commencé, le millionième de nos libérés 
atteint la frontière française. Un mois après, la plupart des 
captifs auront retrouvé la patrie. Accueillis, le mieux pos- 
sible, dans des centres hospitaliers, dotés d'un pécule, démo- 
bilisés, ils reprennent leur place dans le pays privé de tout 
mais à qui ses enfants, jamais, n'ont été plus néces- 
saires. 

En dépit des mesures prises, le retour d'une pareille masse 
dans des délais aussi courts ne peut aller sans à-coups. D'ail- 
leurs, ce sont parfois le chagrin et la désillusion qui attendent 
ceux qui reviennent après une aussi longue absence. Et puis, 
la vie est dure, alors que dans les misères d'hier on l'imaginait 
autrement. Enfin, certains de ceux qui, dans les barbelés, 
avaient rêvé d'une patrie renouvelée s'attristent de la médio- 
crité morale et de l'atonie nationale où baignent trop de 
Français. Adoucir ces amertumes, c'est ce que commande 
l'intérêt supérieur du pays. Mais la surenchère partisane 
cherche, au contraire, à les exploiter. Dans ce concours, les 
communistes sont, naturellement, les premiers. 

Utilisant calculs et rancœurs, ils ont pris sous leur coupe 
le « Mouvement national des prisonniers », qui entame la 
lutte contre le ministre Henri Frenay. Indépendamment 



DÉSUNION 245 

des motions insultantes que le « Mouvement » publie dans 
les journaux et des discours que tiennent ses orateurs, il 
s'efforce d'organiser des manifestations aux points de ras- 
semblement et dans les centres hospitaliers. Les cérémonies 
auxquelles donnent lieu le retour des captifs et, surtout, 
celui des déportés de la résistance lui sont autant d'occa- 
sions de faire paraître des équipes vociférantes. A Paris 
même, des cortèges sont formés, parcourent les boulevards, 
défilent avenue Foch sous les fenêtres du ministère des Pri- 
sonniers aux cris de : « Frenay ! Au poteau 1 » Dans leurs 
rangs, marchent des gens qui revêtent, pour la circonstance, 
la tenue rayée des martyrs des camps de misère. Sans doute 
les rapatriés, dans leur immense majorité, ne prennent-ils 
aucune part à ces incidents scandaleux. Mais les meneurs 
espèrent que le gouvernement lancera la force publique 
contre les manifestants, ce qui excitera l'indignation popu- 
laire, ou bien que, cédant à la menace, il sacrifiera le ministre 
vilipendé. Quant aux autres fractions politiques, elles as- 
sistent à l'étalage de cette démagogie, sans fournir au pou- 
voir aucune espèce de soutien. 

Pourtant, l'affaire est vite réglée. A mon bureau, je con- 
voque les dirigeants du « Mouvement ». « Ce qui se passe, leur 
dis-je, est intolérable. J'exige qu'il y soit mis un terme et 
c'est vous qui m'en répondez. » — « Il s'agit, m'afïîrment-ils, 
d'une explosion de la colère justifiée des prisonniers. Nous- 
mêmes ne pourrions l'empêcher. » Je leur déclare : « L'ordre 
public doit être maintenu. Ou bien vous êtes impuissants 
vis-à-vis de vos propres gens ; dans ce cas, il vous faut, 
séance tenante, me l'écrire et annoncer votre démission. Ou 
bien vous êtes, effectivement, les chefs ; alors, vous allez me 
donner l'engagement formel que toute agitation sera terminée 
aujourd'hui. Faute qu'avant que vous sortiez d'ici j'aie reçu 
de vous, soit la lettre, soit la promesse, vous serez, dans 
l'antichambre, mis en état d'arrestation. Je ne puis vous 
accorder que trois minutes pour choisir. » Ils vont conférer 
entre eux dans l'embrasure d'une fenêtre et reviennent aus- 
sitôt : « Nous avons compris. Entendu ! Nous pouvons vous 
garantir que les manifestations vont cesser. » Il en sera ainsi, 
le jour même. 

L'affaire des prisonniers avait montré que l'autorité res- 
tait forte tant qu'elle n'était pas partagée, mais aussi que 
les « politiques » n'inclinaient pas à l'appuyer. On pouvait 
faire la même constatation à propos de la question financière 



246 MÉMOIRES Bl GUERRE — LE SÀLUT 

et économique. Or, ceile-ci se posait de nouveau avec acuité 
pendant l'été qui suivit la victoire. Comme il n'était pas 
possible d'éluder cette échéance, mais comme, aussi, les 
mesures à prendre touchaient au plus vif les intérêts des 
électeurs, je comptais que les partis laisseraient mon gouver- 
nement faire ce qui était nécessaire, tout en tirant leur 
épingle du jeu. C'est ce qui eut lieu, en effet. 

Il s'agissait, tout à la fois, de procurer au trésor des res- 
sources exceptionnelles, de s'opposer à l'inflation et de con- 
tenir la montée des prix. C'était là le perpétuel problème 
dans une période où les dépenses publiques s'enflaient iné- 
vitablement, où la fin des hostilités provoquait dans la po- 
pulation une tendance générale à consommer davantage et 
où la production était encore très loin d'atteindre un niveau 
satisfaisant. Les dispositions prises au lendemain de la libé- 
ration avaient permis d'éviter le pire. On devait, maintenant, 
entreprendre un nouvel effort. Mais, de toute manière, il en 
résulterait pour chacun maints désagréments et, pour cer- 
tains, de lourds sacrifices. Les élections générales étant 
proches, j'aurais pu différer les décisions de quelques se- 
maines, afin que la responsabilité fût partagée par la future 
Assemblée nationale. Des expédients y eussent suffi. Mais 
ils auraient été dispendieux. Je choisis de ne point attendre 
et de prendre entièrement au compte de mon gouvernement 
les mesures d'assainissement. 

La première fut l'échange des billets. L'opération visait, 
en particulier, à révéler l'avoir de chaque Français. Déjà, 
l'administration connaissait la valeur des fortunes en biens 
immobiliers, rentes, actions, obligations nominatives. Il lui 
restait à savoir comment était répartie la masse des titres 
au porteur : billets et bons à court terme. Les propriétaires 
avaient à présenter et, par là même, à déclarer leurs titres. 
On les leur remplacerait, franc pour franc, par de nouvelles 
vignettes. Du coup, devenaient caduques les coupures qui 
n'étaient pas remises aux guichets publics, celles notamment 
que les Allemands avaient emportées chez eux, celles aussi 
que leurs possesseurs préféraient perdre plutôt que d'en 
avouer le total. D'autre part, les détenteurs de grosses 
sommes en billets de banque jugèrent souvent à propos de 
les convertir en bons, puisque le chiffre de leur fortune 
serait, désormais, connu. 

Tout se passa très bien, du 4 au 15 juin, sous la direction 
de Pleven. Il ne se produisit, dans la vie économique fran- 



DÉSUNION 247 

çaise, rien d'analogue à la rude secousse qu'une opération 
du même ordre, mais comportant, celle-là, le blocage des 
avoirs, avait causée en Belgique. La circulation fiduciaire, 
qui se montait à 580 milliards à la fin du mois de mai, n'at- 
teignait plus, en juillet, que 444 milliards. Mais, aussi, cette 
« photographie » de la matière imposable allait permettre au 
gouvernement d'établir sur une base solide la contribution 
extraordinaire qu'il méditait de lever. 

En attendant de le faire, il lui fallait empêcher les prix de 
s'élever à l'excès. Pour n'avoir pas adopté le plan d'extrême 
rigueur qu'avait proposé Mendès-France, supprimé d'office les 
trois quarts des signes monétaires, bloqué d'une manière 
absolue le coût des denrées et les rémunérations, bref, tenté 
d'obtenir d'un coup un résultat décisif au risque de briser 
les ressorts de l'activité du pays, le gouvernement n'en était 
pas moins résolu à endiguer le flot ascendant. De toute façon, 
la stabilisation ne pourrait être réalisée avant que l'offre des 
produits répondît à la demande, ce qui n'aurait pas lieu de 
longtemps. Mais on avait les moyens d'empêcher les brutales 
saccades et de punir les abus. Deux ordonnances du 30 juin 
codifièrent ce qu'il fallait. L'une fixait la procédure suivant 
laquelle l'autorité arrêtait ou modifiait les prix. L'autre 
réglementait la manière dont les infractions devaient être 
réprimées. Ces ordonnances, aussitôt appliquées, allaient 
rester en vigueur par la suite. Elles le sont encore aujour- 
d'hui. 

Quel que fût notre souci de ménager le pays à peine con- 
valescent et de faire les choses progressivement, il nous 
fallait boucler le budget de 1945 et prévoir les moyens d'ali- 
menter celui de 1946. Gomme il eût été impossible de renou- 
veler l'emprunt de la libération et dangereux d'accroître la 
dette à court terme, nous choisîmes de recourir à une contri- 
bution spéciale. Une ordonnance du 15 août institua l'impôt 
de solidarité, destiné à régler les frais exceptionnels entraînés 
par le retour des prisonniers, la démobilisation et le rapatrie- 
ment des troupes, l'envoi du Corps expéditionnaire en Indo- 
chine, les premiers travaux de reconstruction. Nous avions 
évalué à 80 milliards, — soit à 900 d'aujourd'hui, — les res- 
sources à obtenir et décidé qu'elles seraient fournies par les 
possédants. En dehors d'eux, qui pouvait le faire? N'étaient- 
ils pas, au surplus, les principaux intéressés à l'équilibre 
des finances, tout comme ils venaient de l'être au rétablis- 
sement de l'ordre et au maintien de la paix sociale? Allant 



248 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

au plus simple, l'ordonnance prescrivait un prélèvement sur 
les patrimoines, une taxe sur les enrichissements acquis au 
cours de la guerre, une contribution sur les fonds des socié- 
tés, le tout constituant « l'impôt exceptionnel de solidarité 
nationale. » 

Sur le projet, l'Assemblée consultative eut à donner son 
avis. Les partis, au cours du débat qui eut lieu le 25 juillet, 
ne nous épargnèrent pas leurs critiques ; ceux de gauche, 
par la voix de MM. Philip, Moch, Duclos, Ramette, procla- 
mant que le gouvernement n'allait pas assez loin dans la 
voie de l'amputation des capitaux privés ; ceux de droite, 
dont MM. Laniel et Denais exprimaient les doléances, faisant 
valoir que l'impôt projeté allait porter atteinte à la marche 
des affaires. Cependant, les groupes divers ayant ainsi 
déployé leurs panneaux, on n'en approuva pas moins le 
texte à la quasi-unanimité. Ce devait être la dernière fois 
que l'assemblée se résoudrait à suivre le gouvernement. 
Bientôt, les discussions relatives au problème constitution- 
nel la dresseraient ouvertement, tout entière, dans l'opposi- 
tion. 

Entre temps, j'avais tenu à ce que fût réglée la doulou- 
reuse affaire de Pétain, de Laval, de Darnand, qui occupait 
tous les esprits et ne laissait pas d'agiter les émotions et les 
inquiétudes. Sans intervenir aucunement dans l'instruction 
menée par la Haute-Cour, le gouvernement lui avait fait 
connaître son désir de voir la procédure aboutir dès que 
possible. Les procès s'étaient donc ouverts, en commençant 
par celui du Maréchal. On avait annoncé qu'il en résulte- 
rait, en sens divers, de profonds remous. Il n'en fut rien. 
Sans doute, les hommes qui prirent part aux tristes audiences, 
en qualité de magistrats, de jurés, de témoins, d'avocats, ne 
continrent pas toujours leur passion, ni leur excitation. Mais 
le trouble ne dépassa pas les murs du palais de Justice. Sans 
doute, le public suivit-il avec un intérêt tendu les débats 
tels que les lui rapportaient en abrégé les journaux. Mais il 
n'y eut jamais, dans aucun sens, aucun mouvement de foule. 
Tout le monde, au fond, estimait nécessaire que la justice 
rendît son arrêt et, pour l'immense majorité, la cause était 
entendue. 

Je partageais cette manière de voir. Toutefois, ce qui, 
dans l'accusation, me paraissait essentiel, l'était moins aux 
yeux de beaucoup. Pour moi, la faute capitale de Pétain et 
de son gouvernement c'était d'avoir conclu avec l'ennemi, 



DÉSUNION 249 

au nom de la France, le soi-disant « armistice ». Certes, à la 
date où on l'avait signé, la bataille dans la Métropole était 
indiscutablement perdue. Arrêter le combat entre l'Atlan- 
tique et les Alpes pour mettre un terme à la déroute, cet 
acte militaire et local eût été très justifié. Il appartenait au 
commandement des forces intéressées, — quitte à ce que la 
tête en fût changée, — de faire le nécessaire sur ordre du 
gouvernement. Celui-ci aurait gagné Alger, emportant le 
trésor de la souveraineté française, qui, depuis quatorze 
siècles, n'avait jamais été livré, continuant la lutte jusqu'à 
son terme, tenant parole aux alliés et, en échange, exigeant 
leur concours. Mais, avoir retiré de la guerre l'Empire in- 
demne, la flotte inentamée, l'aviation en grande partie in- 
tacte, les troupes d'Afrique et du Levant qui n'avaient pas 
perdu un soldat, toutes celles qui, depuis la France même, 
pouvaient être transportées ailleurs ; avoir manqué à nos 
alliances ; par-dessus tout, avoir soumis l'État à la discré- 
tion du Reich, c'est cela qu'il fallait condamner, de telle 
sorte que la France fût dégagée de la flétrissure. Toutes les 
fautes que Vichy avait été amené à commettre ensuite : 
collaboration avec les envahisseurs ; lutte menée à Dakar, 
au Gabon, en Syrie, à Madagascar, en Algérie, au Maroc, en 
Tunisie, contre les Français Libres ou contre les alliés ; 
combats livrés à la résistance en liaison directe avec les po- 
lices et les troupes allemandes ; remise à Hitler de prisonniers 
politiques français, de juifs, d'étrangers réfugiés chez nous ; 
concours fourni, sous forme de main-d'œuvre, de matières, 
de fabrications, de propagande, à l'appareil guerrier de l'en- 
nemi, découlaient infailliblement de cette source empoi- 
sonnée. 

Aussi étais- je contrarié de voir la Haute-Cour, les milieux 
parlementaires, les journaux, s'abstenir dans une large me- 
sure de stigmatiser 1' « armistice » et, au contraire, se saisir 
longuement des faits qui lui étaient accessoires. Encore 
mettaient-ils en exergue ceux qui se rapportaient à la 
lutte politique, plutôt qu'à celle du pays contre l'ennemi 
du dehors. Trop souvent, les débats prenaient l'allure d'un 
procès partisan, voire quelquefois d'un règlement de comptes, 
alors que l'affaire ne devait être traitée que du seul point 
de vue de la défense et de l'indépendance nationale. Les 
anciens complots de la Cagoule, la dispersion du parlement 
après qu'il eut abdiqué, la détention de parlementaires, le 
procès de Riom, le serment exigé des magistrats et des 



250 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

fonctionnaires, ïa charte du travail, les mesures antisé- 
mites, les poursuites contre les communistes, le sort fait 
aux partis et aux syndicats, les campagnes menées par 
Maurras, Henriot, Luchaire, Déat, Doriot, etc., avant et 
pendant la guerre, voilà qui tenait, dans les débats et les 
commentaires, plus de place que la capitulation, l'abandon 
de nos alliés, la collaboration avec l'envahisseur. 

Philippe Pétain, pendant son procès, s'enferma dans le 
silence. Étant donné son âge, sa lassitude, le fait aussi que 
ce qu'il avait couvert était indéfendable, cette attitude de 
sa part me parut être celle de la sagesse. En se taisant, il 
accorda comme un ultime ménagement à la dignité mili- 
taire dont l'avaient revêtu ses grands services d'autrefois. 
Les faits évoqués, les témoignages apportés, le réquisitoire, 
les plaidoiries, firent voir que son drame avait été celui d'une 
vieillesse que la glace des années privait des forces néces- 
saires pour conduire les hommes et les événements. S'abritant 
de l'illusion de servir le bien public, sous l'apparence de la fer- 
meté, derrière l'abri de la ruse, le Maréchal n'était qu'une 
proie offerte aux intrigues serviles ou menaçantes. La Cour 
prononça la peine capitale mais, en même temps, exprima le 
vœu qu'il n'y eût point exécution. J'étais, d'ailleurs, décidé à 
signer la grâce, en tout cas. D'autre part, j'avais fait prendre 
les dispositions voulues pour soustraire le Maréchal aux in- 
jures qui risquaient de l'assaillir. A peine le jugement rendu, 
le 15 août, il fut transporté par avion au Portalet. Plus 
tard, il irait à l'île d'Yeu. Mon intention était, qu'après 
avoir été détenu deux ans dans une enceinte fortifiée, il 
allât terminer sa vie, retiré chez lui, près d'Antibes. 

Pierre Laval, à son tour, comparut devant ses juges. Lors 
de la capitulation du Reich, un avion allemand l'avait amené 
en Espagne où il comptait trouver refuge. Mais le général 
Franco l'avait fait arrêter et reconduire, par voie aérienne, 
en territoire germanique. Peut-être le fugitif espérait-il y 
trouver un recours du côté des États-Unis? En vain ! L'armée 
américaine le livrait à l'autorité française. Au mois d'octobre, 
le chef du gouvernement de Vichy était traduit devant la 
Haute-Cour. 

Laval tenta, d'abord, d'exposer sa conduite, non point 
comme une collaboration délibérée avec le Reich, mais 
comme la manœuvre d'un homme d'État qui composait 
avec le pire et limitait les dégâts. Les jurés étant des parle- 
mentaires de la veille ou du lendemain, l'accusé pouvait 



DÉSUNION 251 

imaginer que le débat tournerait à une discussion politique, 
confrontant, entre gens du métier, des théories diverses et 
aboutissant à une cote mal taillée qui lui vaudrait, finale- 
ment, les circonstances atténuantes. Cette tactique, pourtant, 
n'eut pas de prise sur le tribunal. Ce que voyant, Laval 
joua le tout pour le tout, adopta vis-à-vis de ses juges une 
attitude provocante et suscita, de leur part, quelques fâ- 
cheuses invectives. Prenant aussitôt prétexte de cette incon- 
venante sortie, il refusa de comparaître désormais devant 
la Cour. Ainsi cherchait-il à faire en sorte que son procès 
parût entaché de quelque chose d'irrégulier et que la justice 
fût amenée, soit à recourir à une nouvelle procédure, soit à 
commuer la peine capitale que l'accusé sentait inévitable 
et qui fut, en effet, prononcée. Il n'y eut, cependant, ni révi- 
sion, ni grâce. En une suprême tentative pour se soustraire 
à l'exécution le condamné absorba du poison. Mais il fut 
remis sur pied. Alors, toutes issues fermées, Pierre Laval 
se redressa, marcha d'un pas ferme au poteau et mourut 
courageusement. 

Quelques jours auparavant, Joseph Darnand avait subi 
la même condamnation et accueilli la mort sans plus faiblir. 
Son procès fut bref. L'accusé portait la responsabilité de bon 
nombre de crimes commis par Vichy au nom du maintien 
de l'ordre. L'ancien « secrétaire général » n'invoqua pour sa 
défense que le service du Maréchal. Ce que le national-socia- 
lisme comportait de doctrinal avait assurément séduit l'idéo- 
logie de Darnand, excédé de la bassesse et de la mollesse 
ambiantes. Mais, surtout, à cet homme de main et de risque, 
la collaboration était apparue comme une passionnante 
aventure qui, par là même, justifiait toutes les audaces et 
tous les moyens. Il en eût, à l'occasion, couru d'autres en 
sens opposé. A preuve, les exploits accomplis par lui, au com- 
mencement de la guerre, à la tête des groupes francs. 
A preuve, aussi, le fait que portant déjà l'uniforme d'officier 
allemand et couvert du sang des combattants de la résis- 
tance il m'avait fait transmettre sa demande de rejoindre 
la France Libre. Rien, mieux que la conduite de ce grand 
dévoyé de l'action, ne démontrait la forfaiture d'un régime 
qui avait détourné de la patrie des hommes faits pour la 
servir. 

La condamnation de Vichy dans la personne de ses diri- 
geants désolidarisait la France d'une politique qui avait été 
celle du renoncement national. Encore fallait-il que la nation 



252 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

adoptât, délibérément, la psychologie contraire. Pendant les 
années d'oppression, c'étaient la foi et l'espoir en la France 
qui entraînaient peu à peu les Français vers la résistance 
et la libération. Les mêmes ressorts avaient, ensuite, joué 
pour empêcher la subversion et déclencher le redressement. 
Aujourd'hui, rien d'autre ne pouvait être efficace, du moment 
qu'il s'agissait d'aller vers la puissance et la grandeur. Si 
cet état d'esprit l'emportait dans les masses, la future Assem- 
blée nationale en serait, sans doute, influencée. Jusqu'à la 
date des élections, je ferais donc tout le possible pour que 
soufflât sur le pays un certain air d'ardeur à l'effort et de 
confiance dans ses destinées. 

Le 9 mai, lendemain de la victoire, je me rendis à Notre- 
Dame pour le Te Deum solennel. Le cardinal Suhard m'ac- 
cueillit sous le portail. Tout ce qu'il y avait d'officiel était là. 
Une multitude emplissait l'édifice et débordait aux alentours. 
Tandis que le cantique du triomphe faisait retentir les voûtes 
et qu'une sorte de frémissement, s'élevant de l'assistance, 
glissait vers le parvis, les quais, les rues de Paris, je me 
sentais, à la place que la tradition m'avait assignée dans le 
chœur, envahi des mêmes sentiments qui avaient exalté nos 
pères chaque fois que la gloire couronnait la patrie. Sans 
que l'on pût oublier les malheurs qui compensèrent nos réus- 
sites, ni les obstacles qui, aujourd'hui même, se dressaient 
devant la nation, il y avait, dans cette pérennité, de quoi 
soutenir les courages. Quatre jours plus tard, la fête de Jeanne 
d'Arc offrit une semblable occasion à la ferveur patriotique. 
C'était, depuis cinq ans, la première fois qu'il était possible 
de la célébrer suivant les rites traditionnels. 

Cependant, le 24 mai, je tins aux Français un langage 
austère. Ils m'entendirent parler à la radio de nos pertes, 
de nos devoirs, de la peine qu'il nous en coûterait « pour 
devenir ce que nous voulions être, c'est-à-dire prospères, 
puissants et fraternels. » Je marquai quelle rude tâche c'était 
que de rétablir la France « au milieu d'un univers qui n'était 
certes pas commode. » Je déclarai que « notre capacité de 
travailler et de produire et le spectacle de l'ordre que nous 
saurions offrir dans les domaines politique, social et moral 
étaient les conditions de notre indépendance, a fortiori de 
notre influence. Car il n'y avait pas de rayonnement dans la 
confusion, ni de progrès dans le tohu-bohu. » On devait donc 
s'attendre à ce que le gouvernement tienne en main les prix, 
les traitements, les salaires, quels que puissent être les mécon- 



DESUNION 253 

tentements et les revendications. Cette rigueur irait, d'ail- 
leurs, de pair avec les réformes. J'annonçai, « qu'avant la 
fin de l'année, l'État prendrait sous sa coupe la production 
du charbon et de l'électricité et la distribution du crédit, 
leviers de commande qui lui permettraient d'orienter l'en- 
semble de l'activité nationale. » D'autre part, de nouvelles 
mesures concernant le peuplement du pays seraient appli- 
quées en vue du même but : rétablir notre puissance. Je com- 
parai les Français aux marins de Christophe Colomb, qui 
aperçurent la terre à l'horizon quand ils étaient au pire mo- 
ment de leur angoisse et de leur fatigue. Et de m'écrier : 
« Regardez ! Au delà des peines et des brumes du présent, 
un magnifique avenir s'offre à nous ! » 

Avec la même intention d'électriser quelque peu l'atmos- 
phère, j'allai voir, le 10 juin, les départements de la Manche 
et de l'Orne, qui étaient, avec le Calvados, les plus sinistrés 
de tous. Accompagné de Dautry, je visitai Saint-Lô, Cou- 
tances, Villedieu-les-Poêles, Mortain, Fiers, Argentan, Alen- 
çon, ainsi que de nombreuses bourgades. Le flot des témoi- 
gnages y déferlait par-dessus les décombres. Le 18 juin, 
Paris fut tout entier debout pour fêter les troupes venues 
d'Allemagne qui descendirent les Champs-Elysées ; Leclerc 
et Béthouart à leur tête. Entre les soldats ravis, le peuple 
pleurant de joie et de Gaulle placé au centre de la cérémonie, 
passait ce courant enchanté qui naît d'une grande et com- 
mune émotion. Le 30 juin et le 1 er juillet, je m'en fus parcourir 
l'Auvergne qui, dans ses graves cités de Clermont-Ferrand, 
de Riom, d'Aurillac, comme dans ses villages dispersés, se 
montra aussi chaleureuse que l'était la capitale. 

La consultation nationale approchait. Le gouvernement 
l'envisageait pour le mois d'octobre. Aussi hâtai-je les mani- 
festations. Celle du 14 juillet, à Paris, fut marquée, comme il 
convenait, par une imposante parade militaire. Mais, cette 
fois, la marche triomphale avait lieu d'Est en Ouest. Le 
général de Lattre me présenta, sur le Cours de Vincennes, 
des détachements fournis par toutes les grandes unités de 
son Armée victorieuse. Puis, le chef et les combattants de 
« Rhin et Danube » défilèrent, à travers une tempête d'accla- 
mations, sous une profusion de drapeaux, par l'avenue du 
Trône, la Nation, le faubourg Saint-Antoine, pour passer 
devant moi sur la place de la Bastille. 

La semaine suivante, je me rendis en Bretagne, ayant à 
mes côtés Pleven et Tanguy-Prigent. On ne saurait décrire 



254 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

l'accueil de Saint-Brieuc, de Quimper et de Vannes. Mais 
c'est à Brest presque entièrement rasé, à Lorient qu'on devrait 
rebâtir de fond en comble, à Saint-Nazaire anéanti, que le 
sentiment populaire paraissait le plus touchant. J'allai en- 
suite à La Rochelle, libérée sans trop de dommages et qui, 
déjà, se rouvrait à la mer. 

La Picardie et la Flandre me démontrèrent, à leur tour, 
que leur foi en l'avenir était de taille à tout surmonter. A 
Beauvais, puis à Amiens, où je fus reçu le 11 août en compa- 
gnie de Dautry, Lacoste, Laurent et Mayer, il ne manquait 
pas une voix au concert de l'enthousiasme. Par Doullens, 
Saint-Pol, Bruay, je gagnai Béthune où 50 000 mineurs 
m'attendaient devant l'Hôtel de Ville. Du balcon, je m'adres- 
sai à eux et à la nation. 

« Nous avons été, déclarai-je, parmi les plus malheureux, 
parce que nous étions les plus exposés. Mais nous sommes en 
train d'accomplir un extraordinaire redressement et je dis, 
en toute fierté française, que nous marchons à grands pas 
vers le moment où on dira de nous : « Ils se sont tirés d'af- 
faire ! » Là-dessus, je citai des chiffres. Pour le charbon, 
pendant le mois qui suivit la libération des fosses, les mineurs 
de France avaient tiré du sol un million et demi de tonnes ; 
mais, au cours des quatre dernières semaines, ils venaient 
d'en extraire le double. Pour l'électricité, nous étions montés 
de 400 millions à 1 350 millions de kilowatts -heure par mois, 
c'est-à-dire jusqu'au niveau de 1938. Dans le même temps, 
nous avions triplé la production de fonte, d'acier, d'alumi- 
nium, et décuplé l'extraction du minerai de fer. Au lendemain 
de la libération, nous faisions mensuellement 23 000 tonnes de 
ciment ; le mois dernier, 120 000 tonnes. Nous sortions de 
nos fours 40 000 tonnes de chaux en trente jours ; à présent, 
125 000 tonnes. Nous chargions, par mois, 160 000 wagons ; 
maintenant, 470 000. Pour moi, dis-je, qui par devoir d'État 
tiens l'œil fixé sur l'aiguille qui marque les degrés, je cons- 
tate que pas un jour ne s'écoule sans quelque progrès sur la 
veille. » 

Mais, en parlant de la suite, je rejetai toute démagogie. 
« Qu'il s'agisse de réformes, de prix, de salaires ou d'élec- 
tions, nous savons qu'aucune décision ne satisfera tout le 
monde. Pourtant, nous suivons notre route. Nous remet- 
tons à plus tard le compte de nos griefs, de nos déboires et 
de nos chagrins. Nous comprenons qu'il s'agit de vivre, 
c'est-à-dire d'avancer. Nous lo faisons et le ferons par l'effort. 



DÉSUNION 255 

la cohésion, la discipline, et non point, — ah ! non, certaine- 
ment I — par les divisions intérieures. Nous le faisons et le 
ferons en bâtissant, peu à peu, du neuf et du raisonnable, et 
non point, — ah I non, certainement 1 — en retournant aux 
vieilles formules ou en courant aux aventures. . . Au travail 1 » 

Le lendemain, ayant visité Bergues, je me rendis à Dun- 
kerque. A voir les bassins, les écluses, les quais, qui n'étaient 
plus que débris et entonnoirs, et les maisons aux deux tiers 
effondrées, on se demandait comment le grand port pourrait 
jamais revivre. Mais l'immense foule réunie place Jean-Bart 
se chargea de la réponse. Aux paroles que je lui adressai, elle 
répondit par des clameurs telles, qu'à les entendre on ne 
doutait de rien. Tous ensemble, devant la statue du grand 
marin, restée debout par miracle, nous chantâmes une 
Marseillaise, puis un Jean Bart! Jean Bartl qui mettaient 
les malheurs en fuite. Après quoi, Calais m'offrit un spectacle 
pareil. Si Saint-Pierre y paraissait relativement préservé, le 
port n'était que désolation. Rien ne restait des anciens quar- 
tiers, à l'exception de la vieille tour du Guet et des murs de 
l'église Notre-Dame. Mais les Calaisiens, massés devant l'hôtel 
de ville où j'étais reçu par le maire, mon beau-frère Jacques 
Vendroux, donnaient à comprendre par le tonnerre de leurs 
vivats que l'avenir leur appartenait. A Boulogne, dans la 
ville basse, tout était ruines et deuils, ce qui n'empêchait 
aucunement la population de manifester une confiance reten- 
tissante. C'était le cas, notamment, pour les marins, pêcheurs, 
dockers, travailleurs des chantiers navals, dont le porte-parole 
déclara : « Nous voici I La mer est là 1 II faudra bien que les 
choses s'arrangent. » Au milieu de l'ardeur générale, les 
foules ouvrières étaient, comme toujours, les plus vibrantes 
et spontanées. La visite du Portel, réduit à un fouillis 
de débris mais bien décidé à revivre, termina cet ultime 
voyage. 

Mais, tandis que le sentiment de la masse se montrait 
ainsi disposé à surmonter les divisions, à suivre de Gaulle 
dans la voie du redressement national, à approuver son projet 
d'instituer un État fort, l'activité politique s'orientait dans 
un sens opposé. Toutes les décisions et attitudes de mon gou- 
vernement étaient, maintenant, accueillies, de la part des 
fractions diverses, par la critique ou la hargne. Ce qui était 
« politique » marquait à mon égard une méfiance accentuée. 

Dans le courant de juin, les partis levèrent leurs boucliers. 
Il faut dire que, 3e 3, j'avais moi-même indiqué, à l'occasion 



256 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

d'une conférence de presse, comment se posait le problème 
de la Constituante. « Trois solutions, disais-je, sont conce- 
vables. Ou bien revenir aux errements d'hier, faire élire sépa- 
rément une Chambre et un Sénat, puis les réunir à Versailles 
en une Assemblée nationale qui modifierait, ou non, la Cons- 
titution de 1875. Ou bien considérer que cette constitution 
est morte et procéder à des élections pour une Assemblée 
constituante qui ferait ce qu'elle voudrait. Ou bien, enfin, 
consulter le pays sur des termes qui serviraient de base à sa 
consultation et auxquels ses représentants auraient à se 
conformer. » Je ne précisais pas encore quel était mon propre 
choix, mais on pouvait le deviner par le fait même que j'in- 
voquais l'hypothèse d'un référendum. Il n'en fallut pas 
davantage pour que l'on vît se dresser, de toutes parts, 
une opposition formelle ou, tout au moins, d'expresses 
réserves. 

Mon projet de référendum visait un triple but. Puisque 
le système de 1875, emporté par le désastre de 1940, se trou- 
vait anéanti, il me semblait qu'il serait arbitraire, soit de 
le rétablir moi-même, soit d'en interdire le retour. Après 
tout, le peuple souverain était là pour en décider. Bien 
que je n'eusse aucun doute sur ce que serait sa réponse, je 
lui demanderais donc s'il voulait qu'on en revienne à la 
III e République ou bien qu'on en fasse une autre. D'autre 
part, quand le peuple aurait, par son vote, effacé l'ancienne 
constitution, la nouvelle devrait être évidemment élaborée par 
l'assemblée qui sortirait des élections. Mais, cette assemblée, 
fallait-il qu'elle fût omnipotente, qu'elle décidât, à elle seule 
et en dernier ressort, des institutions nationales, qu'elle 
détînt tous les droits, sans exception, sans frein, sans 
recours? Non! Grâce au référendum, on pourrait, d'abord, 
imposer quelque équilibre entre ses pouvoirs et ceux du 
gouvernement et, ensuite, faire en sorte que la constitu- 
tion qu'elle aurait élaborée soit soumise à l'approbation du 
suffrage universel. Le référendum, enfin, institué comme 
le premier et le dernier acte de l'œuvre constitutionnelle 
m'offrirait la possibilité de saisir le peuple français et pro- 
curerait à celui-ci la faculté de me donner raison, ou tort, 
sur un sujet dont son destin allait dépendre pendant des 
générations. 

Mon intention, dès qu'elle fut entrevue, souleva la répro- 
bation déterminée de tous les partis. Le 14 juin, le bureau 
politique du parti communiste fit connaître « qu'il avait 



DÉSUNION 257 

décidé de poursuivre sa campagne pour l'élection d'une Cons- 
tituante souveraine... ; qu'il s'était prononcé contre tout 
plébiscite, couvert, ou non, du titre de référendum...; qu'il 
rejetait toute constitution de caractère présidentiel. » La 
Confédération générale du travail ne manqua pas d'adopter 
aussitôt une résolution semblable. Les socialistes, à leur 
tour, annoncèrent solennellement, le 21 juin, par l'organe de 
leur comité directeur, leur volonté d'obtenir « une assemblée 
constituante et législative » que rien ne devrait entraver. 
Ils déclaraient, en outre, « s'opposer résolument à la méthode, 
contraire aux traditions démocratiques, qui consisterait à 
appeler le corps électoral à se prononcer par voie de référen- 
dum sur un projet de constitution établie par des commis- 
sions restreintes. » Le comité d'entente socialiste-commu- 
niste réuni le 22 juin ; le comité directeur du Mouvement 
républicain populaire par un communiqué du 24 juin ; l'Union 
démocratique et socialiste de la résistance, dès sa naissance, 
le 25 juin ; le Conseil national de la résistance siégeant le 
29 juin ; le comité central de la Ligue des Droits de l'Homme 
dans une motion du 1 er juillet, réclamèrent tous la fameuse 
assemblée unique et souveraine et se montrèrent opposés à 
l'idée d'un référendum. 

De leur côté, les tenants du système d'avant-guerre s'indi- 
gnaient qu'on le mît en cause. Depuis 1940, qu'ils aient été 
du côté de Vichy ou dans le camp de la résistance, ils s'étaient 
appliqués à ménager la restauration de ce qui était naguère. 
A leur sens, de Gaulle n'avait rien à faire d'autre que d'appeler 
les électeurs à désigner des députés, et les collèges jadis qua- 
lifiés à nommer des sénateurs, afin que le Parlement reparaisse 
dans sa forme d'autrefois. Que le pays condamnât les erre- 
ments de la III e République, comme on le voyait nettement, 
c'était à leurs yeux une raison de plus pour ne pas la lui 
faire juger. Les divers groupements modérés se pronon- 
cèrent donc en faveur de l'élection d'une Chambre et d'un 
Sénat, suivant le mode d'antan. Le 18 juin, le bureau 
exécutif du parti radical -socialiste demandait le « rétablis- 
sement des institutions républicaines », telles qu'elles étaient 
avant le drame, et se déclarait t hostile à tout plébiscite et 
à tout référendum. » 

Ainsi, les fractions politiques, pour divisées qu'elles fussent 

entre la création d'une assemblée omnipotente et le retour 

au système antérieur, se trouvèrent unanimes à rejeter mes 

propres conceptions. La perspective d'un appel à la décision 

t. m. 17 



258 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

directe du pays leur paraissait, à toutes, scandaleuse. Rien 
ne montrait plus clairement à quelle déformation du sens 
démocratique menait l'esprit des partis. Pour eux, la Répu- 
blique devait être leur propriété et le peuple n'existait, en 
tant que souverain, que pour déléguer ses droits et jusqu'à 
son libre arbitre aux hommes qu'ils lui désignaient. D'autre 
part, le souci, — dont j'étais moi-même pénétré, — d'assurer 
au pouvoir l'autorité et l'efficacité heurtait, au fond, leur 
nature. Que l'État fût faible, c'est à quoi, d'instinct, ils ten- 
daient, afin de mieux le manier et d'y conquérir plus aisé- 
ment, non point tant les moyens d'agir, que les fonctions 
et les influences. 

Ne me dissimulant pas que les tendances des partis ris- 
quaient de conduire à une constitution néfaste, je m'ancrais 
dans mon intention de réserver la solution à la décision du 
pays. Mais, avant d'engager le fer, je tâchai d'obtenir le 
concours d'hommes qualifiés, placés en des points différents 
de l'éventail et qui me semblaient susceptibles d'impres- 
sionner l'opinion politique. Je m'adressai aux présidents 
Léon Blum, Edouard Herriot et Louis Marin, à qui, peut-être, 
les années et les événements conféraient la sérénité. 

Léon Blum, tout justement, sortait de la longue détention 
où l'avaient enfermé Vichy et le III e Reich. Il était, je ne 
l'ignorais pas, plus attaché que jamais au socialisme. Mais 
je savais aussi, qu'au cours de ses épreuves, des scrupules 
lui étaient venus quant aux idées professées et à la politique 
menée, naguère, par son parti. Il les avait réexaminées à 
la lueur de cette clarté que la lucarne d'un cachot dispense 
à une âme élevée. En particulier, la question des pouvoirs 
lui était alors apparue sous un jour nouveau. Dans ses médi- 
tations de captif, qu'il devait publier sous le titre : a A l'échelle 
humaine », il notait : « Le gouvernement parlementaire n'est 
pas la forme unique, ni même la forme pure, de la démo- 
cratie. » Il indiquait que le régime présidentiel était, à ses yeux, 
le meilleur : a J'incline pour ma part, écrivait-il, vers un sys- 
tème de type américain, qui se fonde sur la séparation et 
l'équilibre des pouvoirs. » A peine la liberté lui était-elle rendue, 
qu'il témoignait publiquement de sa confiance à mon égard. 
Pour m'aider dans mon dessein de rénover la République, 
je crus d'abord trouver son appui. 

Il me fallut bientôt déchanter. En fait, Léon Blum fut 
très vite ressaisi par les penchants habituels de la famille 
socialiste. Dès notre premier entretien, il refusa d'entrer 



DÉSUNION 259 

comme ministre d'État dans le Gouvernement provisoire, 
alléguant sa santé déficiente mais aussi sa volonté de se 
consacrer entièrement à son parti. Le 20 mai, soit dix 
jours après son retour en France, il déclarait déjà dans une 
réunion des secrétaires des fédérations socialistes : « Aucun 
homme n'a le droit au pouvoir. Mais nous avons, nous, le 
droit à l'ingratitude. » Dans les articles quotidiens qu'il 
écrivait pour le Populaire et qui, par la qualité du fond et 
de la forme, exerçaient une grande influence sur les milieux 
politiques, il soutenait à fond la thèse de l'Assemblée unique 
et souveraine. Au sujet du référendum, il n'en repoussait pas 
le principe, pourvu que soit seulement posée la question de 
savoir si le régime d'avant-guerre devait être rétabli. Mais, 
pour lui, il s'agissait beaucoup moins de rendre l'État plus 
fort et plus efficace que d'empêcher la réapparition du Sénat 
des temps révolus, contre lequel il nourrissait de tenaces griefs 
personnels. Rien, suivant Blum, ne devait être proposé qui 
pût équilibrer les pouvoirs de l'Assemblée. C'est dans la même 
perspective qu'il considérait ce qu'il appelait « le cas de 
Gaulle. » A ma personne, il ne ménageait pas l'expression 
de son estime, mais, à proportion de ce qu'il en disait de bon, 
il se défiait de mon autorité et combattait avec âpreté tout 
projet de désignation du chef de l'État par un suffrage élargi. 
Bref, il avait, lui aussi, réadopté la règle fondamentale du 
régime parlementaire français : Qu'aucune tête ne dépasse 
les fourrés de la démocratie ! 

Peu avant les élections, je le fis venir et lui dis : «Ma tâche 
de défense nationale et de salut public est à son terme. Le 
pays est libre, vainqueur, en ordre. Il va parler en toute sou- 
veraineté. Pour que je puisse entreprendre à sa tête une nou- 
velle étape, il faudrait que ses élus s'y prêtent, car, dans 
l'univers politique, nul ne saurait gouverner en dépit de 
tout le monde. Or, l'état d'esprit des partis me fait douter 
que j'aie, demain, la faculté de mener les affaires de la France 
comme je crois qu'elles doivent l'être. J'envisage donc de 
me retirer. Dans ce cas, j'ai le sentiment que c'est vous qui 
devrez assumer la charge du gouvernement, étant donné 
votre valeur, votre expérience, le fait aussi que votre parti 
sera l'un des plus nombreux dans la prochaine assemblée et, 
en outre, s'y trouvera dans l'axe de l'aile prépondérante. Vous 
pouvez être certain, qu'alors, je vous faciliterais les choses. » 

Léon Blum n'objecta rien à mon éventuel départ, ce qui me 
donnait à comprendre qu'il l'admettait volontiers. Mais, 



260 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

répondant au projet que j'évoquais pour lui-même : « Cela, 
je ne le veux pas, déclara-t-il, parce que j'ai été, si longtemps 1 
tellement honni et maudit par une partie de l'opinion que 
je répugne, désormais, à l'idée même d'exercer le pouvoir. 
Et puis, je ne le peux pas, pour cette raison que la fonction 
de chef du gouvernement est proprement épuisante et que 
mes forces n'en supporteraient pas la charge. » Je lui de- 
mandai : « Si, après mon retrait, vous deviez vous récuser, 
qui, selon vous, pourrait prendre la suite? » — « Je ne vois 
que Gouin ! » me dit-il. Et, faisant allusion au remplacement 
récent de Churchill par le leader des travaillistes, il ajouta : 
« Gouin est celui qui ressemble le plus à Attlee. » Évidemment, 
Bium considérait sous la seule optique socialiste le grand 
problème national dont je l'avais entretenu. J'avoue que, 
pensant aux expériences que le pays venait de faire et dont 
lui-même avait été victime, j'en éprouvais de la tristesse. 

J'eus moins de succès encore du côté d'Edouard Herriot. 
En dépit de l'attitude ondoyante qu'il avait eue vis-à-vis 
de Laval et d'Abetz, quand ceux-ci, à la veille de la libéra- 
tion de Paris, lui proposaient de réunir P c Assemblée natio- 
nale » de 1940 et de former un gouvernement qui ne serait 
pas le mien, j'avais accueilli de mon mieux ce vétéran des 
débats, des rites et des honneurs de la III e République, ce 
chantre toujours émouvant des impulsions contradictoires 
entre lesquelles oscillait le régime d'hier, ce patriote en qui 
les malheurs de la France avaient éveillé la désolation plutôt 
que la résolution, mais qui n'en avait pas moins supporté 
avec courage les épreuves à lui infligées par Vichy et par 
Hitler. Tandis qu'il revenait, par la Russie et l'Orient, de 
sa détention en Allemagne, je lui envoyai à Beyrouth mon 
propre avion. A la première visite qu'il me fit. je lui rendis 
sa croix de la Légion d'honneur qu'il avait retournée à Pétain 
sous l'occupation. Je le priai, à son tour, de faire partie de 
mon gouvernement. Il y serait ministre d'État chargé de 
la question des Nations Unies. Je pensais le trouver maniable 
sous les rondeurs du bon vouloir. Mais il se montra, au con- 
traire, tout bardé de griefs et de piquants. 

En somme, Herriot s'irritait surtout de constater le boule- 
versement de ce qui le concernait lui-même. Il me parla avec 
amertume de l'accueil assez indifférent qu'il venait de recevoir 
à Moscou et qui ne ressemblait pas à celui qu'il y avait trouvé 
en d'autres temps. Il ne cacha pas son dépit du médiocre 
enthousiasme que la ville de Lyon venait de lui témoigner. 



DESUNION 261 

Comme il me demandait de îe laisser s'installer au palais 
de la présidence de la Chambre des députés, qui était son 
ancienne résidence, et que je lui en faisais voir l'impossi- 
bilité, il exhala son mécontentement. Enfin et surtout, la 
relative et, d'ailleurs, assez injuste déconfiture du parti 
radical, avec lequel il s'identifiait, lui était cruellement sen- 
sible. Quant aux institutions, il fallait, suivant lui, en revenir 
à celles où il avait ses habitudes. Qu'on fasse donc élire au 
plus tôt une Chambre et un Sénat qui nommeront leurs pré- 
sidents, enverront à l'Elysée un politique dépourvu de relief 
et fourniront en série des ministères composés d'interchan- 
geables parlementaires 1 Dans tout ce qui s'était passé et, 
notamment, dans l'écroulement du régime qui lui était cher, 
il voyait un affreux épisode, mais il n'en tirait pas de leçons. 
Edouard Herriot déclina mon offre de faire partie du gouver- 
nement. Je lui demandai d'aider à la reconstruction de la 
France ; il me déclara qu'il se consacrerait à restaurer le 
parti radical. 

Louis Marin me marqua, lui aussi, que son principal souci 
était de voir renaître un groupement politique conforme aux 
idées qu'il avait servies tout au long de sa carrière. Son in- 
fluence et son action, il les employait à rassembler les modérés 
en vue des prochaines élections. Tant qu'il s'était agi de 
chasser les Allemands du territoire, ce vieux Lorrain m'avait 
donné son adhésion sans réserves. A présent, il reprenait 
sa liberté vis-à-vis de moi. Très ancien parlementaire, il 
était, d'ailleurs, attaché jusqu'aux moelles à la vie des assem- 
blées, en goûtait les âpres et attrayantes fermentations et, 
au fond, ne souhaitait rien tant que de les voir reparaître 
telles qu'il les avait pratiquées. C'est pourquoi, mon inten- 
tion de limiter leurs attributions lui agréait médiocrement. 
Pas plus que Blum et qu' Herriot, il n'accepta d'entrer dans 
le Gouvernement provisoire. Toutefois, il tint à m'assurer 
que, dans ma politique de sécurité nationale, il m'appuierait 
de tous ses moyens. 

Faute d'avoir à mes côtés ces trois personnalités qui 
eussent pu contribuer à marquer l'avènement de la IV e Répu- 
blique du signe de l'unité et de la notoriété, j'abordai donc 
le débat constitutionnel entouré du gouvernement que j'avais 
reconstitué au lendemain de la libération de Paris. Cependant, 
pour que ce ne soient pas toujours les mêmes qui servent 
de cibles, j'avais, à la fin de mai, remplacé Paul Ramadier, 
comme ministre du Ravitaillement, par Christian Pineau à 



262 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

peine sorti de Buchenwald, et attribué la Justice à Pierre- 
Henri Teitgen tandis que François de Menthon irait occuper 
le siège de la France au tribunal de Nuremberg. Teitgen 
transmettait à Jacques Soustelle le ministère de l'Informa- 
tion. Peu après, Augustin Laurent quittait, pour raisons de 
santé, le ministère des Postes que je confiais à Eugène Thomas 
revenu de déportation. C'est le 9 juillet que je saisis le Conseil 
du projet d'ordonnance que j'avais établi avec la collaboration 
dévouée de Jules Jeanneney. 

La délibération fut calme et approfondie. Comme la plu- 
part des ministres appartenaient à des partis et que ceux-ci 
avaient tous manifesté leur désapprobation, je fis connaître 
que j'acceptais d'avance les démissions qui me seraient 
offertes. On ne m'en remit aucune. Le Conseil adopta le 
texte, sans changement, à l'unanimité. 

L'élection d'une assemblée était prévue pour le mois d'oc- 
tobre. Le pays déciderait par référendum si l'assemblée serait 
constituante. La réponse par oui ou par non à cette ques- 
tion signifierait, soit l'avènement de la IV e République, soit 
le retour à la III e . Dans le cas où l'assemblée devrait être 
constituante, ses pouvoirs seraient réglés par la deuxième 
question du référendum. Ou bien le pays adopterait le projet 
du gouvernement ; limitant à sept mois la durée du mandat 
de l'assemblée ; bornant ses attributions, dans le domaine 
législatif, au vote des budgets, des réformes de structure et 
des traités internationaux ; ne lui accordant pas l'initiative 
des dépenses ; mais lui attribuant le droit d'élire le président 
du gouvernement qui resterait en fonctions aussi longtemps 
que les députés ; enfin et surtout, subordonnant la mise en 
vigueur de la constitution à sa ratification par le suffrage 
universel. Ou bien, le pays refusant ce qui lui était proposé, 
l'assemblée serait omnipotente en toutes matières et pour 
tout le temps qu'il lui plairait d'exister. La réponse, par 
oui ou par non, établirait, ou n'établirait pas, l'équilibre 
entre les pouvoirs exécutif et législatif pour la « période pré- 
constitutionnelle. » 

Au cours de la même séance, le Conseil décida, d'autre 
part, que les élections cantonales auraient lieu en deux tours 
de scrutin les 23 et 30 septembre. De cette façon, les conseils 
généraux seraient constitués avant le référendum. Si, con- 
trairement à toute attente, celui-ci décidait le rétablissement 
des anciennes institutions, on pourrait alors faire élire le Sénat 
au suffrage restreint, comme il en était jadis. 



DÉSUNION 263 

Le 12 juillet, par la radio, je fis connaître au pays sur quels 
points il allait être consulté et ce que je lui demandais de 
faire. Après avoir énoncé le texte des questions que poserait 
le référendum, je déclarai : « Quant à mon opinion, je l'ex- 
prime en disant ceci : J'espère et je crois que les Français 
et les Françaises répondront : oui ! à chacune de ces deux ques- 
tions. » 

Là-dessus, la parole fut passée à l'Assemblée consultative. 
Je prévoyais un débat animé, plein d'aigreur et sans con- 
clusion. Ce fut, en effet, le cas. Les délégués exprimèrent 
leur opposition, autant vaut dire unanime, au texte du gou- 
vernement, mais ne purent adopter aucune proposition 
constructive. 

Au nom des radicaux et de certains modérés, MM. Plai- 
sant, Bonnevay, Labrousse, Bastid, Astier, réclamèrent avec 
passion la remise en vigueur de l'ancienne constitution et, 
d'abord, l'élection d'un sénat en même temps que d'une 
chambre. Pour corser leurs interventions, ces délégués ne se 
firent pas faute d'assimiler le référendum du général de 
Gaulle au plébiscite de Bonaparte et du Prince-Président. 
Les communistes et ceux des membres de l'Assemblée qui 
s'étaient liés à eux agitèrent le même épouvantail par la 
voix de MM. Cogniot, Duclos, Cot, Copeau, mais pour con- 
clure, à l'opposé des orateurs précédents, qu'il fallait laisser 
à la Constituante le pouvoir de décider à son seul gré de 
toutes choses, notamment des institutions. Les socialistes, 
les républicains populaires, les représentants de la nouvelle 
Union démocratique de la résistance, ainsi que quelques 
modérés, calculant probablement qu'il y avait avantage 
électoral à ne pas rompre avec moi, adoptèrent une position 
moyenne. Ces fractions acceptaient, à présent, le principe 
d'un référendum, mais n'en proclamaient pas moins leur 
volonté d'obtenir une assemblée unique et souveraine et leur 
refus d'admettre que celle-ci vît limiter ses attributions. 

Ainsi, la Consultative se partageait entre trois tendances 
dont aucune n'était en mesure de réunir la majorité. Mais, 
sans pouvoir s'accorder sur les institutions de demain, ni 
sur la voie à suivre pour y parvenir, on y était unanime à 
exiger, en tout état de cause, la primauté absolue des partis. 
D'autre part, personne ne faisait de concession, ni même 
d'allusion, aux nécessités capitales de séparation, d'équilibre, 
d'efficacité des pouvoirs de l'État. 

Or, ce sont ces conditions-là que je fis surtout ressortir 



264 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

en prenant la parole à la fin de la discussion. A mon sens, 
c'était pour les remplir que le pays devait fixer à l'Assemblée 
constituante une limite à sa durée, des bornes à ses attribu- 
tions, un règlement quant à ses rapports avec l'exécutif. 
Cette limite, ces bornes, ce règlement, il était de la responsa- 
bilité du Gouvernement provisoire de les proposer au suffrage 
universel. Mais j'invitais les délégués à se joindre à lui pour 
le faire. Je soulignais ce qu'il y avait de mensonger dans la 
comparaison que beaucoup feignaient d'établir entre le réfé- 
rendum que j'allais mettre en œuvre et le plébiscite napoléo- 
nien. Affecter de craindre que j'étouffe la République, quand 
je la tirais du tombeau, était simplement dérisoire. Alors 
qu'en 1940 les partis et le Parlement l'avaient trahie et reniée, 
moi « j'avais relevé ses armes, ses lois, jusqu'à son nom. » 
Maintenant, je faisais le nécessaire pour que sorte des élec- 
tions une Assemblée à laquelle je remettrais mes pouvoirs, 
ce qui ne ressemblait guère à la procédure employée le 2 dé- 
cembre ou le 18 brumaire. Mais il fallait que, demain et plus 
tard, la République ait un gouvernement, que celui-ci en 
soit vraiment un et qu'on n'aille pas en revenir aux déplo- 
rables pratiques d'antan. 

Insistant sur ce point, qui pour moi était capital, je dé- 
clarai : « Ce que cette sorte de perpétuelle menace pesant sur 
les hommes qui avaient la charge de gouverner, cet état 
presque chronique de crise, ces marchandages à l'extérieur 
et ces intrigues à l'intérieur du Conseil des ministres, qui en 
étaient les conséquences, auront pu coûter au pays est pro- 
prement incalculable. » Je rappelai que, « de 1875 à 1940, 
nous avions eu cent deux gouvernements, tandis que la Grande- 
Bretagne en comptait vingt et l'Amérique quatorze. ^ Et 
qu'était donc l'autorité intérieure et extérieure des cabinets 
formés chez nous dans de pareilles conditions, par rapport 
à celle des ministères qui fonctionnaient à l'étranger? J'indi- 
quai que Franklin Roosevelt m'avait dit : c Figurez-vous 
qu'à moi, président des États-Unis, il m'est parfois arrivé, 
avant cette guerre, de ne même pas me rappeler le nom du 
président du Conseil français !» — « Demain, plus encore 
qu'hier, affirmai-je, il ne saurait y avoir aucune efficacité 
dans l'action de l'État et, je le dis catégoriquement, aucun 
avenir pour la démocratie française, si nous en revenons à 
un système de cette espèce. » Et d'ajouter : « Dans le dé- 
sastre de 1940, l'abdication de la République et l'avènement de 
Vichy, pour combien a compté le dégoût qu'éprouvait le pays 



DÉSUNION 265 

à Tégard de cet absurde jeu auquel il avait si longtemps 
assisté et qui faisait si mal ses affaires ! » 

Mais ces considérations n'étaient point de celles qui préoc- 
cupaient les partis. L'Assemblée consultative m'écouta avec 
déférence. Puis, elle montra par ses votes que mes soucis 
n'étaient pas les siens; 210 voix contre 19 rejetèrent l'en- 
semble du projet du gouvernement. Une très grande majorité 
repoussa, ensuite, un amendement qui réclamait l'élection 
d'un Sénat et, par là même, le retour aux institutions d'avant- 
guerre. Comme, pour finir, MM. Vincent Auriol et Claude 
Bourdet défendaient une proposition transactionnelle, accep- 
tant un référendum mais amenuisant largement le projet 
du gouvernement, leur texte était écarté par 108 voix 
contre 101. Le débat se terminait donc sans que la Consul- 
tative fût parvenue à formuler aucun avis positif. 

Une fois encore, il me fallait trancher d'autorité. Le Conseil 
des ministres adopta, le 17 août, les termes définitifs de l'or- 
donnance relative au référendum et aux élections. Par rapport 
au texte primitif, les seules modifications étaient des préci- 
sions destinées à rendre improbable l'ouverture d'une crise 
ministérielle pendant la durée du mandat de l'Assemblée 
constituante. Celle-ci ne pourrait, en effet, renverser le gou- 
vernement que par un vote spécial, à la majorité absolue 
du nombre des députés et après un délai d'au moins qua- 
rante-huit heures. Aucun changement n'était apporté aux 
deux points essentiels. Le peuple devait régler lui-même le 
sort final de la III e République. La souveraineté du peuple, 
formellement établie au-dessus de l'assemblée, allait, en 
dernier ressort, décider des institutions. 

L'ordonnance du 17 août, en même temps qu'elle formulait 
le texte des deux questions du référendum, arrêtait les moda- 
lités du scrutin pour les élections. Mais, sur ce dernier point, 
les décisions prises faisaient aussitôt l'objet de véhémentes 
protestations. 

Deux conceptions opposées et, à mon sens, également 
fâcheuses divisaient les fractions politiques. Pour les parti- 
sans des institutions d'avant-guerre, il fallait en revenir 
aussi à l'ancien régime électoral, c'est-à-dire au scrutin uni- 
nominal d'arrondissement. Indépendamment des principes, 
radicaux et modérés tendaient à penser, en effet, que les 
notables qu'ils faisaient jadis élire retrouveraient individuel- 
lement l'audience des électeurs dans les circonscriptions 
d'antan. Au contraire, communistes, socialistes, républi- 



266 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

cains populaires, qui comptaient obtenir les suffrages grâce 
à l'attrait de leurs programmes plutôt qu'à la notoriété 
personnelle de leurs candidats, réclamaient la représentation 
proportionnelle « intégrale ». A en croire ces doctrinaires, 
l'équité ne pourrait être arithmétiquement et moralement 
satisfaite que si chaque parti, proposant à la France entière 
une seule liste de candidats, se voyait attribuer un nombre 
de sièges exactement proportionnel au total des voix recueillies 
par lui sur l'ensemble du territoire. A défaut de ce système 
« parfait » et si, plus modestement, la proportionnelle jouait 
dans des circonscriptions multiples, par exemple les dépar- 
tements, tout au moins fallait-il que les voix qui n'entreraient 
pas dans les quotients locaux fussent additionnées à l'échelon 
national. Grâce à ces restes, qui procureraient un supplément 
d'élus, chaque parti serait assuré de faire passer tels de ses 
chefs qui auraient mordu la poussière en province ou même 
ne se seraient présentés nulle part. Bref, l'arrondissement 
trop étroit et la proportionnelle trop large se combattaient 
par la voix d'apôtres enflammés et intéressés. Je ne me 
rendis aux arguments ni de l'un ni de l'autre camp. 

Le mode de scrutin d'autrefois n'avait pas mon agrément. 
Je le trouvais, d'abord, assez injuste, compte tenu des grandes 
différences de population qui existaient entre les arrondisse- 
ments. Naguère, Briançon avec 7 138 électeurs, Florac 
avec 7 343, une partie du VI e arrondissement de Paris 
avec 7 731, élisaient un député, tout comme Dunkerque, 
Pontoise, Noisy-le-Sec, qui comptaient respectivement 33 840, 
35 199, 37 180 électeurs. Pour introduire plus d'équité dans 
ce système, il eût fallu procéder, d'un bout à l'autre du 
territoire, à un découpage précipité des circonscriptions, au 
milieu d'innombrables et farouches contestations. Mais ce 
qui, à cette époque, me détournait surtout du scrutin d'ar- 
rondissement, c'était la perspective du résultat qu'il risquait 
d'avoir quant à l'avenir de la nation en assurant infaillible- 
ment la primauté du parti communiste. 

Si l'élection comportait un seul tour, comme beaucoup le 
demandaient par analogie avec la loi anglaise, il n'y avait 
aucun doute qu'un communiste serait élu dans la plupart 
des circonscriptions. Car chaque arrondissement verrait, face 
au candidat du « parti », se présenter, tout au moins, un 
socialiste, un radical, un républicain populaire, un modéré, 
un combattant exemplaire de la résistance, sans compter 
plusieurs dissidents et divers théoriciens. Étant donné le 



DÉSUNION 267 

nombre des suffrages qu'allait recueillir partout dans le pays 
la III e Internationale et que donnaient à prévoir les élections 
municipales et cantonales, le communiste viendrait donc en 
tête le plus souvent et serait élu. Si le scrutin était à deux 
tours, communistes et socialistes, alors liés entre eux par 
leur entente contractuelle et par les tendances de la base, 
uniraient leurs voix dans tous les ballottages, ce qui procu- 
rerait à leur coalition le plus grand nombre de sièges et, d'autre 
part, riverait entre elles, par l'intérêt électoral commun, 
les deux sortes de marxistes. De toutes façons, le scrutin 
d'arrondissement amènerait donc au Palais-Bourbon une 
majorité votant comme le voudraient les communistes. 
Cette conséquence échappait, sans doute, aux tenants de 
l'ancienne formule. Mais, étant moi-même responsable du 
destin de la France, je n'en courrais pas le risque. 

La proportionnelle « intégrale » n'obtint pas, non plus, 
mon adhésion. Proposer à l'ensemble des 25 millions d'élec- 
teurs un nombre illimité de listes portant chacune 600 noms, 
ce serait marquer du caractère de l'anonymat presque tous 
les mandataires et empêcher tout rapport humain entre élus 
et votants. Or, en vertu du sens commun, de la tradition, de 
l'intérêt public, il faut que les diverses régions du pays soient, 
en elles-mêmes, représentées à l'intérieur des assemblées, 
qu'elles le soient par des gens qu'elles connaissent et que ceux- 
ci se tiennent à leur contact. D'ailleurs, il convient que, 
seul, le chef de l'État soit l'élu de toute la nation. Quant à ad- 
mettre l'utilisation par chaque parti sur le plan national des 
restes de voix qu'il obtiendrait dans les circonscriptions, ce 
serait instituer deux sortes de députés, les uns élus par les 
départements, les autres procédant d'un collecteur mythique 
de suffrages sans qu'en fait on eût voté pour eux. J'y étais 
nettement opposé. 

Le Gouvernement provisoire adopta donc simplement le 
scrutin de liste et la représentation proportionnelle à l'échelle 
départementale. Encore les départements les plus peuplés 
étaient-ils divisés. Aucune circonscription n'aurait plus de 
9 députés. Aucune n'en compterait moins de 2. Au total, 
l'assemblée comprendrait 522 élus de la Métropole et 64 
d'outre-mer. Le système électoral institué par mon ordon- 
nance resta, par la suite, en vigueur. Les partis n'y appor- 
tèrent plus tard qu'une seule modification, au demeurant 
peu honnête : l'apparentement. 

Sur le moment, un violent tollé s'éleva de toutes parts 



268 K^MOIRIS DE GUERRE — LE SALUT 

contre la décision prise. Comme l'Assemblée consultative 
s'était séparée le 3 août, on vit se constituer une « Délégation 
des gauches », destinée à organiser le concert des protesta- 
tions. À l'initiative de la Confédération générale du travail, 
groupant alors quatre millions de cotisants, et sous la prési- 
dence de son secrétaire général Léon Jouhaux, se réunirent 
les mandataires des partis communiste, socialiste, radical et 
de la Ligue des Droits de l'Homme. Bien que les membres 
de la délégation ne fussent nullement d'accord entre eux au 
sujet du mode de scrutin, ils se trouvèrent unanimes à ré- 
prouver la solution adoptée par le gouvernement et convinrent 
d'effectuer auprès du général de Gaulle une démarche spec- 
taculaire pour marquer leur opposition, Le 1 er septembre, 
Jouhaux me demanda de le recevoir avec plusieurs délégués. 

Je portais à Léon Jouhaux beaucoup de cordiale estime. 
Cet éminent syndicaliste avait consacré toute sa vie au ser- 
vice de la classe ouvrière, appliquant son intelligence et son 
habileté, qui étaient grandes, à frayer aux travailleurs le 
chemin du bien-être et de la dignité. Sous l'occupation, il 
avait pris immédiatement une attitude d'opposition tranchée 
vis-à-vis de la « révolution nationale » et montré qu'il tenait 
l'ennemi pour l'ennemi. Détenu par Vichy, puis déporté 
en Allemagne, il avait repris, maintenant, la tête de la Confé- 
dération, autant que le lui permettait l'influence croissante 
des communistes. Je l'avais, à plusieurs reprises, entretenu 
des problèmes sociaux. Mais, cette fois, mon devoir d'État 
m'empêchait de le recevoir. De par la loi, la Confédération 
générale du travail avait pour objet exclusif « l'étude et la 
défense d'intérêts économiques. » J'entendais, moins que 
jamais, reconnaître aux syndicats qualité pour se mêler de 
questions politiques et électorales. A la lettre de Jouhaux, 
je répondis que je ne pouvais donner suite à sa demande 
d'audience. Puis, en dépit de l'indignation qu'affectèrent 
d'en éprouver tous les groupements et tous les journaux, 
je m'en tins à ma position. Ce que voyant, chacun jugea 
bon de s'en accommoder aussi. Sur les bases fixées par l'or- 
donnance, les partis se disposèrent à affronter le suffrage 
universel. 

La campagne électorale fut extrêmement animée, en raison, 
moiiis de la concurrence des listes, que de la passion soulevée 
par les questions du référendum au sujet desquelles de Gaulle 
s'était engagé. A vrai dire, la réponse que le public ferait à 
la première était connue à l'avance. Il s'agissait seulement 



DÉSUNION 269 

de savoir dans quelle proportion les Français demanderaient 
autre chose que la III e République. Mais, sur la deuxième 
question, une lutte passionnée se déroula dans le pays. 

Les communistes, imités en maints endroits par des élé- 
ments socialistes et indirectement aidés par les radicaux et 
par quelques modérés, s'efforcèrent d'obtenir une majorité 
de « Non », afin de me mettre en échec. Ainsi la section fran- 
çaise de la III e Internationale montrait-elle ouvertement qui 
était, à ses yeux, le principal adversaire. Ce que voyant, le 
Mouvement républicain populaire, l'Union démocratique de 
la résistance et plusieurs groupements de droite se firent 
les champions du « Oui ». Quant au parti socialiste, il avait, 
en fin de compte, officiellement rallié ma thèse. Mais, plutôt 
que de se battre sur un sujet qui n'était point son fait et 
divisait ses militants, il laissait les « questions » dans l'ombre 
et s'appliquait surtout à faire valoir son programme, ce qui 
ne soulevait guère l'exaltation du public. En somme, la ba- 
taille électorale, menée à grand renfort d'affiches, de tracts, 
d'inscriptions peintes sur les murs, eut pour enjeux le « Oui » 
demandé par de Gaulle et le a Non » réclame par le parti 
communiste. Tout en m'abstenant de paraître aux réunions 
ou aux cérémonies pendant les trois semaines que dura la 
campagne, je tins à rappeler aux Français, le 17 octobre, ce 
qui dépendait du scrutin et quel était mon avis. 

Le 21 octobre, les bureaux de vote recueillirent les bulletins 
en deux urnes, l'une pour le référendum, l'autre pour l'élec- 
tion des députés. Sur quelque 25 millions d'inscrits, il y eut 
environ 20 millions de votants. Des 5 millions d'abstention- 
nistes* la plupart étaient des femmes qui évitaient des forma- 
lités dont elles n'avaient pas l'habitude. Tous comptes faits 
pour la Métropole et l'Afrique du Nord, et une fois éclaircies 
quelques étiquettes imprécises, les communistes eurent 
160 élus, les socialistes 142, les résistants de l'Union démo- 
cratique socialiste 30, les républicains populaires 152, les 
radicaux 29, les modérés 66. 

Ainsi, le parti communiste, bien qu'il eût obtenu le quart 
des suffrages exprimés, n'emportait pas l'adhé3ion de la 
grande masse de la nation. Pourtant, les événements dont 
la France sortait à peine lui avaient offert des chances excep- 
tionnelles de triompher. Le désastre de 1940, la défaillance 
nationale de beaucoup d'éléments dirigeants, la résistance à 
laquelle il avait largement contribué, la longue misère popu- 
laire au cours de l'occupation, les bouleversements politiques, 



270 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

économiques, sociaux, moraux qu'avait subis le pays, la 
victoire de la Russie soviétique, les abus commis à notre égard 
par les démocraties de l'Ouest, étaient autant de conditions 
favorables à son succès. Si, décidément, le « parti » n'avait 
pu en saisir l'occasion, c'est parce que je m'étais trouvé là 
pour incarner la France tout entière. Par contre, en l'associant 
à la libération de la patrie et, ensuite, à son redressement, 
je lui avais donné le moyen de s'intégrer dans la communauté. 
Maintenant, le peuple lui accordait une audience considérable 
mais non le droit à la domination. Choisirait-il d'être l'aile 
marchante de la démocratie française ou bien un groupe séparé 
que des maîtres étrangers utiliseraient du dehors? La réponse 
allait, pour une part, dépendre de ce que serait la Répu- 
blique elle-même. Forte, fîère, fraternelle, elle apaiserait 
peut-être, à la longue, cette révolte. Impuissante et immobile, 
elle déterminerait cette force à redevenir centrifuge. 

Mais les autres fractions politiques voudraient-elles s'unir 
autour de moi pour rebâtir l'édifice? La consultation nationale 
prouvait que tel était le vœu profond de la nation. Celle-ci, 
par plus de 96% des voix, avait répondu « Oui » à la pre- 
mière question posée, attestant qu'elle condamnait, pour 
ainsi dire unanimement, le régime sans tête, et, partant, 
sans volonté et sans autorité qui avait fait faillite dans le 
désastre. D'autre part, elle m'exprimait personnellement sa 
confiance, en approuvant, par plus de 66 % de « Oui », le 
projet que je lui proposais contre l'omnipotence des partis. 
Ce témoignage se trouvait confirmé par ce qui était électo- 
raiement advenu des diverses formations politiques, suivant 
l'attitude qu'elles avaient prise à mon sujet. L'hostilité 
que me montraient les communistes leur coûtait, assurément, 
nombre de suffrages populaires. Les radicaux étaient écrasés, 
tant parce qu'ils symbolisaient et réclamaient le système 
d'antan, que parce que leurs principaux chefs s'opposaient à 
Charles de Gaulle. C'est faute d'avoir collectivement adopté 
à mon égard une position favorable, que les modérés per- 
daient presque les deux tiers des voix qui étaient, autre- 
fois, les leurs. Si les socialistes, d'ailleurs surpris et déçus 
du résultat, n'arrivaient pas au premier rang, l'éloigne- 
ment croissant qu'ils marquaient vis-à-vis de moi, alors que 
tant de leurs hommes s'en étaient tenus très proches pen- 
dant longtemps, suffisait à l'expliquer. Au contraire, on 
pouvait voir le Mouvement républicain populaire, à peine 
sorti du berceau mais affichant, dans le moment, ud « gauî- 



DESUNION 271 

lisme » résolu, venir en tête de toutes les formations en fait 
de suffrages et de sièges. 

Sans doute, la consultation nationale n'avait-elle pas révélé 
de grand élan. Cependant, j'en tirais l'impression que le pays, 
dans son ensemble, souhaitait que je le conduise, tout au 
moins jusqu'au moment où il aurait ratifié ses institutions 
nouvelles. Il me semblait d'ailleurs essentiel, historiquement 
et politiquement, que ce fût fait d'accord avec moi, étant 
donné ce que les événements m'avaient amené à représenter. 

Mais il me fallait reconnaître, qu'à ce point de mon par- 
cours, les appuis que m'offrait la nation devenaient rares 
et incertains. Voici que s'effaçaient les forces élémentaires 
qu'elle m'avait naguère procurées pour le combat ; la disper- 
sion des résistants étant un fait accompli. D'autre part, le 
courant d'ardeur populaire qu'elle m'avait si largement prêté 
était, à présent, capté en sens divers. Quant aux voix qui, 
traditionnellement, exprimaient sa conscience profonde, j'en 
recevais peu d'encouragements. En fait, elle ne déléguait 
plus, autour de moi, que les partis. Or, ceux-ci, après les 
élections, qu'ils aient été heureux ou malheureux, se souciaient 
moins que jamais de me suivre. D'autant que, si l'horizon 
lointain restait chargé de nuages, on n'y discernait pas de 
menaces immédiates. La France avait recouvré son intégrité, 
son rang, son équilibre, ses prolongements outre-mer. Il y 
avait là de quoi nourrir, pour quelque temps, les jeux des 
partisans, leur désir de disposer de l'État, leur opinion que 
« l'homme des tempêtes » avait, maintenant, joué son rôle 
et qu'il devait laisser la place. 

Pour moi, ayant fait le compte de mes possibilités, j'avais 
fixé ma conduite. Il me revenait d'être et de demeurer le 
champion d'une République ordonnée et vigoureuse et l'ad- 
versaire de la confusion qui avait mené la France au gouffre 
et risquerait, demain, de l'y rejeter. Quant au pouvoir, je 
saurais, en tout cas, quitter les choses avant qu'elles ne me 
quittent. 



DEPART 



Voici novembre. Depuis deux mois, la guerre est finie, 
les ressorts fléchissent, les grandes actions n'ont plus cours. 
Tout annonce que le régime d'antan va reparaître, moins 
adapté que jamais aux nécessités nationales. Si je garde la 
direction, ce ne peut être qu'à titre transitoire. Mais, à la 
France et aux Français, je dois encore quelque chose : partir 
en homme moralement intact. 

L'Assemblée constituante se réunit le 6 novembre. Cuttoli, 
député radical et doyen d'âge, présidait. Bien que cette 
première séance ne pût être que de forme, j'avais tenu à 
être présent. Certains auraient souhaité que la transmission 
par de Gaulle des pouvoirs de la République à la représenta- 
tion nationale revêtît quelque solennité. Mais l'idée que mon 
entrée au Palais-Bourbon pût comporter de l'apparat indispo- 
sait le bureau provisoire et jusqu'aux gens du protocole. 
Tout se fît donc sans cérémonie et, en somme, médiocrement. 

Cuttoli prononça un discours qui rendait hommage à 
Charles de Gaulle mais prodiguait les critiques à l'égard de 
sa politique. Les éloges trouvèrent peu d'échos. Mais les 
aigreurs recueillirent les applaudissements appuyés de la 
gauche, tandis que la droite s'abstenait de manifester. Puis, 
le doyen donna lecture de ma lettre annonçant que le gouver- 
nement démissionnerait dès que la Constituante aurait élu 
son bureau. Il n'y eut pas de réaction notable. Quant à moi, 
assis au bas de l'hémicycle, je sentais converger dans ma direc- 
tion les regards lourds des six cents parlementaires et j'éprou- 
vais, presque physiquement, le poids du malaise général. 

Après que l'Assemblée eut porté Félix Gouin à sa prési- 
dence, il s'agissait pour elle d'élire le président du gouver- 
nement. Je me gardai, bien entendu, de poser ma candida- 
ture, ni de rien dire au sujet de mon éventuel programme. 
On me prendrait comme j'étais, ou on ne me prendrait pas. 

t. m. — 273 18 



274 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Pendant toute une semaine, il y eut entre les groupes maints 
pourparlers embarrassés. Entre temps, le 11 novembre, je 
présidai la cérémonie de l'Étoile. Quinze cercueils, amenés de 
tous les champs de bataille, étaient rangés autour de F In- 
connu, comme si ces combattants venaient lui rendre compte 
de leur propre sacrifice avant d'être transférés dans une 
casemate du Mont Valérien. Au pied de l'Arc, prononçant 
quelques mots, j'en appelai à l'unité et à la fraternité « pour 
guérir la France blessée. » — « Marchons », disais- je, « sur la 
même route, du même pas, chantant la même chanson ! 
Levons vers l'avenir les regards d'un grand peuple rassemblé ! » 
Sur le pourtour de la place, la foule était aussi chaleureuse 
que jamais. Mais, près de moi, les figures officielles me signi- 
fiaient que le pouvoir allait changer de nature. 

Cependant, deux jours plus tard, l'Assemblée nationale 
m'élisait, à l'unanimité, Président du gouvernement de la 
République française et proclamait que « Charles de Gaulle 
avait bien mérité de la patrie. » Quoique cette manifestation 
n'ait eu lieu qu'après huit jours de désobligeantes palabres, 
il pouvait sembler qu'elle exprimait l'intention délibérée de 
se grouper autour de moi pour appuyer ma politique. C'est 
ce que parut penser, par exemple, M. Winston Churchill, qui, 
traversant Paris ce jour-là, ayant déjeuné à ma table et appre- 
nant ensuite l'élection, exprima son enthousiasme en une lettre 
généreuse. Se souvenant de cette phrase de Plutarque : « L'in- 
gratitude envers les grands hommes est la marque des peuples 
forts », qui avait naguère servi d'épigraphe à un livre célèbre, 
il écrivait, à son tour : « Plutarque a menti 1 » Mais moi, je 
savais que le vote était une révérence adressée à mon action 
passée, non point du tout une promesse qui engageât l'avenir. 

Cela fut vérifié tout de suite. Le 15 novembre, entrepre- 
nant de constituer le gouvernement, j'eus à marcher sur des 
nids d'intrigues. Les fractions de la gauche, qui formaient 
à l'Assemblée une notable majorité, soulevaient de multiples 
réserves. Les radicaux me faisaient connaître qu'ils ne seraient 
pas des miens. Si tel d'entre eux acceptait, néanmoins, un 
portefeuille, ce serait, disaient-ils, contre l'agrément de leur 
groupe. Les socialistes, méfiants et sourcilleux, s'enquéraient 
de mon programme, multipliaient les conditions et déclaraient, 
qu'en tout cas, ils n'accorderaient leurs votes qu'à un cabinet 
ayant l'appui et la participation des communistes. Enfin, 
ceux-ci, jouant le grand jeu, exigeaient, par la voix de 
Maurice Thorez, l'un au moins des trois ministères qu'ils 



DÉPART 275 

tenaient pour les principaux : Défense nationale, Intérieur, 
Affaires étrangères. Là était bien la question. Si je venais à 
céder, les communistes, disposant d'un des leviers de com- 
mande essentiels de l'État, auraient, dans un moment de 
trouble, le moyen de s'imposer. Si je refusais, je risquais de 
me trouver impuissant à former le gouvernement. Mais 
alors, le « parti », ayant démontré qu'il était plus fort que de 
Gaulle, deviendrait le maître de l'heure. 

Je décidai de trancher dans le vif et d'obliger les commu- 
nistes, soit à entrer au gouvernement aux conditions que je 
leur ferais, soit à prendre le grand large. Je notifiai à Thorez 
que ni les Affaires étrangères, ni la Guerre, ni l'Intérieur ne 
seraient attribués à quelqu'un de son parti. A celui-ci, j'of- 
frais seulement des ministères « économiques. » Sur quoi, 
les communistes publièrent de furieuses diatribes, affirmant 
qu'en refusant de leur donner ce qu'ils réclamaient « j'in- 
sultais la mémoire des morts de la guerre. Et d'invoquer 
« leurs 75 000 fusillés », chiffre tout à fait arbitraire, d'ailleurs, 
car heureusement le total de leurs adhérents tombés sous 
les balles des pelotons d'exécution n'en atteignait pas le cin- 
quième et, d'autre part, ceux des Français qui avaient sacrifié 
leur vie l'avaient fait, — communistes compris, — pour la 
France, non pour un parti. 

Là-dessus, il me fallut subir les objurgations alarmées des 
diverses sortes de gens de gauche qui m'adjuraient de céder 
pour éviter une crise fatale, tandis que les autres groupes 
se tenaient muets et à l'écart. Mais ma résolution était prise. 
Contraindre l'Assemblée nationale à me donner raison contre 
l'extrême-gauche marxiste, c'est à quoi je voulais aboutir. 
Le 17, j'écrivis donc au président de la Constituante que, ne 
pouvant constituer un gouvernement d'unité, je remettais 
à la représentation nationale le mandat qu'elle m'avait confié. 
Puis, le lendemain, parlant à la radio, je pris le peuple à té- 
moin des exigences abusives que des partisans prétendaient 
me dicter. J'annonçai que, pour de claires raisons nationales 
et internationales, je ne mettrais pas les communistes à même 
de dominer notre politique, en leur livrant « la diplomatie 
qui l'exprime, l'armée qui la soutient ou la police qui la 
couvre. » Cela étant, je formerais le gouvernement avec l'ap- 
pui de ceux qui choisiraient de me suivre. Sinon, je quitterais 
le pouvoir aussitôt et sans amertume. 

D'ailleurs, si basse que fût l'ambiance, tous les impondé- 
rables, émanant de toutes les frayeurs, me faisaient croire 



276 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

que j'allais l'emporter. De fait, après un débat auquel je 
n'assistai pas, l'Assemblée me réélut Président du gouver- 
nement par toutes ses voix, sauf celles des communistes. 
Il est vrai qu'André Philip, porte-parole des socialistes, 
s'était efforcé d'expliquer l'adhésion gênée des siens en pro- 
clamant que la Chambre m'attribuait « le mandat impératif » 
de constituer un ministère où l'extrême- gauche serait repré- 
sentée. Cette sommation ne trompa personne, Il était clair 
que les communistes n'avaient pu imposer leur loi. Pas un 
seul député, en dehors de leur propre groupe, ne les avait 
approuvés et, dans le vote décisif, ils se trouvaient isolés 
contre tous sans exception. Ainsi était rompu, d'emblée, 
un charme qui risquait fort de devenir malfaisant. 

Les communistes en tirèrent immédiatement les consé- 
quences. Dès le lendemain, leur délégation vint me dire 
qu'ils étaient prêts à entrer dans mon gouvernement en dehors 
de toute condition et que je n'aurais pas de soutien plus ferme 
que le leur. Sans me leurrer sur la sincérité de ce repentir 
soudain, je les fis, en effet, embarquer, jugeant, qu'au moins 
pour un temps, leur ralliement sous ma coupe pourrait servir 
la paix sociale, dont le pays avait tant besoin 1 

Le 21, le gouvernement était constitué. Quatre portefeuilles 
allaient à des députés communistes : Billoux, Croizat, Paul 
et Tillon ; quatre à des socialistes : Moch, Tanguy-Prigent, 
Thomas et Tixier; quatre à des républicains populaires : 
Bidault, Michelet, Prigent et Teitgen ; deux à des résistants 
de l'Union démocratique : Pleven et Soustelie ; un à Gia- 
cobbi, radical ; un à Dautry et un à Malraux qui n'étaient 
pas parlementaires et n'avaient aucune appartenance ; l'en- 
semble étant surmonté de quatre ministres d'État : un socia- 
liste, Auriol ; un républicain populaire, Gay ; un modéré, 
Jacquinot ; un communiste, Thorez. Comme prévu et annoncé, 
l'extreme-gauche marxiste ne recevait que des ministères 
économiques : Économie nationale, Travail, Production, Fa- 
brications d'armement. 

Le 23 novembre, je prononçai devant l'Assemblée un 
discours où je fis ressortir la gravité des conditions où le pays 
était placé, la nécessité d'adopter au plus tôt des institutions 
assurant « la responsabilité, la stabilité, l'autorité du pouvoir 
exécutif », enfin le devoir des Français et de leurs représen- 
tants de s'unir pour refaire la France. Cette fois encore, la 
représentation nationale m'approuva à l'unanimité. Dans la 
crise qui, sans 8ucime raison valable, s'était prolongée pen- 



DÉPART 277 

dant dix-sept jours, seuls les partis avaient trouvé leur ali- 
ment et leur satisfaction. 

En dépit de l'accord apparemment réalisé, je ne pouvais 
pas douter que mon pouvoir fût en porte-à-faux. Sans doute, 
au cours du mois de décembre, fîs-ie adopter par le gouver- 
nement, puis voter par l'assemblée, la loi qui nationalisait 
la Banque de France et quatre établissements de crédit et 
instituait un Conseil national du crédit auprès du ministre 
des Finances. Peu après, une autre loi réglait les modalités 
à appliquer pour le transfert à l'État de la production et de 
la distribution de l'électricité et du gaz. Au cours de ces deux 
débats, tous amendements démagogiques avaient pu être 
écartés. D'autre part, la satisfaction m'était donnée, le 15 dé- 
cembre, d'inaugurer l'École nationale d'administration, insti- 
tution capitale qui allait rendre rationnels et bomogènes le 
recrutement et la formation des principaux serviteurs de 
l'État, jusqu'alors originaires de disciplines dispersées. 
L'École, sortie toute armée du cerveau et des travaux de 
mon conseiller Micbel Debré, recevait le jour, il est vrai, dans 
l'atmosphère assez sceptique dont l'entouraient les grands 
corps de la fonction publique et les milieux parlementaires. 
Mais elle n'en Verrait pas moins se dissoudre les préventions, 
jusqu'à devenir peu à peu, au point de vue de la formation, 
de la conception et de l'action administratives, la base de 
l'État nouveau. Cependant, et comme par une sorte d'iro- 
nique coïncidence, au moment même où naissait cette pépi- 
nière des futurs commis de la République, la menace d'une 
grève générale des fonctionnaires venait mettre brutalement 
en cause la cohésion du gouvernement et ma propre autorité. 

Il n'était, certes, que trop vrai que le niveau de vie des 
personnels des services publics souffrait beaucoup de l'infla- 
tion. L'augmentation de leurs traitements n'atteignait pas 
celle des prix. Mais ce que réclamaient, pour eux, les syndi- 
cats ne pouvait être accordé, sous peine d'effondrement du 
budget et de la monnaie. Bien que cela fût constaté par le 
Conseil des ministres, que j'y eusse marqué ma détermination 
de n'allouer aux intéressés que le supplément raisonnable 
proposé par René Pleven et ma résolution d'interdire la grève 
sous peine de sanctions à infliger aux contrevenants, je vis 
une vive agitation se lever au sein du ministère. Plusieurs 
membres socialistes, suivant les consignes que leur donnait leur 
parti, me firent entendre qu'ils se retireraient, plutôt que 
d'opposer un refus aux syndicats et de pénaliser les agents 



278 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

et employés qui manqueraient à leur service. En même temps, 
les fonctionnaires étaient convoqués par leurs fédérations, 
le 15 décembre, au Vélodrome d'hiver, afin d'y stigmatiser 
« l'insuffisance dérisoire des mesures envisagées par le gouver- 
nement » et d'y décider la grève générale. 

Par un étrange détour, au moment où une crise grave 
paraissait inévitable, le soutien des communistes me permit 
de la surmonter. Au sein du Conseil, qui tenait une nouvelle 
séance, Maurice Thorez affirma soudain qu'il ne fallait point 
céder à une pression intolérable et que, moyennant quelques 
menus aménagements, les dispositions proposées par le mi- 
nistre des Finances et approuvées par le Président devaient 
être entérinées. Du coup, la perspective d'un éclatement du 
cabinet s'éloignait à l'horizon. L'après-midi, au Vélodrome 
d'hiver, alors que des orateurs, mandatés par des syndicats 
et liés au parti socialiste, avaient invité l'assistance à cesser 
le travail et à entrer en conflit avec le gouvernement, le re- 
présentant communiste, à l'étonnement général, s'en prit 
vivement aux agitateurs. « Pour les fonctionnaires », déclara- 
t-il, « faire grève, ce serait commettre un crime contre la 
patrie 1 » Puis, à la faveur du désarroi produit par cet éclat 
imprévu du « parti des travailleurs », il fit décider que la 
grève était, tout au moins, différée. Dès lors, pour régler la 
question, il ne restait à accomplir que des rites parlementaires. 

Le 18 décembre, à la fin du débat que l'Assemblée natio- 
nale avait ouvert sur le sujet, je précisai que le gouvernement 
n'irait pas au delà des mesures qu'il avait arrêtées, quel que 
fût son regret de ne pouvoir faire davantage pour les servi- 
teurs de l'État. « Nous sommes parvenus, dis-je, au moment 
même où il s'agit, économiquement et financièrement parlant, 
de tout perdre ou de tout sauver. » J'ajoutai : a II faut savoir 
si, se trouvant devant une difficulté sérieuse et présentant sa 
solution, le gouvernement, tel qu'il est, a ou n'a pas votre 
confiance. Il faut savoir également si, par-dessus les préoccu- 
pations qui concernent les partis, l'Assemblée nationale saura, 
ou non, faire passer l'intérêt général de la nation. » L'ordre 
du jour finalement voté fut aussi confus et anodin que je 
pouvais le souhaiter. 

Mais ce succès était momentané. Quelques jours après, 
on allait voir, plus clairement encore, à quel point devenait 
précaire le pouvoir du général de Gaulle face aux partis et 
à l'Assemblée. 

Le budget de 1946 se trouvait en discussion. Pour le bon 



DÉPART 279 

ordre, le gouvernement tenait à ce que le vote final eût 
lieu le 1 er janvier. Mais, ce jour-là, tandis que les débats 
semblaient toucher à leur terme, les socialistes demandèrent, 
tout à coup, un abattement de 20 % sur les crédits prévus 
pour la Défense nationale. Il était évident qu'une proposi- 
tion aussi sommaire et aussi soudaine, visant un ordre de 
dépenses dont personne n'ignorait qu'on ne pouvait, du jour 
au lendemain, le comprimer dans de telles proportions, s'ins- 
pirait, tout à la fois, de démagogie électorale et de malveil- 
lance à mon égard. 

Comme j'étais retenu rue Saint-Dominique par les visites 
protocolaires que m'y rendaient, en ce jour de l'An, le corps 
diplomatique et les autorités, le débat au Palais-Bourbon se 
traînait sans trouver d'issue. Pleven ministre des Finances, 
Michelet ministre des Armées, Tillon ministre de l'Armement, 
Auriol ministre d'État, eurent beau, suivant mes instructions, 
déclarer que le gouvernement repoussait la proposition, la 
gauche : socialistes, communistes et la plupart des radicaux, 
soit au total la majorité, s'apprêtait à la voter. Cependant 
et comme pour prouver que de Gaulle était en cause, l'As- 
semblée attendait, pour conclure, que je vienne en personne 
prendre part à la discussion. 

Je le fis dans l'après-midi. En ma présence, MM. Philip et 
Gazier menèrent l'attaque avec passion, soutenus par les 
applaudissements de leurs collègues socialistes ; les radicaux 
comptant les coups. A vrai dire, les interpellateurs protes- 
taient que leur intention n'était pas de renverser le gouverne- 
ment. Il s'agissait seulement, disaient-ils, de l'obliger à s'in- 
cliner devant la volonté parlementaire. Les républicains 
populaires laissaient voir qu'ils n'approuvaient pas l'agres- 
sion déclenchée contre moi sur un pareil terrain, tandis que 
la droite exprimait son inquiétude, mais ces fractions de 
l'Assemblée se gardaient de condamner explicitement les 
opposants. Quant aux communistes, hésitant entre l'impé- 
ratif immédiat de la démagogie et leur tactique du moment, 
ils me faisaient dire que l'assaut n'avait aucunement leur 
accord, mais que, si les socialistes devaient le pousser à fond, 
eux-mêmes ne pourraient éviter de me refuser leurs suffrages. 

Ce soir-là, sondant les cœurs et les reins, je reconnus que, 
décidément, la cause était entendue, qu'il serait vain et, 
même, indigne d'affecter de gouverner, dès lors que les partis, 
ayant recouvré leurs moyens, reprenaient leurs jeux d'autan, 
bref que je devais maintenant régler mon propre départ. 



230 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

En deux brèves interventions, je marquai à l'Assemblée 
ce qu'avaient de dérisoire la contrainte qu'on voulait m'impo- 
ser et la légèreté avec laquelle des représentants du peuple se 
disposaient à tailler dans la défense nationale pour se donner 
l'avantage d'une manœuvre partisane. Puis, allant au fond 
du débat, je déclarai que cette discussion posait tout le pro- 
blème des institutions de demain. Le gouvernement ayant, 
en connaissance de cause, assumé sa responsabilité en une 
matière aussi grave, était-il acceptable que le parlement voulût 
l'obliger à se démentir et à s'humilier? Entrait-on dans le 
régime d'assemblée? Pour ma part, je m'y refusais. Si les 
crédits demandés n'étaient pas votés le soir même, le gouver- 
nement ne resterait pas en fonction une heure de plus. « J'ajou- 
terai un mot », déclarai-je. « Ce mot n'est pas pour le présent, 
il est déjà pour l'avenir. Le point qui nous sépare, c'est une 
conception générale du gouvernement et de se3 rapports avec 
la représentation nationale. Nous avons commencé à recons- 
truire la République. Après moi, vous continuerez de le faire. 
Je dois vous dire en conscience, — et sans doute est-ce la 
dernière fois que je parle dans cette enceinte, — que si vous 
le faites en méconnaissant notre histoire politique des cin- 
quante dernières années, si vous ne tenez pas compte des 
nécessités absolues d'autorité, de dignité, de responsabilité 
du gouvernement, vous irez à une situation telle, qu'un jour 
ou l'autre, je vous le prédis, vous regretterez amèrement 
d'avoir pris la voie que vous aurez prise. » 

Comme s'ils voulaient eux-mêmes souligner que leur atti- 
tude n'avait été que manœuvre et palinodie, les malveillants 
se turent tout à coup. L'ordre du jour adopté par l'Assemblée 
quasi unanime ne me dictait aucune condition. Après quoi, 
le budget fut tout simplement voté. Mais, bien que ma défaite 
n'eût pas été accomplie, le seul fait qu'elle eût paru possible 
produisit un effet profond. On avait vu mon gouvernement 
battu en brèche par la majorité au long d'une discussion 
remplie de sommations menaçantes. On sentait que, désor- 
mais, il pourrait en être de même à propos de n'importe quoi. 
On comprenait que, si de Gaulle se résignait à cette situation 
pour tenter de rester en place, son prestige irait à vau-l'eau, 
jusqu'au jour où les partis en finiraient avec lui ou bien le 
relégueraient en quelque fonction inoffensive et décorative. 
Mais je n'avais ni le droit, ni le goût, de me prêter à ces cal- 
culs. En quittant le Palais-Bourbon dans la soirée du 1 er jan- 
vier, mon départ se trouvait formellement décidé dans mon 



DÉPART 281 

esprit. Il n'était plus que d'en choisir la date, sans me la laisser 
fixer au gré de qui que ce fût. 

En tout cas ce serait avant la fin du mois. Car le débat 
constitutionnel devait s'ouvrir à ce moment et j'étais sûr, 
qu'en demeurant à l'intérieur du régime naissant, je n'aurais 
pas la possibilité de faire triompher mes vues, ni même de les 
soutenir. Le projet que la commission désignée à cet effet 
par la Constituante s'apprêtait à présenter était tout juste 
à l'opposé de ce que j'estimais nécessaire. Il instituait le gou- 
vernement absolu d'une assemblée unique et souveraine ; 
l'exécutif n'ayant d'autre rôle que d'appliquer ce qui lui 
serait prescrit ; le président du Conseil étant élu par le parle- 
ment et ne pouvant former son équipe qu'après avoir satis- 
fait à un examen complet de sa tendance et de son programme 
et pris des engagements qui le lieraient étroitement d'avance. 
Quant au président de la République, on inclinait, avec 
beaucoup d'hésitations, à prévoir qu'il y en aurait un, mais 
soigneusement privé de tout rôle politique, n'ayant pas la 
moindre prise sur les rouages de l'État et confiné dans une 
fade fonction de représentation. Sans doute était-ce là 
l'emploi que les meneurs du jeu destinaient au général de 
Gaulle. D'ailleurs, les commissaires, aussi bien que les partis 
se gardaient de prendre avec moi aucun contact sur le sujet, 
Comme j'avais, un jour, convoqué le rapporteur, M. François 
de Menthon, pour m'enquérir de l'état des travaux, je m'en- 
tendis répondre que l'Assemblée et sa Commission considé- 
raient que « je n'avais pas à me mêler du débat, n'étant pas 
moi-même constituant. » Essayer de poursuivre ma route avec 
les partis, c'eût donc été, dans ce domaine capital comme à tous 
autres égards, accepter à l'avance l'impuissance et les avanies. 

L'imminence du démembrement du pouvoir de Charles de 
Gaulle n'échappait naturellement pas aux chancelleries étran- 
gères. Aussi, les conditions de notre action extérieure, qui 
d'abord, s'étaient éclaircies, s'assombrissaient-elles de nou- 
veau. Dès le début de décembre, Paris apprenait par les 
agences qu'une réunion des ministres des Affaires étrangères 
américain, britannique et soviétique aurait lieu, le 15, à 
Moscou, « afin d'y tenir des conversations sur un certain 
nombre de questions intéressant particulièrement les trois 
pays. » On semblait en revenir au système d'exclusion de 
la France, auquel la conférence de Londres, l'installation de 
gouvernements quadripartites en Allemagne et en Autriche, 
le fait que nous occupions un siège permanent au Conseil 



282 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

de sécurité des Nations Unies, notre participation à l'armis- 
tice japonais, etc., avaient paru mettre fin. 

Il est vrai que l'objet de la réunion des « trois » était de 
préparer les traités de paix concernant la Bulgarie, la Rou- 
manie, la Hongrie et la Finlande et que Londres, Moscou et 
Washington alléguaient, pour justifier notre mise à l'écart, 
que la France n'avait pas été officiellement en guerre avec 
Sofia, Bucarest, Budapest et Helsinki, l'ouverture des hosti- 
lités contre les satellites du Reich s'étant produite au temps 
de Vichy. Mais, pour les participants de Yalta et de Pots- 
dam, il s'agissait, en réalité, de mettre en application ce qu'ils 
avaient décidé naguère, en dehors de nous, à propos de ces 
malheureux États, c'est-à-dire de les livrer à la discrétion 
des Soviets. A la notification que nos alliés nous firent, le 
28 décembre, des conclusions de leur conférence, nous répon- 
dîmes, le 3 janvier, qu'elles ne nous engageaient pas et d'au- 
tant moins que la France avait, dans ces diverses parties de 
l'Europe, des intérêts de premier ordre dont il n'était pas tenu 
compte. Mais l'accueil dilatoire qui fut fait à notre note 
donnait à comprendre que les trois attendaient un prochain 
changement dans la conduite des affaires françaises pour faire 
passer la muscade. 

Il en était de même pour le règlement final de la cruelle 
affaire du Levant. Depuis la crise du mois de mai, les rapports 
franco-britanniques étaient restés au frigidaire conformé- 
ment à mes directives. En Syrie et au Liban, les faibles 
forces que nous y maintenions et les grandes unités qu'y 
avaient portées les Britanniques demeuraient sur leurs posi- 
tions ; l'agitation des politiciens continuant de provoquer 
des troubles ; les gouvernements de Damas et de Beyrouth 
multipliant les notes et les communiqués pour réclamer le 
départ de toutes les troupes étrangères; enfin, les États 
arabes voisins : Egypte, Irak, TransJordanie, Palestine, 
faisant chorus avec « leurs frères opprimés », tout en s'accom- 
modant, pour eux-mêmes, de la tutelle et de l'occupation 
britanniques. 

Les choses en étaient là, quand, au début de décembre, 
je fus saisi d'un projet d'accord qui venait d'être établi entre 
îe gouvernement anglais et notre ambassade à Londres. Le 
texte paraissait prévoir que Français et Britanniques évacue- 
raient simultanément le territoire syrien ; les Français se 
regroupant au Liban, sans qu'il fût aucunement spécifié que 
les Anglais en feraient autant. Cela ne changerait pas grand- 



DÉPART 283 

chose à notre situation, car la plupart de nos éléments se 
trouvaient déjà stationnés sur le sol libanais. Mais, pour les 
Anglais, il semblait que l'accord comportât, de leur part, des 
concessions importantes : d'abord, le terme mis à leur pré- 
sence militaire en Syrie en même temps que cesserait la nôtre ; 
ensuite, leur départ du Liban où, quant à nous, nous demeu- 
rerions ; enfin, la reconnaissance de notre droit à maintenir 
un établissement militaire au Liban, jusqu'à ce que l'Organi- 
sation des Nations Unies fût en mesure de nous relever des 
responsabilités du mandat. Sachant quels étaient, d'une part, 
le savoir-faire du Foreign Office et, d'autre part, l'horreur du 
vide de notre diplomatie quand il s'agissait de nos relations 
avec l'Angleterre, je doutai, à première vue, que les choses 
fussent ce qu'elles semblaient être. Mais, comme à Paris le 
Quai d'Orsay, à Londres notre ambassade, me certifiaient 
que telle était bien la signification du projet, je donnai mon 
agrément. Le 13 décembre, MM. Bevin et Massigli signèrent, 
à Whitehall, deux accords ; l'un relatif au regroupement des 
troupes ; l'autre prévoyant des consultations entre les deux 
gouvernements pour éviter le retour d'incidents en Orient. 

Cependant, il apparut bientôt que l'interprétation donnée 
par notre diplomatie n'était pas celle des Anglais. Le général 
de Larminat, envoyé à Beyrouth pour régler avec le général 
Pilieau, commandant la 9 e armée britannique, les détails des 
mesures militaires à prendre de part et d'autre, constata, dès 
le premier contact, qu'il existait de profondes divergences 
entre les instructions reçues respectivement par lui-même et 
par son partenaire. Les Anglais admettaient bien que tout le 
monde quittât la Syrie. Mais ils considéraient, qu'alors, leurs 
forces, tout comme les nôtres, se regrouperaient au Liban, 
soit pour nous environ 7 000 hommes, pour eux plus de 
35 000. Après quoi, ils n'en partiraient que si nous en partions 
nous-mêmes. En fin de compte, P « accord » reviendrait à 
ceci : que les Français se retireraient de tout le Moyen-Orient, 
— car nos troupes, embarquées à Beyrouth, ne pourraient 
aller ailleurs qu'à Alger, Bizerte ou Marseille, — tandis que 
les Anglais, restant en forces au Caire, à Bagdad, à Amman 
et à Jérusalem, domineraient seuls cette région du monde. 

J'arrêtai aussitôt les frais et rappelai Larminat. Mais, 
dans l'action à entreprendre sur le terrain diplomatique, 
ou bien pour redresser cet étrange malentendu, ou bien pour 
dénoncer l'accord, je trouvai chez les nôtres toutes sortes de 
réticences. Les Anglais, de leur côté, se refusaient d'autant 



284 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

plu3 nettement à revenir sur ce qu'ils tenaient pour acquis 
qu'ils discernaient qu'un peu de patience leur permettrait, 
— moi parti, — de parvenir à leurs fins. Je dois dire que, dans 
une affaire grave et qui me tenait fort à cœur, la preuve que je 
n'avais plus prise sur un levier essentiel eût fait déborder le 
vase si, déjà, pour maintes autres raisons, il n'avait pas ruis- 
selé de toutes parts. 

Avant d'accomplir les gestes décisifs, je jugeai bon de me 
recueillir. Antibes m'offrait le refuge d'Eden-Roc. Pour la 
première fois depuis plus de sept ans, je pris quelques jours de 
repos. Ainsi m'assurais-je moi-même et pourrais-je faire voir 
aux autres que mon départ ne serait pas l'effet d'une colère 
irréfléchie ou d'une dépression causée par la fatigue. En médi- 
tant devant la mer, j'arrêtai la façon dont j'allais m'en aller : 
quitter la barre en silence, sans m'en prendre à personne, ni 
en public, ni en privé, sans accepter aucune sorte de fonction, 
de dignité ou de retraite, enfin sans rien annoncer de ce que 
je ferais ensuite. Plus que jamais, je devais me tenir au-dessu3 
des contingences. 

Après huit jours passés dans le Midi, je rentrai à Paris le 
14 janvier. C'était lundi. Ma démission serait pour le dimanche. 
J'employai la semaine à promulguer des lois et à arrêter des 
décrets, dont les textes, accumulés en mon absence et qu'il 
était urgent d'appliquer, requéraient ma signature. A plu- 
sieurs de mes ministres, notamment à ceux de l'Intérieur, 
de la Justice et des Armées, j'annonçai mon retrait imminent. 
J'en fis autant à l'adresse des commissaires de la République 
que j'avais spécialement convoqués. Ainsi, ceux qui étaient, 
soit au gouvernement, soit localement, responsables de l'ordre 
public ne seraient pas surpris par l'événement. 

Je pus, avant l'échéance, vérifier encore une fois quelle 
était, à mon égard, l'ambiance parlementaire. M. Herriot, 
qui l'appréciait en expert consommé, jugea le moment 
venu de me prendre personnellement à partie. Il le fit 
le 16 janvier. Quelques jours auparavant, avait été pu- 
bliée la régularisation d'un certain nombre de citations, 
attribuées en Afrique du Nord, trois ans plus tôt, par le 
général Giraud à des soldats, marins et aviateurs tués ou 
estropiés au cours des tristes engagements que Darlan avait 
prescrits contre les Américains. Je n'avais pas voulu effacer 
ces pauvres témoignages. Le président du parti radical, 
brandissant la liste parue au Journal Officiel, en appelait à 
« ma propre justice », pour condamner une mesure où il 



DÉPART 285 

disait voir une injure à l'égard de nos alliés et la glorification 
d'une bataille néfaste à la patrie. Applaudissements et rica- 
nements, fusant sur de nombreux bancs, appuyaient cette 
intervention. 

Une telle sortie, sur un pareil sujet, m'était certes désobli- 
geante. Mais l'accueil que lui faisait, en ma présence, une 
assemblée dont la plupart des membres avaient naguère suivi 
mon appel me remplit, je dois l'avouer, de tristesse et 
de dégoût. Je répondis à Edouard Herriot qu'il n'était pas 
question d'arracher du cercueil de pauvres morts et de la 
poitrine de malheureux mutilés les croix qu'on leur avait 
décernées, trois ans plus tôt, pour avoir combattu suivant 
les ordres de leurs chefs et bien que ces ordres eussent été 
donnés à tort. Puis, marquant mes distances par rapport à 
Tinterpellateur, qui, à la veille de la libération de Paris, 
avait eu la faiblesse de négocier et de déjeuner avec Laval 
et avec Abetz, j'ajoutai que j'étais le meilleur juge de 
ces citations, parce que : « moi, je n'avais jamais eu affaire 
avec Vichy, ni avec l'ennemi, excepté à coups de canon. » La 
querelle que m'avait cherchée Herriot tourna court. Mais 
j'avais vu comment les partis pris et les rancœurs politiques 
altéraient les âmes jusqu'au fond. 

Le 19 janvier, je fis convoquer les ministres, pour le len- 
demain, rue Saint-Dominique. A l'exception d'Auriol et de 
Bidault, qui se trouvaient alors à Londres, et de Soustelle en 
tournée au Gabon, tous étaient réunis, le dimanche 20 au 
matin, dans la salle dite « des armures. » J'entrai, serrai les 
mains et, sans que personne s'assît, prononçai ces quelques pa- 
roles : « Le régime exclusif des partis a reparu. Je le réprouve. 
Mais, à moins d'établir par la force une dictature dont je ne 
veux pas et qui, sans doute, tournerait mal, je n'ai pas les 
moyens d'empêcher cette expérience. Il me faut donc me 
retirer. Aujourd'hui même, j'adresserai au Président de 
l'Assemblée nationale une lettre lui faisant connaître la démis- 
sion du gouvernement. Je remercie bien sincèrement chacun 
de vous du concours qu'il m'a prêté et je vous prie de rester 
à vos postes pour assurer l'expédition des affaires jusqu'à 
ce que vos successeurs soient désignés. » Les ministres me 
firent l'effet d'être plus attristés qu'étonnés. Aucun d'entre 
eux ne prononça un mot, soit pour me demander de revenir 
sur ma décision, soit même pour dire qu'il la regrettait. 
Après avoir pris congé, je me rendis à mon domicile, route du 
Champ d'entraînement. 



286 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

On me rapporta, qu'après ma sortie, les ministres confé- 
rèrent entre eux quelques instants. M. Thorez observa, 
paraît-il : « Voilà un départ qui ne manque pas de grandeur ! » 
M. Moch dit : « Cette retraite est grave, à coup sûr ! Mais 
d'un mal peut sortir un bien. La personnalité du Général 
étouffait l'Assemblée nationale. Celle-ci va pouvoir, mainte- 
nant, se révéler librement. » — M. Pleven fit entendre la voix 
de l'amertume et de l'inquiétude : « Voyez à quoi vos groupes 
ont abouti 1 » reprocha-t-il à ceux de ses collègues dont les 
partis avaient fait obstacle à mon action. — « Nous sommes 
placés », déclarèrent MM. Gay et Teitgen, « devant la lourde 
responsabilité de succéder à de Gaulle. Notre Mouvement 
tâchera d'en être digne. » — « Allons donc ! » s'écria M. Thorez. 
« Du moment qu'avec le général vous ne pouviez pas en sortir, 
comment le ferez-vous sans lui? » 

Dans la lettre que j'écrivis au président de l'Assemblée, 
je fis en sorte qu'il n'y eût pas une ombre de polémique. « Si 
je suis resté », disais-je, « à la tête du gouvernement après le 
13 novembre 1945, c'était pour assurer une transition néces- 
saire... Maintenant, les partis sont en mesure de porter leurs 
responsabilités. » Je m'abstenais de rappeler en quel état se 
trouvait la nation, quand « j'avais assumé la charge de la di- 
riger vers sa libération, sa victoire et sa souveraineté. » Mais 
je constatais : « Aujourd'hui, après d'immenses épreuves, la 
France n'est plus en situation d'alarme. Certes, maintes souf- 
frances pèsent encore sur notre peuple et de graves problèmes 
demeurent. Mais la vie même des Français est, pour l'essentiel, 
assurée. L'activité économique se relève. Nos territoires sont 
entre nos mains. Nous avons repris pied en Indochine. La 
paix publique n'est pas troublée. A l'extérieur, en dépit des 
inquiétudes qui subsistent, l'indépendance est fermement ré- 
tablie. Nous tenons le Rhin. Nous participons, au premier 
rang, à l'organisation internationale du monde et c'est à Paris 
que doit se réunir, au printemps, la première conférence de la 
paix. » Enfin, j'exprimai « le vœu profondément sincère que 
le gouvernement de demain pût réussir dans sa tâche. » 
M. Félix Gouin m'adressa une réponse de très bon ton. 

Mais, si j'avais l'âme tranquille, ce n'était pas le cas pour 
le monde des politiques. Après s'y être fort agité en raison de 
ma présence, on s'agitait à cause de mon absence. Dans ce mi- 
lieu courut le bruit que je pensais à un coup d'État, comme si 
le fait que, de mon gré, j'abandonnais le pouvoir ne suffisait 
pas à marquer cette crainte du caractère de l'absurdité. 



DÉPART 287 

Sans aller jusqu'à de tels soupçons, certains crurent opportun 
de montrer leur vigilance. C'est ainsi que M. Vincent Auriol, 
rentré précipitamment de Londres et supposant que j'allais 
parler à la radio pour soulever la colère populaire, m'écrivit, 
le 20 au soir, pour me dire, qu'en agissant de la sorte, « je 
diviserais le pays pour l'avantage et la satisfaction des ennemis 
de la démocratie. » Je calmai les alarmes du ministre d'État. 
A vrai dire, s'il m'avait convenu d'exposer les raisons de ma 
retraite, je n'aurais pas manqué de le faire et cette explica- 
tion, donnée au peuple souverain, n'eût été en rien contraire 
aux principes démocratiques. Mais je jugeais que mon si- 
lence pèserait plus lourd que tout, que les esprits réfléchis 
comprendraient pourquoi j'étais parti et que les autres se- 
raient, tôt ou tard, éclairés par les événements. 

Où aller? Depuis que j'envisageais la perspective de mon 
éloignement, j'avais résolu de résider, le cas échéant, à Co- 
lombey-les-deux-Églises et commencé à faire réparer ma 
maison endommagée pendant la guerre. Mais il y faudrait 
plusieurs mois. Je songeai, d'abord, à gagner quelque contrée 
lointaine où je pourrais attendre en paix. Mais le déferlement 
d'invectives et d'outrages lancés contre moi par les officines 
politiciennes et la plupart des journaux me détermina à 
rester dans la métropole afin que nul n'eût l'impression que 
ces attaques pouvaient me toucher. Je louai donc au 
Service des Beaux- Arts le pavillon de Marly, que j'habitai 
sans bouger jusqu'en mai. 

Cependant, tandis que le personnel du régime se livrait 
à l'euphorie des habitudes retrouvées, au contraire la masse 
française se repliait dans la tristesse. Avec de Gaulle s'éloi- 
gnaient ce souffle venu des sommets, cet espoir de réussite, 
cette ambition de la France, qui soutenaient l'âme nationale. 
Chacun, quelle que fût sa tendance, avait, au fond, le senti- 
ment que le Général emportait avec lui quelque chose de pri- 
mordial, de permanent, de nécessaire, qu'il incarnait de par 
l'Histoire et que le régime des partis ne pouvait pas représen- 
ter. Dans le chef tenu à l'écart, on continuait de voir une 
sorte de détenteur désigné de la souveraineté, un recours 
choisi d'avance. On concevait que cette légitimité restât 
latente au cours d'une période sans angoisse. Mais on savait 
qu'elle s'imposerait, par consentement général, dès lors que 
le pays courrait le risque d'être, encore une fois, déchiré et 
menacé. 

Ma manière d'être, au long des années, se trouverait com- 



288 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

mandée par cette mission que la France continuait de m'assi- 
gner, lors même que, dans l'immédiat, maintes fractions ne me 
suivissent pas. Quoi que je dise ou qu'on me fît dire, mes pa- 
roles, réelles ou supposées, passeraient au domaine public. Tous 
ceux à qui j'aurais affaire prendraient la même attitude que 
si, en tant qu'autorité suprême, je les avais reçus dans les 
palais nationaux. Où qu'il m'arrivât de paraître, l'assistance 
éclaterait en ardentes manifestations. 

C'est cette atmosphère qui m'enveloppa au cours de l'ac- 
tion publique que je menai, tout d'abord, une fois quitté 
mon rang officiel : faisant connaître, à Baveux, ce que de- 
vraient être nos institutions ; condamnant, en toute occa- 
sion, la constitution arrachée à la lassitude du pays ; appelant 
le peuple français à se rassembler sur la France pour changer 
le mauvais régime ; lançant, depuis maintes tribunes, des 
idées faites pour l'avenir; paraissant devant les foules dans 
tous les départements français et algériens, deux fois au moins 
pour chacun d'eux et, pour certains, davantage, afin d'entre- 
tenir la flamme et de prendre le contact de beaucoup d'émou- 
vantes fidélités. Ce sont les mêmes témoignages qui m'ont 
été prodigués, après 1952, quand je pris le parti de laisser là 
la conjoncture, jugeant le mal trop avancé pour qu'on pût 
y porter remède avant que ne se déchaînât l'inévitable se- 
cousse ; quand, il m'arriva, quelquefois, de présider une céré- 
monie ; quand j'allai visiter nos territoires d'Afrique et 
ceux de l'océan Indien, faire le tour du monde de terre 
française en terre française, assister au jaillissement du pé- 
trole au Sahara. Au moment d'achever ce livre, je sens, 
autant que jamais, d'innombrables sollicitudes se tourner vers 
une simple maison. 

C'est ma demeure. Dans le tumulte des hommes et des 
événements, la solitude était ma tentation. Maintenant, elle 
est mon amie. De quelle autre se contenter quand on a ren- 
contré l'Histoire? D'ailleurs, cette partie de la Champagne 
est toute imprégnée de calme : vastes, frustes et tristes hori- 
zons ; bois, prés, cultures et friches mélancoliques ; relief d'an- 
ciennes montagnes très usées et résignées ; villages tranquilles 
et peu fortunés, dont rien, depuis des millénaires, n'a changé 
l'âme, ni la place. Ainsi, du mien. Situé haut sur le plateau, 
marqué d'une colline boisée, il passe les siècles au centre des 
terres que cultivent ses habitants. Ceux-ci, bien que je me garde 
de m'imposer au milieu d'eux, m'entourent d'une amitié dis- 
crète. Leurs familles, je les connais, je les estime et je les aime- 



DEPART 289 

Le silence emplit ma maison. De la pièce d'angle où je 
passe la plupart des heures du jour, je découvre les lointains 
dans la direction du couchant. Au long de quinze kilomètres, 
aucune construction n'apparaît. Par dessus la plaine et les 
bois, ma vue suit les longues pentes descendant vers la vallée 
de l'Aube, puis les hauteurs du versant opposé. D'un point 
élevé du jardin, j'embrasse les fonds sauvages où la forêt 
enveloppe le site, comme la mer bat le promontoire. Je vois 
la nuit couvrir le paysage. Ensuite, regardant les étoiles, je 
me pénètre de l'insignifiance des choses. 

Sans doute, les lettres, la radio, les journaux, font-ils entrer 
dans l'ermitage les nouvelles de notre monde. Au cours de 
brefs passages à Paris, je reçois des visiteurs dont les propos 
me révèlent quel est le cheminement des âmes. Aux vacances, 
nos enfants, nos petits-enfants, nous entourent de leur jeu- 
nesse, à l'exception de notre fille Anne qui a quitté ce 
monde avant nous. Mais que d'heures s'écoulent, où, lisant, 
écrivant, rêvant, aucune illusion n'adoucit mon amère séré- 
nité 1 

Pourtant, dans le petit parc, — j'en ai fait quinze mille fois 
le tour 1 — les arbres que le froid dépouille manquent rarement 
de reverdir et les fleurs plantées par ma femme renaissent 
après s'être fanées. Les maisons du bourg sont vétustés ; mais 
il en sort, tout à coup, nombre de filles et de garçons rieurs. 
Quand je dirige ma promenade vers l'une des forêts voisines : 
Les Dhuits, Glairvaux, Le Heu, Blinfeix, La Chapelle, leur 
sombre profondeur me submerge de nostalgie ; mais, soudain, 
le chant d'un oiseau, le soleil sur le feuillage ou les bourgeons 
d'un taillis me rappellent que la vie, depuis qu'elle parut sur la 
terre, livre un combat qu'elle n'a jamais perdu. Alors, je me 
sens traversé par un réconfort secret. Puisque tout recom- 
mence toujours, ce que j'ai fait sera, tôt ou tard, une source 
d'ardeurs nouvelles après que j'aurai disparu. 

A mesure que l'âge m'envahit, la nature me devient plus 
proche. Chaque année, en quatre saisons qui sont autant 
de leçons, sa sagesse vient me consoler. Elle chante, au prin- 
temps : « Quoi qu'il ait pu, jadis, arriver, je suis au commence- 
ment ! Tout est clair, malgré les giboulées ; jeune, y compris 
les arbres rabougris ; beau, même ces champs caillouteux 
L'amour fait monter en moi des sèves et des certitudes si 
radieuses et si puissantes qu'elles ne finiront jamais 1 » 

Elle proclame, en été : « Quelle gloire est ma fécondité ! 
A grand effort, sort de moi tout ce qui nourrit les êtres. Chaque 

t. m. 19 



290 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

vie dépend de ma chaleur. Ces grains, ces fruits, ces troupeaux, 
qu'inonde à présent le soleil, ils sont une réussite que rien ne 
saurait détruire. Désormais, l'avenir m'appartient ! » 

En automne, elle soupire : « Ma tâche est près de son terme. 
J'ai donné mes fleurs, mes moissons, mes fruits. Maintenant, 
je me recueille. Voyez comme je suis belle encore, dans ma 
robe de pourpre et d'or, sous la déchirante lumière. Hélas ! 
les vents et les frimas viendront bientôt m'arracher ma parure. 
Mais, un jour, sur mon corps dépouillé, refleurira ma jeu- 
nesse ! » 

En hiver, elle gémit : « Me voici, stérile et glacée. Combien de 
plantes, de bêtes, d'oiseaux, que je fis naître et que j'aimais, 
meurent sur mon sein qui ne peut plus les nourrir ni les ré- 
chauffer 1 Le destin est-il donc scellé? Est-ce, pour toujours, 
la victoire de la mort? Non 1 Déjà, sous mon sol inerte, un 
sourd travail s'accomplit. Immobile au fond des ténèbres, 
je pressens le merveilleux retour de la lumière et de la vie. » 

Vieille Terre, rongée par les âges, rabotée de pluies et de 
tempêtes, épuisée de végétation, mais prête, indéfiniment, 
à produire ce qu'il faut pour que se succèdent les vivants ! 

Vieille France, accablée d'Histoire, meurtrie de guerres 
et de révolutions, allant et venant sans relâche de la grandeur 
au déclin, mais redressée, de siècle en siècle, par le génie du 
renouveau ! 

Vieil homme, recru d'épreuves, détaché des entreprises, 
sentant venir le froid éternel, mais jamais las de guetter 
dans l'ombre la lueur de l'espérance ! 



DOCUMENTS 



291 



Les documents reproduits ci- 
après, in extenso ou en partie, 
sont déposés aux Archives Natio- 
nales ou figurent au Journal 
Officiel. 



293 



LA LIBÉRATION 

Ode de Paul Claudel au général de Gaulle. 

Septembre 1944. 

Tout de même, dit la France, je suis sortie 1 

Tout de même, vous autres 1 dit la France, vous voyez qu'on 
ne m'a pas eue et que j'en suis sortie ! 

Tout de même, ce que vous me dites depuis quatre ans, mon 
Général, je ne suis pas sourde ! Vous voyez que je ne suis pas 
sourde et que j'ai compris. 

Et tout de même il y a maintenant quelqu'un, qui est moi- 
même, debout I et que j'entends qui parle avec ma propre voix ! 

Vive la France 1 il y a pour crier : Vive la France 1 quelqu'un 
qui n'est pas un autre que moi 1 

Quelqu'un plein de sanglots, et plein de colère, et plein de 
larmes, ces larmes que je n'en finis pas de reboire depuis quatre 
ans, et les voici maintenant au soleil, ces larmes ! ces énormes 
larmes sanglantes ! 

Quelqu'un plein de rugissements et ce couteau dans la main ! 
et ce glaive dans la main, mon Général, que je me suis arraché 
du ventre ! 

Que le3 autres pensent de moi ce qu'ils veulent 1 Ils disent 
qu'ils se sont battus, et c'est vrai... 

Et moi, depuis quatre ans, au fond de la terre, toute seule, 
s'ils disent que je ne me suis pas battue, qu'est-ce que j'ai t'ait? 

Ils ont eu le goût de la bataille dans la bouche tout le temps, 
et moi, est-ce qu'ils savent ce que c'est que d'avoir dans la bouche 
le goût de la mort? 

Il y a tout de même une chose qu'ils ne savent pas et que je 
sais, c'est cette compagnie que je tiens depuis quatre ans avec 
la mort I 

C'est ce cœur qui ne fléchit pas et cette main lentement dans 
la nuit qui cherche une arme quelconque 1 

C'est cet ennemi étouffant dans la nuit qu'il faut s'arracher 
du corps avec les ongles 1 

205 



296 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Et tout à coup me voici de nouveau dans la lumière, debout, 
et mes entrailles dans les mains ainsi qu'une femme qui enfante 1 

C'est le matin ! et je vois le grand Arc de Triomphe tout blanc 
qui apparaît dans la lumière innocente ! 

Et maintenant ce que les autres pensent de moi, ça m'est égal ! 

Et ce qu'ils veulent faire de moi, ça m'est égal ! et la place 
qu'ils disent qu'ils veulent bien me donner, comme si ça dépen- 
dait d'eux, ça m'est égal ! 

Mais c'est à vous que j'en ai, et c'est vous que j'interroge, mon 
Général ! 

Je dis vous, mon Général, et vous-même qui êtes mon sangl 
et vous, Monsieur le soldat, et vous, Monsieur mon fils, à la fin 
qui êtes arrivé 1 

Regardez-moi dans les yeux, Monsieur mon fils, et dites-moi 
si vous me reconnaissez I 

Ah ! c'est vrai qu'on a bien réussi à me tuer, il y a quatre ans, 
et tout le soin possible ! il est vrai qu'on a mis tout le soin pos- 
sible à me piétiner sur le cœur ! 

Mais le monde n'a jamais été fait pour se passer de la France, 
et la France n'a jamais été faite pour se passer d'honneur 1 

Regardez-moi dans les yeux, qui n'ai pas peur, et regardez- 
moi bien, et cherchez bien, et dites si j'ai peur de vos yeux de 
fils et de soldat ! 

Et dites si ça nous suffit, tous les deux, ce que vous cherchez 
dans mes yeux, et ce que bientôt je vais trouver dans vos bras ! 

Le jour à la fin est venu ! ce jour depuis le commencement 
du monde qu'il fallait, à la fin il est arrivé ! 

Délivre-moi de cette chose à la fin, ô mon fils, que Dieu t'envoie 
pour me demander! 

— Et que dois-je donc te demander? dit le Général. 

— La foi 1 

Je veux que tu ne doutes pas de ta mère et que tu n'aies pas 
peur de moi I 

Les autres, ça m'est égal ! Mais dis-moi que ça ne finira pas, 
cette connaissance à la fin qui s'est établie entre nous ! 

Le reste, ça m'est égal ! mais toi, demande-moi cette chose qui 
n'est pas autre chose que tout ! 

Ils ont cru se moquer de moi en disant que je suis femme ! Le 
genre de femme que je suis, ils verront, et ce que c'est dans un 
corps que d'avoir une âme ! 

Ils m'ont assez demandé mon corps, et toi, demande-moi mon 
âme ! 

— Et le Général répond : Femme, tais-toi ! et ne demande 
pas autre chose que ce que je suis capable de t'apporter. 

— Que m'apportes-tu donc, ô mon fils? 

— Et le Général, levant le bras, répond : 

— La volonté 1 



LA LIBÉRATION 297 

Lettre du général de Gaulle au général Eisenhower, 
commandant en chef interallié. 

Paris, le 6 septembre 1944. 
Mon cher Général, 

Le rythme accéléré de l'avance en Belgique et en Lorraine des 
armées sous votre haut commandement, ainsi que l'attitude des 
troupes allemandes en retraite, me donnent à penser que les armées 
alliées pourront pénétrer prochainement en territoire allemand. 

D'autre part, la situation des forces françaises mises à votre 
disposition se définit aujourd'hui comme suit : 

— La Division Leclerc va, comme je l'espère, être engagée de 
nouveau et rapidement sur le front de bataille du général Bradley. 

— L'Armée « B », dont le débarquement en France n'est pas 
encore achevé et paraît être poursuivi avec lenteur, opérerait, 
selon mes informations, à la fois à l'ouest du Rhône et dans les 
Alpes, avec une direction stratégique qui orienterait ensuite le 
gros de ses éléments sur la Franche-Comté et l'Alsace. 

Etant donné cette situation, le Gouvernement français atta- 
cherait du prix à connaître vos intentions au sujet de l'emploi des 
forces françaises dans l'éventualité, qui semble imminente, d'une 
large et profonde pénétration en Allemagne. 

Il va de soi que l'intention du gouvernement est de voir les troupes 
françaises faire partie des forces d'invasion et d'occupation. 

Après l'effort accompli par l'armée française renaissante et les 
forces de l'intérieur, je puis vous dire que la nation tout entière ne 
pourrait imaginer que son armée ne pénétrât pas sur le sol ennemi. 

Je charge le général Juin, chef d'état-major général de la Dé- 
fense nationale, de vous entretenir de cette question, qui est 
du reste liée à celle des effectifs à maintenir en France pour en 
achever le nettoyage et assurer la sécurité des arrières des armées. 

Je vous suis reconnaissant d'avoir bien voulu détacher auprès 
de moi une mission importante dont la nécessité se faisait sentir. 

J'envisage, de mon côté, de réorganiser les services de la mis- 
sion française, en détachant auprès de vous un organisme perma- 
nent plus étoffé, dont la direction serait confiée au général Koeltz 
dont vous avez pu apprécier les services en Tunisie et en Algérie. 

Veuillez agréer, mon cher Général, l'expression de mes senti- 
ments cordiaux et de haute considération. 



Rapport adressé au général de Gaulle 
par un haut fonctionnaire envoyé en mission dans le Midi. 

Toulouse, 6 septembre 1944. 

J'ai visité les régions de Clermont-Ferrand, de Limoges et de Mont 
pellier. Je n'ai fait que passer rapidement dans celle de Toulouse... 



298 MÉMOIRES DS GUERRE — LE SALUT 

Situation politique : 

Dans l'ensemble, la libération s'est effectuée sans les troubles 
graves que certains redoutaient... Rares ont été les effusions de 
sang. On estime à environ 200 les exécutions sommaires qui au- 
raient eu lieu à Limoges... Mais cet exemple semble unique. 
Presque partout, les traîtres et délateurs ont été déférés à des 
cours martiales. Les Francs-Tireurs et Partisans, dans la Haute- 
Vienne, dans la Gorrèze, dans le Gard, se sont fait remettre par 
des banques, sous la menace des armes, des sommes d'argent 
considérables, mais ces cas, pour désastreux qu'ils soient, sont 
isolés et, s'étant produits dans le tumulte des premières heures, 
ne se sont pas renouvelés. 

A l'exception de la Région de Limoges où le processus est 
retardé, les commissaires de la République... s'emploient à assurer 
la prééminence de leur pouvoir sur le commandement dit « mili- 
taire » improvisé par les forces de l'intérieur. 

Dans toute la zone sud, le caractère politique de la résistance 
est au moins aussi accusé que son aspect militaire. Aussi les 
comités départementaux de la libération font-ils montre d'une 
grande activité. Ils ont manifesté l'intention et, parfois, la volonté 
de gouverner directement le département. Souvent, ils ne se sont 
résignés que malaisément à la prise de pouvoir par le préfet. Mais, 
partout où le préfet, appuyé par le commissaire de la Répu- 
blique, a fait preuve d'énergie,... il a pu faire prévaloir son auto- 
rité... 

Les comités de la libération... ne représentent que très impar- 
faitement la variété des opinions de leur département ou de leur 
commune. Pratiquement, y figurent toujours des délégués du 
Parti communiste, du Parti socialiste, du Front national, du 
Mouvement de Libération nationale et de la Confédération géné- 
rale du Travail, que ces organisations aient, ou non, une exis- 
tence réelle sur place. C'est ainsi que, dans l'Aveyron, départe- 
ment d'opinion en majorité modérée, les modérés, quoique très 
résistants, brillent par leur absence, tandis que, dans les Pyrénées- 
Orientales, le Front national, qui n'y est pas introduit, a imposé 
la présence d'un délégué. A la faveur de l'élargissement des comités 
départementaux et de la mise sur pied des nouvelles municipa- 
lités, il paraît nécessaire que les commissaires de la République 
et les préfets exigent une plu3 impartiale représentation des di- 
verses nuances de l'opinion résistante. 

La population, après la fièvre des premières heures, passe par 
une phase de détente. Elle est toute à la joie de la liberté retrouvée 
et, en même temps, elle n'en croit pas ses yeux. Elle est abasourdie 
par la soudaineté de l'opération. D'instinct, les masses populaires 
font confiance au général de Gaulle. Les éléments qui pourraient 
lui être hostiles, à savoir la minorité possédante qui a suivi ou 
soutenu Vichy, sont en proie à la plus grande confusion. Eux non 



LA LIBÉRATION 299 

plus ne se sont pas encore ressaisis. Us ignorent ce qu'ils doivent 
attendre de ces hommes nouveaux dont ils ne savent rien. Ils 
sont, en général, très inquiets et la présence dans toutes les villes 
des forces armées du maquis n'est certes pas pour les rassurer... 

Pour l'immédiat, tous les travailleurs attendent et, déjà, 
réclament une hausse des salaires. J'ai invité les commissaires 
de la République à leur donner sans tarder de premières satis- 
factions sur le plan local, en attendant les mesures d'ordre général 
que va prendre le Gouvernement... Il conviendra également de 
donner sans délai aux commissaires de la République des ins- 
tructions précises pour ce qui concerne les prix... 

Les commissaires de la République de Glermont-Ferrand, de 
Toulouse, de Montpellier ont déjà pris des contacts avec les 
industriels de leurs régions respectives. Ils en ont retiré l'im- 
pression que la plupart de ceux-ci s'attendent à de profondes 
réformes dans la gestion de leurs entreprises et se résignent à 
cette fatalité. De ce côté, la résignation est, en effet, la note 
dominante de l'heure. Par exemple, le directeur de la Banque de 
France de Nîmes n'a opposé aucune résistance à quatre Francs- 
Tireurs et Partisans en armes qui venaient lui extorquer 233 mil- 
lions de francs... 

Situation militaire : 

a) Les forces françaises de l'intérieur ne sont pas commandées. 
Elles ont des chefs jusqu'à l'échelon de la compagnie ou du ba- 
taillon ; au-dessus, elles n'en ont pas. L'indiscipline est si répandue 
qu'elle conduit souvent à un état voisin de l'anarchie. Des chefs 
de bande surgissent qui s'assurent une clientèle. A ces bandes, 
il faut du pain et des jeux. Leurs chefs les entraînent dans les 
villes libérées pour y trouver ceci et cela. Quand l'occasion s'en 
présente, ils tâchent, au surplus, de s'emparer du pouvoir (exemple : 
Limoges). 

b) Les commandants territoriaux, départementaux, régionaux, 
des forces de l'intérieur n'exercent qu'une autorité de façade. 
Ce système interdit toute mobilité aux forces de l'intérieur. 

c) La fusion des différentes catégories au sein des forces de 
l'intérieur est très incomplète, Les forces de l'intérieur n'ont 
pas de cohésion. 

d) Dans les régions à l'ouest du Rhône, les forces de l'intérieur 
semblent préférer souvent au combat, ou à la recherche du combat, 
l'occupation des villes récemment abandonnées par l'ennemi. 

... Des décisions urgentes me semblent nécessaires. Mais je 
doute que le général de Gaulle puisse les prendre avant d'avoir 
visité les régions de la zone Sud. 

Je pars tout à l'heure pour Bordeaux. Après quoi, je compte 
retourner à Limoges afin de voir si le commissaire de la République 
a pu enfin se mettre en place. 



300 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Lettre du « colonel Richelieu », 
commandant F. F. I. de la Région de VOuest, 

au « général Malleret-Joinville », 

« chef de V état-major national des F. F. 1. » (1) 

(venue à la connaissance du général de Gaulle). 

Rennes, le 6 septembre 1944. 

Je vous adresse ci-joint une note... dont j'espère qu'elle pourra 
appuyer vos efforts pour obtenir l'annulation de la décision du 
général de Gaulle au sujet des forces de l'intérieur. 

En attendant des nouvelles de Paris, nous avons tous décidé : 

1° de tenir bon et de résister à la dissolution des états-majors 
F. F. I. ; 

2° de suspendre toutes les opérations d'engagement et d'incor- 
poration ; 

3° de continuer la lutte contre l'ennemi, sans accepter le con- 
trôle des commandements militaires territoriaux... 

Tous nos cadres et nos troupes sont prêts à seconder les efforts 
de l'état-major national, du G. 0. M. A. G. et du G. N. R. Consi- 
dérez que vous avez 85 000 hommes derrière vous. 



Télégramme du général Giraud au général de Gaulle, à Paris. 

Mazagran, 7 septembre 194 1. 

Le général Catroux m'apporte votre aimable message. Je 
vous en remercie sincèrement. Ma blessure est en bonne voie de 
guérison. J'espère que l'enquête fera découvrir les véritables 
instigateurs de l'attentat. Dès que les plaies seront cicatrisées, 
je compte me rendre directement chez moi, en Bourgogne, pour 
voir où je pourrais m'installer. 

Encore merci et meilleures amitiés. 



Télégramme du général Catroux, 

ministre délégué en Afrique du Nord, 

au général de Gaulle, à Paris. 

Alger, 7 septembre 1944. 

1° Le général Giraud, que j'ai vu aujourd'hui, s'est montré 
très sensible à votre message auquel il a répondu. Il compte que 
sa blessure sera cicatrisée dans la semaine et qu'il pourra partir 



(1) Pour les départements suivants : Ule-et- Vilaine, Eure, Calvados, Sarthe, 
Orne, Mayenne, Morbihan, Côtes-du-Nord, Loire-Atlantique, Vendée. Maine- 
et-Loire. 



LA LIBERATION 301 

dans quinze jours. Son désir est de gagner la Bourgogne, qui est 
sa province, par voie d'eau jusqu'à Marseille ou Sète et par la 
route, ensuite, avec ses propres automobiles. Je lui ai promis 
qu'il aurait satisfaction. 

2° Le général Giraud a beaucoup insisté pour que l'action du 
magistrat instructeur dans l'affaire qui le concerne s'exerce libre- 
ment et entièrement. Je lui en ai donné l'assurance ferme, en votre 
nom et au mien. 

3° Après l'avoir quitté, j'ai convoqué l'officier de Justice mili- 
taire chargé de l'instruction, auquel j'ai signifié votre volonté 
et la mienne de faire éclater la vérité et d'atteindre, non seule- 
ment les auteurs des actes criminels, mais aussi leurs instigateurs... 
Le général Ronin a reçu des instructions semblables... 



Communiqué de la présidence du gouvernement. 

Paris, le 8 septembre 1944. 

Au terme de ses consultations, le général de Gaulle a procédé 
à la constitution d'un ministère d'unanimité nationale qui, 
s'inspirant de l'esprit qui a animé durant quatre années la résis- 
tance française, a pour mission de diriger l'effort du pays dans 
la guerre, d'y faire appliquer les lois de la République, de com- 
mencer sa reconstruction, de travailler à sa rénovation, d'assurer 
la défense de ses intérêts au dehors, en attendant la réunion de 
l'Assemblée nationale. 

M. le président Jeanneney apporte au Gouvernement provi- 
soire, en qualité de ministre d'État, le concours de sa haute auto- 
rité. A ses côtés et avec la même qualité de ministre d'État, le 
Chef du Gouvernement se propose de faire appel, aussitôt que les 
circonstances le permettront, à d'autres personnalités particu- 
lièrement représentatives des institutions républicaines. 

Le gouvernement comprend plusieurs représentants des mou- 
vements de Résistance, parmi lesquels nous citerons : M. Georges 
Bidault, président du Conseil national de la Résistance, MM. Ca- 
pitant, Frenay, Lacoste, Lepercq, de Menthon, Parodi et Teitgen ; 
ainsi que huit parlementaires ayant participé à la Résistance 
(deux sénateurs et six députés) : MM. Jeanneney et Giacobbi, 
MM. Augustin Laurent, Billoux, Jacquinot, Mendès-France, 
Tanguy-Prigent et Tillon, et quelques-uns des hommes qui, autour 
du général de Gaulle, ont été parmi les premiers animateurs de 
la France Libre, et les guides de l'Empire libéré : le général 
Catroux, MM. Diethelm, Pleven, Tixier. On sait enfin que M. René 
Mayer faisait partie, depuis de nombreux mois, du Gouvernement 
d'Alger. 

Ajoutons que, parmi les personnalités qui, conformément à 
la décision de démission collective prise par les membres du Gou- 



302 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

vernement provisoire de la République française le 26 août, 
quittent maintenant le gouvernement, plusieurs d'entre elles sont 
appelées à assurer dans les capitales alliées une représentation 
digne de la France libérée. 

Communiqué de la présidence du gouvernement. 

Paris, le 9 septembre 1944. 

Le gouvernement présidé par le général de Gaulle est cons- 
titué de la manière suivante : 

Ministre d'État : le président Jeanneney. 
Ministre de la Justice : M. F. de Menthon. 
Ministre des Affaires étrangères : M, G. Bidault. 
Ministre de l'Intérieur : M. A. Tixier. 
Ministre de la Guerre : M. A. Diethelm. 
Ministre de la Marine : M. L. Jacquinot. 
Ministre de l'Air : M. Tillon. 

Ministre de l'Économie nationale : M. P. Mendès-France. 
Ministre de la Production : M. R. Lacoste. 
Ministre de l'Agriculture : M. Tanguy-Prigent. 
Ministre du Ravitaillement : M. Giacobbi. 
Ministre de la Santé publique : M. F. Billoux. 
Ministre des Colonies : M. R. Pleven. 

Ministre du Travail et de la Sécurité sociale : M. A. Parodi. 
Ministre des Transports et des Travaux publics : M. René 
Mayer. 
Ministre des P. T. T. : M. Augustin Laurent. 
Ministre de l'Éducation nationale : M. Capitant. 
Ministre des Prisonniers : M. H. Frenay. 
Ministre de l'Information : M. P. H. Teitgen. 
Ministre des Finances : M. Lepercq. 
Ministre délégué en Afrique du Nord : Le général Catroux. 



Discours prononcé par le général de Gaulle 
au Palais de Chailloi, le 12 septembre 1944. 

Pendant les dix-huit jours qui se sont écoulés déjà depuis que 
l'ennemi qui tenait à Paris capitula devant nos troupes, une vague 
de joie, de fierté, d'espérance a soulevé la nation française. Le 
pays et le monde sont témoins que le choc que représente cette 
Libération, accomplie pour les cinq sixièmes de notre territoire 
et notamment pour la capitale, a mis en éclatante lumière à la 
fois la volonté de combattre, l'enthousiasme et la sagesse de notre 
peuple. S'il était encore quelque part des gens qui doutaient de 



LA LIBÉRATION 303 

ce que voulait réellement la nation opprimée et de sa capacité 
de se dominer elle-même, je suppose qu'ils sont, à présent, défi- 
nitivement éclairés. 

En tout cas, la réunion d'aujourd'hui, organisée par le Conseil 
qui inspira et coordonna sur place, au prix de quels périls et de 
quelles pertes 1 l'action menée contre l'ennemi et contre les usur- 
pateurs, est par elle-même magnifiquement symbolique. Avec le 
Conseil national de la Résistance, auquel j'adresse les remercie- 
ments du gouvernement et du pays tout entier, voici assemblés 
ici, en même temps que les représentants des grands Corps de 
l'État, des hommes de toutes origines et de toutes nuances qui 
se sont mis au premier rang de ceux qui mènent le combat. Or 
qui ne voit qu'une même flamme anime et qu'une même raison 
conduit toute cette élite française? Il ne me serait pas possible de 
trouver un auditoire plus qualifié et plus digne pour parler, comme 
je vais le faire, du présent et de l'avenir du pays. 

La voilà donc enfin refoulée et humiliée cette puissance mili- 
taire allemande, qui, appuyée sur l'exceptionnelle capacité de 
combattre, d'entreprendre, de souffrir, d'un grand peuple fana- 
tisé, secondée par d'ambitieux auxiliaires, aidée par le défaitisme 
et, parfois, la trahison de certains dirigeants des nations qu'elle 
voulait asservir, favorisée par la dispersion des États du parti 
de la liberté, avait tenté de saisir la domination du monde 1 L'édi- 
fice, battu en brèche depuis des mois et des années, mais attaqué 
cette fois avec force et avec audace, paraît ébranlé jusque dans 
ses fondements. L'horizon se dore des lumières de la victoire. 

Cette victoire, pour la saisir telle qu'elle doit être, c'est-à- 
dire complète et totale, de nouveaux et sanglants efforts seront 
encore nécessaires. Mais, quels que doivent être les obstacles 
et le terme, il est désormais acquis que la France en aura sa 
part. 

De toute notre âme nous entendons rendre hommage aux 
braves et chères nations qui sont en train de la remporter avec 
nous. Notre hommage s'adresse à l'Empire britannique, qui, 
comme nous, tira l'épée le 3 septembre 1939, qui subit à nos côtés 
les revers de 1940, qui ensuite, presque solitaire, sauva l'Europe 
par sa résolution et qui triomphe maintenant avec nous, sur notre 
sol, en attendant que nous allions ensemble abattre définitivement 
l'ennemi commun sur son territoire. 

Notre hommage s'adresse à la Russie soviétique, qui, sous 
l'agression de 1941, vit les armées allemandes s'avancer jusqu'aux 
portes de Leningrad et de Moscou et pénétrer jusqu'au fond du 
Caucase, mais sut trouver, dans l'admirable courage de 3on peuple, 
les vertus de ses combattants et l'organisation de ses vastes 
richesses, l'énergie et les moyens nécessaires pour chasser l'envahis- 
seur et briser dans de terribles batailles l'essentiel de sa force 
guerrière. 

Notre hommage s'adres?o aux États-Unis d'Amérique, qui, 



304 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

attaqués à leur tour en décembre 1941 et refoulés d'abord jus- 
qu'aux extrémités du Pacifique, ont su devenir une grande puis- 
sance militaire et réaliser par-delà les mers les immenses entre- 
prises qui ramènent l'Europe à la vie, tout en arrachant au Japon 
les bases qui bientôt le menaceront au cœur. 

Notre nommage s'adresse aux vaillantes nations, polonaise, 
tchécoslovaque, belge, hollandaise, luxembourgeoise, norvégienne, 
yougoslave, grecque, qui furent entièrement submergées par l'abo- 
minable marée mais qui, comme nous-mêmes, ne désespérèrent 
jamais et voient paraître, à leur tour, l'aube de la libération. 

Mais, si un peuple tel que le nôtre, accoutumé aux grands 
malheurs comme aux grandes gloires, sait reconnaître que chacun 
des États qui forment, avec lui, l'équipe de la liberté a noblement 
mérité son amitié et son estime, il sait aussi se juger lui-même 
et mesurer, sans s'en faire accroire, le rôle qu'il aura joué dans 
la prochaine victoire commune. 

Certes, nous avons assez souffert pour n'oublier jamais notre 
désastre initial. Nous savons que, mal préparés, nous aussi, aux 
formes nouvelles de la guerre, point remis des pertes gigantesques 
que nous avions prodiguées au cours du dernier conflit, prati- 
quement isolés à l'avant-garde des démocraties, n'ayant, pour 
nous couvrir, ni mers protectrices, ni vastes étendues, nous nous 
trouvâmes submergés par la force mécanique allemande et préci- 
pités brutalement dans un désarroi matériel et moral qui permit 
au défaitisme et à la trahison de paralyser chez beaucoup la volonté 
de vaincre. Tout de même ! nous étions en ligne dès le 3 sep- 
tembre 1939. Et, tandis qu'en 1940 tout ce que l'Allemagne pos- 
sédait de chars, de canons et d'avions s'acharnait à nous abattre, 
ces chars, ces canons, ces avions, qui taillaient dans notre chair, 
ne taillaient pas dans la chair des autres 1 Par la suite, malgré 
l'oppression, la nuit de l'isolement, la propagande mensongère, 
l'obstination de servitude des usurpateurs du pouvoir, jamais 
la masse des Français ne tint la défaite pour acquise et jamais 
nos drapeaux ne furent absents des champs de bataille. A peine 
le malheur était-il accompli, que la nation commençait la lente 
et dure ascension qui l'a conduite hors de l'abîme. La flamme 
de la Résistance française ne devait pas s'éteindre ; elle ne s'étei- 
gnit pas. 

Ce qu'il nous en a coûté de pertes, de fureurs, de larmes, d'autres 
que nous en feront un jour, à loisir, le total. Constatons simple- 
ment que nos armées, refaites homme par homme, d'abord dans 
les profondeurs lointaines de l'Empire, puis sur les bords de la 
Méditerranée, ont apporté un concours important à cette bataille 
d'Afrique qui, en trois ans, liquida l'Empire de Mussolini et chassa 
les Allemands de la Libye et de la Tunisie. Constatons que nos 
troupes ont joué dans la grande victoire d'Italie un rôle capital. 
Constatons qu'en même temps de vaillantes unités, jaillies spon- 
tanément de la douleur et de l'espérance nationales, se formaient 



LA LIBÉRATION 305 

sur le territoire métropolitain, littéralement dans les jambes de 
l'ennemi et, malgré d'indicibles difficultés d'organisation, d'ar- 
mement et d'encadrement, entamaient le combat au premier 
signal. Constatons enfin que, dans la bataille de France, ce qu'ont 
déjà accompli nos forces, soit par la manœuvre et les attaques 
des grandes unités de campagne, soit par les actions de détail 
partout menées par les unités de l'intérieur, a compté pour beau- 
coup dans les succès de la coalition. Il peut y avoir intérêt à noter, 
par exemple, que, des 350 000 hommes que, suivant les chiffres 
officiels, l'ennemi a laissés prisonniers entre les mains des alliés 
depuis le début de la bataille de France jusqu'au 10 septembre, 
105 000 se sont rendus aux troupes françaises, dont près de 50 000 
à notre armée du Rhône, 20 000 aux soldats de Leclerc et plus 
de 35 000 à nos forces de l'intérieur en tous points du territoire. 
Depuis, on en annonce davantage. Certes, en d'autres temps et 
circonstances, nous faisions mieux et plus que cela. Mais qui pour- 
rait contester, qu'en dépit des terribles conditions intérieures et 
extérieures où la France s'est trouvée réduite, elle aura voulu et 
elle aura su signer, elle aussi, la victoire? 

Il n'est vraiment pas nécessaire d'expliquer comment et pour- 
quoi cette continuité de la volonté et, j'ajoute, de l'effort de notre 
peuple dans la guerre lui donnent le droit, oui le droit, de faire 
valoir ses intérêts dans ce qui sera bientôt le règlement du conflit 
mondial. Aussi bien voulons-nous croire que, finalement, ce droit 
ne sera plus contesté et que cette sorte de relégation officielle 
de la France, dont ont tant souffert ceux qui parlent et agissent 
en son nom, va faire place à la même sorte de relations que nous 
avons, depuis quelques siècles, l'honneur et l'habitude d'entretenir 
avec les autres grandes nations. 

Mais, en ayant réussi à se maintenir dans la lutte, ce n'est 
pas à elle-même seulement que la France aura rendu service. 
Car, ainsi, elle aura fait en sorte qu'il soit juste et qu'il soit pos- 
sible d'associer aux actes qui assureront la sécurité de tous et 
l'organisation mondiale de la paix un État sans lequel on ne voit 
point comment pourraient être valablement et durablement cons- 
truites, ni la sécurité, ni l'organisation mondiale, ni la paix. 

Oui, nous croyons qu'il est de l'intérêt supérieur des hommes 
que les dispositions qui régleront demain le sort de l'Allemagne 
vaincue ne soient pas discutées et adoptées sans la France, parce 
qu'il se trouve qu'aucune puissance n'est plus intéressée que la 
France à ce qui touche au voisin dont elle a eu, depuis plus de 
deux mille ans, à s'occuper plus que quiconque et qu'il serait bien 
aléatoire de vouloir édifier quelque chose en dehors du principal 
intéressé. Nous croyons que décider sans la France quoi que ce 
soit qui concerne l'Europe serait une grave erreur ; d'abord parce 
que la France est intégrée à l'Europe, au point que ce qui touche 
une partie quelconque du vieux continent la touche elle-même 
d'une manière directe et réciproquement, ensuite parce qu'elle 
T. ni 20 



306 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

s'honore de pouvoir apporter à la solution de chacun des problèmes 
européens une expérience assez chèrement acquise et une con- 
fiance assez exceptionnelle de la part de beaucoup. Nous croyons, 
enfin, que déterminer sans la France ies conditions politiques, 
économiques, morales, dans lesquelles les habitants de la terre 
auront à vivre après le drame, serait un peu aventuré, car, après 
tout, 100 millions d'hommes fidèles vivent sous notre drapeau 
dans les cinq parties du monde et, d'autre part, beaucoup de no3 
semblables croient que toute grande construction humaine serait 
arbitraire et fragile s'il y manquait le sceau de la France. 

Il est vrai que ce n'est point tout que de reprendre son rang. 
Encore faut-il le tenir. Au fond de l'océan des douleurs et des 
outrages où elle fut plongée depuis plus de quatre ans et dont 
elle émerge aujourd'hui, la nation française a mesuré les causes 
de ses malheurs provisoires, celles dont elle fut elle-même respon- 
sable et celles qui incombent à d'autres. Elle a discerné également 
les voies et moyens de retourner à sa vocation de liberté et de 
grandeur. Pour y parvenir, il s'est formé dans notre peuple, au 
milieu des épreuves, une extraordinaire unité nationale. Telle 
est la force immense à laquelle en appelle le Gouvernement pour 
remplir sa mission au service du pays. 

S'il a le droit et le devoir d'en appeler à cette force, c'est d'abord 
parce qu'il est le Gouvernement de la République. Assurément, 
le raz de marée qui a passé sur la France a balayé les organismes 
par quoi s'exprimait normalement la volonté nationale. Assuré- 
ment, la masse des citoyens a juré que de profondes réformes 
devaient être apportées au fonctionnement de nos institutions. 
C'est pourquoi il n'existe, en droit ni en fait, aucun autre moyen 
d'établir l'édifice nouveau de notre démocratie que de consulter 
le souverain, qui est le peuple français. Dès que la guerre voudra 
bien le permettre, c'est-à-dire dès que le territoire sera entière- 
ment libéré et que nos prisonniers et déportés auront regagné 
leurs foyers, le gouvernement conviera la nation à élire, par le 
suffrage universel de tous les hommes et de toutes les femmes 
de chez nous, ses représentants dont la réunion constituera l'As- 
semblée nationale. Jusque-là, le gouvernement remplira sa tâche 
avec le concours de l'Assemblée consultative élargie, destinée à 
fournir une expression aussi qualifiée que possible de l'opinion 
et dont les hommes éprouvés qui forment aujourd'hui le Conseil 
national de la Résistance seront tout naturellement le noyau. 
Mais, dès que la souveraineté aura été rétablie dans la per- 
sonne des mandataires élus de la nation, le gouvernement 
déposera entre leurs mains le pouvoir provisoire dont il assume 
la charge. 

Si le Gouvernement est celui de la République, ce n'est pas 
seulement parce qu'il fait en sorte de conduire la nation, selon 
ses vœux et ses intérêts, jusqu'au nouveau départ de la démo- 
cratie française, mais c'est aussi pour cette raison qu'il fait et 



LA LIBÉRATION 307 

fera appliquer les lois, les justes lois, que la nation s'était données 
au temps où elle était libre et qui s'appellent les lois républi- 
caines. Sans doute n' affirmons-nous pas que toutes soient par- 
faites, mais, telles quelles, elles sont les lois ! et, tant que la sou- 
veraineté nationale ne les aura pas modifiées, c'est le strict devoir 
du pouvoir exécutif, fût-il, comme il l'est, provisoire, de les faire 
exécuter dans leur esprit et dans leurs termes, ainsi qu'il l'a fait 
d'ailleurs, sans hésiter et sans fléchir, depuis plus de quatre années, 
par tous les hommes et dans tous les territoires qu'il arrachait 
successivement à l'ennemi ou à Vichy. Sans doute les circons- 
tances lui imposent-elles parfois de prendre des dispositions qui 
ne sont pas formulées dan3 nos codes et d'associer souvent à 
l'élaboration de ces dispositions l'Assemblée consultative, mais 
il le fait sous sa responsabilité, dont la nation, à juste titre, 
considère qu'elle est entière. Il appartiendra ensuite aux futurs 
élus du pays de les transformer, ou non, en lois proprement dites. 
Faute de s'en tenir fermement à ces principes, il n'y aurait qu'ar- 
bitraire et chaos, dont la nation ne veut pas, Mais, en les appli- 
quant, nous trouvons les conditions de l'ordre, de l'efficience 
et de la justice. 

Or, ces conditions d'ordre, d'efficience, de justice, si nulle 
entreprise humaine ne saurait s'en passer, a fortiori sont-elles 
nécessaires dans la situation où se trouve le pays. D'abord, nous 
faisons la guerre et je dis tout net que, sauf effondrement subit 
de l'ennemi, nous n'avons pas fini de la faire. Tout semble mon- 
trer que l'ennemi, en dépit des pertes terribles qu'il a subies à 
l'Est, et à l'Ouest et malgré la défection de tous ses satellites, 
à l'exception d'un seul, s'apprête à livrer une nouvelle grande 
bataille pour tenter de couvrir son territoire jusqu'à ce que l'hiver 
vienne, espère-t-il, ralentir les opérations offensives des armées 
alliées et françaises. Or, à cette bataille-là et à celles qui, éventuel- 
lement, suivront, nous entendons participer dans la plus large 
mesure possible. Il en sera de même de l'occupation en Allemagne. 
C'est dire que nous avons à pratiquer une politique militaire ten- 
dant à constituer des grandes unités, aptes, comme celles dont 
nous disposons déjà, à manoeuvrer et à vaincre, où que ce soit et 
sur n'importe quel champ de bataille, un adversaire encore puis- 
sant et résolu. A cet égard, l'ardente jeunesse qui, à l'appel de 
la patrie, s'est groupée pour le combat dans nos forces de l'inté- 
rieur nous fournit les éléments humains de ces formations nou- 
velles. Gomme les bataillons des volontaires de 1791 et 1792, ils 
apportent à l'armée nationale les trésors de leur ardeur et de leur 
valeur. Je puis annoncer que, déjà, une division se forme en Bre- 
tagne. Je compte qu'une autre sera formée par la Région de Paris. 
Je suis certain que d'autres encore pourront être constituées 
ailleurs, sans préjudice des milliers d'hommes et des fractions 
constituées qui sont allés ou qui iront compléter nos grandes unités 
en lignée Tous les soldats de Frenea font partie intégrante de 



308 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

l'armée française et cette armée doit demeurer, comme la France 
à qui elle appartient, une et indivisible. 

S'il est de fait, qu'en beaucoup de régions du territoire, la grande 
bataille de libération a passé sans entraîner de ruines massives, 
il ne l'est pas moins que certaines autres ont subi de terribles 
ravages. D'ailleurs, l'ennemi tient toujours dans tout ou partie 
de quinze de nos départements et, en particulier, dans un grand 
nombre de nos ports. Nos communications ferroviaires, fluviales, 
portuaires se trouvent en ce moment paralysées, pour la plupart, 
par des destructions de toutes sortes et notre matériel roulant 
par voie de fer ou par voie de terre a, en grande partie, disparu. 
Encore faut-il ajouter que les transports destinés aux armées ont 
naturellement la priorité sur ceux qui intéressent les populations. 
Les prélèvements innombrables, opérés par l'ennemi depuis 1940 
sur l'ensemble de nos ressources et notamment sur nos stocks, 
nos matières premières, nos machines, nos combustibles, entraî- 
nent un appauvrissement considérable de nos moyens de produc- 
tion. Enfin, les nécessités militaires ne permettront pas, de 
longtemps, à nos alliés de procéder chez nous à des importations 
notables. Bref, nous nous trouvons, et chaque Français le sait 
bien, devant une période difficile où la libération ne nous permet 
nullement l'aisance mais comporte, au contraire, le maintien 
de sévères restrictions et exige de grands efforts de travail et 
d'organisation en même temps que de discipline. Bien qu'on 
puisse être certain que cette situation ira en s'améliorant, il 
faut prévoir que l'amélioration sera lente. Gela, la nation le 
sait et elle est décidée, en dépit de ce qu'elle a souffert, à supporter 
noblement ces épreuves, comme un grand peuple qui refuse de 
gaspiller le présent afin de mieux bâtir l'avenir. 

Car c'est bien de l'avenir qu'il s'agit ! de l'avenir vers lequel 
des millions et des millions de Français et de Françaises regardent 
avec ardeur et avec confiance, de l'avenir dont la nation entière 
veut qu'il soit une rénovation. 

Oui, certes, une rénovation ! Ce qu'auront coûté, avant et 
pendant ce drame, à notre puissance, à notre unité, à notre subs- 
tance même, les négligences, médiocrités, injustices, que nous 
avions pratiquées ou tolérées, et aussi, sachons le dire, le manque 
de hardiesse et de continuité des pouvoirs publics dans le rôle 
d'impulsion et de direction, nous le voyons d'une manière assez 
éclatante pour avoir résolu de prendre un chemin nouveau. 

Pour résumer les principes que la France entend placer désor- 
mais à la base de son activité nationale, nous dirons que, tout 
en assurant à tous le maximum possible de liberté et tout en 
favorisant en toute matière l'esprit d'entreprise, elle veut faire 
en sorte que l'intérêt particulier soit toujours contraint de céder 
à l'intérêt général, que les grandes sources de la richesse com- 
mune soient exploitées et dirigées non point pour le profit de 
quelques-uns mais pour l'avautage de tous, que les coalitions 






LA LIBÉRATION 309 

d'intérêts qui ont tant pesé sur la condition des hommes et sur 
la politique même de l'Etat soient abolies une fois pour toutes et, 
qu'enfin, chacun de ses fils, chacune de ses filles, puisse vivre, 
travailler, élever ses enfants, dans la sécurité et dans la dignité. 

Mais les plus nobles principes du monde ne valent que par 
l'action. A cet égard, notre peuple entier discerne que son bonheur 
et sa grandeur dépendent d'abord de son propre effort. Certes, 
le Gouvernement a le devoir d'assurer, au fur et à mesure que cela 
est possible, les conditions sans lesquelles le progrès serait com- 
promis ou l'injustice perpétuée. Certes, il lui appartient, par 
exemple, de faire en sorte que le niveau de vie des travailleurs 
français monte à mesure que montera celui de la production 
française- Certes, il est de son domaine, comme la loi lui en donne, 
d'ailleurs, dès à présent le droit, de placer par réquisition ou par 
séquestre à la disposition directe de l'État l'activité de certains 
grands services publics ou de certaines entreprises, en attendant 
que la souveraineté nationale règle les modalités des choses. Certes, 
il a le devoir de faire verser à la collectivité nationale les enri- 
chissements coupables obtenus par ceux qui travaillaient pour 
l'ennemi. Certes, il lui revient de fixer les prix des denrées et de 
régler et contrôler les échanges aussi longtemps que ce qui est 
produit et transportable n'équivaut point aux demandes de la 
consommation. Mais, pour nous reconstruire peu à peu, dans la 
guerre d'abord, puis dans la paix, pour bâtir une France nouvelle, 
il faut bien autre chose et bien davantage. Il faut un vaste et 
courageux effort national. 

Eh bien ! c'est à cet effort que nous appelons la nation. Nous 
savons dans quel état nous sommes, matériellement, démogra- 
phiquement, moralement. Nous savons tout ce qui est, chez nous, 
détruit ou médiocre, dans tous les ordres d'idées. Nous savons 
tout ce qui nous manque par rapport à tout ce qui est à faire. Mais 
nous savons également ce que sont notre terre, notre sous-sol, 
notre Empire, ce que nous valons, quand nous le voulons bien, 
comme agriculteurs, ouvriers, commerçants, techniciens, patrons, 
inventeurs, penseurs, pour peu que nous marchions ensemble, 
serrés en rangs fraternels, dans la discipline consentie d'un peuple 
fort. Nous savons ce que nos pères avaient su faire autrefois de 
la France, quand elle était nombreuse. Nous savons enfin qu'il 
n'y a pas chez nous un jeune homme, ni une jeune fille, qui ne 
rêvent de vivre libres, forts, aimants et joyeux, dans le travail 
d'une grande époque et dans une grande patrie. 

Le plan de mise en valeur de nos ressources matérielles, intel- 
lectuelles, morales, le gouvernement va l'établir à mesure des 
inventaires que la guerre nous découvrira. Il va l'établir, compte 
tenu du chemin que prendront les autres puissances du monde, 
car tout se tient et s'enchaîne sur notre terre d'aujourd'hui. Il 
va l'établir en s'aidant du large conseil des organismes qualifiés, 
qu'ils soient ceux du travail, de la production, de la recherche 



310 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

ou de la pensée, Cette guerre, où nous vaincrons l'ennemi qui pré- 
tendait nous asservir, va se prolonger dans la lutte contre tous les 
éléments qui s'opposent à notre progrès. Et vous, hommes et 
femmes de la Résistance française, vous tous croisés à la croix 
de Lorraine, vous qui êtes le ferment de la nation dans son combat 
pour l'honneur et pour la liberté, il vous appartiendra demain 
de l'entraîner, pour son bien, vers l'effort et vers la grandeur. 
C'est alors, et alors seulement, que sera remportée ia grande vic- 
toire de la France 1 



Communiqué de V « Information. » 

Paris, le 13 septembre 1944. 

Cet après-midi, une conférence de presse a été tenue par M. René 
Mayer, ministre des Communications. 

... Le ministre, parlant des communications terrestres, ferro- 
viaires et maritimes, a dit qu'elles ne pourront être remises en 
état que d'après un plan d'ensemble, lequel ne pourra être dressé 
que lorsque l'ampleur des destructions de toutes sortes sera connue. 

Rien que pour la région de Paris, il a estimé à un millier les cou- 
pures de voies ferrées et il a indiqué que le nombre de locomotives 
qui nous restent peut être estimé à 25 % de leur ancien total. 

Il s'est félicité de l'arrivée hier à Paris d'un premier train de 
1 000 tonnes de charbon venant directement des mines du Nord 
et il a dit espérer que, d'ici quelque temps, trois trains de char- 
bon arriveront chaque jour à Paris. 

Abordant le problème du tonnage, M. René Mayer a précisé 
qu'il nous reste environ 1 100 000 tonnes, qui sont à la disposi- 
tion du commandement interallié jusqu'à la fin de la guerre. Le 
transport de nos produits d'Afrique du Nord est donc fonction 
du tonnage qui n'est pas absorbé par les besoins militaires. 

Le ministre a observé que la plupart de nos ports, à part Bor- 
deaux et Nantes, ont été rendus inutilisables par les Allemands 
et qu'il nous faudra plusieurs années et des dizaines de milliards 
pour les remettre en état. 

En terminant, le ministre a déclaré que, pour longtemps, il 
faut s'attendre, si l'on va vers Bordeaux, à subir un transborde- 
ment à Orléans et à traverser la Loire à pied. Il a invité les jour- 
nalistes présents à faire comprendre au public... que la priorité 
va d'abord être donnée aux transports de charbon, de blé et autres 
denrées de première nécessité. 

Enfin, il a rendu hommage à la corporation des cheminots qui 
donne l'exemple du travail, après avoir donné celui de la résis- 
tance. 



IA LIBERATION 311 

Lettre du général Eisenhower au général de Gaulle. 

TRADUCTION 

Le 13 septembre 1944. 
Mon cher Généra], 

J'ai été heureux de recevoir votre lettre du G septembre. 

Je regrette que le rythme des débarquements de l'Armée « B » 
soit plus lent que vous l'espériez. Mais je voudrais vous rappeler 
qu'il y a là simplement un problème de tonnage qui doit être ajusté 
à un problème régulier de chargement. Personnellement, j'ai été 
très satisfait de ce qui s'est passé à cet égard dans le Midi de la 
France. 

En ce qui concerne l'emploi de l'armée « B », je vous demande 
de prendre en considération que mon unique souci est la défaite 
des armées allemandes. Afin d'atteindre ce but, je projette d'uti- 
liser mes trois groupes d'armées pour une avance profonde en 
Allemagne et d'y infliger à l'ennemi une défaite décisive. 

Mon intention était que le groupe d'armées du Sud, dont 
l'Armée « B » constitue une partie essentielle et éminemment 
valable, ferait partie de cette force d'invasion et continuerait 
son avance sur le flanc Sud, à travers le territoire allemand. Votre 
lettre, si bienvenue ! m'assure de nouveau que cet emploi de vos 
forces répond à votre désir et à celui de votre gouvernement. 
Puissent-elles donc bientôt libérer l'Alsace et porter leurs pas sur 
le sol germanique 1 

J'apprécierais avec reconnaissance que le général Juin informe 
au plus tôt mon état-major du nombre des divisions françaises 
dont il demandera qu'elles soient maintenues à l'intérieur de la 
France. Vous discernerez que ce point aura une incidence directe 
sur les opérations qui sont actuellement projetées. J'espère beau- 
coup, qu'à part un très petit nombre, toutes les divisions fran- 
çaises seront disponibles pour la progression en Allemagne. 

Je suis également heureux d'accueillir le général Koeltz, — qui 
est un vieux compagnon d'armes, — comme chef de la mission 
française auprès de ce quartier général. Je pense que sa mission 
a pour objet exclusif les questions d'opérations et, en conséquence, 
je préférerais lui donner le nom de section française du quartier 
général ; le général Koeltz et ses officiers étant dès lors considérés 
comme faisant partie de Pétat-major. Je crois que c'est préférable, 
pour prévenir les malentendus et les doubles emplois, et qu'il 
vaudrait mieux que le grand quartier général installé à Paris 
reste le canal normal des liaisons entre nos états-majors. 

Sincèrement. 



312 MÉMOIRES DE GlERRE — LE SALUT 

Note adressée aux gouvernements américain, 

britannique et soviétique 

par le Gouvernement provisoire de la République française. 

Paris, 14 septembre 1944. 

Au sujet de la communication adressée le 25 juillet par le Pré- 
sident de la Commission consultative européenne au chargé 
d'Affaires de France à Londres, le Gouvernement provisoire de 
la République a eu l'occasion de marquer l'intérêt primordial 
qu'il attache à être associé aux discussions qui se poursuivent 
entre les gouvernements américain, britannique et soviétique au 
sujet des clauses de l'armistice avec l'Allemagne et, plus généra- 
lement, l'importance qu'a, pour la France, tout ce qui touche au 
problème allemand. 

Maintenant établi à son siège normal dans la capitale, d'où 
les victoires des armées alliées, avec le concours du peuple fran- 
çais tout entier, ont chassé l'ennemi, confirmé dans sa mission, en 
attendant que devienne possible un recours à de libres élections par 
l'adhésion unanime et enthousiaste des populations délivrées, le 
Gouvernement provisoire a le devoir d'attirer l'attention des gou- 
vernements de Washington, de Londres et de Moscou sur une ques- 
tion dont le rythme accéléré des opérations rend la solution urgente. 

Si le problème de la capitulation allemande est, pour la France, 
d'une importance primordiale, elle ne saurait, non plus, se désin- 
téresser de la solution des autres questions européennes que va 
poser l'effondrement du Reich, de la restauration des États 
envahis par l'Allemagne, de la fixation éventuelle de nouvelles 
frontières, ni, d'une manière générale, du rétablissement de rap- 
ports féconds et pacifiques entre les États du continent, toutes 
questions dont la Commission consultative européenne aura à 
s'occuper dans les semaines à venir. 

Le Gouvernement provisoire a, en conséquence, l'honneur de 
demander aux gouvernements américain, britannique et sovié- 
tique à être admis à siéger dans la Commission de manière que 
la France puisse prendre sa part dans la tâche de reconstruction 
et de réorganisation de l'Europe. 

Justifié à penser que sa demande répond aux vues de ces gou- 
vernements, il s'empressera, dè3 que l'invitation lui en aura été 
adressée, de déléguer un représentant à la Commission. 

Décret du 19 septembre 1944 relatif à l'organisation 
des forces françaises de Vlniérieur. 

Article Premier. — Les forces françaises de l'Intérieur font 
partie intégrante de l'armée et sont soumises aux règles générales 
de l'organisation et de la discipline militaires. 



LA LIBÉRATION 313 

Elles relèvent de la seule autorité du ministre de la Guerre. 

Les formations encore en opérations constituent des groupe- 
ments qui sont placés, pour ces opérations, aux ordres d'un com- 
mandement désigné par le président du Gouvernement, chef des 
armées. 

Les autres formations sont placées, dans chaque région mili- 
taire, sous les ordres du commandant de la région. 

Art. 2. — Les formations actuelles des forces françaises de 
l'Intérieur seront immédiatement regroupées en bataillons de 
marche d'infanterie, ou, dans la mesure des possibilités, en unités 
équivalentes des autres armes. 

Le nombre, la composition, le stationnement de ces unités 
seront fixés par arrêté du ministre de la Guerre. 

Les cadres actuels des forces françaises de l'Intérieur consti- 
tueront l'encadrement de base de ces unités. 

Art. 3. — Au fur et à mesure de leur instruction et de leur 
armement, les unités ainsi formées seront : 

ou affectées, en gardant leur composition, à des grandes unités 
déjà existantes, 

ou constituées en grandes unités nouvelles. 

Art. 4, ô. — ... 

G. de Gaulle. 

Par le gouvernement provisoire 

de la République française : 

le ministre de la Guerre, 

A. DlETHELM. 



Décret du 20 septembre 1944 
relatif au statut des forces françaises de V Intérieur. 

Article Premier. — Appartient aux forces françaises de l'In- 
térieur tout militaire ayant combattu volontairement l'ennemi 
et accompli, au cours des combats de libération, des actes de guerre 
dans les unités combattantes et services définis à l'article Premier 
de l'ordonnance du 9 juin 1944. 

Art. 2. — Le fait d'appartenir aux forces françaises de l'In- 
térieur est constaté par l'autorité militaire désignée par le ministre 
de la Guerre dans des conditions fixées par arrêté ministériel. 

Le certificat délivré à l'intéressé énoncera la date d'entrée en 
service dans les forces françaises de l'Intérieur, ainsi que les 
actions auxquelles l'intéressé a pris part. 

Art. S. — Aucun recrutement dans les forces françaises de 
l'Intérieur ne peut avoir lieu dans aucune parcelle du territoire 
dès que la libération de cette parcelle est accomplie. 

Art. 4. — Les membres des forces françaises de l'Intérieur 
actuellement en service, qui ne contractent pas un engagement 



314 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

volontaire pour la durée de la guerre, sont, jusqu'à l'appel ou 
au rappel de leur classe de mobilisation sous les drapeaux, placés 
en congé provisoire dans leurs foyers. 

Art. ô. — Les militaires appartenant aux forces françaises de 
F Intérieur bénéficient, du jour de leur entrée en service, de tous 
les droits et avantages reconnus aux militaires de l'active ou de 
la réserve en ce qui concerne le grade, l'avancement, le régime 
des pensions d'invalidité, les décorations et distinctions honori- 
fiques... 

An, 6. — ... 

Art. 7. — L'accès des titulaires d'un grade d'assimilation 
F. F. I. dans les cadres de l'armée active, leur nomination dans 
la réserve, leur admission à i'honorariat de leur grade, seront 
fixés par des dispositions ultérieures. 

Art. S, 9. — ... 

C. de Gaulle. 

Par le gouvernement provisoire 

de la République française : 

le ministre de la Guerre, 

A. DlETHELM. 



Télégramme de Roger Garreau, ambassadeur en Union soviétique, 
adressé au gouvernement à Paris. 

Moscou, 21 septembre 1944. 

... C'est à M. Dekanozov que j'ai remis, hier 20 septembre, 
la note dont vous m'avez transmis le texte. 

Le vice-commissaire a accueillli ma communication avec une 
bienveillance marquée et m'a déclaré immédiatement que, sur 
la base de cette démarche officielle et précise de la France auprès 
des trois puissances alliées, celles-ci auraient à se consulter afin 
de prendre une décision commune et qu'il espérait bientôt me 
donner une réponse satisfaisante. 

Ayant rappelé à M. Dekanozov que je l'avais maintes fois 
entretenu de la question et qu'il connaissait tout le bien-fondé 
de notre demande, le vice-commissaire m'a dit qu'il tenait à résu- 
mer une fois de plus, comme suit, la position de son gouvernement. 

1° A la Conférence de Moscou, la délégation soviétique avait 
proposé que la France fût admise à siéger à la Commission consul- 
tative de Londres. Mais cette suggestion avait été écartée par les 
deux autres délégations. Guidé par sa préoccupation essentielle 
d'obtenir la plus étroite et la plus efficace coopération militaire 
des trois puissances, le gouvernement des Soviets avait estimé 
opportun de ne pas insister en faveur d'une proposition qui heurtait 
la manière de voir, bien déterminée, de ses deux partenaires... 

2° Depuis lors, le gouvernement des Soviets, strictement fidèle 



LA LIBÉRATION 815 

à ses engagements, s'en est tenu à la décision de la Conférence 
et a cru devoir s'ab3tenir de toute déclaration ou de tout geste 
unilatéral qui n'aurait pas été conforme à cette décision. 

3° La déclaration faite par M. Winston Churchill à la Chambre 
des Communes ne constituait pas une démarche diplomatique 
auprès des co-signataire3 de Moscou pour que fût modifiée l'une 
des dispositions de ces accords. M. Dekanozov m'a affirmé for- 
mellement de nouveau que le gouvernement britannique n'avait 
approché à ce sujet, ni Washington, ni Moscou, et m'a exprimé, 
non sans ironie, son étonnement de ce que Londres cherchât à 
expliquer par une opposition du gouvernement soviétique (oppo- 
sition qui ne s'était jamais manifestée sous aucune forme) le fait 
que la nouvelle manière de voir du gouvernement britannique 
ne s'était pas encore traduite sur le plan des mesures concrètes... 

4° D'ailleurs, M. Eden lui-même avait répété à M. Massigli, 
lorsque ce dernier avait été l'entretenir du désir de la France de 
participer aux travaux de la Commission consultative de Londres, 
« de ne pas poser cette question avant qu'un gouvernement fran- 
çais eût été constitué en France. »... 

Il ressort de ces explications que le gouvernement des Soviets 
se montre favorablement disposé à se concerter avec Londres 
et Washington en vue d'accorder satisfaction à la France. 



Télégramme de René Massigli, ambassadeur en Grande-Bretagne, 
adressé au gouvernement à Paris. 

Londres, 27 septembre 1944. 

J'ai été reçu aujourd'hui par M. Eden. 

En me souhaitant la bienvenue, le secrétaire d'État m'a dit 
son désir d'établir avec le représentant du Gouvernement provi- 
soire la coopération la plus étroite et « de m'ouvrir tous les dossiers. » 
Il a commencé à le faire en me mettant au courant de l'état des 
conversations entre Londres, Moscou et Washington au sujet de 
la reconnaissance du Gouvernement provisoire. 

Comme vous le savez, le chef du Foreign Office est convaincu 
de la nécessité de cette reconnaissance, qui constitue d'autre part, 
à ses yeux, un moyen d'aider le Gouvernement provisoire dans 
une tâche dont on mesure ici toutes les difficultés. 

A Québec, il a plaidé cette thèse sans parvenir à convaincre 
le Président Roosevelt... « Du moins, m'a-t-il dit, quelques progrès 
ont été faits. »... 

Quant à' notre participation aux discussions des Trois sur les 
affaires allemandes, le secrétaire d'État m'a assuré que le consen- 
tement américain était en principe obtenu, bien que M. Winant 
ne l'ait pas encore officiellement notifié à la commission des Affaires 
européennes... 



316 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Rapport adressé au général de Gaulle 
par un haut fonctionnaire envoyé en mission dans le Sud-Est. 

28 septembre 1944. 

En traversant la Haute-Savoie, la Saône-et-Loire et le Jura, 
à un mois d'intervalle, on ne peut manquer d'observer deux 
séries de faits en apparence contradictoires : 

une tendance au retour à l'ordre, 

et une aggravation très nette de la situation politique. 

I. — Retour à V ordre : 

Dans les rues, la circulation des isolés en armes et des voitures 
hérissées de mitraillettes a notablement diminué. Il y a à cela 
plusieurs causes : la lassitude, le manque de carburant, la consti- 
tution d'unités des forces de l'Intérieur dirigées sur les frontières 
des Alpes... 

II. — Aggravation de la situation politique : 

On assiste, depuis une quinzaine de jours, au développement 
d'un conflit entre l'autorité du gouvernement et les comités dépar- 
tementaux de libération. Ce conflit vient d'éclater au grand jour 
à la réunion des G. D. L. de Vizille, puis à celle de Valence. Il va 
certainement atteindre son point culminant à l'occasion des 
« États généraux » des G. D. L. prévus pour les 7 et 8 octobre à 
Avignon. On relevait, en effet, à Vizille, le nom de six comités de 
libération. Ils étaient déjà onze à Valence. Ils seront trente ou 
quarante à Avignon. 

Les comités de libération entendent constituer une fédération 
« groupant les départements les plus combatifs de la région, 
ceux qui ont le plus héroïquement combattu l'ennemi — qui n'est 
pas seulement le Boche (sic) — et qui entendent continuer jus- 
qu'au bout une lutte sans merci. » (1) 

Le fond du conflit est le suivant : 

— Le gouvernement, responsable de l'ordre public, et ayant 
à poursuivre l'effort de guerre et à traiter avec les Alliés, entend 
gouverner à l'aide de l'administration centrale, des préfets et de 
missi dominici (commissaires de la République) qui sont ses fonc- 
tionnaires et exécutent ses ordres... 

— Mais les comités de libération ne l'entendent pas ainsi. 
Pendant l'interrègne qui s'est écoulé entre le départ des Allemands 
et l'installation du gouvernement, chacun d'eux est devenu « un 
petit seigneur multi-têtes » dans son département. Ils ont pris 
l'habitude et aussi le goût du pouvoir. En l'absence d'ordres de 
Paris, ils ont pris l'habitude de régler la vie de leur département. 
Ils entendent bien continuer aujourd'hui, en dépit des préfets, 

(1) Extrait du C. R. du journal les Allobrogcs du 25-9-44. 



LA LIBÉRATION 317 

des commissaires de la République, des ministres, des lois et du 
Journal Officiel. 

... Onze comités départementaux de libération de la région du 
Sud-Est ont signé le texte suivant : 

« Considérant qu'ils sont l'expression de la Résistance et de 
la volonté révolutionnaire du peuple et qu'ils ont assumé, dès 
avant la libération, les responsabilités les plus lourdes, 

« Rappelant au gouvernement qu'il tient son existence de l'ac- 
tion victorieuse des mouvements de Résistance et qu'il doit 
fonder sa politique sur la volonté de ceux-ci, exprimée par les 
comités départementaux, 

« Affirment, d'une part, qu'ils ne peuvent accepter de se voir 
réduits à un rôle consultatif ; d'autre part, qu'ils ont et entendent 
conserver leur pouvoir de décision dans tous les domaines sur le 
plan départemental. » (1) 

Il est possible que tous les votants de cette motion ne se soient 
pas exactement rendu compte de la portée du texte que l'on a 
soumis à leur approbation. Il n'en reste pas moins que celui-ci 
signifie clairement : l'indépendance des départements vis-à-vis 
du pouvoir central. Pour les C. D. L. ce n'est plus le gouvernement, 
responsable devant la nation, qui envoie ses ordres aux départe- 
ments. Ce sont ceux-ci, représentés par leur C. D. L., qui font 
savoir au gouvernement leur volonté. En un mot, c'est l'anarchie, 
au sens plein du terme... La France reviendrait ainsi à quatre 
siècles en arrière, lorsque ses seigneurs prétendaient s'affranchir, 
avec leurs fiefs, de l'autorité du pouvoir royal. 

Faisant fi de l'autorité du pouvoir central, les C. D. L. se subs- 
tituent également aux organismes habituels de gouvernement, 
(Justice, Finances, Administrations de l'État, Ravitaillement 
général, etc.). C'est ainsi que le « comité de libération de la région 
du Sud-Est » décide que « tous les C. D. L. des départements 
représentés à cette assemblée devront percevoir, d'une part, des 
amendes à l' encontre des personnes ayant pratiqué le marché noir 
et, d'autre part, des contributions exceptionnelles à F encontre de 
celles qui ont réalisé des bénéfices anormaux dans leurs activités 
professionnelles. Ils rappellent qu'en cas de non-paiement les 
sanctions pourront comporter la confiscation des biens et l'arres- 
tation. » 

Or, le même jour, le commissaire de la République pour le Sud- 
Est, M. Yves Farge, déclarait à la radio : 

« Il faut qu'on sache qu'il n'est pas possible d'incarcérer sans 
mandat régulier. Dès aujourd'hui, tous les services de police rece- 
vront l'ordre de faire respecter les articles 184, 341 et 342 du Code 



(1) C. R. des États généraux de Valence, par le journal les Allobroges du 25-9-44. 
Texte de la Résolution votée par les comités de libération de l'Ain, des Hautes- 
Alpes, de l'Ardèche, de la Drôme, de l'Isère, du Jura, de la Loire, du Rhône, de 
la Saône-et-Loire, de la Savoie, de la Haute-Savoie. 



318 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

pénal qui punissent tous les abus de pouvoir... Il faut rentrer 
dans l'ordre, il faut subir la loi commune... » 

Le rapprochement des deux textes est significatif. 

Ainsi, il est évident que le gouvernement risque d'être débordé 
par les comités de Résistance et que ceux-ci tendent à se substituer, 
partout et en tout, au pouvoir central et à ses représentants. 

Lors de la réunion de Valence, les G. D. L. ont légiféré en ma- 
tière de ravitaillement et de salaires. Ils ont « décidé » qu'un 
certain nombre de dispositions seraient appliquées aux départe- 
ments représentés, telles qu'une majoration de 4 fr. 50 de l'heure 
pour tous les salaires de septembre (base : mois d'août). 

« Les allocations familiales et allocations dites « de salaire 
unique » seront majorées de 50% (article 5). » 

L'article 10 prévoit que « les infractions aux dispositions de la 
présente décision seront du ressort de la commission d'épuration 
du comité départemental de libération. » 

Tout cela est décidé comme s'il n'existait ni ministre du Travail, 
ni tribunaux, ni préfets, ni gouvernement en un mot... 

III. — Conclusion : 

Le mois qui commence sera vraisemblablement décisif pour 
le gouvernement et, peut-être, pour Je pays. 

Si les préfets et les agents du pouvoir central restent, comme 
ils le sont presque partout actuellement, ... sans communications 
avec Paris, sans gendarmerie, ni police, ni troupes régulières, pour 
faire respecter leurs décisions, la province échappera de plus en 
plus au pouvoir central. L'autorité achèvera de s'émietter. La 
France connaîtra l'anarchie... 

Dans chaque département, les comités de libération, bientôt 
débordés par les extrémistes, installeront une véritable dictature, 
qui est loin de correspondre aux vœux de la majorité des Français. 
La surprise et le mécontentement commencent d'ailleurs à de- 
venir généraux. 

Est-ce pour cette raison que les comités de libération réunis à 
Valence se sont prononcés à l'unanimité contre des élections 
générales? Est-ce pour attendre le retour des prisonniers ou pour 
attendre simplement d'avoir en mains tous les leviers de com- 
mande, d'avoir frappé « d'indignité nationale » leurs adversaires, 
d'avoir, enfin, la possibilité « d'influencer » en leur faveur le vote 
de leurs concitoyens? 

... Hier, j'ai entendu cette phrase qui résume bien la situation 
actuelle : « La Résistance du 6 juin 1944 écrasera la Résistance 
du 18 juin 1940. » 

Le mois qui s'ouvre montrera si le général de Gaulle est vrai- 
ment un chef de gouvernement ou bien uu Kerensky. 






LA LIBÉRATION 319 

Lettre du général de Gaulle 
à Adrien Tixier, ministre de l'Intérieur. 

Paris, le 4 octobre 1944. 
Mon cher Ministre, 

J'ai pris connaissance de votre lettre du 2 octobre, ainsi que 
du texte de 1' « Adresse » qui y était jointe et qui vous a été envoyée 
par M. le commissaire de la République de la Région de Lyon 
pour m'être transmise de la part des comités de libération des 
départements du Rhône, de l'Isère, de la Haute-Savoie, de la 
Savoie, de la Drôme et de l'Ain. 

Je vous serais obligé de bien vouloir inviter M. le commissaire 
de la République de la Région de Lyon à faire connaître aux 
comités expéditeurs de 1' « Adresse » que j'ai noté avec intérêt 
leur vœu de voir définir clairement le rôle des comités départe- 
mentaux de libération et accueilli avec satisfaction l'intention 
qu'ils expriment d'apporter au Président du gouvernement 
(c'est-à-dire, je le suppose, au gouvernement lui-même) leur 
concours sans réserve. 

En ce qui concerne les attributions des comités départemen- 
taux, elles ont été définies aussi nettement que possible par l'ordon- 
nance du 21 avril 1944 portant organisation des pouvoirs publics 
en France après la libération. S'il s'est produit, ici et là, de la con- 
fusion, c'est parce que certains comités ont, soit par principe, 
soit en fait, cru pouvoir exercer eux-mêmes une autorité qui ne 
saurait appartenir qu'aux commissaires de la République et aux 
préfets, ou bien que ceux-ci ont négligé de recueillir les avis des 
comités en les privant ainsi du rôle consultatif qui est le leur. 

Quoi qu'il en soit, il apparaît qu'une telle confusion, si elle 
devait se prolonger, risquerait de porter atteinte tout à la fois 
à l'autorité nécessaire de l'État et de l'Administration, à l'intérêt 
public et à la confiance que les populations portent aux éléments 
qualifiés de la Résistance, chargés dans les départements d'as- 
sister les préfets en attendant les élections des Conseils généraux 
qui auront lieu dans quelques mois. C'est dire que le devoir des 
représentants du gouvernement est de la faire cesser au plus tôt. 
Je ne doute pas que les membres des comités départementaux de 
libération veuillent le comprendre. 

D'autre part, l'ordonnance du 21 avril 1944 portant organisa- 
tion des pouvoirs publics en France après la libération, qui a 
institué les comités départementaux et défini leurs attributions, 
n'a nullement prévu leur réunion par régions ou entre régions, ni, 
a fortiori, attribué à la réunion éventuelle de plusieurs comités 
ou de leurs délégations aucun rôle d'aucune sorte. C'est dire que 
les commissaires de la République doivent entièrement s'abstenir 
de convoquer de tels congrès et d'y assister s'ils se produisent. 

Quant au gouvernement lui-même, il dispose, pour recueillir 
les avis aussi qualifiés que possible de l'opinion, de l'Assemblée 



320 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

consultative qui va être incessamment réunie de nouveau. En 
attendant, le Conseil national de la résistance, qui assemble les 
représentants qualifiés des organisations de résistance et des partis 
résistants, est en mesure d'exprimer au gouvernement les désirs 
de leurs mandants. Quelque plaisir que je pourrais personnelle- 
ment avoir à me trouver dans un congrès des membres des comités 
de libération des départements du Rhône, de l'Isère, de la Haute- 
Savoie, de la Savoie, de la Drôme et de l'Ain, que je considère 
comme de bons compagnons de guerre,... je ne saurais recon- 
naître, par ma présence, une institution qui n'est pas prévue par 
la loi. Je vous prie de bien vouloir le notifier à M. le commis- 
saire de la République de Lyon. 

Dans la situation où cette guerre et ses terribles conséquences 
ont jeté la patrie et devant les problèmes immenses de la recons- 
truction et de la rénovation nationales par la démocratie et dans 
la République, il est indispensable que chacun joue son rôle et 
fasse son devoir à la place même qui lui est attribuée. 



Lettre du général de Gaulle 
au général Eisenhower, à Versailles. 

Paris, le 10 octobre 1944. 
Mon cher Général, 

Le général commandant la I re Armée française m'a rendu 
compte de ce qu'il avait reçu du haut commandement allié des 
directives pour l'administration militaire des territoires alle- 
mands occupés. Il demande pour cette fin la mise à sa disposition 
du personnel qualifié nécessaire. 

J'ai l'honneur de vous faire connaître mon point de vue sur 
cette importante question. 

1° Sans préjuger quelle sera la zone des territoires allemands 
qui sera réservée à l'occupation et à l'administration françaises 
ou alliées dans le cadre interallié après la fin des hostilités, ques- 
tion dont la solution est du domaine du gouvernement français 
et des gouvernements alliés, j'estime que l'armée française doit 
assurer initialement l'administration militaire des territoires 
qu'elle est appelée à occuper progressivement au cours des opéra- 
tions elles-mêmes. 

En outre, je crois devoir appeler votre attention sur le rôle 
particulier, vis-à-vis de certains territoires français, joué depuis 
1940 par les « Gaue » : Westmark, chef-lieu Sarrebruck, et Ober- 
rhein, chef-lieu Karlsruhe, auxquels le Reich a arbitrairement 
rattaché les départements français de la Moselle d'une part, du 
Haut-Rhin et du Bas-Rhin d'autre part. La présence d'un orga- 
nisme français d'administration dans ces deux villes, dès leur 
occupation par les armées alliées, est donc indispensable au réta- 






LA LIBÉRATION 321 

blissement rapide de la souveraineté française sur son propre 
territoire. 

Enfin, l'occupation par les armées alliées des territoires rhénans 
posera de nombreux problèmes de grande importance pour la 
France et qui devront obtenir des solutions immédiates sur le plan 
technique. J'estime que ces solutions, préparant le rétablisse- 
ment de la France dans les droits et intérêts qu'elle y détient, 
ne peuvent être prises sans que les autorités françaises compé- 
tentes ne soient appelées à participer à leur élaboration. Parmi les 
principaux problèmes de cette nature et à titre d'exemple, je puis 
mentionner la question des ports de Kehl et de Strasbourg dont 
l'interdépendance nécessite un organisme commun de direction 
français. 

2° Le recrutement du personnel français nécessaire à l'exécu- 
tion de ces missions, tant en ce qui concerne les officiers qualifiés 
à adjoindre aux différents états-majors de l'Armée du général 
de Lattre de Tassigny, qu'en ce qui concerne également les équipes 
spécialisées dans les différentes branches de l'administration du 
territoire et des services publics, peut être assuré dans des délais 
courts et sans difficultés particulières. Nombreux sont, en effet, 
les officiers et les fonctionnaires français connaissant bien les 
questions allemandes . . . 

3° Je vous prie de vouloir bien me faire connaître votre accord 
à ce sujet. 

Sincèrement vôtre. 



Télégramme du général Pechkoff, ambassadeur en Chine, 
adressé au gouvernement à Paris. 

Tchoung-King, 11 octobre 1944. 

Le maréchal Ghiang-Kaï-Shek m'a reçu le 10 octobre à 5 heures. 
L'audience, qui a duré plus d'une heure, a été extrêmement 
cordiale. Le Président s'est exprimé avec une grande liberté sur 
les divers aspects des relations franco-chinoises dont il se préoc- 
cupe beaucoup. 

1° Il commença par insister très fortement sur l'intérêt qu'il 
attache au resserrement des liens politiques de la France et de 
la Chine. Pendant la guerre, ceux-ci se sont quelque peu relâchés ; 
il le regrette et souhaite que nous affirmions ici notre place tradi- 
tionnelle. C'est dans cet esprit qu'il a salué la création de la délé- 
gation et suivi les débuts de son activité. 

2° Les relations économiques ne doivent pas être négligées. 
D'autre part, l'esprit français est beaucoup plus proche de la men- 
talité chinoise que l'esprit anglo-saxon, qu'il soit britannique ou 
américain. Le Maréchal désire que la France continue à former 
les spécialistes dont la Chine a besoin. 

T. m* 21 



322 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Je répondis au Maréchal que son désir rencontrait nos préoc- 
cupations. Nous avons l'intention d'envoyer chaque année ici 
quinze jeunes gens qui apprendront la langue et se familiariseront 
avec le milieu. Ainsi se formeront des liens personnels qui favori- 
seront le rapprochement intellectuel de nos deux pays. Le Maré- 
chal accueillit cette indication avec la plus vive satisfaction. 

3° Il m'a parlé spontanément ensuite de l'Indochine. Je reprends 
ici ses paroles, car elles sont d'une grande importance : « Je tiens, 
me déclara-t-il, à vous affirmer une fois de plus que nous n'avons 
aucune visée, ni sur l'Indochine, ni sur son territoire. Je n'ai 
jamais varié à ce sujet. Si nous pouvons vous aider à restaurer 
l'autorité française dans la colonie nous le ferons volontiers. 
Dites-le, de ma part, formellement et personnellement au général 
de Gaulle. Au cas où vos troupes qui sont stationnées en Indochine, 
cédant à une pression japonaise, devraient se replier en Chine, elles 
y seront fraternellement accueillies. Je donnerai tous les ordres 
nécessaires à cet effet. » 

Je répondis que, si cette éventualité se produisait, notre armée 
d'Indochine ne se retirerait pas en Chine pour s'y réfugier, mais 
pour s'y regrouper afin de combattre les Japonais aux côtés de 
l'armée chinoise. Je démentis ensuite les bruits suivant lesquels 
des troupes japonaises se concentreraient au Tonkin pour prendre 
le Kouang-Si à revers ; des renseignements tout récents, datant 
du 7 octobre, me permettaient en effet d'assurer au Maréchal 
que ces rumeurs étaient dénuées de fondement. Enfin, je lui affir- 
mai que, quoi qu'il arrive, les troupes françaises d'Indochine ne 
se battraient jamais contre la Chine. 

4° Le Président exprima, pour conclure, le désir de me voir 
souvent. S'il n'a pu le faire dans le passé, c'est que ses multiples 
occupations ne lui en ont pas laissé le loisir. Mais il compte que, 
dans l'avenir, nos entretiens seront plus fréquents. Il manifesta, 
enfin, le regret de ne pas connaître encore le général de Gaulle, 
dont il admire la sagesse et l'énergie, et me chargea de lui remettre 
sa photo dédicacée. 



Compte rendu adressé au général de Gaulle 

par V amiral Fenard, chef de la mission militaire 

et navale française aux Etats-Unis. 

Washington, 12 octobre 1944. 

... J'ai été reçu, le 12 octobre, par le Président Roosevelt. Il 
commença l'entretien par ces mots : 

« Je sais que vous allez vous rendre à Paris. J'ai voulu vous 
voir avant votre départ pour vous dire certaines choses. 

« D'abord, faites mes meilleures amitiés au général de Gaulle 
et dites-lui que je me réjouis de la manière dont il réussit à con- 



LA LIBERATION 323 

duire les affaires de la France dans des conditions difficiles. » 

Puis, il m'a exposé ses idées générales sur l'Extrême-Orient : 

« Je sais quel désir vous avez de voir participer vos bâtiments 
de guerre à la bataille contre les Japonais. Je vous comprends 
et je le désire moi-même beaucoup. La question est à l'étude. 
Mais, au sujet de l'Asie, voici quelques idées qui me paraissent 
essentielles. 

« Après la défaite du Japon, la situation de la race blanche dans 
le Pacifique sera encore plus critique que dans le passé. Les idées 
d'indépendance sont devenues plus familières à toutes ces popu- 
lations, jusqu'ici soumises à l'autorité des pays européens. Ceci 
s'applique aux Indes, aux Indes néerlandaises et à l'Indochine. 

« Je crois que, si nous ne voulons pas être bientôt tous chassés 
par ces populations, il faut que nous trouvions une formule géné- 
rale pour résoudre le problème de nos rapports entre Blancs et 
Jaunes. Ceci pourrait prendre la forme d'une organisation générale 
dans laquelle chaque pays continuerait à s'occuper des pays dont 
il s'occupe actuellement. 

« Mais une ligne générale d'action commune à toutes les nations 
colonisatrices pourrait être, dès à présent, tracée, en prévoyant 
que, dans un certain nombre d'années, les pays colonisés pour- 
raient reprendre leur indépendance. Les délais pourront varier 
considérablement et seront fonction de l'état d'évolution des popu- 
lations des différents pays. » 

Le Président a dit, notamment, qu'il avait suggéré à M. Chur- 
chill une mesure de ce genre pour Hong-Kong. Ce serait un geste 
magnifique, qui aurait un effet considérable sans cependant rien 
changer pratiquement à la situation, car les Chinois sont trop 
heureux d'avoir des Blancs pour les aider et organiser des branches 
d'activité qu'ils ignorent complètement. De plus, en agissant 
de la sorte, on créerait aisément un sentiment favorable aux Blancs, 
alors que, bien souvent, ce sentiment est hostile. 

« La reine de Hollande, ajouta M. Roosevelt, qui me paraît 
être très bien avisée, a parfaitement admis la valeur du plan 
général que j'ai mentionné. Du point de vue de sa réalisation 
pratique, les délais pour les Indes néerlandaises pourraient varier 
dans des proportions considérables, selon qu'il s'agisse de Java 
ou de la Nouvelle-Guinée. 

« L'année dernière, j'ai parlé de toutes ces questions au général 
de Gaulle, qui m'a dit qu'une condition capitale était que tous les 
pays occidentaux agissent de même et que les Blancs se présentent 
à l'Asie d'accord entre eux, non point en ordre dispersé. 

« C'est, bien entendu, de cela qu'il s'agit. » 

A ce moment, et sans transition, le Président a abordé la ques- 
tion des opérations en Extrême-Orient. 

« Je comprends fort bien le désir des Français de vouloir conti- 
nuer la guerre contre les Japonais et j'apprécie leur désir de venir 
hâter la victoire. 



324 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

« Le même problème se pose pour les Britanniques. » 

Le Président a dit alors : « J'ai exposé au général de Gaulle 
les difficultés qu'il fallait résoudre. Il m'a dit : « Est-ce parce que 
« vous ne voulez pas nous laisser rentrer en Indochine? » Je lui 
ai répondu : « Non I certainement non 1 Mais il faut que vous 
« connaissiez la réalité I » 

« J'ai demandé au Gombined Chiefs of Staff de rechercher une 
solution. 

« Quels sont vos bâtiments qui pourraient réellement être en- 
voyés en Extrême-Orient? Avez-vous ce qu'il faut pour opérer? 
Pourriez- vous fournir les navires nécessaires pour les ravitailler? 
Avez-vous retrouvé en France un grand nombre de marins? » 

J'ai fourni au Président les renseignements que je possédais. 

J'ai ajouté que notre personnel connaissait parfaitement les 
côtes, qu'il avait l'expérience nécessaire et que, naturellemeût v 
dans chacun des ports, il saurait trouver de l'aide, car la popula- 
tion nous attendait. 

J'ai ajouté, enfin, que nos unités pouvaient rendre d'autres 
services que ceux représentés par les seules opérations sur l'Indo- 
chine. Par exemple : le transport des troupes et du matériel, les 
escortes de convois, les missions de protection et de défense des 
bases, etc., et ce, dans les différents secteurs d'opérations. 

Le Président a mentionné que ces renseignements l'intéressaient 
beaucoup, qu'il ne comprenait pas pourquoi les Britanniques vou- 
laient reconquérir Singapour au lieu de faire un effort plus direct 
contre les Japonais. Il a ajouté que, certainement, le but actuel 
poursuivi par les Britanniques était de recouvrer la face perdue. 

L'entretien paraissait devoir se terminer lorsque la conversa- 
tion prit un tour tout à fait familier. Le Président s'exprima notam- 
ment en ces termes : 

« Dites au général de Gaulle combien j'ai été heureux de le voir 
à Washington et que je serais heureux de le revoir bientôt. Je 
fais le projet d'aller là-bas. Je serais si heureux de me rendre en 
France ! 

« Entre nous et pour que vous le disiez au Général seul, je 
cherche à arranger quelque chose bientôt. Oh 1 pas à Paris ! C'est 
une trop grande ville I Mais il y a tant d'endroits si beaux en 
France I 

« J'ai été si heureux que la France soit délivrée si rapidement ! 
Évidemment, il y a encore le coin de l'Alsace-Lorraine. Et puis, 
les Français ont tant souffert qu'ils sont forcément shell-shocked. 
Il faut quelque temps pour qu'ils se remettent... 

« Je sais que les Anglais disent que, seuls, ils désirent le bien 
des Français. Ils l'ont toujours dit. Mais aucun Français ne les 
croit. Les Français savent que les Américains — et moi le premier 
— les aimons et voulons une France puissante. » 

J'ai demandé au Président comment il se faisait que les ques- 



LA LIBÉRATION 325 

tions concernant la France ne soient pas encore réglées, — puis- 
qu'il lui suffirait de dire un mot, — et qu'aucun représentant 
français ne soit admis dans les conférences internationales, faisant 
ressortir que les Français ne comprenaient certainement pas cette 
attitude à leur égard. 

Le Président a répondu : 

« Gela va être fait très bientôt. Mais les Français ne se sont 
pas encore remis de leur choc. D'ailleurs, qui pourraient-ils envoyer 
pour les représenter? Le Général ne pourrait malheureusement 
pas venir. ï! a trop à faire. » 

A nouveau, j'ai insisté en disant qu'il n'y avait pas de temps 
à perdre, car les Français ont montré clairement qu'ils étaient de 
taille à reprendre leur place, qu'ils voulaient le faire et qu'ils ne 
comprenaient pas qu'une attente, déjà trop longue, se prolonge... 

Le Président a dit : « C'est ce que je pense. Ne soyez pas inquiet 1 
Gela va être fait. 

« Dites toutes mes meilleures amitiés au Général. » 



Liste des membres 
de l'Assemblée nationale consultative de Paris. 

(Décret du 14 octobre 1944.) 

I — Résistance métropolitaine (148 membres) 

1 - Conseil national de la Résistance (19 membres) : 

MM. MM. 

Louis Saillant Benoît Frachon 

Maxime Blocq-Mascart Henri Ribière 

Pierre Villon Auguste Gillot 

Antoine Avinin Jacques Lecomte-Boinet 

Gaston Tessier Marcel Degliame 

André Mutter Paul Bastid 

Daniel Mayer Jacques Debu-Bridel 

André Colin Pierre Meunier 

Joseph Laniel Robert Chambeiron 

Emmanuel d'Astier 

DE LA VlGERIE 

2 - Alliance démocratique (3 membres) : 

M. Robert Bruyneel M. Robert Nisse 

M. Georges Oudard 

3 - Démocrates populaires (4 membres) î 

MM. MM. 

Pierre Tremintin Paul Bacon 

Francisque Gay Alphonse Juge 



326 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

4 - Fédération républicaine et Républicains nationaux (3 membres) 

M. Jean Guiter M. N... 

M. N... 

5 - Parti communiste (6 membres) : 

MM. MM. 

Maurice Tkorez Jacques Duclos 

Marcel Cachin Georges Gogniot 

André Mercier Fernand Grenier 

6 - Parti radical-socialiste (6 membres) : 

MM. MM. 

Steeg Paul Anxionnaz 

Pierre Cot Maze 

MONNERVILLE Mai*C RUCART 

7 - Parti socialiste (6 membres) : 

MM. MM. 

Gaston Defferre Mme Viénot 

Just Evrard Edmond Naegelen 

Robert Verdier Edouard Depreux 

8 - Confédération des travailleurs intellectuels (1 membre) : 
M. André Saint-Lague 

9 - Confédération française des travailleurs chrétiens (4 membres) 

MM. MM. 

Maurice Guérin Marcel Poimbœuf 

André Paillieux Jules Catoire 

10 - Confédération générale de V agriculture (2 membres) : 
M. René Louis M. Desmeroux 

11 - Confédération générale des paysans travailleurs (2 membres) 
M. Waldeck Rochet M. Bernard Paumier 

12 - Confédération générale du travail (12 membres) : 

MM. MM. 

Albert Bouzanquet Georges Buisson 

Ambroise Groizat Mme Couette 

Dupuy Pierre Fayet 

Albert Gazier Martel 

Ouradou Peeters 

Perrier Forgues 

13 - Ceux de la libération (6 membres) : 

M. Jean Ginas Mme Verger 



LA LIBÉRATION 327 

MM. MM. 

Etienne Nouveau Pierre Ruhlmann 

Marcel Lévêque René Vivier 

14 - Ceux de la Résistance (6 membres) : 

MM. MM. 

Léo Hamon Jean de Vogué 

Jean-J. Mayoux Pierre Stibbe 

Jean Dulac Prouvé 

15 - Combat (6 membres) : 

MM. MM. 

Maurice Ghevance André Hauriou 

Max Juvenal Jacques Baumel 

Jean Jurgensen Lucien Roubaud 

16 - Défense de la France (2 membres) : 

M. Philippe Viannay M. Robert Salmon 

17 - Forces unies de la jeunesse patriotique (6 membres ) : 

MM. MM. 

Guy de Boysson Léopold Figuêres 

Pierre Gauthier René Laurin 

Jean Pronteau René Thuillier 

18 - France au combat (3 membres) : 

M. Pierre Malafosse M. Aristide Blank 

Mme Defferre 

19 - Franc-Tireur (6 membres) : 

MM. Mme Delaunay 

Eugène Petit MM. 

Pierre Degon Albert Bayet 

Jean Lépine Laboureub 

20 - Front national (12 membres) : 

MM. R. Père Philippe 

Justin Godart MM. 

Casanova F. Joliot-Curie 

Marrane Zunino 

Roucaute Eberhard 

Tollet Perney 

Ghoisnel Mme Braun 

21 - Libération Nord (6 membres) : 

MM. MM. 

Charles Laurent Albert van Wolput 

Roger Deniau Pierre Neumeyer 

Jean Texcter Paul Verneyras 



328 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

22 - Libération Sud (6 membres) : 

MM. Mme Aubrac 

Pascal Copeau MM. 

Pierre Hervé Maurice Kriegel 

Germinal Robert Biné 

23 - Libérés et Fédérés (1 membre) : 
M. Gilbert Zaksas 

24 - Lorraine (1 membre) : 
M. René Fallas 

25 - Mouvement des prisonniers de guerre et déportés (4 membres) : 

MM. MM. 

Jean Dechartre Jacques Benêt 

Etienne Gagnaire Pierre Bugeaud 

26 - Organisation civile et militaire (6 membres) : 

MM. MM. 

Georges Izard Birien 

Dordain Jacques Rebeyrol 

Robert Prifent Mme Lefaucheux 

27 - Patriam recuperare (1 membre) : 
M. Gustave Eychêne 

28 - Résistance (2 membres) : 

M. Jean Fauconnet M. Robert Lecourt 

29 - Union des cadres industriels français (2 membres) : 
M. Pierre Le Brun M. Schwob 

30 - Union des femmes françaises (2 membres) : 
Mme Ramart Mme Péri 

31 - Voix du Nord (2 membres) : 

M. Dassonville M. Georges Vankemmel 

II — Corse et Résistance extra-métropolitaine 
(28 membres). 

1 - Corse (2 membres) : 

M. Henri Maillot M. Arthur Giovoni 

2 - Afrique du Nord (6 membres) : 

a) Algérie MM. N... MM. N... 

b) Tunisie Joseph Cqsta Jean Debiesse 

c) Maroc Paul Aurange Pierre Parent 



LA LIBÉRATION 329 

3 - Comités français à ^étranger (5 membres) : 

M. Félix Boillot (Association des Français de Grande-Bretagne) 
R. Père Anselme Carrière (Moyen-Orient) 
M. Albert Guérin (Amérique du Sud) 
M. Francis Perrin (États-Unis) 
Mme Simard (Canada) 

4 - Ralliement des colonies (8 membres) : 

MM. 

N... (A. 0. F.) 

René Malbrant (A. E. F.) 

Henri Seignon (A. E. F. Gabon) 

Jean Bourgoin (Indochine) 

Roger Gervolino (Nouvelle-Calédonie) 

Joseph Girot (Madagascar) 

N... (Océanie) 

N... (Côte des Somalis) 

5 - France Combattante (7 membres) : 

MM. MM. 

Guy de Boissoudy Georges Gorse 

Hettier de Boislambert Debidour 

Savary Mme Brossolette 

M. Maurice Schumann 



III — Résistance parlementaire (60 membres) 

1 er Groupe (7 membres) : 
Groupe communiste 

MM. MM. 

André Marty Florimond Bonté 

Gaston Monmousseau Arthur Ramette 

Etienne Fajon Raymond Guyot 
M. Joanny Berlioz 

2 e groupe (15 membres) : 

Groupe socialiste 

MM. MM. 

Félix Gouin Vincent Auriol 

André Le Troquer Edouard Froment 

Jean-Louis Rolland Jules Moch 

André Philip Henri Senès 

Louis Noguères Jean-F. Audeguil 

Jean Meunier Georges Bruguier 

Pierre-Bloch Louis Gros 
M. Robert Mauger 



330 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

3 e groupe (21 membres) : 

A - Groupe de la Gauche démocratique radicale et radicale-socia- 
liste du Sénat 

MM. MM. 

Paul-Bongour François Labrousse 

Marcel Astier Ghaumie 

Paul Fleuriot Marcel Plaisant 

Jean Odin Camille Rolland 

B - Groupe de la Gauche indépendante de la Chambre des députés 

MM. MM. 

Paul Boulet Maurice Montel 

Philippe Serre Maurice Delom-Sorbé 

C - Groupe républicain radical et radical-socialiste de la Chambre 
des députés 

MM. MM. 

Henri Goût André Isore 

Alexis Jaubert Albert Le Bail 

Gaston Manent Jean Mendioudou 

Emmanuel Roy Gaston Thiébaut 

D - Groupe démocrate populaire de la Chambre des députés 

M. Paul Simon 

4 e groupe (17 membres) : 

Autres groupes et parlementaires ri appartenant à aucun groupe. 

MM. MM. 
Auguste Champetier de Ribes Léon Lauvray 

de Ghambrun Louis Marin 

Laurent Bonnevay Joseph Denais 

Joseph Lecacheux Joseph Bastide 

Bernard de la Groudière Fouccard 

Pierre-Olivier Lapie André Baud 

Alexis Wiltzer Paul Ihuel 

André Honnorat Jules Wolff 

M. N... 



IV — Conseils généraux d'outre-mer (12 membres) 

MM. MM. 

(Alger) Marcel Duclos Auguste Rencurel 

(Oran) Raymond Blanc Pascal Muselli 

(Constantine) Mohamed Bendjelloul Paul Cuttoli 

(La Martinique) Maurice Desétages 

(Guyane) Albert Darnal 

(La Guadeloupe) Paul Valentino 






LA LIBÉRATION 331 



(La Réunion) Michaele de Villèle 
(Sénégal) Ély Manel Fall 

(Indes françaises) Déiva Zivarattinam 



Télégramme de Henri Hoppenot, ambassadeur aux États- Unis, 
adressé au gouvernement à Paris. 

Washington, 16 octobre 1944. 

Je me suis entretenu récemment avec lord Halifax de l'attitude 
du gouvernement américain à notre égard. 

L'ambassadeur de Grande-Bretagne ne m'a pas caché qu'il 
s'expliquait de moins en moins la réticence apportée par le Prési- 
dent Roosevelt, non seulement à accorder au Gouvernement fran- 
çais une reconnaissance élargie, mais également à l'admettre à 
participer aux délibérations internationales sur l'organisation de 
la paix et sur le sort de l'Allemagne. 

D'après lord Halifax, l'amiral Leahy avait si constamment 
prédit au Président que la libération donnerait en France le signal 
de la guerre civile que M. Roosevelt n'avait pas cru à la possi- 
bilité pour le général de Gaulle d'asseoir fermement son autorité 
en France. Les événements ont fait justice des prophéties de 
l'amiral Leahy... Cependant, le Président n'aurait pas person- 
nellement achevé de tirer ses conclusions de tout ce qui s'est 
passé en France depuis deux mois et il hésiterait toujours à 
accorder au Gouvernement français... l'investiture internationale 
que constituerait sa reconnaissance. 

Il m'est revenu par ailleurs, de très bonne source, que M. Chur- 
chill, inquiet du résultat de l'é]ection présidentielle prochaine, 
s'abstiendrait avec soin de toute initiative en matière de politique 
étrangère qui pourrait affaiblir les chances du Président Roosevelt 
en fournissant de nouveaux éléments de critique à ses ennemis. 
C'est ce qui expliquerait qu'aussi bien M. Churchill que M. Eden 
se soient exprimés récemment en termes si réservés à notre égard... 



Rapport du général Juin au général de Gaulle 
au sujet du réarmement des forces françaises 
par les Américains. 

Paris, 16 octobre 1944. 

Au cours de mon entretien avec le général Marshall, chef d'état- 
major général de l'armée américaine, j'ai recueilli de ce dernier 
l'aveu que les « commandants en chef combinés » se montraient 
opposés à la constitution de nouvelles divisions françaises et qu'ils 



332 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

n'envisageaient présentement que d'équiper un certain nombre 
de bataillons. 

La raison en serait, d'après le général Marshall, la nécessité 
d'avoir, d'abord et surtout, des bataillons de sécurité et aussi 
la saturation actuelle du front en grandes unités, due à des diffi- 
cultés de ravitaillement qui ne seront résolues que par l'utilisa- 
tion du port d'Anvers. Ces difficultés seraient telles qu'une dizaine 
de divisions U. S. seraient en ce moment immobilisées, sans emploi 
possible, tant en France qu'en Grande-Bretagne, et que la déci- 
sion a été prise de ne plus envoyer d'Amérique que des formations 
d'infanterie. 

J'ai fait observer que c'était là le point de vue d'un comman- 
dement (en l'espèce le S. H. A. E. F.) uniquement préoccupé des 
besoins de sa bataille et de la sécurité de ses armées, mais que 
nous nous trouvions, nous Français, en présence de nécessités 
d'ordre national, telles que l'intégration dans l'armée des forces 
françaises de l'Intérieur, animées du désir de participer à la bataille 
et légitimement impatientes, par conséquent, d'être armées et 
instruites pour pouvoir combattre au sein de grandes unités. 

Qu'au surplus, notre pays libéré, comptant avec l'Empire 
plus de 100 millions d'individus, se devait d'avoir plus de 8 divi- 
sions, tant pour poursuivre l'effort de guerre aux côtés des Alliés 
que pour satisfaire aux besoins intérieurs et d'occupation. 

Que même en admettant, ce qui n'est du reste pas notre point 
de vue, que le nombre des divisions engagées restât toujours le 
même, il était absolument nécessaire, pour des raisons morales 
et devant la perspective d'une prolongation des hostilités, d'éta- 
blir un roulement qui permît aux unités constituées à l'intérieur 
d'être introduites par relève sur les fronts actifs, ce qui impliquait 
la nécessité de les instruire préalablement dans l'emploi combiné 
des armes. 

Que, dans ces conditions, sans aller nécessairement jusqu'à la 
dotation complète prévue pour les divisions du type U. S., il 
apparaissait indispensable que les unités constituées à l'intérieur 
fussent pourvues de matériel lourd, comme le général Marshall 
l'avait envisagé lui-même dans une première correspondance 
laissant entrevoir l'achèvement du programme d'Anfa (3 divi- 
sions). 

Le général Marshall m'a répondu que, vue sous cet angle, la 
question pouvait peut-être être reconsidérée. J'en ai pris bonne 
note et me propose de donner des instructions en conséquence à 
notre mission militaire à Washington. 



LA LIBÉRATION 



Note du général de Gaulle 
à André Diethelm, ministre de la Guerre. 

Paris, le 16 octobre 1944. 

Je vous adresse ci-joint le compte rendu de l'entretien qu'a 
eu le général Juin avec le général Marshall. 

Quelle que soit la suite réservée à ces nouvelles négociations, 
l'heure est venue pour la France d'orienter elle-même son effort 
militaire. Le contrôle exclusif exercé jusqu'ici par les Américains 
sur le réarmement français, contrôle limitatif et contrôle d'orga- 
nisation, n'est aujourd'hui plus de mise. Il faut que nous partions 
du fait qu'au stade actuel de la guerre notre pays doit, sur la 
base de ses propres possibilités, mettre sur pied un certain nombre 
de divisions et de corps d'armée, ayant une structure de notre 
choix, c'est-à-dire dégagés des tableaux d'effectifs et de dotation 
des grandes unités du type U. S. 

Autrement dit, il s'agit de faire de la construction française 
avec ce que nous possédons déjà et ce que nous pourrons tirer 
de nos fabrications, les fournitures alliées n'étant plus consi- 
dérées que comme un appoint destiné à compléter notre équipe- 
ment, notamment en matériel lourd que notre industrie ne saurait 
sortir avant de longs délais. Il en résulte que les commandes à 
passer à nos Alliés, (Aux Américains et aussi aux Anglais qui 
viennent de faire des ouvertures), doivent l'être, non plus sous la 
forme de tant de divisions, mais de tant de matériel (chars, canons, 
véhicules, engins du génie ou de réparation, etc.), nous-mêmes 
nous réservant l'affectation de ce matériel. 

Je recueillerai sur le problème, vu sous cet aspect, l'avis du 
prochain comité de la Défense nationale afin de jeter sans tarder 
les bases de la mise sur pied d'un certain nombre de grandes unités 
nouvelles, compte tenu de nos ressources actuelles en effectifs et 
des résultats escomptés de notre programme de fabrications. 

Bien entendu, on ne touchera pas à la structure de nos huit 
premières divisions, non plus qu'au programme d'équipement 
de bataillons de sécurité et de pionniers actuellement en voie 
de réalisation. D'autre part, il y aura intérêt à maintenir le prin- 
cipe de l'armement sur le type U. S. ou britannique des divisions 
destinées au Pacifique. 



Télégramme de Maurice Thorez 
au général de Gaulle, à Paris. 

Moscou, 19 octobre 1944. 

Me référant à vos paroles du samedi 14 courant, sur l'Union 
nationale plus que jamais nécessaire, et n'ayant pas reçu de ré- 



334 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

ponses à mes télégrammes antérieurs, je demande à nouveau au 
gouvernement de faciliter mon retour immédiat en France. 

Maurice Thorez, 

Député, 

Secrétaire général 

du parti communiste français. 



Lettre du général Eisenhower au général de Gaulle. 

TRADUCTION 

Versailles, le 21 octobre 1944. 
Cher Général de Gaulle, 

Je suis entièrement d'accord avec les points de vue exprimés 
dans votre lettre du 10 octobre 1944. Avant de répondre en détail 
aux points que vous avez soulevés, je dois de nouveau souligner 
le point de vue qui est également exprimé implicitement dans votre 
lettre, à savoir que j'ai l'intention d'achever l'occupation de l'Alle- 
magne sur une base strictement militaire, sans égard pour les 
considérations politiques qui, comme vous le dites, constituent 
des questions à résoudre ultérieurement entre les gouvernements 
français et alliés. 

Je consens à ce que la I re Armée française soit initialement 
chargée de l'administration militaire des territoires qu'elle sera 
appelée à occuper au cours du développement des opérations elles- 
mêmes. 

Je crois que les commandants d'armées intéressés peuvent (dans 
la mesure où les opérations militaires le nécessitent et le per- 
mettent) traiter : 

1° les questions relatives à la présence dans certaines villes 
d'officiers français chargés de détacher définitivement les terri- 
toires français de la machine administrative allemande ; 

2° celles du fonctionnement de ports déterminés ; 

3° les questions qui doivent être résolues sur un plan technique. 

Je me ferai ud plaisir de prêter toute l'assistance possible en 
chargeant des officiers alliés de mettre les officiers français dési- 
gnés au courant des plans établis par mon état-major quant à la 
manière dont les forces expéditionnaires procéderont dans cet 
ordre d'idées, au cours de la période de combat et de celle de l'occu- 
pation. 

Sincèrement à vous. 






LA LIBERATION 335 

Télégramme de René Massigli, ambassadeur en Grande-Bretagne, 
adressé au gouvernement à Paris. 

Londres, 21 octobre 1944. 

D'après des informations puisées ce matin à la meilleure source, 
la situation, en ce qui concerne la reconnaissance du Gouverne- 
ment provisoire, serait actuellement la suivante : 

Il y a une semaine, M. Churchill aurait télégraphié au Président 
Roosevelt qu'il fallait en finir. Dans la réponse parvenue il y a 
deux ou trois jours, le Président maintenait sa position. Cepen- 
dant, ce matin même,... M. Caffery aurait reçu du State Depart- 
ment des instructions en vue de la reconnaissance... 

Quoi qu'il en soit, la presse donne à entendre qu'une décision 
est proche... 



Télégramme circulaire de Georges Bidault, 

ministre des Affaires étrangères, 

adressé aux postes diplomatiques à Vétranger. 

Paris, 24 octobre 1944. 

Le 23 octobre, à 17 heures, les représentants soviétique, bri- 
tannique, canadien et américain sont venus ensemble me notifier 
la reconnaissance du Gouvernement provisoire par leurs Gouver- 
nements respectifs. 



Communique de la présidence du gouvernement. 

Paris, 25 octobre 1944. 

Le général de Gaulle a reçu aujourd'hui une délégation du Conseil 
national de la Résistance. 

On sait que ce Conseil avait publié, ce matin, un communiqué 
relatif aux décisions prises par le gouvernement en ce qui concerne 
les groupements armés qui subsistent en certaines régions du 
territoire sans faire partie de l'armée ni de la police. 

Le Chef du gouvernement a fait connaître à ses interlocuteurs 
que, tout en rendant un plein hommage aux services rendus lors 
des combats de la libération par tous les éléments qui y ont pris 
part, le gouvernement a le strict devoir de faire en sorte que, 
désormais, aucun groupement armé ne subsiste en territoire libéré 
en dehors de l'armée et de la police de l'État. 

Le général de Gaulle a ajouté que les hommes qui faisaient 
partie d'organisations telles que milices ou gardes patriotiques 



336 MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

recevraient, dans des centres de préparation ou de perfectionne- 
ment militaire, les moyens de se préparer, conformément à leur 
désir, à la défense du territoire et que l'armement qui va devenir 
disponible sera affecté aux unités combattantes de l'armée qui 
en manquent cruellement. 

Le Chef du gouvernement a attiré l'attention de la délégation 
du Conseil national de la Résistance sur l'importance et l'urgence 
que comporte le règlement rapide du problème, eu égard à l'ordre 
public et à la position internationale du pays. Il a exprimé forte- 
ment le désir du gouvernement d'être aidé dans sa tâche par le 
Conseil national de la Résistance et par tous les citoyens. 



Extraits de la conférence de presse du général de Gaulle 
à Paris, le 25 octobre 1944. 

Suivant la formule habituelle, mais très sincèrement, je puis 
dire que je suis heureux de voir réunis ici les représentants de la 
presse française en même temps que les représentants de la presse 
alliée. 

... La dernière fois que j'ai eu l'honneur de recevoir les membres 
de la presse alliée c'était à Washington, au mois de juillet. Depuis, 
quelques événements sont survenus. Les choses sont maintenant 
plus claires. La guerre est en bonne voie. La France est rentrée 
chez elle. Et, puisque l'horizon est ainsi dégagé, je me livre à 
vous pour répondre, dans toute la mesure du possible, aux ques- 
tions que vous voudrez bien me poser. 

Question : Pouvez-vous dire si la France participera à V occupa- 
tion de V Allemagne et dans quelles conditions? 

Réponse : Si les troupes françaises entrent en Allemagne, 
et j'espère bien qu'elles y entreront par la force des armes avec 
les Alliés, les troupes françaises occuperont le territoire allemand 
qu'elles auront pris aux armées allemandes. Quant aux conditions 
politiques de cette occupation militaire, je vous dirai très fran- 
chement qu'aucune conversation n'a eu lieu entre la France et 
les gouvernements alliés à ce sujet. 

Question : Ce manque de conversations s'appliquerait-il égale- 
ment aux conditions politiques de V occupation après un armistice 
éventuel? 

Réponse : Vous avez une notion suffisante maintenant de 
l'opinion française... pour concevoir comme inimaginable une 
situation dans laquelle le sort de l'Allemagne vaincue et, en 
particulier, les conditions de l'occupation de son territoire seraient 
réglés sans la France. 



LA LIBÉRATION 887 

Question : Voulez-vous bien exprimer votre opinion sur Vavenir 
de la Rhénanie? 

Réponse : Vous parlez des pays rhénans, c'est-à-dire des pays 
qui bordent le Rhin. Comme pour toutes les choses allemandes, il 
y a diverses manières de les voir. Si on les voit à partir de la 
France, ces pays rhénans sont une marche par où passent éternel- 
lement les invasions germaniques. 

Une autre manière de voir les pays rhénans c'est de les regarder 
en se plaçant sur le Rhin même. Nous constatons alors que le 
Rhin est une rue qui unit des pays placés à l'ouest et des pays 
placés à l'est de son cours. Enfin, si on regarde ces pays du point 
de vue économique, on constate que la zone nord des pays rhé- 
nans, pour dire le mot : le bassin de la Ruhr, est en quelque sorte 
un arsenal ; soit un arsenal de guerre, soit, si on le veut, un arsenal 
économique utile au progrès des hommes. Mettez ensemble ces 
trois manières de concevoir les pays rhénans, d'abord comme 
une marche pour entrer en France, ensuite comme une rue qui 
rassemble ce qui est à l'ouest et ce qui est à l'est du Rhin et, 
enfin, comme un arsenal de guerre ou de paix suivant la façon 
dont on l'organise, alors vous pourrez discerner l'opinion profonde 
de toute la France sur la question du Rhin. Si on arrive à accorder 
ces trois nécessités qui s'appellent : la sécurité de la France liée 
à la destination des pays rhénans, ensuite l'entité réelle consti- 
tuée par les pays rhénans, enfin la destination à donner à la Ruhr, 
vous avez la solution française du problème de ia Rhénanie. 

Question : Est-ce que l'effort de guerre de la France ne pourrait 
pas être plus grand si elle recevait davantage? 

Réponse : Le fait est que la France est, non seulement prête, 
mais extrêmement désireuse d'avoir la possibilité de prendre à 
l'effort militaire commun une part plus large encore. Il n'y a 
pas de doute, qu'en attendant que la fabrication d'armements 
français puisse reprendre, le fait que nous recevrions des armes 
de nos alliés permettrait, en quelques semaines, d'augmenter 
très largement notre contribution militaire sur le front. Or, nous 
nous trouvons, à l'ouest, devant un front allemand continu. Dans 
ces conditions, il n'est pas exclu que les armées alliées se trouvent 
amenées à de dures batailles de rupture et il est fort possible 
que cet effort de rupture doive s'étendre en profondeur sur le 
territoire allemand. Il faut prévoir une assez longue et dure 
campagne sur le territoire allemand, de grands efforts des troupes, 
notamment des troupes d'infanterie, et de grandes pertes II est 
possible qu'il soit reconnu ailleurs comme avantageux que des 
divisions françaises nouvelles prennent part à ces efforts et même 
participent à ces pertes. S'il en est ainsi, l'armement de nos troupes 
nouvelles est la seule façon de résoudre le problème. 

T. III. 22 



338 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT 

Question : Y a-t-il un refus de la part des Alliés de donner des 
armes à la France en ce moment? 

Réponse : Je puis vous dire que, depuis le commencement de 
la bataille de France, nous n'avons pas reçu de nos alliés de quoi 
armer une seule grande unité française. Il faut d'ailleurs se rendre 
compte des difficultés considérables qui se sont présentées jusqu'à 
présent au commandement allié. La bataille elle-même implique 
un énorme travail d'aménagement des ports détruits et des com- 
munications, de ravitaillement des forces en ligne, et cela peut 
expliquer dans une certaine mesure que, jusqu'à présent, le ton- 
nage d'armement qui serait nécessaire pour armer des grandes 
unités françaises nouvelles ne soit pas encore parvenu. 

Question : Vous avez dit, mon Général : dans une certaine mesure? 

Réponse : Oui, j'ai dit : dans une certaine mesure. 

Question : Dans le passé, vous avez envisagé, à plusieurs reprises, 
une espèce de bloc des nations de V Europe occidentale. Est-ce que 
ce projet se poursuit de quelque manière? 

Réponse : Je me permets de vous dire que l'expression « bloc » 
des nations de l'Europe occidentale n'a jamais été employée par 
le Gouvernement français. 

Je ne crois pas que ce soit un terme qui convienne à ce dont 
nous avons parfois parlé. Je ne crois pas qu'il faille faire un bloc 
des États de l'ouest de l'Europe. 

Je crois seulement que les États de l'ouest de l'Europe, les uns 
par rapport aux autres, par exemple la France par rapport à la 
Belgique et à la Hollande, l'Angleterre par rapport à la Belgique 
et à la Hollande, la France par rapport à l'Angleterre, étant immé- 
diatement voisins, l'organisation de leurs rapports, pour ce qui 
est de la sécurité commune immédiate et aussi pour ce qui est 
de leurs échanges commerciaux et économiques, est une chose 
qui s'impose. Mais il ne s'agit pas d'un bloc, il ne s'agit pas sur- 
tout de séparer le reste de l'Europe d'une partie quelconque de 
l'Europe. Ce serait un non-sens et une mauvaise politique, car 
l'Europe est une. 

Question : Est-ce que le gouvernement envisage une reprise des 
relations diplomatiques avec V Espagne? 

Réponse : Vous savez qu'à Alger nous entretenions des rela- 
tions avec le gouvernement espagnol. M. Truelle, ministre pléni- 
potentiaire, se trouve à Madrid depuis plus d'un an. M. de San- 
groniz, consul général d'Espagne, était à Alger depuis un an. 
Je puis vous dire que M. Truelle est toujours à Madrid et que M. de 
Sangroniz va venir à Paris. 



LA LIBERATION 339 

Question : Pourriez-vous nous donner vos impressions sur la 
reconnaissance du Gouvernement français par les Alliés et ses consé- 
quences? 

Réponse : Je puis vous dire que le gouvernement est satisfait 
qu'on veuille bien l'appeler par son nom. 

Question : Quelles sont les conséquences de cette reconnaissance, 
relativement à nos avoirs en or et aux devises étrangères bloqués 
aux États-Unis et en Grande-Bretagne? 

Réponse : Nos avoirs : or et devises étrangères, n'ont jamais 
cessé d'être nos avoirs, c'est-à-dire les avoirs de la France ; ceci 
n'a, d'ailleurs, jamais été contesté. Quant aux conditions dans 
lesquelles cet or et ces devises étrangères pourront être utilisés 
maintenant par la France, c'est une affaire qui doit être réglée 
au plus tôt. Ce qui est certain c'est que, comme toutes les ressources 
de la France, celles-là sont de nature à renforcer l'effort de guerre 
de la France. 

Question : Le Gouvernement français s 1 est, à plusieurs reprises, 
occupé des prisonniers et internés déportés en Allemagne. Est-ce 
qu'on s'occupe actuellement de nos prisonniers en Allemagne? 

Réponse : Les prisonniers de guerre sont actuellement en con- 
tact avec la Croix- Rouge internationale. Ces contacts n'ont pas 
cessé. Pour ce qui est des autres, c'est-à-dire des déportés et des 
prisonniers politiques, le statut international de la Croix- Rouge 
ne prévoit pas ces contacts. C'est une difficulté grave, d'autant 
plus qu'aucune puissance neutre ne représente, actuellement, les 
intérêts français, ni les intérêts des Français, en territoire alle- 
mand. Vous savez sans doute que le soi-disant Gouvernement de 
Vichy avait conclu avec ses collaborateurs allemands que les intérêts 
français en Allemagne seraient représentés par lui-même et par 
ses représentants en Allemagne. A ce point de vue, sa présence 
en Allemagne, ses prétentions dans cette matière, le parti qu'en 
tire l'ennemi pour empêcher les secours à nos propres gens, sont, 
comme les autres effets de la « collaboration », directement opposés 
à l'intérêt français et à l'intérêt des Français, parce que cela em- 
pêche une autre solution pour la représentation de ces intérêts. 

Question : Quelle est l'importance des forces allemandes qui 
luttent encore à V ouest de la France? Les Alliés ont-ils V intention 
d'aider les forces françaises pour les combattre? 

Réponse : A l'ouest de la France, c'est-à-dire dans le réduit 
allemand de Lorient, dans celui de Saint-Nazaire, dans celui 
de La Rochelle et à l'embouchure de la Gironde : à Royan, d'une 
part, et à la pointe de Grave, d'autre part, nous apprécions qu'il 
y a 90 000 hommes environ de troupes allemandes. En outre, une 
forte artillerie, des approvisionnements en munitions considérables 



840 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

et même quelques navires qui guerroient le long des côtes. Il y 
a des communications entre ces éléments allemands et le reste 
des forces allemandes, quelquefois par avion, en tous les cas 
par radio et par agents. C'est une situation préoccupante, 
d'abord parce qu'il est odieux que les Allemands soient encore 
dans cette partie de la France, comme dans toute autre partie ; 
ensuite, parce qu'ils nuisent aux populations ; enfin, parce qu'ils 
empêchent d'utiliser des ports français. Bordeaux, par exemple, 
est un port intact. Or, on ne peut pas utiliser Bordeaux parce que 
l'embouchure de la Gironde est occupée par les Allemands. 

Quant aux opérations militaires qui sont destinées à réduire 
les résistances allemandes, je vous demande la permission de ne 
pas vous en parler. Ce qui est certain c'est que, jusqu'à présent, 
sauf à Brest où les forces américaines ont courageusement et 
durement réduit la résistance allemande, ce sont essentiellement 
les forces françaises de l'Intérieur qui tiennent le contact avec 
l'ennemi. Évidemment, ces forces sont mal armées et, malgré leur 
courage, à peine suffisantes pour cette mission de contact. Pour ré- 
duire les résistances allemandes il faudra des forces plus puissantes. 

Question : Quelle est la position de la France vis-à-vis des popu- 
ations noires? 

Réponse : Vous avez peut-être suivi les travaux de la confé- 
rence d'Afrique centrale à Brazzaville. Après Brazzaville, le Gou- 
vernement français a fixé sa politique. Cette politique, d'ailleurs, 
ne s'applique pas seulement aux territoires habités par des Noirs, 
elle s'applique à tous les territoires français ou associés à la France. 
La politique française consiste à mener chacun de ces peuples 
à un développement qui lui permette de s'administrer et, plus 
tard, de se gouverner lui-même. Je ne parlerai pas d'une Fédéra- 
tion française, parce qu'on peut discuter sur le terme, mais d'un 
système français où chacun jouera son rôle. 

Telle est la politique française pour le développement des pays 
noirs en particulier. Peut-être savez-vous que, pendant cette 
guerre même, la France a fait beaucoup au point de vue de ce déve- 
loppement. Si vous alliez vous promener en Afrique française, 
spécialement dans les pays les moins favorisés, comme le Congo, 
vous seriez très étonnés de la transformation de ces pays pendant 
la guerre. Il n'y a pas de comparaison, je vous assure, entre la 
manière dont vivait un Noir du Congo en 1935 et la manière dont 
vit le même Noir du Congo en 1944. C'est une chose qu'on ne sait pas 
en général, parce qu'il faut la voir sur place. Mais c'est une réalité. 

Question : Quelles sont les conséquences sur le plan adminis- 
tratif et sur le plan des relations avec les Alliés de la délimitation 
annoncée, il y a quelques jours, pour la zone des armées? 

Réponse : Sur le plan administratif, aucune espèce de diffé- 
rence. L'administration des Français n'a jamais été exercée que 



LÀ LIBERATION 341 

par le Gouvernement français. Vous avez circulé, vous n'avez 
jamais vu aucun préfet qui eût été nommé par une autorité autre 
que par le Gouvernement français. C'est dire qu'au point de vue 
des gens qualifiés pour exercer l'administration des Français le 
tracé de la zone de l'intérieur n'apporte naturellement aucun 
changement. Il ne pourrait jamais arriver que les Français, une 
fois l'ennemi chassé, fussent administrés par d'autres que par les 
fonctionnaires du Gouvernement français. Dans la zone des armées, 
d'après l'accord que le Gouvernement français a conclu avec le 
Gouvernement britannique, le 25 août dernier, et que le comman- 
dement français a conclu avec le commandement interallié le 
même jour, 25 août, il est prévu que, dans la zone des armées, le 
commandement militaire interallié a certains droits pour l'utili- 
sation des ressources en vue de la bataille. Ceci est tout à fait 
naturel. D'ailleurs, c'est le Gouvernement français qui avait pro- 
posé ces accords, dès le mois de septembre 1943. Ils ont été signés 
le 25 août dernier. 

Question : Puisque nous passons aux problèmes intérieurs, 
pouvez-vous nous dire quelles sont vos impressions, après hs voyages 
que vous avez faits en France, sur la situation morale et sur la situa- 
tion économique? 

Réponse : Quant à la situation économique, il y a les appa- 
rences et puis il y a les réalités. Dans beaucoup de régions la pre- 
mière apparence est assez favorable, vous l'avez constaté, parce 
qu'il est de fait que l'agriculture française est restée relativement 
intacte. Les terres sont là, les hommes qui restaient et les femmes 
ont travaillé les terres. Il est exact que, cette année, la récolte de 
blé, de céréales, de pommes de terre, de fruits est une assez bonne 
récolte. Gomme la France, au point de vue agricole, est un pays 
relativement riche, l'impression que donne cet ensemble agricole 
de la France est meilleure qu'on ne pouvait croire ; cela est 
vrai. 

Au point de vue industriel, c'est complètement différent. 
D'abord, un grand nombre des industries françaises ont été pillées 
par les Allemands qui ont enlevé les stocks et même certaines 
machines pour les utiliser. D'autre part, ces industries sont 
en grande partie coupées du charbon, coupées du courant élec- 
trique et coupées des matières premières. Par exemple, vous allez 
à Lille où il y a beaucoup d'industries textiles : la plupart sont 
relativement intactes, mais le charbon n'est pas encore arrivé aux 
usines, le courant électrique commence seulement à reprendre et 
il n'y a pas de coton. Il y a toute une réorganisation industrielle 
du territoire à faire et, en particulier, une circulation du charbon, 
du courant électrique et des matières premières à rétablir. Cela 
est difficile et sera long. 

Quant à la situation morale, il y a une chose qui domine tout, 
qui éclate à tous les yeux^ quand on voit les Français et les Fran- 



342 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

çaises rassemblés, c'est que le peuple français est fidèle à lui- 
même, c'est-à-dire qu'il est absolument résolu à être vainqueur. 
Ensuite, que le peuple français veut décider lui-même de ses insti- 
tutions et qu'il n'acceptera de dictature d'aucune sorte. Voilà le 
deuxième point qui frappe. 

Enfin, le troisième point c'est que les Français comprennent 
parfaitement bien l'étendue du malheur qui leur est arrivé et dont 
ils savent qu'en partie, je dis en partie, ils sont responsables. 
Ils comprennent aussi très bien l'étendue de l'effort qu'il faut 
qu'ils fassent pour se rétablir et cet effort ils veulent le faire. Ils 
veulent se rétablir, non pas comme ils étaient, mais sous des formes 
nouvelles, du point de vue politique, du point de vue économique, 
du point de vue social et même du point de vue moral. 

Voilà le sentiment général de tous les Français et, malgré quel- 
ques incidents locaux, inévitables après tout ce qui s'est passé 
et étant donné les conditions tumultueuses de la bataille contre 
l'ennemi et de la libération, je vous prends à témoin que la France 
est un pays en ordre. Je vous affirme qu'elle le restera. Je vous 
garantis que l'ordre continuera et que la France prendra le chemin 
de la démocratie nouvelle sans aucun bouleversement et parce 
que c'est la volonté générale. 

Question : Qu? entendez-vous, mon Général, par démocratie nou- 
velle? 

Réponse : Je crois... Oh! vous allez me faire parler bien long- 
temps et j'ai déjà eu l'occasion d'expliquer ce que pense la France 
à ce sujet. Je crois que la démocratie que les Français veulent avoir, 
c'est un système politique dans lequel, autant que possible, puisque 
les hommes demeurent les hommes, les abus de l'ancien régime 
parlementaire seront abolis. 

Question : Est-ce que vous pourriez nous parler un peu de la 
situation des forces françaises de V Intérieur, en province, parce qu'il 
y a des bruits un peu bizarres à ce sujet? 

Réponse : Il y a toujours beaucoup de bruits. Les forces 
françaises de l'Intérieur en province. Dans quelles provinces? 

Question : Le Sud-Ouest? Toulouse? Bordeaux? 

Réponse : Les F. F. I. sont presque tous des jeunes gens d'une 
extrême qualité et dont la France fera, vous verrez, une armée 
impressionnante. C'est l'affaire encore de quelques mois. Vous 
verrez alors l'armée que la France aura su se faire avec ces jeunes 
gens et avec les troupes qu'elle avait déjà, en mettant les uns avec 
les autres. 

Ces F. F. I. — c'est une chose qu'on a rarement vue dans l'His- 
toire — se sont formés spontanément, sur le terrain, dans leur 
pays. Naturellement ils ne se sont pas toujours formés d'une 



LA LIBÉRATION 343 

manière régulière et c'est pourquoi leur aspect, leur organisation, 
furent assez divers et même disparates. 

Là-dessus est venue l'autorité de l'État. L État, au fur et à mesure 
qu'il fait régner son autorité, rend régulières ces forces françaises 
qui appartiennent seulement à l'État. Je vous dirai, par exemple, 
qu'il y a trois jours je sui3 allé voir la I rc Armée du général de 
Lattre de Tassigny dans les Vosges et devant Belfort. Il y a trois 
semaines, j'y avais déjà passé et il y avait alors sur le terrain plus 
de 50 000 F. F. I. venus pour combattre. Je les ai revus il y a 
trois jours ; il n'y a plus de comparaison avec ce qui était il y a 
trois semaines ; 52 000 hommes venant des forces françaises de 
l'Intérieur entrent maintenant dans la composition de la I re Armée ; 
dans trois semaines encore il n'y aura plus de différence entre ceux 
qui sont venus d'Afrique après être passés par l'Espagne ou l'An- 
gleterre ou ailleurs et ceux qui sont venus de Toulouse, de Limoges 
ou du Nord. 

Restent les autres, ceux qui sont encore dans l'intérieur. C'est 
une question d'habillement et d'armement. Leur habillement pro- 
gresse lentement parce que nous sommes dans des difficultés 
incroyables à ce sujet. Leur armement ne progresse malheureuse- 
ment pas, nous en avons dit les raisons. Que cet armement vienne 
et le Gouvernement français garantit que l'armée française sera 
en mesure de prendre, aux batailles finales de l'année prochaine, 
une part considérable. 

Question : On peut dire, mon Général, que des bruits disant 
qu'il y avait des désordres et qu'on faisait des réquisitions locales 
sont sans fondement? 

Réponse : Il y a eu des réquisitions, cela est vrai. Mais com- 
ment voulez-vous qu'il en fût autrement? Les troupes sortaient 
du maquis et avaient pris l'habitude de se nourrir comme elles 
pouvaient. Puis, sont venus les combats de libération. Ces élé- 
ments avaient certaines habitudes et il a fallu du temps pour 
organiser les services, en particulier l'Intendance, dans les régions 
et dans les départements. Dans l'intervalle, il est vrai qu'il y a 
eu des réquisitions. 

Messieurs, j'ai eu grand plaisir à causer avec vous et à vous 
parler franchement. N'oublions jamais que, depuis la première 
minute de cette guerre, c'est-à-dire depuis le 3 septembre 1939, 
il n'y a entre nous, dans le monde, qu'un seul parti qui est le parti 
de ceux qui combattent l'ennemi. Qu'on l'ait fait tout de suite 
ou qu'on y soit venu plus tard, les intérêts fondamentaux sont 
les mêmes pour tous les États alliés. 

L'idéal aussi est le même et cela compte beaucoup. Il y a une 
chose qui est essentielle, c'est que le parti de la liberté remporte la 
victoire uni, réellement uni. Que chacun des États qui le composent 
y reçoive sa part, la part qu'il mérite. Que la paix qui suivra ces 



344 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

immenses efforts soit également une paix d'union. Enfin que, 
de toute cette somme d'efforts et de souffrances en commun de 
tant d'hommes et de tant de femmes, il résulte une organisation 
mondiale telle que la sécurité, la dignité et ie développement de 
chaque peuple soient possibles et même garantis par tous les autres. 
Si l'humanité en arrive là, tous ceux qui sont morts, tous ceux qui 
ont souffert, ne seront pas morts et n'auront pas souffert pour 
rien. C'est là maintenant le vrai problème des peuples et, par 
conséquent, des hommes d'État. 



Communiqué du gouçernement 
au sujet des groupements armés. 

Paris, le 28 octobre 1844. 

Le Conseil des ministres a examiné la question des groupe- 
ments armés qui subsistent dans un certain nombre de départe- 
ments et qui n'appartiennent ni à l'armée ni à la police de l'État. 
Certains de ces groupements, formés pendant la période insurrec- 
t onnelle pour la lutte contre l'ennemi, sont demeurés en activité 
en se donnant pour objet la lutte contre la 5 e Colonne, la répres- 
sion du marché noir et la défense de la République. Parfois ces 
groupes armés procèdent à des réquisitions et, même, à des arres- 
tations. 

Le Conseil des ministres rend hommage aux services que ces 
groupements ont pu rendre pendant la période insurrectionnelle. 
Mais la période insurrectionnelle est terminée. Il n'appartient 
qu'au gouvernement et à ses représentants dans les régions et 
les départements d'assurer, conformément aux lois de la Répu- 
blique, les pouvoirs d'administration et d'exercer les pouvoirs de 
police. Les commissaires régionaux de la République sont en me- 
sure de réprimer toute tentative éventuelle de la 5 e Colonne 
pour troubler l'ordre. 

D'autre part, tous les rapports reçus par le gouvernement 
signalent l'inquiétude et le malaise que provoque, dans la popu- 
lation, le maintien de groupes armés qui n'appartiennent ni à 
l'armée ni à la police de l'État et qui continuent à opérer parfois 
des perquisitions, des réquisitions et des arrestations illégales. 

Enfin, beaucoup d'éléments appartenant à ces groupements 
pourraient trouver, dans une préparation militaire organisée par 
l'autorité compétente, le moyen de se tenir prêts à contribuer 
efficacement à la défense des localités où ils vivent, dans le cas 
où la situation militaire viendrait à le rendre nécessaire. Il faut 
ajouter que l'armement actuellement en possession de tels grou- 
pements pourrait être ainsi, pour une grande partie, employé à 
armer les unités nouvelles de l'armée dont le manque d'armes 
est notoire. 



LA LIBÉRATION 345 

Le Conseil des ministres, fermement résolu à assurer le respect 
de l'ordre dans le cadre de la légalité républicaine et à utiliser 
pour la préparation militaire des hommes qui ont fait leurs preuves, 
a pris les décisions suivantes : 

1° Les lois et règlements de la République sur le port d'armes 
dans les lieux publics et la détention des armes de guerre doivent 
être appliqués. 

2° Les perquisitions, réquisitions et arrestations opérées par 
des organisations qui ne procèdent pas de l'autorité responsable 
sont illégales, engagent la responsabilité de leurs auteurs et les 
mettent sous le coup des sanctions prévues par la loi. 

3° Le ministre de la Guerre est chargé d'organiser immédiate- 
ment des centres de préparation militaire, ainsi que l'utilisation 
de l'armement actuellement détenu par les divers groupements. 

4° Le gouvernement, qui dirige la répression de la collabora- 
tion et des activités de la 5 e Colonne, invite les Français et les 
Françaises qui posséderaient des informations fondées sur la colla- 
boration avec l'ennemi, sur le marché noir, ou sur les agissements 
de la 5 e Colonne, à les transmettre aux autorités régulières de l'ad- 
ministration et de la police qui prendront les mesures nécessaires. 

Le gouvernement compte sur la coopération de tous les Fran- 
çais et de toutes les Françaises fidèles à leur devoir pour l'aider 
dans la lourde tâche de reconstruction administrative, écono- 
mique et sociale de la France. La nation doit fournir la preuve 
que, d'accord avec le gouvernement que préside le général de 
Gaulle, elle est résolue à accomplir dans l'ordre, derrière 1103 
armées au combat, l'immense effort de travail et d'organisation 
qui est indispensable pour que la France, redevenue libre et indé- 
pendante, arrache la victoire à l'ennemi et reprenne sa place dans 
le monde. 



Discours prononcé par le général de Gaulle 
à V Assemblée consultative, le 9 novembre 1944. 

Dans le pays et dans le monde, chacun a déjà compris que la 
réunion à Paris de l'Assemblée consultative marque une étape 
nouvelle sur la route qui nous mène à la fois vers la victoire et 
vers la démocratie. Parmi les leçons des épreuves inouïes que la 
France traverse, l'une de celles qui s'imposent de la plus éclatante 
manière, c'est la conjugaison, en quelque sorte organique, du 
désastre avec la tyrannie comme du succès avec la République 1 
Tout se passe comme si, pour la nation française, ii y avait un 
contrat naturel entre la grandeur et la liberté. 

C'est pourquoi, dès l'instant même où nous décidâmes de pour- 
suivre, pour la France et au nom de la France, une lutte à laquelle 
d'autres prétendaient ia faire renoncer, nous avons placé notre 



346 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

initiative sous le signe de la démocratie comme sous celui de la 
guerre. Nous avons pris comme règles les lois de la République 
et les devoirs du combat. Nous avons fixé comme but et, j'ajoute, 
comme terme de notre tâche la victoire de la France sur ses ennemis 
et la restauration de la souveraineté nationale. 

En agissant de la sorte, nous croyons avoir été fidèles au ser- 
vice de la patrie, mais nous pensons aussi avoir conservé, pour 
le lui rendre intact, le trésor des droits de la nation souveraine. 
C'est ce respect et ce maintien de la légitimité républicaine qui 
nous ont justifiés et nous justifient à exercer le pouvoir pour con- 
duire le pays dans la guerre, nous confèrent la qualité de faire 
valoir ses intérêts dans le monde, nous revêtent de la capacité 
d'assumer, au dedans comme au dehors, les attributions de 
l'État. L'immense adhésion que veulent bien nous accorder les 
Français et les Françaises dans l'accomplissement de cette tâche 
de salut public nous permet de porter notre charge, en même 
temps qu'elle assure, à travers toutes les péripéties du drame, 
le maintien de l'unité nationale. 

Si, cependant, le gouvernement a le devoir d'appeler, dès que 
possible, les citoyens à s'exprimer par le suffrage, si déjà les élec- 
tions municipales et départementales sont prévues pour un avenir 
prochain, s'il est décidé que la consultation générale du pays aura 
lieu dès que les circonstances de la guerre le permettront, il a paru 
nécessaire au gouvernement de créer, en attendant, une assemblée 
délibérative. Cette assemblée devait être susceptible de dégager 
une opinion qualifiée, de donner aux courants nouveaux, que les 
événements ont fait naître dans l'esprit du public et qui s'étaient 
concentrés pour la lutte contre l'ennemi dans l'admirable mou- 
vement de la Résistance nationale, l'occasion de se préciser par 
la délibération des grandes affaires, afin d'offrir au gouvernement 
lui-même cet élément d'inspiration et cet appui vis-à-vis du 
pays et de l'étranger que doivent conférer les débats et les avis 
d'hommes représentatifs des tendances variées de la nation en 
guerre. Dès le 24 septembre 1941, le Comité national français 
avait décidé de réunir, dès qu'il le pourrait, l'Assemblée Consul- 
tative. Le 17 septembre 1943, une ordonnance la convoquait à 
Alger. Elle y a siégé jusqu'au jour où le cours de la bataille lui 
permit de se transférer et de s'élargir en territoire métropolitain. 
J'ai le devoir de témoigner, sans aucunement forcer les mots, 
de l'utilité incontestable du rôle qu'elle a déjà joué. 

Mais la voici constituée sous sa forme nouvelle. Aux côtés 
d'hommes qui furent consacrés par le suffrage du peuple, accou- 
tumés aux affaires publiques, et qui surent dans une période tra- 
gique prendre les risques et donner l'exemple, siègent, en grand 
nombre, dans votre assemblée, des représentants de cette élite 
du combat et de l'ardeur que la résistance à l'ennemi a glorieu- 
sement révélée sur le sol de la mère-patrie ou sur celui de l'Em- 
pire. Certes, pour les uns comme pour les autres, l'effort auquel 



LA LIBÉRATION 347 

iU vont se consacrer diffère profondément de la lutte qu'ils vien- 
nent de mener. En outre, il est inévitable et, d'ailleurs, il est souhai- 
table que, dans le travail d'élaboration politique qui est désormais 
le leur, se formulent et se confrontent les tendances diverses qui 
reflètent celles de l'opinion. Mais il n'y a pas à douter que tous 
sauront retrouver, quand il s'agira de soutenir les intérêts vitaux 
de la France, la même admirable unanimité qu'ils apportèrent à 
les défendre contre l'oppression et les armes de l'envahisseur. 
C'est pourquoi, après les paroles de haute éloquence et de cha- 
leureuse raison que vient de prononcer votre éminent président, 
le gouvernement tient à dire tout de suite à l'Assemblée dans quel 
esprit d'entière confiance il envisage la collaboration qu'elle va 
lui continuer pour le service de la nation. 

Car c'est bien de service qu'il s'agit ! Cette guerre a eu pour 
causes, outre l'ambition inlassable du peuple allemand, la frénésie 
dominatrice d'un système politique, social, moral, abominable 
à coup sûr, mais revêtu du sombre attrait de la puissance. Elle a 
trouvé, pour la favoriser, la dispersion des États du parti de la 
liberté, l'ébranlement causé chez nous par les désillusions et les 
pertes de l'autre guerre, les divisions passionnées, les routines 
de tous ordres, la défaillance des élites dirigeantes. Elle a eu pour 
effets, en ce qui nous concerne, une désastreuse surprise, exploitée 
pour des fins ambitieuses par une poignée d'usurpateurs, l'affreux 
travail d'abaissement physique et moral tenté dans notre peuple 
pendant plus de quatre années par l'ennemi et ses complices, la 
rupture prolongée ou le relâchement des relations entre la Métro- 
pole et l'Empire, la désorganisation de nos rapports internationaux, 
enfin les destructions causées sur notre sol par la grande bataille. 
Assurément, l'effort et le sacrifice de nos combattants, la volonté 
profonde de la nation de retrouver par la lutte son indépendance, 
sa liberté et sa grandeur, les succès des glorieuses armées alliées 
et françaises, viennent de nous tirer de l'abîme. Mais nous sommes 
assez lucides et assez résolus pour mesurer combien sont diffi- 
ciles les conditions de notre relèvement à l'intérieur et au dehors. 

Or, il nous faut tout à la fois, sans délai et sans réserves, pour- 
suivre la guerre jusqu'à ce qu'elle soit totalement gagnée, refaire 
tout en combattant notre puissance militaire, restaurer dans 
tous les domaines la seule autorité légale, celle de l'État, assurer 
l'action de la justice, jouer à nouveau notre rôle dans le concert 
des grandes nations, ranimer dans la mesure du possible la vie 
économique du pays, entreprendre ces réformes profondes que 
veut la nation entière afin que tous ses enfants soient réellement 
les associés et les bénéficiaires de sa propre activité. Bref, c'est 
en plein combat et par un immense effort qu'il nous faut renaître 
et nous renouveler. C'est dire — et la nation en est convaincue 
— qu'il n'y a point d'intérêts, de passions, de querelles, qui 
puissent, sans culpabilité grave, contrarier l'ascension nouvelle 
de la France. 



343 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Mais c'est dire aussi quelle peut être l'importance du rôle de 
l'Assemblée consultative dont les libres débats et avis auront, 
dans la mesure où ils seront constructifs, tant de poids sur l'en- 
semble de la politique française. C'est dire, enfin, quelle est l'étendue 
du concours et de l'appui que le gouvernement vous demande 
pour l'aider à accomplir ses lourds devoirs, jusqu'à ce que, dans 
la victoire, ait réapparu la souveraineté nationale. 



LE RANG 



Télégramme de René Massigli, 
ambassadeur en Grande-Bretagne, 
adressé au Gouvernement à Paris, 

Londres, 31 octobre 1944. 

Je viens d'être reçu par le Premier Ministre. Il a accepté immé- 
diatement l'invitation, qui est pour lui, m'a-t-il dit, un grand 
honneur et une grande joie. Il ne doute pas que M. Eden, qui 
reviendra ici dans deux ou trois jours, ne l'accepte également. 
Interrogé sur la date qui aurait ses préférences, M. Winston 
Churchill m'a indiqué celle du 11 novembre, à condition qu'elle 
convienne au Gouvernement français. Il m'a aussi marqué qu'il 
serait heureux de rendre visite à l'armée française, si, du moins, 
les conditions climatériques du moment sont telles que ses mé- 
decins ne le lui interdisent pas. Pour l'ensemble du programme 
il s'en remet à nous. 



Télégramme de René Massigli 
adressé au Gouvernement à Paris. 

Londres, 1 er novembre 1944. 

Le communiqué suivant a été établi par le Foreign Office, 
d'accord avec cette ambassade, au sujet de la prochaine visite 
à Paris de MM. Churchill et Eden. 

« L'Ambassadeur de France a transmis au Premier Ministre, 
de la part du général de Gaulle et du ministre des Affaires étran- 
gères, une invitation à se rendre à Paris prochainement avec le 
secrétaire d'État aux Affaires étrangères. MM. Churchill et Eden 
seront les hôtes du Gouvernement provisoire de la République 
française. 

840 



350 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Le Premier Ministre a été très heureux d'accepter cette invita- 
tion en son nom et au nom de M. Eden. La date de la visite sera 
fixée ultérieurement. » 



Note établie par le cabinet du général de Gaulle au sujet de son 
entretien avec M. Winston Churchill, en présence de MM. Georges 
Bidault et Anthony Eden, rue Saint-Dominique, U 11 no- 
vembre 1944. 

Assistaient à l'entretien : 

Le général de Gaulle M. Winston Churchill 

M. Bidault M. Anthony Eden 

M. Palewski M. Alexander Cadogan 

M. Massigli M. Duff Cooper 

Le général de Gaulle, s'adressant à M. Churchill, ouvre l'en- 
tretien en posant la question du réarmement de la France. La 
présence d'une forte armée française sur le continent intéresse- 
t-elle la Grande-Bretagne? 

M. Churchill. — Le rétablissement de l'armée française est 
à la base de notre politique. Sans l'armée française, il ne peut y 
avoir de règlements européens solides. La Grande-Bretagne, à 
elle seule, ne dispose pas des éléments d'une grande armée. Elle 
a donc un intérêt primordial à favoriser la renaissance d'une grande 
armée française. C'est une politique au sujet de laquelle mon opi- 
nion n'a jamais varié. 

Ce sont donc seulement les étapes du réarmement de la France 
et non le principe de ce réarmement qui sont en cause. A cet 
égard, le problème dépend essentiellement de la durée des opéra- 
tions. Si la bataille actuellement engagée à l'ouest de l'Europe 
est décisive, c'est-à-dire si les forces alliées pénètrent profondé- 
ment dans le dispositif allemand, la résistance ennemie peut 
prendre fin d'ici trois mois. Sinon, les hostilités se prolongeront 
jusqu'au printemps et, peut-être, jusqu'à l'été prochain. 

Aujourd'hui, l'armée britannique a mis en jeu la totalité des 
unités dont elle dispose. Les formations nouvelles qui devraient 
être engagées proviendraient de l'autre côté de l'Atlantique. En 
admettant que la guerre dure encore six mois, il ne sera pas pos- 
sible, dans un délai aussi court, de mettre sur pied beaucoup 
d'autres divisions nouvelles aptes aux formes modernes de la 
bataille. 

Le général de Gaulle. — Pourtant, il faut commencer. Jus- 
qu'à présent, nous n'avons rien reçu en fait d'armement ou d'équi- 
pement depuis qu'on se bat en France. Il y a quelques semaines, 
certains pensaient que la guerre était pratiquement terminée. Je 



LE RANG 351 

dois dire que ni vous, ni moi, n'étions de cet avis. Aujourd'hui, 
les choses apparaissent différemment. Qu'en pensent nos alliés? 
Nous avons besoin de le savoir. 

M. Churchill. — Je vais explorer nos disponibilités et vous 
fournir un rapport. Peut-être pourrons-nous vous céder du ma- 
tériel de seconde zone, déjà quelque peu déclassé mais utile pour 
l'instruction. 

Le général de Gaulle. — Ce serait, déjà, quelque chose. Nous 
ne prétendons pas créer d'emblée de grandes unités absolument 
conformes aux tableaux de dotation les plus récents des Britan- 
niques ou des Américains. 

M. Churchill. — Combien de divisions aurez-vous au prin- 
temps? 

Le général de Gaulle. — Nous aurons, en plus de nos 8 divi- 
sions de ligne actuelles, 8 divisions nouvelles. Nous disposons des 
hommes et des cadres nécessaires. Il nous manque le matériel 
de transport, les armes lourdes, l'équipement de radio. Nous 
avons des fusils, des fusils-mitrailleurs, des mitrailleuses; ce qui 
nous fait défaut, ce sont les tanks, les canons, les camions, les 
moyens de transmissions. 

M. Churchill. — Les Américains pensent terminer la guerre 
avant qu'aucune division à former n'ait pu être mise sur pied. 
Ils veulent donc réserver • tout le tonnage disponible aux unités 
déjà constituées. 

Le général de Gaulle. — Peut-être les États-Unis se trom- 
pent-ils. Au surplus, la Grande-Bretagne, bien plus encore que 
les États-Unis, doit penser aux événements qui feront suite en 
Europe à l'avenir immédiat. Une victoire remportée sur l'Alle- 
magne sans l'armée française serait d'une exploitation politique 
difficile. L'année française doit prendre sa part de la bataille pour 
que le peuple français ait, comme ses alliés, conscience d'avoir 
vaincu l'Allemagne, 

M. Churchill. — Nous allons étudier la question avec les 
Américains. Je soulignerai l'importance qu'il y a à faire parti- 
ciper la France à la victoire. 

Toutefois, le problème changera d'aspect lorsque l'Allemagne 
sera battue. Il ne s'agira plus de conduire des opérations, mais 
d'occuper des territoires. Ne doit-on pas, en vue de cette situation, 
prévoir des tableaux de dotation d'un type particulier? 

Le général de Gaulle. — Nous avons prévu, outre nos divi- 
sions de ligne, 40 autres régiments destinés précisément à faire 
de l'occupation. Mais, si la France n'a pas le sentiment d'avoir 
pris part à la victoire, elle sera dans de mauvaises conditions 
pour pratiquer l'occupation. 

M. Churchill. — Je le comprends. Mais tout est difficile en 
raison de la pénurie de moyens de transport par mer. Les forma- 
tions déjà engagées ou déjà équipées doivent être utilisées les 



352 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

premières. Si la guerre doit prendre tin dans trois mois, rien d'utile 
ne peut être fait en ce qui concerne vos grandes unités nouvelles. 
Si elle doit durer six mois, c'est une autre affaire. 

M. Eden. — Tout dépendra, en fin de compte, de la durée de 
la guerre. 

M. Churchill. — Les Américains affirment qu'ils sont en 
train d'armer 140 000 hommes de troupes françaises et envisagent 
d'en armer ultérieurement 400 000. 

Le général de Gaulle. — Les Américains ne songent à armer 
nos effectifs que pour en faire des garde-voies. Nous pensons à 
autre chose. En tout cas, je retiens ce que vous nous avez dit 
au sujet de votre contribution possible à notre réarmement. 

M. Bidault. — H y a deux choses qu'il faut garder présentes 
à l'esprit. Si la France ne participe pas aux opérations de la vic- 
toire, les troupes d'occupation françaises n'auront pas un esprit 
de combattants. Les Allemands ne les considéreront pas comme 
des vainqueurs. Or, les Français ne veulent pas n'être, en Alle- 
magne, que les héritiers des vainqueurs. 

D'autre part, n'oubliez pas que la nouvelle armée française 
est composée de volontaires. Les hommes que vous avez vus défiler 
ce matin font partie des 500 000 soldats français qui, sans instruc- 
tion militaire, sans armement et sans uniforme, se sont héroïque- 
ment battus. Ces hommes n'ont pas seulement un ennemi à vaincre. 
Ils ont une revanche à exercer contre le passé. En six mois, ils 
peuvent devenir des combattants d'élite. 

Le général de Gaulle. — M. Bidault a raison. Tout cela est 
très important du point de vue psychologique. 

M. Churchill. — Ce qui est également essentiel, c'est le rôle 
qui doit revenir à l'armée française plus tard, dans quelques années. 

Le général de Gaulle. — Nous abordons là un autre problème. 
Nous avons cru comprendre que vous étiez tombés d'accord avec 
les Russes et les Américains pour la division de l'Allemagne en 
zones d'occupation. 

M. Churchill. — C'est exact; au moins provisoirement. 

Le général de Gaulle. — Puis-je vous demander ce qui a été 
prévu? 

M. Churchill. — Il y aura deux zones d'occupation : une zone 
russe et une zone occidentale dont le nord sera occupé par les 
Britanniques et le sud par les Américains. 

M. Eden. — N'avez-vous pas reçu d'indications à ce sujet, 
depuis que vous avez été invité à discuter des problèmes allemands 
avec la commission européenne de Londres? 

M. Massigli. — Pas encore. 

M. Eden. — Nous avons l'intention de démarquer à votre profit 
une partie de notre zone. 

Le général de Gaulle. — Laquelle? 



LE RANG 353 

M. Churchill. — C'est à discuter. Cela se réglera facilement 
entre amis. 

Le général de Gaulle. — N'avez-vous rien précisé à ce sujet 
avec les autres? 

M. Churchill. — A Québec, rien n'a été décidé... On ne par- 
lait pas encore de la participation française à l'occupation. Nous 
y sommes favorables et les Américains également. 

Le général de Gaulle. — L'occupation de l'Allemagne n'ouvre 
pas une perspective agréable, mais nous estimons nécessaire que, 
pendant un certain temps, l'Allemagne tout entière soit occupée. 
Si cette vue prévaut, nous tenons à avoir notre zone ; d'abord, 
pour des raisons de convenance et, ensuite, parce que nous ne 
pourrons plus jamais nous désintéresser de la couverture de notre 
territoire à l'Est. Nous venons de connaître une expérience trop 
cruelle et de subir un jeu trop dangereux. Nous ne pouvons plus 
être envahis. 

M. Churchill. — Ce soir à 6 heures, on annoncera officielle- 
ment votre entrée à la commission consultative de Londres. C'est 
au sein de cet organisme que votre thèse doit être débattue. 

M. Eden. — D'ores et déjà, nous avons demandé aux Alliés : 

a) que vous receviez en charge une partie de notre zone ; 

b) qu'une zone propre vous soit attribuée. Il appartient à la 
commission consultative d'examiner cette proposition. 

D'autre part, les puissances représentées à la commission sont 
d'accord pour associer les petits alliés à l'occupation. 

M. Bidault. — On peut rétrocéder des subdivisions aux Belges 
et aux Hollandais ; la France doit avoir sa zone propre. 

M. Churchill et M. Eden. — Tout à fait d'accord 1 II doit 
y avoir une zone française. 

Le général de Gaulle. — Quelle position commune pourrions- 
nous adopter, vous et nous, en accord avec les Russes et les Améri- 
cains, au sujet de la façon de traiter l'Allemagne? 

M. Churchill. — Il faut en effet une position commune. Vous- 
mêmes êtes les principaux intéressés. 

Le général de Gaulle. — Qu'en pense Staline? 

M. Churchill. — A Moscou, nous avons surtout parlé de la 
conduite de la guerre, de la Pologne et des Balkans. On a convenu 
que la Grèce était zone d'influence anglaise, la Roumanie et la 
Hongrie zones d'influence russe, la Yougoslavie et la Bulgarie 
zones d'intérêts communs... 

M. Eden. — Le Gouvernement français va entrer à la commis- 
sion consultative, précisément au moment où les Russes mani- 
festent le désir d'en intensifier les travaux. Ils ont augmenté 
le personnel de leur délégation. On va sans doute pouvoir étudier 
plus à fond la question allemande. 

Le général de Gaulle. — Et les problèmes concernant les autres 
États aussi? 

M. Eden. — Oui. 

t. m. 23 



354 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Le générai de Gaulle. — En somme, au sujet de l'Allemagne, 
vous n'avez pas encore de doctrine définie? 

M. Churchill. — Les militaires veulent conserver en Alle- 
magne des points d'appui où ils tiendront garnison, occuperont 
les aérodromes et d'où rayonneront des colonnes mobiles dotées 
d'un armement léger. Les Allemands, eux, disposeront d'une police 
locale. Ils seront responsables du maintien de l'ordre et de l'appro- 
visionnement des populations. 

Les formations alliées d'occupation ne seront donc pas néces- 
sairement de grandes unités. 

Le général de Gaulle. — Indépendamment des problèmes 
militaires de l'occupation, avez- vous fixé vos idées au sujet des 
mesures à prendre vis-à-vis de l'économie allemande? 

M. Churchill. — A la vérité, il n'y a encore rien de décidé. 
A Téhéran, on a échangé des idées intéressantes, mais vagues. A 
Québec et à Moscou, nous nous sommes efforcés de serrer de plus 
près la question. Nous sommes les commis-voyageurs de la sagesse 
et de la camaraderie. 

Quant à la Ruhr et à la Sarre, ii est entendu entre nous et les 
Américains qu'elles ne doivent plus servir d'arsenal à l'Allemagne. 
Ces régions sont appelées à servir, pendant plusieurs années, de 
fonds de reconstruction à la Russie et aux autres pays dévastés. 

Le général de Gaulle. — Je vois que vous mentionnez spécia- 
lement la Ruhr et la Sarre. Il est vrai que les Allemands ont 
beaucoup utilisé la Sarre depuis que nous avons eu l'infortune 
de leur rendre les mines qui nous appartenaient en vertu du traité 
de Versailles. 

M. Eden. — On a aussi examiné la possibilité, une fois que la 
Russie et les autres pays dévastés auront effectué dans la Ruhr 
les prélèvements auxquels ils ont droit, de soumettre cette région 
à un contrôle international. Mais on n'a pas encore déterminé les 
modalités de ce contrôle. 

Le général de Gaulle. — Participerez-vous à ce contrôle? 

M. Churchill. — Rien n'a encore été décidé. 

M. Eden. — Les Russes ne sont pas opposés à ce plan. 

Le général de Gaulle. — Et Roosevelt? 

M. Churchill. — Les Américains sont très sévères pour l'Alle- 
magne. C'est ainsi qu'ils sont d'avis que les Polonais prennent la 
Silésie jusqu'à l'Oder. 

M. Eden. — Russes, Américains et Britanniques sont d'accord 
au sujet de cette compensation, mais les Polonais ne l'ont pas 
encore acceptée positivement. 

M. Bidault. — Selon certains renseignements recueillis ici, les 
Polonais pourraient donner leur accord au règlement des fron- 
tières. Ce qui les préoccupe, c'est la menace qui pèse sur l'indépen- 
dance du futur gouvernement polonais. 

M. Eden. — Les Polonais ont péché par indécision. S'ils avaient 
accepté plus tôt les frontières auxquelles ils se résignent aujour- 



LE RANG 355 

d'hui, la question de leurs rapports avec le Comité de Lublin 
ne se serait jamais posée. 

M. Churchill. — Nous sommes résolus à rendre à la Pologne 
un espace vital équivalant à son territoire d'avant-guerre. Mais 
nous ne nous sommes jamais engagés à la restaurer dans ses an- 
ciennes frontières. Les Polonais peuvent prendre Dantzig, des 
territoires de Prusse-Orientale et tout ce qu'ils peuvent absorber 
jusqu'à l'Oder. Les Russes sont d'accord, les Américains aussi, 
surtout depuis les élections. Les Polonais perdront Lwow; ils 
perdront aussi Vilno qu'ils ont conquis autrefois contre le gré 
de la France et de l'Angleterre. 

Ce projet consacre l'annexion de territoires peuplés de 7 millions 
d'Allemands. Un certain nombre d'entre eux trouveront leur 
place dans les contingents de travailleurs à déplacer pour parti- 
ciper à la reconstruction des pays alliés dévastés. D'autres pour- 
ront être recasés en Allemagne où les travaux de reconstruction 
susciteront un appel de main-d'œuvre. 

Le général de Gaulle. — Je suis heureux de constater que votre 
position au sujet de la Pologne est à peu près la nôtre. La Pologne 
doit pouvoir vivre et vivre indépendante. Nous comprenons que 
les Polonais regrettent Lwow, mais on peut imaginer des compen- 
sations en direction de l'Oder. Il y aura là une garantie contre 
un retour à la politique de Beck. Quant aux problèmes de popu* 
lations, la prolificité polonaise les atténuera à la longue. 

M. Churchill. — Le précédent gréco-turc est encourageant. 

Le général de Gaulle. — Oui 1 Et c'est une expérience de trans- 
fert de population qui peut valoir aussi pour l'ouest de l'Europe. 
Mais, quant aux Polonais, il faut éviter que, par l'artifice d'un 
gouvernement sans crédit, ils ne tombent sous l'entière dépen- 
dance des Russes. Nous voulons une Pologne indépendante. 

M. Churchill. — J'ai reçu des Russes, à ce sujet, des assurances 
formelles, Le bolchevisme ne doit pas traverser la ligne Curzon. 
Les Russes nient toute prétention de panslavisme. Ils ne désirent 
pas porter atteinte à l'indépendance des pays balkaniques. Je les 
crois sincères aujourd'hui. Peut-être, dans dix ans, lorsque Staline 
sera aussi vieux que je suis, les choses changeront-elles. 

Le général de Gaulle. — Eh bien? Vous avez accepté Bonomi? 

M. Churchill. — Je voulais garder Badoglio. 

Le général de Gaulle. — Je le sais ; c'est pourquoi je vous pose 
cette question. 

M. Churchill. — Le nouveau régime est faible. Toutefois, 
les Italiens acceptent de combattre. Il y aura des troubles en Italie. 
Il y en a en Grèce. En Yougoslavie, Tito n'est pas sans reproche. 
Mais il combat nos ennemis. C'est là ie critère qui, partout, déter- 
mine notre ligne de conduite. 

Le général de Gaulle. — En somme, pour l'Italie, vous attendez? 

M. Churchill. — Notre armée en Italie a besoin d'organiser 
ses arrières. L'Italie est très ruinée. 



356 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Le général de Gaulle à M. Eden. — Vous avez dit aux Com- 
munes que Y Italie ne retrouverait pas ses colonies? 

M. Eden. — Oui. Notre position est que l'Italie n'a plus, sur 
le terrain colonial, aucune prétention à poser. 

M. Churchill. — Notre position a toujours été : pas de chan- 
gements territoriaux jusqu'à la conclusion de la paix, sauf par 
voie d'accords amiables. C'est la position que nous avons prise 
vis-à-vis des Russes à propos de la question polonaise. C'est 
celle que nous prenons en ce qui concerne les Italiens. 

M. Eden. — Notre position est qu'ils n'ont pas de droits à faire 
valoir. Nous n'avons pas dépassé cette attitude de principe. 

M. Churchill. — Quant à nous, nous n'avons aucune ambition 
territoriale. Nous sortirons de la guerre affaiblis économiquement 
pour quelque temps, mais nous ne présentons aucune revendi- 
cation au détriment de quiconque, notamment de la France, 
notre nation sœur. Nulle part dans le monde nous ne cherchons 
à miner vos positions, même pas en Syrie. 

Le général de Gaulle. — Le Président, à Québec, vous a-t-il 
parlé de ses projets en ce qui concerne les bases? 

M. Churchill. — Dakar? 

Le général de Gaulle. — Oui, et Singapour. 

A Washington, le Président m'a exposé sa conception selon 
laquelle il se regarde comme le trustée du continent américain 
dont la sécurité repose sur le recours éventuel à des points d'appui 
français, anglais, hollandais, spécialement dans le Pacifique. Il 
a également mentionné Dakar. J'ai répondu : « Si vous parlez de 
cession de bases : non ! Si vous proposez, par contre, un système 
international où des bases seraient soumises à un statut identique 
et qui respecterait partout la souveraineté de chacun, alors, on 
peut discuter. » 

M. Churchill. — Dans votre esprit, ces bases seraient-elles 
placées sous la sauvegarde des Nations Unies? 

Le général de Gaulle. — Non. Il ne peut s'agir que d'un droit 
d'usage. 

M. Churchill. — Il faudra, cependant, instituer une organi- 
sation internationale de sécurité à laquelle seront dévolues des 
prérogatives dans certaines parties du monde. Selon moi, les Amé- 
ricains pourront conserver les bases japonaises qu'ils ont con- 
quises dans le Pacifique. Quant à la Grande-Bretagne, elle a 
concédé aux États-Unis des facilités extraordinaires dans les 
Antilles en échange de 50 vieux torpilleurs désuets. Les bateaux 
étaient sans intérêt pour nous. L'objet de la transaction était de 
lier les États-Unis à la marche des événements. Nous avons ainsi 
fait de grandes concessions à la cause commune. Je me félicite 
donc de la position que vous avez prise. Nous ne sommes pas prêts, 
nous non plus, à abandonner nos droits souverains. 

Le général de Gaulle. — Oui. Vous seuls avez qualité pour admi- 
nistrer vos bases. Nous seuls avons le droit d'administrer les nôtres. 



LE RANG 357 

M. Churchill. — Peut-être y aura-t-il des conseils régionaux. 

Le général de Gaulle. — Nous avons de bonnes nouvelles d'In- 
dochine. 

M. Churchill. — Je sais que Mountbatten a accueilli Blaizot. 
Ils ont commencé un travail de recherches de renseignements en 
Indochine. 

Le général de Gaulle. — Ce qu'il faut, maintenant, c'est pré- 
parer l'envoi de troupes. 

M. Churchill. — Il faudra en parler aux Américains. Mount- 
batten relève du « Combined Chiefs of Staff », bien que les ordres 
opérationnels lui soient adressés directement par nous. Nos 
rapports au sein du « Combined Chiefs of Staff » sont, d'ailleurs, 
excellents. Les malentendus, s'il s'en produit, sont réglés directe- 
ment entre nos chefs d'état-major ou entre le Président et moi- 
même. Jamais nos relations avec les Américains, les Russes et 
vous-mêmes n'ont été aussi amicales qu'en ce moment. 

Le général de Gaulle. — Pour ce qui est de l'avenir de nos 
relations réciproques, je veux vous parler très franchement. Il 
est essentiel que la France sente que l'Angleterre a fait quelque 
chose pour armer les troupes françaises. 

M. Churchill. — Tout dépend des Américains. 

Le général de Gaulle. — Peut-être. Mais notre peuple ignore 
ces distinctions techniques, alors qu'il serait impressionné par 
un concours immédiat de l'Angleterre. 

M. Churchill. — Bedell Smith est d'accord pour que nous 
disposions de notre propre matériel à notre gré. Mais, comme je 
vous l'ai dit, le tonnage disponible doit être réservé aux unités 
destinées à être engagées avant la fin des hostilités. 

Le général de Gaulle. — Nous avons parlé de certains pro- 
blèmes qui nous sont communs : l'armement de nos unités, l'occu- 
pation des territoires conquis, le règlement de la question alle- 
mande, le sort de l'Europe orientale dont nous n'avons pu jusqu'à 
présent discuter. Nous, Français, n'avons pas d'autres intentions 
que de nous refaire et de garder votre alliance, l'alliance russe 
et aussi, bien entendu, l'amitié des Américains. C'est d'ailleurs 
un service à rendre à ces derniers que de les mettre en garde 
contre la tentation de bouleverser ce qui existe. Nous sommes, 
vous et nous, depuis longtemps installés aux Indes ou en Indo- 
chine et dans certaines positions en Extrême-Orient. Nous connais- 
sons bien ces pays. Nous savons qu'il ne faut pas y procéder par 
remaniements inconsidérés. 

Pour la Syrie et le Liban, nous voulons leur indépendance réelle. 
Nous agissons comme vous avez fait en Irak et en Egypte. Nous 
ne pensons pas que notre influence dominante au Levant soit 
de nature à vous nuire. Nous ne faisons rien et nous ne ferons rien 
contre vous, en Irak, en Palestine ou en Egypte. Nous sommes, 
d'ailleurs, déjà arrivés à des accords sur les questions orientales 



358 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

en 1904, puis en 1916, Pourquoi ne pourrions-nous en faire autant 
aujourd'hui? 

M. Churchill. — Les grands empires coloniaux ont naturelle- 
ment beaucoup de conceptions communes. Il est plus facile aux 
Russes ou aux Américains de prêcher le désintéressement. 

Le général de Gaulle. — Évidemment. C'est pourquoi nous 
devons éviter de nous disputer à propos de querelles accessoires. 

M. Churchill. — Les événements dans le monde ont évolué 
si vite dans le sens que vous espériez que vous pouvez maintenant 
prendre patience et faire confiance à l'avenir. Ne dramatisons 
rien. Poursuivons nos conversations. En traversant l'Egypte, j'ai 
demandé aux militaires britanniques pourquoi ils construisaient 
des installations au Levant. Ils m'ont répondu que le Levant se 
prêtait mieux que les déserts d'Egypte et de Palestine à l'organi- 
sation de bases d'instruction. J'ai demandé pourquoi les baraque- 
ments étaient bâtis en pierre. On m'a répliqué que le bois était 
rare au Levant et que la pierre y était abondante. Cependant, je 
vous assure que nous n'avons pas le désir de prendre votre place 
en Syrie ou au Liban. 

Le général de Gaulle. — Pourquoi donc insistez- vous telle- 
ment pour que nous renoncions au commandement des troupes 
spéciales? Nous en avons besoin pour le maintien de l'ordre dont 
nous sommes responsables jusqu'à la fin du mandat. 

M. Eden. — Je croyais que vous vous étiez engagés à transférer 
les troupes spéciales aux États sans attendre la fin des hostilités. 

Le général de Gaulle. — Non I Nous voulons le faire quand 
la guerre sera terminée. Jusque-là, nous sommes responsables 
de l'ordre dans les États. Vous le savez. 

M. Eden. — Je pensais que vous vous étiez engagés à ce trans- 
fert sans attendre la fin de la guerre. 

M. Massigli. — Non 1 

M. Bidault. — Aucun terme n'est prévu. 

Le général de Gaulle. — Il faudra que nous traitions un jour 
dans son ensemble le problème du Proche-Orient. 

M. Churchill. — Quand vous avez promis l'indépendance aux 
États, la situation en Méditerranée était très critique. Nous avons 
garanti votre engagement. 

Le général de Gaulle. — Nous ne revenons pas sur cet enga- 
gement. 

M. Churchill. — Nous ne contestons pas à la France la place que 
les traités lui feront au Levant. Nous ne vous disputerons pas une 
position analogue à celle que nous occupons en Irak. C'est une posi- 
tion qui n'est pas parfaite, mais qui est tolérable. Écartez donc de 
votre esprit toute idée d'ambition de notre part en Syrie et au Liban. 

M. Bidault. — Nous ne prêtons pas aux Anglais le noir dessein 
de nous supplanter au Levant. Mais nos représentants locaux 
croient parfois que les vôtres s'accommoderaient volontiers de 
notre élimination pure et simple et s'attendent à nous voir faire 



LE RANG 359 

place nette. Ce que nous voulons, c'est demeurer présents aux 
États sous la forme des avantages que les traités nous concéderont. 

M. Churchill. — Les États tiennent à leur indépendance. Vous 
risquez de provoquer des troubles. 

M. Eden. — Nous avons dit aux Syriens et aux Libanais que 
nous étions partisans de traiter. Je ne serais pas étonné que les 
Russes et les Américains aient tenu un autre langage. 

M. Bidault. — Notre présence en Syrie et au Liban où des Fran- 
çais sont tombés les uns contre les autres constitue pour nous 
un patrimoine sacré. Notre querelle sur ce point est une épine 
qu'il faut extraire dans l'intérêt de nos relations. 

M. Churchill. — A la conférence de la paix, j'appuierai vos 
demandes concernant la Syrie et le Liban. Pas, toutefois, au point 
de recommencer la guerre. 

Le général de Gaulle. — En tout cas, vous avez intérêt à nous 
informer le plus possible de l'évolution des problèmes où nos 
intérêts respectifs se trouvent engagés. On évitera ainsi des malen- 
tendus. Nous agirons de même vis-à-vis de vous. 

M. Churchill. — Les colonies ne sont plus aujourd'hui un gage 
de bonheur, ni un signe de puissance. Les Indes sont pour nous 
un fardeau très lourd. Les escadrilles modernes comptent plus que 
les territoires au delà des mers. 

Le général de Gaulle. — Vous avez raison. Pourtant, vous 
n'échangeriez pas Singapour contre des escadrilles. 

M. Churchill. — Nous avons eu un échange de vues extrême- 
ment amical qu'il faudra reprendre bientôt. L'essentiel est de 
rebâtir une France forte. Mais ce sera difficile de vous y aider 
maintenant, faute de tonnage. C'est pourtant votre tâche essen- 
tielle. Laissez-moi vous féliciter de la stabilité que vous avez déjà 
su introduire dans votre pays. Ce matin, la démonstration de la 
force française était impressionnante. Avant mon départ, les gens 
en Angleterre avaient eu peur. 

Le général de Gaulle. — ... des F. F. I.? 

M. Churchill. — Oui. Mais tout a bien marché. 

Le général de Gaulle. — On a toujours raison de faire con- 
fiance à la France. 



Allocution prononcée par le général de Gaulle, 

le 11 novembre 1944, 

en Vhonneur de MM. Churchill et Eden. 

Monsieur le Premier Ministre de Grande-Bretagne, 

Monsieur le Secrétaire d'État, 

Messieurs, 

Voici donc à Paris, une fois de plus, M. Winston Churchill 
et M. Anthony Eden. Si le Gouvernement français, si Paris, si la 



360 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

France entière en sont profondément heureux, je puis attester qu'ils 
n'en sont pas étonnés. A vrai dire, depuis la dernière visite que 
leur a faite le Premier Ministre de Grande-Bretagne, la France, 
Paris et le Gouvernement ont eu à traverser quelques moments 
assez difficiles. Mais ils n'avaient jamais douté que les jours cruels 
passeraient et qu'il viendrait un 11 novembre où l'on pourrait voir 
ce que l'on voit aujourd'hui. 

Il est vrai qu'on ne le verrait pas si notre vieille et brave alliée 
l'Angleterre, ainsi que tous les dominions britanniques, n'avaient 
su déployer, précisément sous l'impulsion et l'inspiration de ceux 
que nous saluons ici aujourd'hui, l'extraordinaire volonté de 
vaincre et le magnifique courage qui ont sauvé la liberté du monde. 
De cela, il n'y a pas un Français, ni une Française, qui ne soient 
pénétrés jusqu'aux fibres les plus profondes de leur esprit et de 
leur cœur. M. Hitler disait autrefois qu'il bâtissait son système 
pour mille ans. Je ne sais pas ce que, dans mille ans, il restera 
de son système. Mais je sais que, dans mille ans, la France, qui a 
quelque expérience des combats, des labeurs et des souffrances, 
n'aura pas oublié ce qui fut accompli dans cette guerre, à force 
de combats, de labeurs et de souffrances, par le noble peuple que 
le très honorable M. Winston Churchill entraîne avec lui vers 
les sommets d'une des plus grandes gloires du monde. 

Cependant, nous ne pouvons oublier davantage quelle fut, 
pour la Grande-Bretagne, pour la France et pour les nations 
alliées, la cause des épreuves qu'elles traversent dans une guerre 
dont on peut bien dire qu'elle commença il y a trente ans. Cette 
cause s'appelle l'ennemi. Or, malgré les coups terribles qui lui 
sont portés sur tous les fronts par les armées du camp de la liberté, 
cet ennemi est encore debout. Si, pour l'abattre, d'abord, et en- 
suite pour faire en sorte que l'Europe et le monde soient désor- 
mais à l'abri de ses entreprises, l'étroite cohésion de tous ceux 
qui le combattent est une condition indispensable, notre réunion 
d'aujourd'hui prouve que, pour ce qui les concerne, la France et 
la Grande-Bretagne l'ont parfaitement bien compris. Et c'est 
pourquoi nous nous plaisons à voir dans la présence de nos hôtes, 
non point seulement l'occasion longtemps attendue de les saluer 
dans notre capitale, mais encore la manifestation pratique d'une 
alliance que de cruelles vicissitudes font apparaître comme plus 
nécessaire que jamais. 

Messieurs, nous levons nos verres en l'honneur de M. Winston 
Churchill, Premier Ministre de Grande-Bretagne, de M. Anthony 
Eden, secrétaire d'État au Foreign Office, et des hautes personna- 
lités qui les accompagnent, en l'honneur du gouvernement de Sa 
Majesté Britannique, en l'honneur de l'Angleterre, notre alliée 
d'hier, d'aujourd'hui et de demain. 






LE RANG 361 

Réponse de M. Winston Churchill. 

Il est difficile, pour moi, de prendre la parole en un jour de si 
grande émotion. Pendant plus de trente-cinq ans, j'ai défendu 
la cause de l'amitié, de la camaraderie et de l'alliance de la France 
et de la Grande-Bretagne. Je n'ai jamais dévié de cette ligne poli- 
tique, au cours de ma vie. 

Deux nations partagent les gloires de l'Europe occidentale 
depuis un si grand nombre d'années, qu'elles sont devenues indis- 
pensables l'une à l'autre. C'est un principe fondamental de la 
politique britannique que l'alliance avec la France soit inébran- 
lable, constante et efficace. J'ai pu constater, ce matin, qu'il 
tenait au cœur du peuple français de marcher la main dans la 
main avec le peuple britannique. J'ai eu tant de plaisir à me re- 
trouver à Paris 1 en ce Paris lumineux, brillant, cette étoile 
scintillant à la surface du monde. A la veille de la guerre, j'avais 
vu l'armée française défiler sur les Champs-Elysées. Depuis lors, 
que de sacrifices, que de souffrances, que de bons amis perdus 1 
Tous ces souvenirs nous étreignent. 

En cet heureux jour, c'est un privilège pour moi d'être aux 
côtés du général de Gaulle. En dépit de toutes les situations cri- 
tiques, nous avons combattu ensemble, pensé ensemble la défaite 
de l'ennemi, et nous avons, en commun, conduit beaucoup d'en- 
treprises à leur terme. 

Une nuit d'octobre 1940, au plus fort d'un bombardement de 
Londres, je n'ai pas craint de m' adresser en français aux Français 
pour leur prédire le jour où la France reprendrait, à la tête des 
grandes nations, son rôle de champion de la liberté et de l'indé- 
pendance. 

En remerciant le général de Gaulle pour les mots qu'il vient 
de prononcer, je demeurerais en deçà de la vérité et de la grati- 
tude si je ne lui rendais hommage pour le rôle capital qu'il a joué 
dans cette transformation et qui nous a conduits à un moment 
de l'Histoire où nous n'avons plus qu'à être dignes de notre 
destin pour devenir les inspirateurs d'une nouvelle ère de clarté 
et de grandeur. 



Réponse de M. Anthony Eden, 

C'est un privilège des ministres des Affaires étrangères de 
pouvoir demeurer silencieux lorsqu'ils siègent aux côtés des Pre- 
miers Ministres. Aujourd'hui, j'enfreins cette règle sur ordre et 
en raison du caractère exceptionnel des circonstances. 

A l'allocution de M. le Premier Ministre, je me bornerai à 
ajouter ceci : Peut-être, si nous avions été plus sages, la dure 
expérience que nous avons subie nous aurait-elle été épargnée. 



362 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Dorénavant, l'amitié nous est nécessaire. Unis, nous triomphe- 
rons des difficultés ; divisés, des catastrophes seraient encore notre 
lot. Quatre années de propagande ennemie, de caricatures, de 
calomnies! Et, malgré cela, je vois aujourd'hui que le peuple 
français est plus que jamais notre ami. 

Je lève mon verre au général de Gaulle, qui a non seulement 
arraché son pays aux profondeurs du malheur, mais l'inspire dans 
le chemin d'un avenir grand et glorieux. 



Télégramme de Roger Carreau, ambassadeur en Union soviétique, 
adressé au Gouvernement à Paris. 

Moscou, 11 novembre 1944. 

Le ministre des Affaires étrangères soviétique m'a confirmé 
hier que la question de l'admission de la France à la commission 
consultative pour les Affaires européennes était sur le point d'être 
résolue à notre entière satisfaction. L'accord des trois puissances 
avait été retardé par une divergence de vues subsistant entre le gou- 
vernement des Soviets et le gouvernement britannique ; le premier 
estimant que le représentant de la France devrait siéger à la 
commission sur un pied de complète égalité avec les trois autres 
membres et participer, par conséquent, à toutes les discussions 
et décisions de cet organisme ; le second désirant, au contraire, 
limiter notre participation au domaine des seules affaires alle- 
mandes, en nous excluant des travaux relatifs aux autres ques- 
tions européennes. 

« Vous savez suffisamment », m'a répété M. Sergeev, « que ia 
manière de voir du gouvernement des Soviets, telle qu'il s'est 
efforcé de la faire prévaloir à la Conférence de Moscou, n'a jamais 
varié depuis un an. Nous avons attendu que nos alliés soient 
amenés par la force des événements à se rallier à notre proposi- 
tion initiale. Maintenant, l'accord des trois capitales est enfin 
pratiquement réalisé et j'espère que, d'ici deux ou trois jours, 
leur décision sera portée officiellement à la connaissance du Gou- 
vernement français. » 



Communiqué du Gouvernement. 

Paris, le 14 novembre 1944. 

M. Bidault, ministre des Affaires étrangères, a reçu ce matin 
M. Bogomolov, ambassadeur de l'Union soviétique, M. Duff 
Gooper, ambassadeur de Grande-Bretagne, et M. Jefferson Caffery, 
ambassadeur des États-Unis, qui venaient, au nom de leurs gou- 
vernements respectifs, inviter le Gouvernement français à dési- 



LE RANG 863 

gner un représentant permanent à la commission consultative 
européenne de Londres. 

Le représentant du Gouvernement français y siégera sur un pied 
de parfaite égalité avec les représentants des gouvernements 
américain, britannique et soviétique. 



Télégramme de Roger Garreau y ambassadeur en Union soviétique, 
adressé au Gouvernement à Paris. 

Moscou, 16 novembre 1944. 

M. Dekanozov m'a donné communication du texte de la note 
par laquelle le gouvernement des Soviets vous a fait connaître 
sa décision d'admettre la France comme quatrième membre per- 
manent à la commission consultative pour les Affaires européennes. 

« Il y est expressément précisé », m'a-t-il fait remarquer, « que 
c'est bien sur l'initiative du gouvernement de l'Union soviétique 
que les gouvernements américain et britannique ont finalement 
consenti à cette admission. Je pense qu'il ne pourra ainsi subsister 
désormais aucun doute dans l'esprit de quiconque sur l'attitude 
invariablement observée par mon gouvernement à l'égard de 
cette question qui, s'il n'avait tenu qu'à lui, aurait été depuis 
longtemps résolue à l'entière satisfaction de la France. Il en a 
été de même pour la reconnaissance du Gouvernement provisoire. 
Tant qu'un accord complet n'était pas intervenu entre nous et nos 
deux alliés dans le règlement de l'un et de l'autre problème, le 
gouvernement des Soviets était tenu d'observer, comme je vous 
l'ai maintes fois expliqué, la plus stricte discrétion et de ne pas 
donner matière à supposition sur l'attitude respective des trois 
puissances ou sur les divergences de vues qui faisaient l'objet 
de leurs consultations. Quoi qu'il en soit, l'Union soviétique 
a démontré, une fois de plus, la sincérité de son amitié envers 
la France et son profond désir de l'aider à reprendre le plus rapi- 
dement possible sa place de grande puissance dans le concert 
des Nations Unies. » 



Télégramme de M. W. Churchill 
au général de Gaulle. 

TRADUCTION 

Londres, 16 novembre 1944. 

Maintenant que je suis de retour, je tiens à exprimer à Votre 
Excellence et à ses collègues du Gouvernement français combien 
j'ai profondément apprécié la splendide hospitalité et les innom- 



364 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

brables gentillesses et attentions qui m'ont été témoignées, ainsi 
qu'à mes amis, pendant les jours mémorables que je viens de 
passer en France. 

Je me rappellerai toujours comme une des plus glorieuses et 
émouvantes circonstances de ma vie la magnifique réception que 
les Parisiens ont faite à leurs hôtes britanniques lors de leur 
première visite dans la capitale libérée. 

J'ai été aussi très heureux d'avoir eu l'occasion de me rendre 
compte personnellement de l'ardeur et des hautes qualités des 
troupes françaises, qui achèvent la libération de leur terre natale 
sous le commandement avisé du général de Lattre de Tassigny. 

L'accueil qui nous a été prodigué est d'un excellent augure 
pour la continuation de l'amitié de nos deux nations, amitié 
essentielle à la sécurité et à la paix future de l'Europe. 



Note établie par Roger Garreau ambassadeur de France, 

au sujet de V entretien du général de Gaulle avec 

le maréchal Staline, au Kremlin, le 2 décembre 1944, à 21 heures. 

Le maréchal Staline serre la main du général de Gaulle et l'in- 
vite à s'asseoir en face de lui devant une grande table à tapis vert 
où sont préparés papiers et crayons. Il lui demande s'il a fait bon 
voyage et, sur la réponse affirmative du Général, commence à 
tracer des figures géométriques au crayon rouge sur sa feuille de 
papier, en attendant que l'interlocuteur engage la conversation. 

Le Général exprime au Maréchal sa satisfaction d'être l'hôte 
du gouvernement soviétique qu'il remercie de l'avoir, par l'inter- 
médiaire de l'ambassadeur Bogomolov, invité à faire ce voyage. 

Le Maréchal pose quelques questions sur le séjour du Général 
à Bakou et sur les impressions qu'il a emportées de sa visite à Sta- 
lingrad. Le Général ayant fait l'éloge de l'œuvre de reconstruction 
déjà accomplie dans cette glorieuse cité, le Maréchal lui demande 
dans quel état matériel se trouve la France après sa libération 
et si la remise en marche de ses moyens de production se poursuit 
de manière satisfaisante. Le Général fait allusion aux graves diffi- 
cultés que son gouvernement s'efforce de surmonter, surtout en 
ce qui concerne les moyens de transport et les matières premières... 

Passant à la situation générale de la France en Europe et dans 
le monde, le Général expose que le rétablissement d'une France 
forte constitue sur le continent, avec une Russie puissante, la 
meilleure garantie de sécurité. Il sait gré au gouvernement sovié- 
tique d'avoir pris l'initiative de proposer que la France soit ad- 
mise, en qualité de membre égal et permanent, dans la commis- 
sion consultative des Affaires européennes. Le Maréchal estime 
que la chose allait de soi et que la France doit reprendre la place 
qu'elle mérite. 



LE RANG 365 

Le général de Gaulle dit, qu'en effet, la défaite de 1940 fut 
un accident. Celui-ci a tenu à une erreur de conception stratégique 
et d'organisation, qui a privé la France des moyens militaires 
voulus. Mais il y a eu aussi, dans ce malheur, la conséquence du 
fait que la France, constamment exposée à l'agression allemande, 
n'avait pas réussi, au cours des négociations du traité de Ver- 
sailles, à convaincre les Alliés occidentaux de la nécessité d'assurer 
la sécurité réelle de ses frontières. Les propositions formulées par 
Clemenceau au Conseil Suprême au sujet du Rhin avaient été 
malheureusement rejetées et les garanties qui nous avaient été 
apportées en compensation étaient illusoires. La Russie était 
alors absente et son concours nous a manqué. Elle aurait mieux 
compris, sans doute, les besoins de la France ; sa propre position 
vis-à-vis de la menace allemande était pareille à la nôtre. Main- 
tenant, il fallait éviter que se renouvelle une erreur aussi funeste 
dans le règlement de la paix de demain. 

Le Maréchal ayant demandé si le généra) de Gaulle avait déjà 
envisagé un plan concret, celui-ci répond que la frontière géogra- 
phique et militaire de la France est constituée par le Rhin et que 
l'occupation de cette ligne est nécessaire à sa sécurité. 

Le Maréchal répond : « Il est bon, en effet, que la France soit 
sur le Rhin. Il est difficile de faire objection à cela. » Puis, après 
quelques secondes de réflexion, il ajoute : « Toutefois, aucune 
frontière naturelle, si forte soit-elle, ne peut constituer une garantie 
absolue de sécurité si elle n'est pas protégée par une nation solide 
et une armée forte. Il ne faut pas s'endormir derrière une illusion 
de sécurité comme le fut la ligne Maginot. Il y a, chez nous, des 
gens qui demandent à porter nos frontières sur les Carpathes, 
parce que cette chaîne de montagnes constitue une protection 
naturelle de la Russie. Or, les Carpathes ne nous protégeront pas 
si nous sommes faibles et incertains. D'autre part, la sécurité 
doit être garantie aussi par des alliances et des accords entre nations 
amies. L'histoire des deux guerres a démontré que ni la France, 
ni la Russie, ni même ces deux pays ensemble, n'étaient assez forts 
pour venir à bout de l'Allemagne. Pour atteindre ce but, le con- 
cours d'autres puissances leur aura été nécessaire. Par conséquent, 
ce n'est que par une solide entente entre l'Union soviétique, la 
France, la Grande-Bretagne et l'Amérique qu'une victoire totale 
pourra être obtenue et une paix durable établie. L'Union sovié- 
tique et la France ne peuvent régler seules la question du Rhin. 
Le général de Gaulle a-t-il déjà abordé ce problème avec Londres 
et Washington? » 

Le général de Gaulle répond que l'accord des quatres puissances 
est en effet indispensable, sur ce point comme sur beaucoup 
d'autres, et que cet accord sera grandement facilité par la parti- 
cipation de la France aux travaux de la commission consultative 
des Affaires européennes. Mais, en précisant comme il vient de le 
faire la revendication française au sujet du Rhin, il avait l'espoir 



366 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

que P Union soviétique, en raison de sa position semblable à celle 
de ia France et qui l'expose aux mêmes dangers immédiats, com- 
prendrait aisément le bien-fondé de notre demande, l'adopterait 
pour son compte et l'appuierait, le moment venu, auprès des 
autres puissances alliées. 

D'ailleurs, poursuit le Général, s'il n'a évoqué jusqu'à présent, 
à la demande du maréchal Staline, que le problème de la future 
frontière occidentale de l'Allemagne, il serait heureux de connaître 
les vues et les projets du gouvernement soviétique à l'égard de 
la frontière orientale. 

Le Maréchal répond que les anciennes terres polonaises de la 
Prusse Orientale, de la Poméranie, de la Silésie doivent être 
légitimement restituées à la Pologne. « En somme, la frontière de 
l'Oder? » demande le général de Gaulle. — « L'Oder, et même plus 
loin », répond le Maréchal. « L'Oder et la Neisse. Et aussi des 
rectifications de frontière pour la Tchécoslovaquie qui, de toute 
manière, rétablira ses frontières de 1938. » 

Le général de Gaulle observe que le tracé de ces frontières sïns- 
pire des mêmes considérations géographiques et des mêmes néces- 
sités militaires sur lesquelles le peuple français fonde sa revendi- 
cation au sujet du Rhin, Il doit constater que, dans l'esprit du 
maréchal Staline, ia question de la frontière orientale de l'Alle- 
magne est déjà tranchée, quoi qu'en puissent penser les alliés de 
la Russie, mais que colle de la frontière occidentale ne l'est pas 
parce que Washington et Londres n'ont pas encore pris position. 

Le Maréchal revient sur la garantie de paix et de sécurité qu'offre 
le maintien d'une solide entente entre les grands alliés qui sou- 
tiennent le principal poids de la guerre. L'Union soviétique et 
la Grande-Bretagne ont déjà, sur ce pian, conclu un traité d'al- 
liance de vingt ans. Il conviendrait que l'Union soviétique et la 
France envisagent un accord du même genre, afin de se prémunir 
contre le danger commun d'une nouvelle agression allemande. 

Le général de Gaulle répond que tel est bien le désir de son 
gouvernement. Nos deux pays étant les voisins immédiats de 
l'Allemagne sont les plus intéressés à s'unir pour leur défense 
commune. Déjà, avaient été conclus dans ce but l'alliance de 1892, 
puis le pacte de 1935. Ce dernier pourrait servir de base à la négo- 
ciation d'un nouvel accord mieux adapté aux conditions actuelles. 

Le maréchal Staline et M. Molotov rappellent ensemble, avec 
vivacité, que le pacte de 1935 n'a jamais été appliqué, que l'Union 
soviétique, instruite par cette pénible expérience, n'entend pas 
conclure un accord qui ne serait pas garanti par une sincère et 
solide volonté d'en respecter la lettre et l'esprit. Le général de 
Gaulle fait observer qu'il n'est pas Pierre Laval et que, s'il souhaite 
conclure un pacte avec l'Union soviétique, c'est pour en assurer 
la pleine application et établir une entente solide entre la France 
et la Russie. 

Le maréchal Staline et M. Molotov enregistrent cette assurance 



LE RANG 367 

avec satisfaction. L'accord envisagé s'intégrera clans ia bonne 
entente et l'étroite collaboration des quatre grands alliés et de 
toutes les Nations Unies. 

Le général de Gaulle se retire à 23 heures. 



Note sur la ratification, 
(établie par Roger Garreau et Maurice Dejean). 

Au cours de la soirée du 3 décembre au Grand Théâtre de Mos- 
cou, M. Molotov, qui avait déjà pris connaissance du projet français 
de pacte remis la veille à M. Bogomolov, a posé à M. Dejean 
la question de la ratification. 

Il a demandé dans quelles conditions un pacte franco-sovié- 
tique pourrait être ratifié, puisque le Gouvernement français est 
provisoire. Il a demandé, d'autre part, si l'Assemblée consultative 
française devrait intervenir dans cet acte. 

M. Dejean lui a répondu que l'Assemblée consultative, ainsi 
que son nom l'indique, ne pouvait émettre que des avis ; elle 
n'avait donc pas à intervenir dans une ratification. 

Quelques minutes après, M. Molotov a posé la même question 
à M. Bidault qui lui a répondu dans le même sens. 

Après la reprise de la séance, le commissaire du peuple aux 
Affaires étrangères a, enfin, interrogé à ce sujet le général de 
Gaulle. Celui-ci a fait observer que le traité entre l'Union sovié- 
tique et la Tchécoslovaquie avait été, en l'absence de tout Parle- 
ment, ratifié par le Président de la République tchécoslovaque, 
lequel exerce des pouvoirs provisoires et, au surplus, réside à 
Londres. M. Molotov n'a rien répliqué. 



Note établie par Roger Garreau et Maurice Dejean au sujet de 
V entretien du général de Gaulle avec le maréchal Staline, au 
Kremlin, le 6 décembre 1944, à 18 heures. 

Étaient présents : 

Le général de Gaulle Le maréchal Staline 

M. Bidault M. Molotov 

M. Garreau M. Bogomolov 

M. Dejean M. Podzerov 

Général de Gaulle. — J'ai demandé à vous voir aujourd'hui. 
Nous voudrions, au cours de notre séjour à Moscou, mettre au 
point avec vous un ensemble de questions qui se posent en ce 
moment et qui se poseront demain. Nous aimerions avoir votre 
opinion et nous vous donnerons la nôtre, si vous le voulez bien. 



368 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Maréchal Staline. — Je vous en prie. 

Général de Gaulle. — Nous vous avuns remis un projet de 
pacte relatif aux mesures que pourraient prendre la France et 
l'Union soviétique pour leur sécurité commune à l'égard de l'Alle- 
magne. Nous en discutons, vous et nous. Mais, corrélativement 
à cela, il y a un certain nombre de questions qu'il est nécessaire 
d'éclaircir entre nous. Je me permettrai de poser quelques ques- 
tions précises. Ce que je dirai sera ferme et sincère. 

Il y a l'affaire de la Pologne. 

Je vais remonter assez loin. 

Le maréchal Staline sait que, depuis très longtemps et pour 
toutes sortes de raisons : de civilisation, de religion, de poli- 
tique, etc., la France et la Pologne ont été liées entre elles par des 
sentiments communs. 

Maréchal Staline. — Je le sais. 

Général de Gaulle. — Pendant très longtemps, la France a 
essayé de maintenir une Pologne indépendante entre les États 
voisins. Elle n'y a pas réussi. La Pologne a disparu. 

Après la dernière guerre, la France a désiré une Pologne suscep- 
tible de s'opposer à l'Allemagne. Tel était le but auquel tendait 
la politique française quand elle a contribué à refaire, après 1918, 
un État indépendant polonais. 

Nous savons quelles ont été les conséquences de la politique 
suivie par la Pologne entre les deux guerres. La politique de 
Beck — et des gens qui lui ressemblent — nous a vivement 
mécontentés et nous a mis gravement en danger, vous et nous. 

Nous mesurons les dangers que présenterait pour la paix et, 
en particulier, pour l'Union soviétique la reprise par la Pologne 
d'une politique de ce genre à l'égard de l'Allemagne vaincue. 
Nous savons que l'Allemagne a toujours désiré utiliser la Pologne 
pour une semblable politique. 

Maréchal Staline. — L'Allemagne veut dévorer la Pologne. 
Elle le voudra toujours. 

Général de Gaulle. — Avant de la dévorer, elle cherchera 
toujours à l'utiliser. Nous, Français, avons intérêt à ce que soient 
créées des conditions telles que l'Allemagne ne puisse pas le 
faire une fois de plus. Je tiens à le dire, parce que c'est la vérité. 

Nous ne sommes donc pas du tout opposés à ce que le maréchal 
Staline a dit, l'autre jour, des frontières occidentales de la Po- 
logne. Nous croyons qu'une telle solution exclurait l'accord entre 
l'Allemagne et la Pologne. 

Maréchal Staline. — Vous avez raison. 

Général de Gaulle. — Si, en même temps, l'extension de ia 
Pologne à l'ouest peut permettre une solution pour ses frontières 
orientales, nous serons tout à fait d'accord. 

Maréchal Staline. — La frontière orientale de la Pologne a 
été confirmée par Clemenceau. C'était la ligne Curzon. 

Général de Gaulle. — Nous n'avons aucune objection contre 



LE RANG 369 

la ligne Curzon, si la Pologne reçoit à l'ouest des compensations. 

Maréchal Staline. — Il est indispensable qu'elle reçoive ces 
territoires. Notre armée fera ce qu'il faut pour cela. 

Général de Gaulle. — Cependant, nous croyons que la Pologne 
doit rester un État indépendant, comme, d'ailleurs, le maréchal 
Staline l'a toujours dit. 

Maréchal Staline. — Certainement. Il n'y a pas le moindre 
doute à ce sujet. 

Général de Gaulle. — Nous savons que la situation présente 
a troublé beaucoup d'esprits polonais. Nous ne savons pas exac- 
tement ce que le peuple polonais pensera après sa libération par 
les armées Rouges. Après quelques difficultés et quelques remous, 
peut apparaître une situation politique bonne au point de vue 
polonais et favorable pour les relations de la Pologne avec l'Union 
soviétique et avec la France. 

Je tiens à dire au gouvernement soviétique, qu'à ce moment 
et même d'ici là, si la France a l'occasion et la possibilité d'agir 
sur les esprits polonais, elle le fera dans ce sens. Elle le fera, d'ail- 
leurs, en consultation avec ses Alliés : l'Union soviétique, la Grande- 
Bretagne, les États-Unis. 

Comme le gouvernement soviétique le sait, nous avions dès 
le début et nous avons gardé des relations avec le gouvernement 
polonais de Londres. Ceci a commencé avec Sikorski et a continué. 
Du reste, tant que les Polonais ne sont pas maîtres de leur terri- 
toire, nous avons peu d'intérêts pratiques à régler avec eux. Nous 
observons le déroulement de la situation. La vérité n'apparaîtra 
que lorsque le territoire polonais sera libéré. Je répète que nous 
sommes prêts à exercer notre influence sur les Polonais, sur tous 
les Polonais, dans le sens de l'union entre eux, de l'acceptation 
par eux des nouvelles frontières et d'une attitude franchement 
amicale à l'égard de la France et de l'Union soviétique. 

Maréchal Staline. — J'ai compris. 

Vous m'avez posé une question. Je vais vous en poser une. 
Puis-je vous demander : qu'est-ce qu'un bloc occidental? 

Général de Gaulle. — Puis-je vous demander ce que vous 
entendez par là? On a parlé d'un tel bloc. Nous, Français, sommes 
des Continentaux. Nous répugnons à la perspective que l'Europe 
puisse être divisée en plusieurs morceaux. L'idée d'un bloc occi- 
dental, ou oriental, ou méridional, ou septentrional, nous paraît 
tout à fait fâcheuse. Ceci dit, il est vrai que nous tenons pour 
indispensable de faire certaines choses pratiques entre gens inté- 
ressés aux mêmes objets pratiques. 

Au fond, il ne doit y avoir en Europe qu'un seul bloc, celui des 
gens intéressés à ne pas être attaqués par l'Allemagne. C'est pour- 
quoi le premier accord, qu'après la libération de la France nous 
ayons proposé à une puissance, c'est celui que nous vous proposons. 

Cela étant, il est vrai que nous avons des voisins immédiats, 
la Belgique, la Hollande, le Luxembourg, l'Italie. Avec ces États 
T. m. 24 



370 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

nous avons des arrangements à faire parce que nous vivons tout 
près les uns des autres. Nous aurons aussi des arrangements de 
voisinage à faire avec la Grande-Bretagne. 

Mais, en tout cela, il n'y a pas de bloc, autrement dit pas de 
groupe d'États qui veuille se séparer des autres, a fortiori agir à 
leur détriment. 

Maréchal Staline. — Je m'excuse si j'ai posé une question 
superflue, si je vous ai placé dans une situation difficile. Mais j'ai 
dans l'esprit une déclaration faite par M. Pierlot, d'après laquelle 
le bloc existe. 

Général de Gaulle. — Que peut signifier cette déclaration? 

Maréchal Staline. — Je ne sais. Je vous l'ai demandé. Je pen- 
sais que vous le saviez. 

Général de Gaulle. — La Belgique a, dans le passé, tantôt 
conclu avec la Grande-Bretagne ou la France, tantôt dénoncé, des 
accords pour sa défense. De tels arrangements ne sont pas un bloc. 
Peut-être veut-on dire que la Belgique a des produits à échanger 
avec la France ou la Grande-Bretagne et qu'il faut faire des accords 
pour cela. Gela non plus n'est pas un bloc. 

Maréchal Staline. — Je n'accuse personne. Je connais la situa- 
tion en Belgique et la situation en France. Certes, la France et 
la Belgique ont besoin d'une alliance solide. Je comprends surtout 
que la France aura besoin d'une alliance avec les pays limitrophes 
contre l'éventualité d'une agression allemande. 

Général de Gaulle. — En tout cas, en ce qui nous concerne 
et pour en finir avec ces histoires de bloc, le ministre des Affaires 
étrangères, M. Bidault, a fait récemment, au nom du gouvernement, 
une déclaration catégorique. L'Angleterre ne nous a jamais 
demandé de faire un bloc avec elle. Nous non plus. Nous cherchons 
à faire le bloc européen Moscou-Paris-Londres, pour la sécurité 
commune. Le reste n'est qu'arrangements locaux. Il y a eu, au 
cours de l'Histoire, le bloc de l'Allemagne et de ses alliés, qui 
s'est appelé la Triplice, puis l'Axe, et qui peut se reformer. L'autre 
bloc, c'est le bloc anglo-franco-soviétique. 

Maréchal Staline. — Je le comprends. 

Le général de Gaulle a parlé entre autres choses, il y a quelques 
instants, d'un pacte d'assistance mutuelle et de sécurité. Je pense 
que nous pourrions le conclure un de ces jours. 

En ce qui concerne la Pologne, le général de Gaulle sait, qu'au 
cours des dernières trente années, la Pologne a servi deux fois 
de corridor, de couloir, à l'armée allemande pour envahir la 
Russie. Cela ne peut pas continuer. Il faut que ce couloir soit fermé 
et il faut que ce soit la Pologne elle-même qui ferme ce couloir. 
Il ne doit pas être fermé de l'extérieur. Pour cela, il faut une Po- 
logne forte, indépendante, démocratique. Un État ne peut être 
fort s'il n'est pas démocratique. Nous avons intérêt à une Pologne 
forte. Si la Pologne est forte, elle ne sera plus attaquée. 

Il s'agit d'une volte-face, d'un grand tournant dans notre 






LB RANG 371 

politique. Jusqu'à cette guerre, la Pologne et la Russie vivaient 
en état de conflit. Les Polonais ont, au cours des siècles, occupé 
deux fois Moscou. Les Russes, deux cents ans après, ont occupé 
deux fois Varsovie. Cela n'est pas demeuré sans répercussions sur 
les relations polono-russes. Nous voudrions en finir. La dernière 
guerre a été une leçon. L'amitié polono-russe est pour la Pologne 
et pour la Russie la meilleure garantie contre une menace alle- 
mande. Cette manière de voir est acceptée par la Russie et par les 
meilleurs éléments polonais. Telle est la base de la nouvelle poli- 
tique polono-russe. 

L'Histoire nous montre une France amie et protectrice de la 
Pologne et de son indépendance. En cela consistait l'attitude 
différente de la France et des autres puissances à l'égard de la 
Pologne. Les Polonais le savent. Ils peuvent encore penser à l'heure 
actuelle que la France adoptera à leur égard une attitude plus 
favorable que celle de la Grande-Bretagne et des États-Unis. 
Laissez-moi vous dire que j'y comptais et que j'y compte. 

L'Angleterre s'est liée au gouvernement polonais émigré de 
la même façon qu'elle s'est liée avec Mikhailovitch en Yougoslavie. 
Il est maintenant difficile pour elle de se tirer d'affaire. A l'heure 
actuelle, Mikhailovitch se cache au Caire. Il ne peut plus entrer 
en Yougoslavie. Je redoute que la même chose n'arrive à certains 
Giraud et Laval au sein du gouvernement émigré de Londres. 

Les hommes politiques réfugiés à Londres jouent aux mi- 
nistres. Un autre groupe à Lublin fait le travail. Il a réalisé une 
réforme agraire analogue à celle que la France a faite vers la fin 
du xvm e siècle et qui a posé la base de la force française. Il y a 
une différence entre ces deux groupes. L'un est inutile. L'autre 
est utile. C'est la raison pour laquelle le gouvernement soviétique 
a établi de bonnes relations avec la nouvelle Pologne renaissante 
représentée par le Comité polonais de la libération nationale. 
J'avais pensé que la France comprendrait mieux que l'Angle- 
terre et l'Amérique. D'ailleurs, je ne doute pas que, dans quelque 
temps, la Grande-Bretagne et les États-Unis comprennent. 

Général de Gaulle. — Avez vous des informations sur l'opi- 
nion réelle de l'ensemble de la population polonaise? 

Maréchal Staline. — Je surveille. J'observe. 

Général de Gaulle. — Vous savez mieux que personne l'incon- 
vénient qu'il y aurait à construire en Pologne un gouvernement 
que l'opinion n'accepterait pas. 

Maréchal Staline. — Je peux vous exposer pourquoi la situa- 
tion du gouvernement polonais de Londres a baissé. 

La population polonaise voyait l'armée Rouge s'avancer, battre 
les Allemands, remporter des victoires. A côté de l'armée Rouge, 
elle voyait les troupes polonaises se battre. Elle se demandait : 
« Où est le gouvernement polonais de Londres? Pourquoi n'est-il 
pas dans la Pologne libérée ou qui se libère? » 

Un autre moment dans le déclin du gouvernement de Londres 



372 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

a coïncidé avec l'échec de la prétendue insurrection de Varsovie. 
Le peuple polonais a appris que cette insurrection avait été 
déclenchée sans l'accord du commandement de l'armée Rouge. 
Si on avait demandé au gouvernement soviétique s'il était prêt 
à aider cette révolte, il aurait certainement dit non. Notre armée 
venait de réaliser une avance de 600 kilomètres, de Minsk à Var- 
sovie. Son artillerie, ses munitions, venaient de bases situées à 
400 kilomètres encore plus à l'arrière. Nos troupes n'étaient pas 
prêtes à prendre Varsovie. On ne le leur a pas demandé. Le peuple 
polonais sait qu'il a été lancé dans une aventure coûteuse. Ce 
sont les agents du gouvernement émigré qui ont permis à l'Alle- 
magne de remporter ce succès à Varsovie. 

Un troisième facteur est intervenu. Le Comité de Lublin a 
entrepris la réforme agraire. Ses fonctionnaires étaient l'objet 
d'attentats de la part des agents du gouvernement de Londres. 
Le comité a pris les terres des Polonais en émigration ou partis 
avec les Allemands. Il les a vendues aux paysans. Il a réalisé ce 
que la France avait accompli elle-même à la fin du xvm e siècle, 
créant ainsi son autorité comme État démocratique. C'est dans 
ces conditions que le Comité polonais de Lublin a acquis une 
grande force. Parallèlement, d'après les informations du gouver- 
nement soviétique, est tombée l'influence du gouvernement polo- 
nais de Londres. 

Général de Gaulle. — Je répète ce que j'ai dit au début. Nous 
verrons clair après la libération. Si la France a de l'influence sur 
les Polonais, elle l'emploiera à les unir dans l'amitié de la France 
et de l'Union soviétique. 

Comme d'autres gouvernements, la France est en relations avec 
le gouvernement polonais de Londres. S'il y a lieu de changer 
cela, elle le fera d'accord avec ses alliés... 

Sur un point mentionné par le maréchal Staline je dois faire 
une observation. Il y a une grande différence entre Laval et le 
général Giraud. Celui-ci, quelles que fussent par ailleurs ses 
opinions, n'a jamais marché avec les Allemands. Il les a, au con- 
traire, glorieusement combattus. 

Maréchal Staline. — Je connais cette différence. Je ne veux 
pas les mettre ensemble. 

Général de Gaulle. — Et maintenant, que pense le maréchal 
Staline de la situation dans les Balkans? 

Maréchal Staline. — On a chassé les Allemands dans la mesure 
du possible. La Bulgarie a accepté les conditions de l'armistice. 
Ces conditions seront certainement exécutées. L'indépendance 
bulgare n'en sera pas affectée. La Bulgarie recevra, pourtant, 
le châtiment mérité. 

Nos troupes ne se sont pas avancées en Grèce. Elles n'ont pas 
l'habitude de s'avancer à la fois dans toutes les directions. En 
Grèce, il y a la flotte et les troupes britanniques. C'est à elles qu'il 
faut demander quelle est la situation... 



LE RANG 373 

La Yougoslavie a été et restera indépendante. Elle doit devenir 
un État fédéré. 

Sur la Roumanie, M. Molotov a fait une déclaration qui reste 
en vigueur. La Roumanie sera punie sur la base des conditions 
d'armistice, mais elle restera indépendante. 

Je pense qu'un nouveau gouvernement national sera formé 
en Hongrie. Les alliés avaient mené secrètement des pourparlers 
d'armistice avec Horthy. L'armistice était presque décidé. Les 
Allemands l'ont appris, on ne sait comment. Horthy a été arrêté. 

... S'il se forme un gouvernement démocratique en Hongrie, 
nous l'aiderons à y retourner la situation contre l'Allemagne. 

Général de Gaulle. — Je remercie le maréchal Staline des 
éclaircissements qu'il m'a fournis. 

La France, libérée depuis trois mois, reprend peu à peu ses forces 
et sa position. Son premier geste est de se tourner vers Moscou 
pour éclaircir la situation et proposer un pacte. 

Quant aux autres États, nous notons que l'Union soviétique 
affirme son désir de les voir évoluer dans le sens de la démocratie 
et de l'amitié pour la Russie et pour nous. Mais, pour nous, la base 
du régime démocratique réside dans des élections. Dans la mesure 
où nous le pouvons, nous réclamons de telles élections pour les 
États asservis par l'Allemagne et qui recouvrent leur liberté. Quant 
à l'exécution, nous croyons qu'elle doit être réglée avec les autres 
grandes puissances et nous désirons nous concerter à ce sujet 
avec nos alliés, spécialement avec l'Union soviétique, quand le 
moment sera venu. 

Maréchal Staline. — Je crois, tout de même, que nous pourrons 
nous entendre. 

On m'a dit que le général de Gaulle a dû renoncer à visiter le 
régiment « Normandie » à cause du mauvais temps. Il a exprimé 
le désir que les aviateurs français viennent à Moscou. Ils seront 
ici bientôt. 

Général de Gaulle. — Je vous remercie. 

Maréchal Staline. — Pas de quoi me remercier. Ce n'est pas 
difficile. 

M. Bidault aborde la question de la sécurité collective. Il tient 
à dire à quel point le Gouvernement français tient à l'organisa- 
tion d'un tel système de sécurité. 

M. Bidault. — Le projet de pacte qui a été remis du côté 
français fait état d'une organisation encore à établir. Il est bien 
entendu que cette organisation ne conditionnera en aucune façon 
le fonctionnement du pacte. Nous désirons un système de sécurité 
collective. Mais le projet de pacte est inconditionnel. 

Maréchal Staline. — Il en est ainsi pour les deux parties. 

M. Bidault. — L'organisation collective n'enlève rien au pacte 
que nous allons conclure. 



374 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Quant à la sécurité elle-même, la position du Gouvernement 
français est dans ses grandes lignes la suivante : 

1° Il paraît conforme à la nature des choses que l'organisation 
collective soit assumée et, dans une large mesure, dirigée par les 
grandes puissances qui portent le plus grand poids des responsa- 
bilités politiques et militaires. En conséquence, nous pensons 
qu'il est conforme à une vue réaliste des choses que l'unanimité 
des grandes puissances ne soit pas rompue, en particulier en ce 
qui concerne les affaires propres à l'une ou à l'autre. 

2° Il est indispensable d'associer, sous une forme à déterminer, 
à l'organisation collective de la sécurité l'ensemble des puis- 
sances appelées petites — et mieux : de reponsabilité moindre — 
qui doivent être en mesure, non pas de faire échec à l'organisation, 
mais de faire connaître leurs désirs et leurs intérêts. Sur ce point, 
il n'y a pas de différence substantielle entre l'Union soviétique 
et nous. 

Maréchal Staline. — C'est exact. 

Général de Gaulle. — Comme l'a dit le ministre des Affaires 
étrangères, il ne faut pas revenir aux séances plénières de la Société 
des Nations avec l'ensemble des petites nations et où l'unanimité 
était exigée pour faire quoi que ce soit. Il faut que l'ensemble 
soit dirigé, orienté, par le concert des grandes puissances, par 
celles qui fournissent les forces à la disposition de l'organisation. 

M. Bidault. — Nous pensons en outre que, dans l'état actuel, 
les forces ne doivent pas être composées de Heimatlos mais de 
contingents ayant leur caractère national propre et mis à la dis- 
position de la collectivité, placés sous sa responsabilité, sous son 
commandement. 

Maréchal Staline. — Impossible de faire autrement. 

M. Bidault. — Nous souhaitons aussi que l'organisation inter- 
nationale soit en mesure d'assumer la responsabilité et la distri- 
bution des matières premières et de l'orientation des courants 
économiques. 

Maréchal Staline. — Il faut que le partage et la répartition 
des matières premières soient aux mains d'un organisme impartial 
et international. Cela est très difficile. Mais il faut commencer. 
Dans le projet de Dumbarton-Oaks sont prévues des fonctions 
militaires et économiques. Tout ce qui a été dit par M. Bidault ne 
sort pas des cadres de ce projet. 

M. Biuault. — Mais il importe que le projet sorte du papier. 

Maréchal Staline. — L'attitude définie par M. Bidault est 
proche de l'attitude soviétique et aussi, je crois, de la position 
anglaise. 

L'organisation de sécurité collective doit tenir compte des 
exigences démocratiques et comporter une Assemblée où soient 
également représentées les petites puissances. C'est de l'Assemblée 
que l'organisme directeur doit tenir son mandat et ses pouvoirs. 

Pour les autres questions, elles nous paraissent claires. 



i 



LE RANG 375 



* 



A l'issue de l'entretien, M. Molotov remet à M. Bidault le 
texte du projet de pacte franco-russe proposé par le gouvernement 
soviétique. 



Note établie par Maurice Dejean au sujet de V entretien du général 
de Gaulle avec M. Bogomolov, à Vambassade de France, le 
7 décembre 1944. 

Le général de Gaulle a convoqué M. Bogomolov à 22 heures. 
Il s'est adressé à lui en ces termes : 

« Dans la conversation que M. Molotov a eue cet après-midi 
avec M. Bidault, le commissaire du peuple aux Affaires étrangères 
a dit au ministre des Affaires étrangères que le maréchal Staline 
avait reçu hier soir un message du Premier Ministre britannique 
lui proposant de négocier un pacte tripartite entre l'Union sovié- 
tique, la Grande-Bretagne et la France, ce qui, a ajouté M. Molotov, 
pourrait rendre inutile la conclusion du pacte franco-soviétique. 
Je vous ai demandé de venir, monsieur l'Ambassadeur, afin de 
préciser à ce sujet certaines choses qu'il est bon que votre gouver- 
nement connaisse immédiatement. 

Nous sommes venus à Moscou ; nous avons étudié avec vous 
un projet de pacte franco-soviétique. Nous n'excluons aucunement, 
bien entendu, de négocier ensuite avec les Anglais un pacte 
franco-anglais et nous ne faisons aucune objection, bien au con- 
traire, au pacte qui vous lie déjà avec les Anglais. 

C'est là notre politique. 

Voici que, maintenant, apparaît la proposition d'un pacte 
tripartite. Mais un pacte tripartite, pour nous, c'est une autre 
politique. 

Sur cette question nouvelle, je ne vous dis pas oui, je ne 
vous dis pas non; je vous dis que le Gouvernement français ne 
peut pas se prononcer maintenant et je vais vous expliquer pour- 
quoi. 

Un pacte, ce n'est pas seulement une alliance pour cette 
guerre, c'est une alliance pour une période indéfinie après cette 
guerre. Nous sommes en mesure de faire avec vous une alliance 
de ce genre, aujourd'hui même si vous voulez, d'abord parce que 
nous n'avons avec vous aucune discordance d'intérêts, en aucun 
point du monde, ensuite parce que nous sommes assurés que votre 
attitude vis-à-vis de l'Allemagne après la guerre coïncidera avec 
la nôtre. Mais, pour ce qui concerne l'Angleterre, ces deux condi- 
tions ne sont pas actuellement remplies. 

Nous avons, vous le savez, avec l'Angleterre certaines diver- 



376 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

gences sérieuses d'intérêts, notamment en Orient. Nous ne pou- 
vons évidemment conclure avec l'Angleterre une franche alliance 
pour l'après-guerre si ces divergences ne sont pas réglées. D'autre 
part, nous ne sommes pas certains que la politique anglaise à 
l'égard de l'Allemagne, dans une période prolongée après cette 
guerre, sera la même que la nôtre. Nous avons fait, en votre absence, 
en 1920, le traité de Versailles. En vertu de ce traité, des sanctions 
vis-à-vis de l'Allemagne étaient prévues dans le cas où cette puis- 
sance n'exécuterait pas ses obligations. Comme elle commençait 
à ne pas les exécuter, M. Poincaré, conformément à ce que pré- 
voyait le traité, a fait occuper la Ruhr. Or, non seulement l'Angle- 
terre ne nous a pas suivis dans la Ruhr, mais encore elle a tout 
fait pour nous en faire partir et y a, d'ailleurs, réussi. 

Je vous répète que nous ignorons quelle sera l'attitude de l'An- 
gleterre à l'égard de l'Allemagne dans une période prolongée après 
cette guerre. Nous n'avons aucune certitude que cette attitude 
sera conforme à nos intérêts. Or, dans cette matière, ces intérêts 
sont pour nous vitaux. Encore une fois, nous n'excluons pas et 
nous désirons même un pacte avec l'Angleterre, mais la base même 
de ce pacte n'est pas déterminée actuellement. Pour la déter- 
miner, il faudra, de toute façon, du temps. 

Enfin, je vous fais observer, qu'à notre arrivée à Moscou, le 
gouvernement britannique vous a fait connaître et nous a fait 
connaître qu'il ne faisait aucune objection à la conclusion éven- 
tuelle d'un pacte franco-soviétique du même genre que le pacte 
déjà conclu entre Londres et Moscou et qu'il espérait conclure, 
par la suite, avec nous un pacte franco-britannique. Or, mainte- 
nant, c'est un pacte tripartite qu'il propose. On peut se demander 
à quoi attribuer ce changement de position. » 

M. Bogomolov a pris note très soigneusement de ce que lui a 
dit le général de Gaulle. Il a déclaré qu'il en référerait à son gou- 
vernement. 



Note établie par Roger Garreau 

au sujet de Ventretien du général de Gaulle 

avec le maréchal Staline, au Kremlin, le 8 décembre 1944. 

Étaient présents : 

Le général de Gaulle Le maréchal Staline 

M. Bidault M. Molotov 

M. Garreau M. Bogomolov 

Général de Gaulle. — Après nos conversations de ces derniers 
jours, le moment paraît venu de conclure. Je voudrais exposer 
de nouveau et clairement notre position sur certains problèmes 
d'une importance capitale pour vous et pour nous. 



LE RANG 379 

Pour nous, la préoccupation essentielle, la question vitale, c'est 
l'affaire allemande. 

Nous considérons cette affaire à trois points de vue : les fron- 
tières, le désarmement, les alliances. 

Pour ce qui est des frontières allemandes, nous n'avons pas 
d'objection à ce qu'à l'Est elles soient marquées par l'Oder et la 
Neisse. 

En ce qui concerne les frontières occidentales de l'Allemagne 
nous tenons pour indispensable que l'État allemand ou les États 
allemands n'exercent à l'Ouest du Rhin aucune souveraineté. 

Le désarmement présente lui-même trois aspects : militaire, 
économique et moral. 

Au sujet du désarmement économique, nous considérons, non 
seulement qu'à l'intérieur de l'Allemagne l'industrie lourde ne 
doit pas être employée à des fins d'armement, mais encore que le 
bassin de la Ruhr doit être soustrait à la souveraineté de l'État 
allemand et soumis à un régime international, aussi bien pour l'ad- 
ministration que pour l'exploitation des mines et des usines au 
profit de la paix. 

Cette internationalisation de la Ruhr pourra être, en fait, moins 
difficile qu'on ne pourrait le penser. Sa population est composée 
presque exclusivement d'ouvriers. Elle comprend, d'ailleurs, un 
grand nombre d'ouvriers étrangers. Le caractère cosmopolite que 
présenterait, dans une certaine mesure, la population de la Ruhr 
faciliterait l'établissement d'un régime international. 

Pour ce qui est des frontières Sud de l'Allemagne, nous considé- 
rons qu'il faut rendre les Sudètes aux Tchécoslovaques et faire de 
l'Autriche un pays libre et indépendant. 

Quant au corps même de l'Allemagne, ne préjugeons rien. Nous 
verrons. 

Nous en arrivons aux alliances. Il y a deux grands pays qui, 
en raison de leur position géographique, sont particulièrement 
exposés à une agression allemande, la France et l'Union sovié- 
tique. 

D'autre part, ce sont les deux seuls pays qui, par la nature 
des choses, ont toujours eu et conserveront une grande armée. 
En Grande-Bretagne, l'armée permanente est et sera toujours 
un objet de discussion ; chez vous et chez nous, c'est une insti- 
tution. 

Il est donc conforme à la nature des choses que nous soyons 
alliés en premier lieu, de façon à pouvoir agir préventivement 
et riposter immédiatement. Nous sommes les deux seuls pays 
à pouvoir le faire. Si nous sommes associés pour cela, les autres 
États de l'Europe, — les États balkaniques par exemple, — ne 
pourront pas aller de l'autre côté parce que nous serons les plus 
forts. 

Du point de vue de la France, l'alliance franco-soviétique est 
donc d importance primordiale. 



373 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Quant à la Grande-Bretagne, l'Histoire, — surtout celle des 
vingt années qui ont séparé les deux guerres, — montre qu'elle 
est très gênée pour agir préventivement et pour agir immédiate- 
ment. D'abord, en raison de sa position géographique. En outre, 
parce que toute action britannique est subordonnée à un concert 
avec les dominions. Ceux-ci sont très éloignés ; ils ne sont pas direc- 
tement menacés ; ils ont des intérêts divergents. Pour toutes ces 
raisons, il est difficile à la Grande-Bretagne de prendre des mesures 
préventives ou des mesures immédiates en cas de conflit ou de 
menace de conflit. 

C'est ainsi, qu'en 1914, la Grande-Bretagne a hésité avant d'en- 
trer en guerre. Elle n'a agi que parce que la Belgique était envahie 
et qu'ainsi l'Angleterre se sentait immédiatement en péril. Si 
l'agression allemande est dirigée, non vers l'ouest, mais vers l'est, 
l'Angleterre aura du mal à se décider. Si elle l'a fait en sep- 
tembre 1939, c'est après une série de capitulations. En revanche, 
quand l'agression allemande est en cours et que la Grande-Bre- 
tagne se sent menacée, elle agit avec constance, courage, énergie. 
Il est certain que la Grande-Bretagne doit être associée à la France 
et à l'Union soviétique dans la défense de la paix. Mais c'est un 
autre étage de la sécurité. 

La sécurité doit être envisagée, enfin, sous son aspect mondial. 
Je pense ici essentiellement à la participation de l'Amérique, 
que les querelles européennes contrarient, qui les comprend 
mal, qui a une foule d'intérêts épars dans le monde, dont les préoc- 
cupations essentielles ne concernent pas l'Europe et qui ne se met 
en route qu'au dernier moment. Roosevelt n'est entré dans la 
présente guerre que lorsque la France était terrassée, lorsque la 
Grande-Bretagne était à bout, lorsque les armées allemandes 
avaient atteint le Caucase. Encore, ne l'a-t-il fait qu'en raison 
de l'agonie japonaise. Dans l'édifice de la sécurité, l'Amérique 
représente le troisième étage. Cet étage ne doit pas être négligé. 
Il doit être construit. Mais il doit couronner l'édifice. 

Vous nous avez saisis d'une proposition de pacte tripartite 
anglo-franco-soviétique. Je tiens à vous dire que nous n'avons 
pas d'objection de principe à un tel pacte. Mais nous considérons 
qu'il ne répond pas au problème. Nous préférons de beaucoup 
un système de sécurité à trois étages : 

pacte franco-soviétique ; 

pactes anglo-soviétique et franco-britannique ; 

sécurité collective (avec inclusion de l'Amérique). 

Un point que je tiens à souligner c'est qu'un pacte tripartite 
présenterait des complications très grandes. Entre la France et 
l'Union soviétique il n'y a pas d'objet de contestation directe. 
Avec la Grande-Bretagne nous en avons toujours eu et nous en 
aurons toujours. Vous aussi, vous avez avec les Britanniques des 
divergences, par exemple en Iran. Vous en aurez peut-être en 
Extrême-Orient. 



LE RANG 879 

Il n'est donc pas facile de conclure un pacte tripartite. En 
outre, son jeu peut être gêné et même entravé par des opposi- 
tions d'intérêts. Cela est d'autant plus vrai que les Allemands 
s'entendront à combiner leurs agressions avec des complications 
entre alliés. Nous considérons donc que le pacte tripartite n'est 
pas la meilleure méthode pour réaliser la sécurité. » 

Le maréchal Staline vante les avantages d'un pacte tripartite. 
Les Anglais seraient liés directement à la France et à l'Union 
soviétique. Ce serait sérieux et solide. On pourrait se concerter, 
amener l'Angleterre à agir plus vite. Staline se demande si cela 
ne vaudrait pas mieux. Puis, brusquement, il change de sujet. 

« Après tout, nous pouvons faire un pacte à nous deux. Mais 
il faut que la France comprenne l'intérêt essentiel de la Russie 
soviétique dans l'affaire polonaise. Nous ne pouvons pas admettre 
une Pologne qui, tantôt marche contre Moscou, tantôt contre 
l'Allemagne. Nous voulons une Pologne franchement sympathique 
aux alliés et résolument antiallemande. Cela n'est pas possible 
avec le gouvernement de Londres. Il représente un esprit antirusse 
qui a toujours existé en Pologne. Au contraire, nous pourrions 
nous rencontrer avec une autre Pologne, grande, forte, amie de 
la France et de l'Union soviétique parce que démocratique. Si 
vous partagez cette manière de voir, faites un arrangement avec 
Lublin et, alors, nous pourrons conclure un pacte avec vous. Chur- 
chill sera évidemment froissé. Tant pis! Cela ne fera qu'une fois 
de plus. Lui aussi m'a offensé bien souvent. » 

De ce que vient de dire le maréchal Staline, le général de Gaulle 
croit pouvoir conclure que la Russie n'entend faire un pacte avec 
la France qu'à condition qu'un arrangement officiel intervienne 
avec le Comité de Lublin. Il estime que cette proposition pré- 
sente peu d'intérêt. 

Il répète que le Gouvernement français veut bien envoyer 
un délégué à Lublin et accepter à Paris un délégué de Lublin, 
mais sans que ces délégués aient le caractère de représentants 
diplomatiques. Il ne veut pas faire de convention avec le Comité 
de Lublin. La France et l'Union soviétique ont un intérêt commun 
à une Pologne unie, mais non en une Pologne artificielle en laquelle 
la France, pour sa part, n'aurait pas confiance. 

Staline termine l'entretien en parlant du régiment « Normandie » 
et du dîner qui doit avoir lieu le lendemain soir au Kremlin. 

Note établie par Roger Garreau au sujet des visites faites au général 
de Gaulle, à V Ambassade de France, le 9 décembre 1944, par 
MM. Bierut, Osuska-Morawski, le général Rola-Zymiersky, etc., 
membres principaux du Comité polonais de la libération nationale. 

Général de Gaulle. — Je voudrais que vous sachiez à quel 
point les sentiments du peuple français sont portés vers la nation 
polonaise, avec quelle sympathie notre peuple suit vos épreuves 



380 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

et combien il tient à ce que la Pologne réapparaisse comme une 
nation forte, indépendante, amie de la France et des alliés de la 
France et orientée contre le seul ennemi de la France, c'est-à- 
dire l'Allemagne. 

Vous avez vos difficultés intérieures. Nous ne voulons pas nous 
en mêler. Cependant, je serais heureux que vous me donniez 
quelques indications sur la situation en Pologne. 

M. Bierut s'étend longuement sur la réforme agraire. Il ne 
parle ni de l'Union soviétique, ni de l'Allemagne, ni de la guerre. 
Il présente la réforme agraire comme devant donner une grande 
force à la Pologne. Il reprend, à cet égard, les arguments que le 
maréchal Staline a déjà formulés dans ses entretiens avec le 
général de Gaulle. Il prétend que la France a fait une réforme 
semblable lors de la Grande Révolution et qu'elle en a tiré une 
très grande force. 

Il se répand en reproches amers contre le gouvernement polonais 
émigré à Londres. 

M. Morawski souligne que la Pologne est amie de la France, 
qu'elle l'a toujours été, qu'elle l'est plus que jamais et que la 
Pologne nouvelle veut pouvoir compter sur la France nouvelle. 

Il désirerait beaucoup que des relations fussent établies entre 
le Comité de Lublin et le Gouvernement provisoire de la Répu- 
blique française. Lui, non plus, ne parle pas de la guerre. 

Général de Gaulle. — Vous avez écrit à M. Garreau pour lui 
poser la question d'un délégué français à Lublin. Nous pouvons 
accepter. Le commandant Fouchet ira à Lublin. Il pourra nous 
informer de la situation. Il pourra régler sur place les questions 
qui intéressent les Français, en particulier les prisonniers français, 
qui se trouvent sur le territoire que vous contrôlez. Si vous voulez 
envoyer quelqu'un à Paris, nous ne nous y opposons pas. 

M. Morawski demande si ces représentants auront un carac- 
tère officiel. 

Général de Gaulle. — Vous savez que le Gouvernement français 
entretient des relations diplomatiques avec le gouvernement 
polonais de Londres, comme le font d'ailleurs d'autres gouverne- 
ments alliés. Nous attendrons d'être bien informés de l'état des 
esprits en Pologne pour réviser, s'il y a lieu, la ligne politique 
que nous avons suivie jusqu'ici. 

Le général Rola-Zymiersky parle de l'armée polonaise qui, 
selon lui, compterait 10 divisions très bien armées. 

Là-dessus, M. Morawski intervient à nouveau. « Si nous échan- 
geons des représentants à Paris et à Lublin, il convient, dit-il, 
que nous rédigions un protocole qui serait publié. » 

Le général de Gaulle répète qu'il ne voit pas l'utilité d'un tel 
protocole. 

« Dans ce cas, dit M. Morawski, il conviendrait peut-être 
d'attendre pour échanger des délégués. 

a Comme il vous plaira », conclut le général de Gaulle. 



LE RANG 381 

Communiqué établi en commun 
par les délégations française et soviétique. 

Moscou, 10 décembre 1944 (5 heures du matin) 

Le séjour à Moscou du général de Gaulle, chef du Gouverne- 
ment provisoire de la République française, et de M. Bidault, 
ministre des Affaires étrangères, a été marqué par de nombreuses 
manifestations de la sympathie qui unit le peuple français aux 
peuples de l'Union soviétique, sympathie renforcée par les épreuves 
subies par les deux pays au cours de cette guerre. 

Les entretiens qui se sont déroulés avec le maréchal Staline 
et M. Molotov ont porté sur l'ensemble des questions intéressant 
la poursuite de la guerre et l'organisation de la paix future et, 
en particulier, sur le problème allemand. Ces conversations ont 
fait apparaître entre les deux gouvernements une très large con- 
cordance de vues ainsi que le désir le plus sincère d'une étroite 
collaboration. 

Les deux gouvernements ont affirmé, à nouveau, leur résolution 
de poursuivre la guerre jusqu'à une victoire totale sur l'Allemagne 
et leur volonté de prendre en commun toutes les mesures propres 
à garantir l'Europe de toute nouvelle agression. 

C'est dans cet esprit que les deux gouvernements ont procédé, 
le 10 décembre, à la signature d'un traité d'alliance et d'assistance 
mutuelle dont le texte sera publié dans quelques jours. 



Texte du Traité d'alliance et d'assistance mutuelle 

entre la République française 
et l'Union des Républiques socialistes soviétiques. 

Le Gouvernement provisoire de la République française et le 
Présidium du Conseil suprême de l'Union des Républiques socia- 
listes soviétiques, 

Déterminés à poursuivre en commun et jusqu'au bout la guerre 
contre l'Allemagne, 

Convaincus, qu'une fois la victoire acquise, le rétablissement 
de la paix sur une base stable et son maintien pour un durable 
avenir comportent comme condition l'existence d'une étroite 
collaboration entre eux et avec l'ensemble des Nations Unies, 

Décidés à collaborer, afin de créer un système international 
de sécurité permettant le maintien effectif de la paix générale 
et garantissant le développement harmonieux des rapports entre 
les nations, 

Désireux de confirmer les engagements réciproques résultant 
de l'échange de lettres du 20 septembre 1941 relatif à l'action 
conjointe dans la guerre contre l'Allemagne, 

Assurés de répondre, par la conclusion d'une alliance entre la 



382 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

France et l'U.R.S.S., aux sentiments comme aux intérêts des deux 
peuples, aux exigences de la guerre comme aux besoins de la paix 
et de la reconstruction économique, en conformité entière avec les 
buts que se proposent les Nations Unies, 

Ont résolu de conclure un traité à cet effet et ont désigné pour 
leurs plénipotentiaires, savoir : 

Le Gouvernement provisoire de la République française : 
M. Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, 

Le Présidium du Conseil suprême de l'Union des Républiques 
socialistes soviétiques : M. Viatcheslav Mikhaïlovitch Molotov, 
commissaire du peuple aux Affaires étrangères de l'U.R.S.S. 

Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs reconnus 
en bonne et due forme, sont convenus des dispositions suivantes : 

Article Premier. — Chacune des Hautes Parties Contractantes 
continuera de combattre aux côtés de l'autre et des Nations Unies 
jusqu'à la victoire finale sur l'Allemagne. Chacune des Hautes 
Parties Contractantes s'engage à prêter à l'autre aide et assistance 
dans cette lutte par tous les moyens dont elle dispose. 

Art. 2. — Les Hautes Parties Contractantes n'accepteront, 
ni d'entrer en négociations séparées avec l'Allemagne, ni de con- 
clure sans mutuel consentement un armistice ou un traité de paix, 
soit avec le gouvernement hitlérien, soit avec tout autre gouver- 
nement ou autorité créés en Allemagne dans le but de prolonger 
ou d'entretenir la politique d'agression allemande. 

Art. 3. — Les Hautes Parties Contractantes s'engagent à prendre 
d'un commun accord, à la fin du présent conflit avec l'Allemagne, 
toutes mesures nécessaires pour éliminer toute nouvelle menace 
provenant de l'Allemagne et faire obstacle à toute initiative de 
nature à rendre possible une nouvelle tentative d'agression de sa 
part. 

Art. 4. — Dans le cas où l'une des Hautes Parties Contrac- 
tantes se trouverait impliquée dans des hostilités avec l'Allemagne, 
soit à la suite d'une agression commise par celle-ci, soit par le jeu 
de l'article 3 ci-dessus, l'autre lui apportera immédiatement toute 
l'aide et l'assistance en son pouvoir. 

Art. 5. — Les Hautes Parties Contractantes s'engagent à ne 
pas conclure d'alliance et à ne participer à aucune coalition dirigée 
contre l'une d'elles. 

Art. 6. — Les Hautes Parties Contractantes conviennent de se 
donner l'une à l'autre toute l'assistance économique possible 
après la guerre, en vue de faciliter et de hâter la reconstruction 
des deux pays et de contribuer à la prospérité du monde. 

Art. 7. — Le présent traité n'affecte en rien les engagements 
précédemment assumés par les Hautes Parties Contractantes 
envers les États tiers en vertu de traités publiés. 

Art. 8. — Le présent traité, dont les textes français et russe 
font également foi, sera ratifié et les instruments de ratification 
en seront échangés à Paris aussitôt que faire se pourra. 



LE RANG 383 

Il prendra effet à compter de l'échange des instruments de 
ratification et restera en vigueur pendant vingt ans. Si, un an au 
moins avant l'expiration de cette période, il n'est pas dénoncé 
par l'une des Hautes Parties Contractantes, il restera en vigueur 
sans limitation de durée, chacune des Hautes Parties Contractantes 
pouvant alors y mettre fin par une déclaration à cet effet avec 
préavis d'un an. 

En foi de quoi les plénipotentiaires ci-dessus désignés ont signé 
ie présent traité et ont apposé leurs sceaux. 

Fait à Moscou en double expédition 
le 10 décembre 1944. 

Signé : 
Bidault, Molotov, 

ministre commissaire du Peuple 

des Affaires étrangères. aux Affaires étrangères. 



Lettre de M. T. V. Soong, 

ministre des Affaires étrangères de Chine, 

au général de Gaulle, à Paris. 

Tchoung-King, le 15 décembre 1944. 
Excellence, 

Ayant toujours été un ami de Ja France, je saisis l'occasion 
que m'offre le retour à Paris de M. Georges-Picot pour vous 
exprimer ici l'admiration que j'éprouve pour tout ce que vous avez 
déjà fait pour votre patrie. 

Après la fin de cette guerre, une paix durable ne pourra se con- 
cevoir si nos deux pays n'assument pas la responsabilité qui leur 
incombe de contribuer au maintien de cette paix. 

Pour pouvoir accomplir cette tâche aussi bien que dans notre 
intérêt commun, il est nécessaire que la Chine et la France resser- 
rent à l'avenir encore plus les liens de sincère amitié qui les ont 
unies déjà avant la guerre. 

J'ai assuré votre ambassadeur que nous sommes prêts à régler 
dans l'esprit le plus cordial toutes les questions pendantes entre 
la Chine et la France. Je compte sur la même bonne volonté de 
votre part et j'estime que, dans ces conditions, nous ne pouvons 
pas ne pas réussir. 

Veuillez agréer, Excellence, l'expression de ma plus haute 
considération. 



384 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Discours prononcé par te général de Gaulle 
à V Assemblée consultative, le 21 décembre 1944. 

M. le ministre des Affaires étrangères a développé le premier, 
dans ce débat, quelles étaient, au point de vue technique, au 
point de vue des tenants et aboutissants, les lignes essentielles 
du pacte franco-soviétique que nous venons de signer à Moscou 
avec la Russie. 

D'autre part, la discussion qui s'est instituée après la décla- 
ration de M. le ministre des Affaires étrangères a permis à des 
membres éminents de cette Assemblée d'exprimer leur opinion 
sur l'ensemble des questions que pose le traité, car il va de soi que, 
lorsque deux grandes puissances signent un engagement, tous les 
problèmes du monde sont posés. 

Quant à moi, sans vouloir revenir sur ce qui a été dit, — et 
si bien dit, — et qui marque une unanimité vraiment complète 
de toutes les opinions de cette Assemblée et, je pense aussi, du 
pays, je voudrais, dans cette grave matière, exposer en quelques 
mots ce que fut, ce qu'est et ce que sera la philosophie de l'alliance 
franco-russe que nous venons de conclure. 

Le pacte d'alliance et d'assistance mutuelle que la France vient 
de conclure avec la Russie soviétique répond à une tendance rendue, 
dans les deux pays, naturelle et traditionnelle par les épreuves 
de leur politique européenne. Il constitue l'acte d'union scellé 
entre les deux grandes puissances du continent, non seulement 
pour mener la guerre jusqu'à la victoire totale, mais encore pour 
faire en sorte que l'Allemagne, une fois vaincue, demeure hors 
d'état de nuire. Enfin, ce pacte est le signe par lequel la Russie 
et la France manifestent leur volonté d'étroite collaboration dans 
toutes les mesures qui conduisent au statut de l'Europe de demain. 

Un grand peuple, mais qui perpétuellement tend à la guerre 
parce qu'il ne rêve que de domination, capable, pour écraser les 
autres, de fournir d'extraordinaires efforts et d'endurer d'extrêmes 
sacrifices, toujours prêt à acclamer et à suivre jusque dans le 
crime ceux qui lui promettent la conquête, tel est le peuple alle- 
mand. Tel il est surtout depuis que l'ambition et la rigueur prus- 
siennes s'imposèrent à lui sur les ruines du vieil empire des Habs- 
bourg et, qu'en même temps, le développement de l'industrie 
moderne est venu se conjuguer avec son goût des batailles pour le 
transformer tout entier en un instrument de combat puissant et 
résolu. Encore, les dons qui lui sont impartis dans les domaines 
de la pensée, de la science, de l'art, bien loin d'humaniser ses 
tendances, ne laissent pas, au contraire, de les ériger en systèmes 
d'après lesquels le règne du peuple allemand devient ainsi un droit 
éminent et un devoir implacable. 

C'est un fait que, dans l'espace de quatre-vingts ans, la volonté 
germanique de domination, d'abord habilement contenue dans 
la formule d'unité du Reich, telle que Bismarck l'avait proclamée, 



LE RANG 385 

élargie ensuite en pangermanisme à la manière de Guillaume II, 
s'épanouissant enfin dans les frénétiques exigences d'Hitler, fut 
la cause de ces grandes guerres, dont, par une sorte de fatale gra- 
dation, chacune dépasse la précédente en durée et en dimensions. 

Dans ce perpétuel danger, de terribles leçons ont montré à 
la Russie et à la France tout ce qu'elles gagnaient à s'unir et tout 
ce qu'elles perdaient à se séparer. En 1870, étant seuls, nous avions 
succombé, mais, dès 1875, l'intervention diplomatique de la Russie 
avait détourné l'Allemagne de se ruer à nouveau sur nous. L'Al- 
liance conclue dès 1892 put contenir, pendant vingt-deux ans, 
à la fois les ambitions occidentales et le « Drang nach Osten » 
du pangermanisme. Lorsque, en 1914, l'Allemagne et l' Autriche- 
Hongrie passèrent à l'attaque, l'offensive russe en Prusse contribua 
essentiellement à notre rétablissement sur la Marne. Après quoi, 
l'activité simultanée des deux fronts Est et Ouest infligea à l'ennemi 
l'usure dont Foch, à la fin, sut tirer la victoire. Si, à la faveur des 
événements de 1917, Bethmann-Hollweg parvenait à imposer 
à la Russie des conditions draconiennes, l'issue victorieuse de la 
deuxième bataille de France contraignait finalement l'Allemagne 
à abandonner ses conquêtes. 

On a, tout à l'heure, parfaitement bien rappelé comment la 
politique de tergiversations et de méfiance menée entre Paris et 
Moscou dans l'intervalle des deux guerres et leur désunion au 
moment décisif furent à la base du retour de la Wehrmacht sur le 
Rhin, de PAnschluss, de l'asservissement de la Tchécoslovaquie, 
de l'écrasement de la Pologne, toutes entreprises par lesquelles 
Hitler préludait à l'invasion de la France, suivie, une année plus 
tard, par l'invasion de la Russie. 

On a aussi très justement montré comment l'effort russe, en 
faisant subir à l'instrument militaire allemand d'irréparables 
blessures, fut la condition essentielle de la libération de notre 
territoire métropolitain. 

Pour la France et la Russie, être unies, c'est être fortes; se 
trouver séparées, c'est se trouver en danger. En vérité, il y a 
là comme un impératif catégorique de la géographie, de l'expé- 
rience et du bon sens. 

Cette vérité, imposée aux deux peuples par tout ce qu'ils 
viennent de vivre, a dominé, je puis le dire, les négociations de 
Moscou. Les deux gouvernements ont conclu à la nécessité d'une 
association particulière entre la Russie et la France; c'est là, 
aux yeux des deux contractants, l'étape de base de l'édifice de la 
victoire et, demain, celui de la sécurité. 

Dans le monde d'aujourd'hui, où un réalisme assez exclusif 
préside, paraît-il, aux relations entre les peuples, c'est la raison 
qui dicte les pactes. Peut-être, cependant, y entre-t-il dans quelque 
mesure ces sentiments de sympathie qui viennent du fond de l'His- 
toire et qui, d'ailleurs, procèdent souvent de l'instinct populaire 
quant aux intérêts traditionnels des nations. 

T, ïli. 25 



386 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Si l'alliance franco-russe fut imposée, une fois de plus, aux deux 
gouvernements par la claire appréciation de ce qui était utile, 
l'amitié naturelle des deux peuples n'a pas laissé d'y (contribuer. 
De cette amitié, les siècles passés avaient apporté déjà mille motifs 
et mille témoignages. Mais combien la guerre présente en aura-t-elle 
fourni de nouveaux 1 

Oui, la somme énorme des efforts consacrés à la lutte com- 
mune, soit sur les champs de bataille, soit dans les travaux de 
l'arrière par des millions et des millions d'hommes et de femmes 
de l'Union soviétique, les sacrifices incroyables qu'ils ont consentis, 
la capacité déployée par ceux qui les dirigent, et d'abord par le 
plus grand d'entre eux, le maréchal Staline, ont si profondément 
touché notre peuple dans sa détresse d'hier et dans son ardeur 
d'aujourd'hui qu'ils ont élevé au plus haut la sympathie séculaire 
que nous, Français, avons toujours nourrie à l'égard du peuple russe. 

Puissent tous les braves officiers et soldats qui combattent là-bas 
pour la défense de leur sainte terre, tous les bons ouvriers et 
ingénieurs qui y forgent les armes des batailles, tous les paysans 
et dirigeants courageux qui s'y acharnent à faire produire le sol, 
savoir que leur labeur, leur douleur, leur valeur, éclairent, pour tout 
le peuple de France, le traité qu'en son nom nous avons été signer ! 

Mais, parce que les deux principales puissances du continent 
européen, immédiatement exposées aux périls venus de l'Alle- 
magne, exemptes de toute concurrence d'intérêts en quelque point 
du monde que ce soit, rendues solidaires, pour leur reconstruction, 
par les destructions qu'elles ont toutes deux subies, capables, 
grâce à leurs institutions militaires, d'agir conjointement, à tout 
moment, contre l'agresseur, ont décidé de s'unir l'une à l'autre 
suivant des termes précis, il va de soi que ni l'une ni l'autre n'envi- 
sage l'organisation du monde et même la sécurité sans le concours 
contractuel des nations qui, dans la présente guerre, sont, comme 
elles, engagées à fond dans le même effort. La base et les termes 
des accords qui peuvent être conclus par la France avec telle ou 
telle de ces nations dépendent évidemment des conditions dans 
lesquelles chacune se trouve placée par rapport à nous, par rapport 
à l'ennemi et par rapport au reste du monde et qui influent, d une 
manière décisive, sur ce qu'il leur est possible de faire. Mais je 
puis dire formellement que de tels accords nous paraissent, par 
avance, naturels et souhaitables. 

C'est ainsi que la France, qui eut à ses côtés la Grande-Bre- 
tagne et les dominions britanniques depuis le premier jusqu'au 
dernier jour du précédent conflit et dont le sol enterre un million 
de leurs braves soldats; la France, qui entra dans cette guerre 
en même temps qu'ils y sont entrés, qui, après les désastres subis 
en commun sur son territoire, les vit demeurer inébranlables dans 
leur volonté de vaincre, qui trouva chez eux recours et secours 
pour les premières forces qu'elle reportait au combat ; la France, 
dont la libération s'est accomplie pour une large part depuis les 



LE RANG 387 

rivages de la vieille Angleterre et qui connaît le rôle de premier 
plan joué sur les théâtres d'opérations d'Afrique, d'Europe et 
d'Extrême-Orient par la marine, l'armée, l'aviation britanniques ; 
la France ne conçoit pour demain ni la victoire, ni la sécurité, vis- 
à-vis de l'Allemagne sans l'alliance effective avec Londres. 

Il n'est pas moins évident que des liens précis s'imposent avec 
les États du continent qui furent, qui sont et qui risqueraient 
d'être encore les victimes désignées des ambitions germaniques, 
tels la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Belgique, la Hollande, le 
Luxembourg. 

L'épreuve subie en commun avec tout ce qu'elle comporte de 
leçons et d'expériences ne doit pas se terminer sans l'établissement 
d'un système général de coopération et de sécurité, tout au moins 
au point de vue stratégique et au point de vue économique. 

Un tel système devra compter, évidemment et au premier rang, 
les États-Unis d'Amérique, dont les efforts prépondérants, aussi 
bien sur le front occidental de l'Europe que sur le théâtre du Paci- 
fique, ont ajouté dans le cœur des Français l'admiration à l'amitié 
et sans le puissant concours desquels on ne voit pas comment 
seraient possibles la victoire aujourd'hui et la paix durable demain. 

A cette œuvre collective, la France se propose, suivant son 
génie, sa tradition et ses capacités, d'apporter le concours de ce 
qu'elle sait faire. 

La satisfaction que nous causent l'heureuse conclusion du 
pacte franco-soviétique et l'accord des intentions russes et fran- 
çaises, tel qu'il s'est révélé dans les conversations de Moscou, ne 
sauraient, bien au contraire, nous détourner de regarder en face 
les durs devoirs du présent. 

Certes, nous voyons mieux, maintenant, ce que peut être l'abou- 
tissement de nos efforts dans cette guerre. Mais ces efforts ne 
sont point à leur terme. Il reste à vaincre, et l'ennemi prouve, 
en ce moment même, sur les champs de bataille de Belgique, de 
Luxembourg et d'Alsace, que, pour avoir gravement souffert et 
beaucoup reculé, il n'est pas encore abattu. Il semble que le même 
concours d'événements, qui peu à peu fait reconnaître à tous qu'on 
ne peut procéder en dehors de la France au règlement des affaires 
du monde, montre en même temps qu'il est impossible de remporter 
sans nous la victoire qui le permettra. 

Dans l'un et l'autre de ces deux domaines, la France revendique 
toutes ses responsabilités. 



Mémorandum adressé aux gouvernements 
américain, britannique et russe 
par le Gouvernement français, le 15 janvier 1945. 

Le Gouvernement provisoire de la République française a eu 
connaissance, d'après des informations publiques, d'un projet de 



388 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

conférence entre les hauts représentants de la Grande-Bretagne, 
des États-Unis d'Amérique et de l'Union soviétique, ayant pour 
but de préciser les conditions de leur coopération dans la guerre. 

A ce 'sujet le Gouvernement provisoire de la République fran- 
çaise croit devoir appeler l'attention du Gouvernement des États- 
Unis d'Amérique (ou de la Grande-Bretagne, ou de l'Union sovié- 
tique) sur les observations suivantes : 

Les opérations militaires à l'ouest se déroulent actuellement 
sur le territoire français ou au voisinage immédiat de ses fron- 
tières. La France y engage, dans toute la mesure de ses possibilités 
actuelles, une importante et croissante contribution, non seule- 
ment par ses forces armées, terrestres, navales et aériennes, mais 
encore par certaines ressources indispensables à la bataille, notam- 
ment ses moyens de transport et ses ports. 

Il apparaît, en outre, à la lumière des récents événements mili- 
taires, que la poursuite de la lutte jusqu'à la victoire suppose 
nécessairement une participation constamment accrue de la France 
à l'effort de guerre commun. Cette participation ne peut être assurée 
dans des conditions satisfaisantes sans une révision des pro- 
grammes de fabrication, de fournitures et de transports qui sont 
actuellement en vigueur entre les Alliés, révision à laquelle il ne 
saurait être utilement procédé sans la participation directe du 
Gouvernement provisoire de la République française. 

Il convient d'observer, d'autre part, que les conférences tenues 
entre les autres grandes puissances alliées amènent celles-ci 
à préjuger, sans que la France y ait pris part, du règlement de 
certaines affaires d'ordre politique ou économique, qui, cependant, 
intéressent directement ou indirectement la France, alors que le 
Gouvernement provisoire de la République française ne saurait 
évidemment se considérer comme engagé par aucune des décisions 
prises en dehors de lui et que, de ce fait, ces décisions perdent 
de leur valeur. 

Indépendamment de tous motifs de haute convenance poli- 
tique ou morale, il paraît donc opportun au Gouvernement pro- 
visoire de la République française de faire connaître que sa 
participation à de telles conférences est, à ses yeux, nécessaire 
pour tout ce qui a trait aussi bien aux problèmes concernant la 
conduite générale de la guerre qu'à ceux dont le règlement inté- 
resse l'avenir de la paix ; problèmes dans lesquels la responsabilité 
de la France est évidemment engagée. 

Le Gouvernement provisoire de la République française ne peut 
douter que son point de vue ne soit partagé par les autres grandes 
puissances alliées. 



LE RANG 889 

Note du général de Gaulle 
pour le ministre des Affaires étrangères. 

Paris, 17 janvier 1945. 

Nous n'avons, à ma connaissance, rien dit encore au sujet 
du traité anglo-éthiopien. 

Cependant, ce traité est mauvais pour nous et s'applique a une 
région où nous avons de grands intérêts. 

L'armée éthiopienne devient « partie intégrante des forces 
de Sa Majesté Britannique » 1 Et ceci dans le même temps où les 
Anglais prétendent se mêler de la question de l'armée syrienne 
et la retirer à notre commandement. 

Les Anglais, d'après ce traité, remettent à l'Ethiopie îe chemin 
de fer d'Addis-Abéba, qui est à nous, qui fut construit par nous 
et qui aboutit à Djibouti, chez nous. 

Il y a lieu de protester contre ce traité qui dispose d'intérêts 
français sans la signature de la France. En outre, nous devons 
demeurer les protagonistes de l'indépendance éthiopienne. 



Note établie par le cabinet du général de Gaulle, au sujet de son entre- 
tien avec M. Harry Hopkins, envoyé spécial du Président Roo- 
sevelt, rue Saint-Dominique, le 27 janvier 1945. 

M. Caffery assistait à l'entretien. 

M. Harry Hopkins indique qu'il a eu, dans l'après-midi, une 
conversation avec M. Bidault, au cours de laquelle un certain 
nombre de questions particulières ont été abordées. Ce qu'il vou- 
drait, dans son entretien avec le général de Gaulle, c'est négliger 
les détails et aller au fond des choses. Il constate et déplore l'exis- 
tence d'un malaise dans les rapports entre Paris et Washington. 

Le Général de Gaulle déclare que ce malaise existe, en effet. 

M. Harry Hopkins voudrait que l'on ait recours à lui, non seu- 
lement à l'occasion de son court passage à Paris, mais également 
dans les semaines prochaines, pour dissiper ce malaise. La guerre 
atteint son point culminant. L'avenir du monde se dessine en 
ce moment et dépend dans une large mesure de l'action concertée 
des États-Unis et de la France. Il est donc nécessaire que les rela- 
tions franco-américaines sortent de l'impasse actuelle. M. Hopkins 
désire contribuer personnellement à cette évolution. Sa bonne 
volonté est à la disposition du gouvernement français. 

Le Général de Gaulle demande à M. .Hopkins de préciser 
les raisons du malaise dont il parle. 

M. Hopkins répond qu'il va s'exprimer très franchement. Le 
malaise est ancien. Il remonte à la défaite des armées françaises 



390 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

en 1940, défaite qui a stupéfié le public américain, et à la poli- 
tique adoptée à cette époque par le gouvernement américain à 
l'égard du Gouvernement de Vichy. Cette politique a, d'emblée, 
mécontenté ceux des Français qui, au dedans ou au dehors, avaient 
choisi de continuer le combat. Au fur et à mesure qu'elle se pour- 
suivait, cette politique a, d'incident en incident, jusqu'en no- 
vembre 1942, provoqué l'irritation d'une fraction croissante du 
peuple français et aussi de l'opinion publique américaine. Pour- 
tant, dans le même temps, les États-Unis construisaient leur 
puissance militaire et entraient en guerre contre l'Allemagne. 
Peu à peu, la poursuite du combat et la recherche des moyens 
propres à détruire l'ennemi devenaient l'unique préoccupation 
du peuple américain et de son gouvernement. Dans cette deuxième 
phase, l'attitude du général de Gaulle a parfois irrité le gouver- 
nement américain. (M. Hopkins revient sur son propos et souligne 
que le mot « irrité » est peut-être excessif. En tout cas, aucun terme 
plus fort ne répondrait à la réalité.) 

Le Général de Gaulle répond que le passé est le passé et qu'il 
n'y a pas lieu, aujourd'hui, d'y attacher trop d'importance. Le 
malaise actuel, selon lui, tient accessoirement à une série de diffi- 
cultés secondaires, inséparables des conditions du moment. L'on 
ne livre pas combat côte à côte sans s'exposer à certaines frictions. 
Il n'y a là rien de fondamental. Mais les rapports franco-améri- 
cains souffrent également d'un élément beaucoup plus important. 
Il s'agit de l'incertitude où se trouvent les Français quant à la 
conception que se font les États-Unis de l'avenir de la France. 
Beaucoup de Français ont peu à peu pris conscience de l'enjeu 
exceptionnel du conflit actuel en ce qui concerne leur pays. Il est 
exact, qu'au cours des années qui précédèrent la guerre, la France 
était sur son déclin. Il y avait à cela des raisons économiques, 
démographiques et autres. Mais cette décadence procédait avant 
tout de l'agression allemande. 

Tandis qu'au xvm e siècle l'histoire extérieure de la France est 
surtout faite de sa rivalité avec l'Angleterre, c'est, dès le xix e siècle, 
l'agression allemande qui constitue l'élément déterminant de 
notre destin. La France, au cours des soixante-dix dernières années, 
a eu à subir trois fois l'assaut de l'Allemagne. Chaque fois, même 
lorsqu'elle sortait victorieuse de la guerre, elle en demeurait 
affaiblie. Si les Français veulent, cette fois, que la victoire consacre 
le retour de la France à son rang de grande puissance, c'est parce 
qu'ils sentent que leur tranquillité et leur prospérité intérieures 
sont à ce prix. Or, dans le passé, les États-Unis n'ont pas paru 
comprendre que le sort même de la France était lié à cette voca- 
tion de grandeur. En 1917, ils sont intervenus tardivement, après 
que le Président Wilson se fut prêté à des tentatives de paix de 
compromis. Après nous avoir apporté un appui important, sur- 
tout sur le plan moral, les États-Unis se sont déclarés contre les 
mesures militaires de sauvegarde réclamées par le Gouvernement 



LE RANG 391 

français, puis ont laissé la France porter seule le fardeau de la 
sécurité européenne. Le résultat a été que la France, en dépit 
d'un effort financier et militaire considérable et aussi par suite 
d'erreurs et de faiblesses dont elle porte la responsabilité, a engagé 
le combat en 1939 sans y être préparée. En 1940, le Gouverne- 
ment français, dont faisait partie le général de Gaulle, a fait en 
vain appel au Président Roosevelt. Pourtant, de la réponse des 
États-Unis dépendait, pour beaucoup, le choix que le gouverne- 
ment allait faire entre la continuation de la lutte dans l'Empire 
ou la capitulation devant l'Allemagne. Ce fut, ensuite, la politique 
américaine à l'égard de Vichy, puis le débarquement en Afrique 
du Nord et les expédients auxquels le gouvernement américain 
crut devoir recourir. Ces expédients ne favorisèrent pas ceux des 
Français qui, précisément, se faisaient l'idée la plus haute de la 
grandeur de la France. Ce furent, enfin, les réticences et les hési- 
tations qui ont précédé le débarquement en France et l'installation 
à Paris du Gouvernement français. 

Cette politique, d'ailleurs, n'est pas obligatoirement une poli- 
tique déraisonnable. Tout dépend de l'idée que l'on se fait de la 
place de la France dans le monde. Mais, si l'avenir prouve que la 
France est appelée à reconquérir son rang de grande puissance, 
ne peut-on concevoir une autre grande politique américaine, qui 
eût consisté, dès 1940, à prendre parti pour la France, à refuser 
d'admettre sa défaite et à lui faire confiance? 

M. Hopkins déclare qu'il est d'accord avec le général de Gaulle. 
Celui-ci vient de réduire le problème à ses données essentielles. 
Mais il reste que le peuple américain a été très frappé de l'étendue 
du désastre français en 1940. Au fur et à mesure qu'il fut mis 
au courant des dessous de la politique française avant la guerre, 
il a été effrayé des faiblesses qu'ils révélaient. 

Le Général de Gaulle reprend, qu'aujourd'hui encore, les 
Français n'aperçoivent pas clairement les desseins de la politique 
américaine à leur égard. Les troupes françaises se battent de leur 
mieux avec les moyens qu'elles ont. Ces moyens, dans une large 
mesure, leur ont été fournis par les États-Unis. Mais on n'a pas 
l'impression que les concours partiels que l'on nous donne, ici ou 
là, correspondent à une politique résolue de reconstruction d'une 
grande puissance française. De même, il est troublant que les 
trois puissances, qui doivent à l'étendue de leur territoire ou à leur 
éloignement des champs de bataille de n'avoir pas succombé au 
premier choc des armées allemandes, entreprennent de recons- 
truire l'Europe sans la France. Encore une fois, c'est une politique 
qui peut se justifier si la France est désormais exclue des premiers 
rôles dans le monde. Dans le cas contraire, cette politique n'est 
pas bonne. L'avenir seul dira si l'on a bien calculé. 

M. Hopkins dit que, pour sa part, il ne conçoit pas que la 
France puisse être absente du Comité consultatif européen. Sa 
place y est marquée. Elle doit y siéger sur un pied d'égalité maté- 



392 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

rielle et psychologique. Ce qu'il réprouve, ce sont les récriminations 
formulées à ce sujet. 

Le Général de Gaulle fait observer que le Gouvernement fran- 
çais ne réclame rien à cet égard % 

M. Hopkins souligne que les États-Unis et la France ont certai- 
nement beaucoup de conceptions communes. La question du Rhin, 
par exemple, pourrait être aisément résolue entre les États-Unis 
et la France, plus aisément peut-être qu'entre l'une ou l'autre 
de ces deux puissances et la Grande-Bretagne. 

Le Général de Gaulle réplique que la France, du seul fait de sa 
situation géographique, est en mesure de régler la question rhé- 
nane pour ce qui la concerne. Elle la réglera bien ou mal. Elle la 
réglera, soit avec, soit contre, l'Allemagne. Mais, pour finir, elle 
la réglera. 

M. Hopkins, en demandant à prendre congé, prononce des 
paroles d'espoir quant à l'avenir des relations franco-américaines. 
« Le pont a été heureusement franchi. » Il doit revoir, si le général 
de Gaulle est d'accord, M. Bidault et certains ministres. Il demeure 
à l'entière disposition du général de Gaulle pour parler de toutes 
questions d'intérêts communs. Le Général charge M. Hopkins de 
transmettre ses amitiés au Président Roosevelt. 



Lettre du général de Gaulle 
à Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères. 

Paris, le 27 janvier 1945. 
Mon Cher Ami, 

J'ai vu ce soir M. Harry Hopkins. Burin des Roziers vous dira 
ce que fut notre conversation. 

Pour la suite, je ne crois pas que nous ayons intérêt à lui donner 
l'impression que nous sommes vexés ou contrariés de ne pas prendre 
part à la prochaine conférence. 

D'abord, il est maintenant trop tard pour y aller dans de 
bonnes conditions. Ensuite, nous serons beaucoup plus libres 
pour traiter ultérieurement l'imbroglio européen, si nous n'avons 
pas participé au prochain bafouillage, lequel peut se terminer par 
des rivalités entre les « présents ». 

Amicalement à vous. 



LE RANG 893 

Lettre de Georges Bidault au général de Gaulle. 

Paris, le 28 janvier 1945. 
Mon Général, 

M. Burin des Roziers vous rendra compte de la conversation 
que nous avons eue, M. Hopkins et moi. J'avais prié également 
à déjeuner M. Mayer, M. Teitgen et M. Pleven, dont l'intervention, 
spécialement en ce qui concerne ce dernier, a été très précieuse. 
Il s'agit évidemment d'un homme intelligent et bien disposé. 
Nous lui avons parlé aussi clairement et franchement qu'il était 
désirable. 

Il m'a fait part du désir que le Président Roosevelt l'a chargé 
d'exprimer et qu'il m'a dit n'avoir pas eu l'opportunité de faire 
connaître au cours de l'entretien qu'il a eu hier avec vous. J'ai 
vainement cherché à savoir avec quelque détail quel3 seraient 
les conditions et les buts d'une telle rencontre (entre vous-même 
et Roosevelt). Je ne lui ai pas dissimulé que l'occasion ne me parais- 
sait pas la meilleure possible, au contraire. Je n'ai rien ajouté, 
sinon que l'indication vous serait transmise. 

En ce qui concerne la conférence à trois, je lui ai souhaité bien 
du plaisir. Voilà, je crois, le principal. M. Burin des Roziers vous 
dira tout le reste. Je ne quitte pas le Quai d'Orsay et je suis, natu- 
rellement, prêt à vous fournir toute indication complémentaire 
que vous souhaiteriez obtenir de moi, par téléphone ou autrement. 

Agréez, je vous prie, mon Général, le témoignage de mon res- 
pectueux dévouement. 



Télégramme du général de Gaulle 

à Vamiral Fenard, 

chef de la mission navale, 

militaire et aérienne à Washington. 

Paris, 1 er février 1945. 

Votre télégramme du 29 janvier m'informe de la démarche 
faite auprès de vous par la marine américaine au sujet de l'occu- 
pation de Clipperton, accomplie proprio motu par les Américains. 

Vous répondrez à la marine américaine que le secret des opéra- 
tions ne lui confère pas le droit de violer à Clipperton la souve- 
raineté française. Vous ajouterez que le Gouvernement français 
considère que le respect de cette souveraineté par ses propres alliés 
est, à ses yeux, plus important pour la conduite de la guerre par 
notre coalition que le secret d'une opération américaine. Le mi- 
nistre des Affaires étrangères prescrit à l'ambassadeur Henri 
Bonnet de faire au Département d'État des observations analogues. 

Veuillez, d'autre part, envoyer sans délai à Clipperton un élé- 
ment français. 



394 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT 

Lettre de M. Ivanoë Bonomi, 

président du Conseil des ministres italien, 

au général de Gaulle, à Paris. 

Rome, le 10 février 1945. 
Mon Général, 

L'accord qui vient d'être réalisé sur ia question tunisienne et 
l'imminente reprise des rapports diplomatiques et consulaires 
me fournissent l'occasion propice d'entrer de nouveau en contact 
direct avec vous, ainsi que j'en avais depuis longtemps le vif 
désir. 

Permettez-moi de vous dire que c'est avec une profonde émo- 
tion que nous avons pris, mon gouvernement et moi-même, une 
décision qui touche directement au sort de dizaines de milliers 
d'Italiens, qui ont collaboré depuis des générations à la prospérité 
de la Tunisie et qui devront aussi continuer à y collaborer honnê- 
tement et loyalement dans l'avenir. 

Par l'acceptation sans réserves de la fin des vieilles Conventions 
de 1896, qui ont réglé pendant un demi-siècle le régime des Ita- 
liens en Tunisie, nous avons de propos délibérés, comme du reste 
par les précédentes déclarations solennelles du gouvernement, 
entendu et voulu liquider un récent passé déploré vivement par 
le peuple italien, déblayer sans hésitations le terrain de la seule 
controverse sérieuse qui aurait pu nous diviser, préparer la voie 
à une confiante collaboration qui est la condition fondamentale 
de notre reconnaissance et notre intérêt fondamental comme 
celui de l'Europe, créer en somme entre nous et la France une situa- 
tion nouvelle. 

J'ai pleine confiance dans l'œuvre de normalisation et de 
démobilisation des mesures de guerre, bref de pacification, que 
vous croirez être en mesure de réaliser, dans l'esprit d'équité qui 
est celui de la France et de ses traditions, à l'égard de nos citoyens 
et de nos intérêts, soit sur le territoire métropolitain, soit sur celui 
de l'Empire, pour que cette situation nouvelle puisse rapidement 
s'orienter vers une consolidation définitive. 

J'évoque avec une vive sympathie, mon Général, les paroles 
que vous m'avez indirectement adressées en juin dernier à Naples, 
sitôt après la libération de Rome, alors que débutait, dans les 
conditions extrêmement difficiles que vous connaissez, mon acti- 
vité gouvernementale ; paroles élevées et humaines de solidarité 
latine, par lesquelles vous exprimiez l'espoir que, de cette solida- 
rité, puisse renaître un jour, quand le terrain aurait été déblayé du 
litige tunisien, une entente entre nos deux peuples qui aurait pu 
et dû devenir progressivement, à travers une série d'accords 
économiques, d'émigration, culturels et de sécurité, toujours plus 
étroite et plus cordiale. 

Ce seul litige sérieux étant aujourd'hui éliminé et à la veille 
de la reprise de nos rapports, je tiens beaucoup, comme alors 



LE RANG 395 

et avec la même conviction . prof onde, à apporter à nouveau à 
vos paroles mon plein accord et ma pleine adhésion. 

C est mon souhait profond et cordial que le représentant italien 
à Paris et que le représentant français à Rome aient la possibilité 
et le moyen de travailler sans impatience mais avec une fermeté 
constante dans cette direction et vers ce but. 

Veuillez recevoir, mon Général, mes plus vives félicitations pour 
votre admirable oeuvre de gouvernement, qui a remis la France 
à la grande place qui lui revient, et vers laquelle toute l'opinion 
publique italienne, d'un cœur dégagé de toute méfiance et de tout 
soupçon, la voit monter et veuillez croire aux sentiments de ma 
cordiale amitié. 



Communications adressées au général de Gaulle 

par MM. Roosevelt, Churchill et Staline et r remises 

par M. Jefferson Caffery, ambassadeur des États-Unis. 

TRADUCTION 

Paris, le 12 février 1945. 
Monsieur le Président, 

... J'ai l'honneur de vous transmettre, au nom des Chefs de 
gouvernements américain, britannique et soviétique, les deux 
communications ci-jointes. 

Je vous prie, etc.. 

Communication n° 1. 

Nous avons examiné la question du contrôle de l'Allemagne 
après sa défaite et nous en sommes venus à la conclusion qu'il 
est hautement désirable que le Gouvernement provisoire de la 
République française accepte, s'il le veut bien, la responsabilité 
d'une zone d'occupation et celle d'être représenté à l'organisation 
centrale du contrôle. 

Nous serions heureux d'apprendre que le Gouvernement fran- 
çais est disposé à accepter ces responsabilités. 

Communication n° 2. 

V